‹ Les Gaîtés du chat noirChapitre 95 sur 102 · LE SIEGE · texte numérisé non relu

LE SIEGE

La guerre est une chose terrible.

Le bombardement de la ville ayant commencé, bien des hommes valides descendirent dans leurs caves.

La première victime fut un élégant jeune homme qui avait un revolver sur lui et dont il fit maladroitement jouer le chien. Sur les fortifications les artilleurs regrettaient d'avoir des boulets beaucoup trop gros pour le calibre de leurs canons.

Un coup de canon fut tiré cependant mais si malheureusement que la pièce dégringola du bastion

sur le pavé d'une rue attenante et écrasa trois petits enfants qui mangeaient des groseilles noires dites cassis.

Pendant ce temps-là mon petit frère avait amassé les manchettes, les carrés de guipure, les losanges de dentelle, les rosaces au petit point, tous les ornements des bras et dossiers des fauteuils, chaises, canapés du salon empire, en avait fait un tas — tel de dépouilles opimes — puis ayant relevé proprement sa courte jupe à carreaux bleus et blancs il avait déposé sa petite crotte au beau milieu en disant : « A la guerre comme à la guerre 1 »

Ma tante qui ne l'entendait pas de cette oreille-là (et l'autre ne lui rendant plus aucun service) prit mon polisson par un bras et l'alla enfermer dans le « cabinet noir ».

Cinq minutes plus tard un obus entrant par la fenêtre, qu'on avait négligé de fermer, éclata dans le salon.

C'est donc grâce à un innocent stratagème que le bon Dieu sauva mon petit frère, ce qui prouve aussi qu'un bienfait n'est jamais perdu.

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