DEMI-MONDAINE
Une fois, j'ai voulu me marier; mais si Ton m'y reprend !
J'étais jeune, alors, oh ! très jeune. J'avais l'âge où le cœur déborde en sonnets incandescents.
Cela explique tout.
A moins que cela n'explique rien.
Toutes les opinions peuvent se soutenir.
Passons.
En ce temps-là, je restais des journées entières à plat ventre sur les pelouses du jardin patrimonial, un jardin immense qu'entourait un mur emmitouflé de lierres et de glycines.
J'y rêvais d'aimer.
Mais, comme l'occasion ne s'en présentait pas, jo
faisais, en attendant, aux fleurs, aux oiseaux, aux étoiles, des vers tout à fait candides.
C'était certain, dès qu'une femme daignerait me sourire, je m'emballerais.
Môme j'élevais parfois, tragiquement, les mains vers la voûte céleste et, comme s'il avait dû en pleuvoir, je disais :
— G la plus belle entre les plus belles ! toi que je dois aimer, quand donc viendras-tu?
Et cela était très touchant.
Un jour, tandis que je me livrais à ce coquet exercice d'invocation, le ciel (c'est une justice à lui rendre, il n'y manque jamais, quand il a le temps) exauça ma prière.
Printanière, rose et blonde, une tête de jeune fille apparut, au-dessus du mur, parmi le feuillage.
Je tombai à genoux.
— Merci, mon Dieu!
Déjà la tête déjeune fille avait disparu comme un songe.
Le lendemain, à la même heure (deux heures do relevée), à la même place (au-dessus du mur, parmi
le feuillage), la même tête de jeune fille (printanière, rose et blonde) réapparut.
Je m'approchai.
Elle sourit, hésita, puis :
— Vous êtes bien inflammable, monsieur, me dit-elle d'un air moqueur. A peine m'avez-vous entrevue, hier, que vous êtes tombé à genoux. On ne temporise guère, dans votre famille.
— Oh ! mademoiselle, répondis-je, que vous êtes jolie ! que vous me semblez belle!
Ce n'était pas précisément répondre à la question, mais cela partait du cœur.
De fait, je ressemblais fort, d'où je la regardais, au Renard de la fable. Mais — la postérité me pardonne cette image — quelle douce colombe avait remplacé le Corbeau !
Il s'agissait de la contraindre à laisser tomber sur moi — non pas un fromage, fi donc ! — un peu d'amour.
— A l'œuvre, pensai-je, enthousiaste. Et, d'un mouvement réflexe, je retroussai mes manches. Un peu plus, j'allais cracher dans mes mains.
Mais le sang-froid me revint et je m'arrêtai à temps.
Dans le jardin d'à côté, il y avait une espèce de terrasse, un tertre adossé au mur qui permettait à la jeune fille de se montrer par-dessus la crête.
Dans celui où je me trouvais, il n'y avait rien d'analogue. Et, pour comble de guigne, l'échelle dont je me servais était d'un laconisme désespérant.
J'étais obligé, pour arriver à ses lèvres, de me dresser sur la pointe des pieds.
Mais comme, maigre les efforts que je faisais pour augmenter l'élasticité de ma personne, il s'en fallait encore de quelques centimètres, elle se penchait amoureusement, les mains tendues, m'aidant à conserver mon centre de gravité.
Et alors, quels baisers !
Et comme c'était tentant — comme c'était tentant! — ce que dans cette position, j'entrevoyais de sa gorge !
Que devait être le reste ?
Le voir! Le voir, et mourir...
Je lui dis :
— Mademoiselle, ne trouvez-vous pas que ce serait divin de faire ensemble une promen&dô leutô parmi les bois fleuris?
— Oh ! oui, fit-elle.
— Il ne tient qu'à toi, amante adorée ! m'écriai-je, poussant la passion jusqu'au tutoiement.
— Hélas ! me répondit-elle, je ne sors qu'accompagnée. Il faut trouver mieux.
— N'allez-vous jamais dans le monde, — au balY poursuivis-je sans me décourager. Je pourrais vous y rencontrer.
— Jamais ! Le croiriez-vous ? mes parents trouvent que je suis encore trop petite.
Trop petite ! me dis-je.
Trop petite ! me répétai-jc.
Trop petite ! non, ce n'est pas possible. Elle me cache quelque chose.
Pour en avoir le cœur net, j'étais résolu à tout, même à être convenable.
Le lendemain, dès que, dans son cadre de frondaisons, je l'aperçus m'envoyant les baisers quotidiens, je lui demandai :
— Eh bien?
Ce que cette brève interrogation n'exprimait pas, mon regard le disait pour elle.
La preuve, c'est qu'on me répondit:
-Oui.
Ces trois lettres — les amoureux ont un langage à eux, comme les fleurs et les bêtes, — signifiaient clairement :
— Oui, j'ai trouvé le moyen de nous voir et de nous voir longtemps.
Aussi je repris:
— Ce moyen ? Dites vite.
— Non, devinez.
Je cherchai, mais en vain.
— Vous ne devinez pas?
— Mon Dieu, non.
— Approchez, alors : je veux vous dire cela tout bas, dans l'oreille.
Je grimpai sur mon échelle et tendis l'oreille. Et ce soupir l'effleura :
— Epousez-moi.
Parole d'honneur, jamais je n'aurais trouvé cela tout seul. Pourtant, c'était bien simple et facile à exécuter, même en voyage.
Je me dis : Pourquoi pas après tout?
Et, séance tenante, — on ne temporise pas, dans ma famille, elle l'avait remarqué, j'allai faire ma demande.
Je fus reçu comme un sauveur.
On me promit une dot colossale.
Gela marchait sur des roulettes.
On fit venir la jeune fille, pour les présentations.
D'abord je ne la vis pas.
Mais quand je la vis, — pourtant, je ne suis pas timide, — les mots se figèrent sur mes lèvres et je tombai de mon haut (un mètre soixante et onze, en ce temps-là).
Elle n'aurait pas pu en faire autant.
Car, elle aussi, marchait sur des roulettes.
Elle était cul-de-jatte.
Gaston Méry.