II. — NÉGRESSES
Deux négrillonnes bavardent au pied d'un « boiscanon » en croquant des mandarines, — des oranges macaques.
— Moi, dit Zaza, je voudrais être une blanche, ou au moins une mulâtresse ambrée, pour que les beaux officiers béqués, bleus et or, me poursuivent et s'affolent de moi. Ils se battent pour Claristhénie !
— Moi, répond Nounoune, je voudrais être sorcière pour donner des philtres, du « wanga », tous les poisons, à l'un de ces blancs qui ne nous aiment jamais, — le torturer jusqu'à ce qu'il m'aime, lui, et alors le tuer à petit feu, en riant tout le temps.
— Je préférerais lui empoisonner l'amour dans le cœur et le faire vivre toujours.
— Oh ! alors, je voudrais encore être sorcière pour le guérir, rien qu'en lui baisant bien doucement les yeux...
Elles se regardent et rient, — menaçantes et bonnes.
Jérôme Nau.
MODERNITE
La patronne les rassembla toutes dans le grand salon rouge et or du premier étage. Elles semblaient un peu surprises de cette convocation extraordinaire faite avec une solennité qui n'était pas dans les usages de la maison, une de ces vieilles demeures de l'ancien quartier latin, à la fois vastes et familières. A tout hasard, elles avaient pris une tenue plus décente que d'habitude ; elles s'assirent en rond et Madame, après les avoir examinées d'un regard satisfait, leur parla maternellement.
Elle leur dit la prospérité de l'entreprise qui ne se démentait pas au milieu du marasme général et malgré la disette actuelle des affaires ; elle les félicita
de leur bonne volonté et conclut qu'elles n'auraient pas affaire à une ingrate.
— Si cela vous convient, mes enfants, demain nous nous offrirons un petit congé et nous irons nous promener toutes ensemble.
Cette proposition fut accueillie avec la joie naïve et bruyante qui caractérise ces aimables personnes.
— Maintenant, continua Madame, où irons-nous? La question est là. Que chacune donne son avis à son tour.
Quand elles eurent parlé toutes à la fois pendant cinq minutes, Madame rétablit l'ordre et interrogea Judith, une brune, forte et sérieuse, que l'on recherchait beaucoup dans la maison pour la gravité naturelle de son caractère.
Judith proposa une visite au musée du Louvre, et se fit conspuer.
— Nous connaissons toutes le musée du Louvre ! déclara Fernande. Allons plutôt à la campagne, dans la vallée de Chevreuse par exemple, qui est délicieuse à la fin de l'hiver.
Fernande avait l'esprit le plus poétique de la petite société et ne songeait qu'à se retirer fplus tard, en Normandie ou dans le Perche, où elle gardait des relations.
— Peuh ! c'est bien usé d'aller à la campagne
dirent trois ou quatre dames.
— Proposez mieux, reprit aigrement Fernande.
Rolande nomma les catacombes et se fit forte d'avoir des entrées par un conseiller municipal. On repoussa ce projet, comme peu récréatif. La tour EiiTel fat également rejetée à cause des récents événements.
— Enfin, décidez-vous! dit Madame.
Gomme l'incertitude continuait à régner, Mascotte demanda timidement :
— Moi, si on voulait, mon rêve serait d'assister au cours de littérature de M. Larroumet, à la Sorbonne.
Et cette proposition, qui souleva un débordement de joie, rallia l'unanimité des suffrages, d'autant plus que Mascotte passait pour une personne frivole, à peu près indifférente aux grandes questions d'art et de littérature.
Alfred Capus.