LES GAL\NT
dv si illustres larmes, et y trouva le prisonnier annoncé , qunirc gardes et un constalde. Ce dernier tendit au shérif un parchemin auquel pendait le sceau des Tudor.
— Ordre de la reine, dit-il.
Maître Énéas baisa respectueusement, selon le cérémonial du temps, la large empreinte de cire rouge, et ouvrit le registre d écrou.
Il allait, d'après l'usage, y consigner las noms, âgé, titres et délit de l'arrivant, lorsque le qui vive ? des sentinelles reconnut au dehors une troupe de cavaliers. Le pont-levis grinça, la herse gémit, lus grilles crièrent, le pavé des cours sonna sous le fer des chevaux, un bruit d'armes et d'éperons retentit dans les corridors, puis la parte massive roula avec fracas sur ses gonds, et un nouveau constable, quatre nouveaux gardes et un nouveau prisonnier s'engouffrèrent dans la salle.
Quand nous écrivons prisonnier, la plume nous fourche : en effet, lorsque la personne ainsi introduite se fut débarrassée de la cape mouchetée de boue et trempée de pluie qui enveloppait son corps et masquait son visage, on vit saillir des plis du drap une taille et un corps où les deux sexes se mariaient dans ledoublc caractèredistinclif de leur beauté. Par la hardiesse, par la vigueur de sa charpente, la taille accusait l'homme; mais elle dénonçait la femme par la richesse de son buste, le moelleux de ses lignes cl la rondeur de ses contours. La tfile, avec son front puissant, son regard songeur et son teint olivâtre, avait un aspect de décision, de cràncrie, de force masculine ; mais cet aspect se corrigeait, s’adoucissait, se féminisait par le sourire d’une bouche ciselée à l’anliquc et par l'or lumineux d'une chevelure touffue, frisée et crespelée. Ce teint et cette chevelure personnifiaient la lutte des deux principes les plus opposés, — du Nord et du Midi, de la passion et de la raison, du bien et du mal.
Le sourire, dans son arc vermeil, faisait tenir toutes les victorieuses séductions, toutes les incompréhensibles faiblesses.
Sous ses sourcils froncés, le regard couvait l’orgueil et l’implacable volonté.
— Ordre de la reine, prononça le second constable en exhibant un second papier.
— La reine a donc employé toute sa journée à signer. des ordres? grommela le digne Énéas Dulverton. Puis il ajouta : — Tout à l'heure ; j'ai quelqu'un à expédier auparavant.
La prisonnière toisa le geôlier avec hauteur.
— Maître, dit-elle, j’ai le droit de pasrer partout la première, même pour descendre les marches d’un cachot, même pour monter celles d’un échafaud.
Le shérif s’inclina machinalement , décontenancé par cette superbe.
— Vous aurez soin, poursuivit la jeune femme avec le ton de commandement qu’elle eût pu prendre en son logis, que l’on transporte dans la prison qui m’est destinée les objets que j’ai avec moi, mon luth, mes livres, Isocrate surtout et Tite-Live, avec le Nouveau Testament. Je désirerais également qu’on y allumât un grand feu, car je travaillerai toute la nuit...
— Avez-vous de l’argent? demanda maître Énéas.
— De l’argent ?
— Sans doute ; les règlements de la Tour n’accordent le feu gratuit aux prisonniers que du décembre au 1°' mars; or, nous sommes le 11 mars.
— Oh I oh ! murmura la prisonnière, dont la lèvre se plissa sardoniquement, il paraît que Sa Majesté trouve le moyen de faire pleurer à ses sujets autant d'argent que de larmes et de sang. Voilà, certes, une façon d'augmenter les revenus de la couronne que ne m’a point enseignée le docte Roger Ascham, mon professeur d’éco nomie politique. En attendant, puisque nous sommes ici dans une hôtellerie royale, et puisque notre hôtesse Marie nous réclame d’avance le prix de notre gîte pur la bouche de son valet, exécutonsnous et payons.
Et elle porta la main à l’aumôuière à fermoir d’acier qu’une chaîne de même métal attachait à sa ceinture.
Mais soudain une vive rougeur nuança sa joue brune.
L’aumOnière était vide.
— Eh bien? interrogea maître EnéaS.
La prisonnière se déganta lentement. Son gant ôté laissa paraître ■ne main sévère, noble, pleine d’autorité et d énergie, malgré lamorbidesse de sa forme et la mignardise de ses fossettes. Quoique parfaitement délicate, elle était cependant plus grande qu’une main de femme ordinaire, dimension qui accuse un esprit vif et résolu, capable de toutes les hardiesses. Phidias, dans son meilleur temps, n’avait jamais rien sculpté de plus pur ni de plus divin. — A l’annulaire de cette main brillait une riche émeraude, jeune femme la tira de son doigt et la tendit au shérif.
— Prenez, dit-elle; il y a bien 1& de quoi, je pense, m’avoir une flambée de sarments.
Le geôlier allongea la griffe.
— Pas si vite, maître, Ql alors une voix.
En même temps, un nouveau personnage s'avanç-ait dans le cercle de lumière que dégageait la lampe suspendue au plafond.
Ce nouveau personnage était ce premier prisonnier qui attendait maître Énéas pendant l’entrée de la jeune femme, et qui, pendant tout ce colloque, s’était tenu assis à l’écart, dans l’ombre et le silence.
Il salua galamment la prisonnière, et, lui présentant une escarcelle brodée et parfumée :
— Votre Grâce, dit-il, me permettra-t-elle de lui épargner un léger ennui ?
Mais la jeune femme, se reculant brusquement :
— Dieu me damne! monsieur, s’écria-l-elle avec fierté, je crois que vous m offreZ votre bourse !
— Ne sommes-nous point dans une hôtellerie, continua le prisonnier, et un voyageur ne peut-il pas en obliger un autre, quand tous deux sont d assez bonne maison pour que l’humiliation doive être dans le refus et non dans l’offre? Tenez, madame, nous sommes arrivés ici le même jour, à la même heure et probaldemcnt sous le poids des mêmes accusations ; nous avons le même âge, la môme
DE LA GODRONNE
religion, je dirai presque les mêmes goûts; car, moi aussi, j'aime passionnément la musique, et, si l’on cherchait bien dans mes bagages, l’on y trouverait certainement les Annales de Tacite et les Li'.cours d'Jsvciale; peut-être aurons-nous la même fin! Qui sait ce que nous réserve demain, sous un règne où les bourreaux ne suffisent plus aux patients et où la noblesse d’Angleterre figure plus souvent aux solennités de Tyburnqu’à celles de Westminster? Eh bien! je crois qu’il y a dans tout cela mieux qu’un simple hasard, mieux qu’une simple rencontre ; sans doute il existe entre nous une de ces affinités secrètes que l’astrologue prédit sans les expliquer; sans doute des liens mystérieux enchaînent cùte à côte nos deux étoiles, aujourd’hui obscurcies par une nuée jalouse. Laissez-moi substituer à ces chimères la réalité d’un bien mince service ; iaissez-moi ajouter un lien k ces liens, — et acceptez ceci. A la Tour, ma vie ne m’appartient pas ; que je sois libre au moins de disposer de mon argent !
La prisonnière considérait son interlocuteur avec attention.
Celui-ci était un jeune cavalier à la taille svelte et élégante, au visage d’un ovale irréprochable, au large front, au nez royalement modelé, à la bouche souriante et admirablement é|»aaouie. Cependant, de toute cette peifection, il résultait une impression étrange : les yeux, un peu bridés, scintillaient d'une malice inquiétante ; la bouche était doucereusement perfide; les pommettes, violemment accusées, indiquaient une opiniâtreté sauvage. La voix de ce sympathique discoureur avait elle-même, sous son enjouement, sous scs caresses, quelque chose de faux, d'ironique, de cruel. La jeune femme lui demanda : . . -
— Me connaissez-vous, milord?
— Madame, je n’ai point cet honneur.
— Prenez-y garde alors : votre courtoisie pourrait vous être ■ mortelle.
— Hé quoi! madame, j’aurais le bonheur de mourir pour vous, pour vous, si rayonnante de beauté, de charme et de majesté I En vérité, je n’espérais pas tant de ma mauvaise fortune. On prétend
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que j’ai conspiré et je compte bien me défendre ; mais qu’on me fasse un crime de vous avoir servie, et je me tairai; oh ! oui, je me tairai, trop content d’acheter, s'il le faut, au prix de ma tête, la gloire d'avoir pu un instant me proclamer l’esclave, je n’ose dire le chevalier, de la personne la plus accomplie qu’il m’ait jamais été donné de contempler !
Toute cette exagération poétique du langage du temps — qu’on retrouvera, en France, dans Ronsard et sa pléiade, en Angleterre, dans Shakespeare et ses contemporains — prenait, en passant par la bouche du jeune homme, un tel accent de sincérité et de naturel, que la prisonnière sentit tomber pièce à pièce l’armure de froideur et de défiance dont elle s’était cuirassée.
— C’est bien, fit-elle, j’accepte votre bourse; en échange, recevez ce joyau. Mon étoile ne sera pas toujours assombrie par l’orage, et puisque la vôtre, dites-vous, est destinée à coudoyer la mienne, nous nous retrouverons en ce temps, vous me remettrez celte bague et j’acquitterai ma dette.
Le cavalier mit un genou en terre et effleura de ses lèvres la main qui lui tendait le bijou.
— Comment vous nomme-t-on? reprit la jeune femme.
— Robert Dudley, madame.
— Seriez-vous parent au comte Jean qui mourut décapité pour avoir favorisé Jane Gray dans sa rébellion?
— Je suis son fils.
— Et de quoi êtes-vous accusé présentement?
- — D’avoir trempé dans le complot de Thomas Wyat, dont le but était, je crois, de renverser la reine Marie pour mettre sur le trône la princesse Élisabeth. Or, j’arrive du continent, où je voyage depuis mon enfance ; le nom de ce Wyat a été pronorfeé hier devant moi pour la première fois et je n’ai jamais vu la princesse.
— Est-ce bien vrai, cela? interrogea de nouveau la prisonnière, en pointant son regard dans celui de son interlocuteur, comme pour y démêler la sincérité de la pensée de celle de la réponse.
— Aussi vrai, madame, que c’est ce soir la première fois que je
rencontre Votre grâce. Au reste, ajouta le Jeune homme, si c’est conspirer pour une femme que de l’aimer sans la connaître, j’avoue que je suis un furieux conspirateur ; habemus confiknlem reum, pourront dire les juges de la reine Marie.
— Vous aimez la princesse Élisabeth?
— N’est-elle pas, à ce qu’on affirme, la plus belle, la plus di.i'nc et la plus malheureuse? A ces titres, elle a droit à toute l'adoration, à tout le respect, à tout le dévouement de tout bon gentilhomme et de tout bon Anglais.
— Finissons, interrompit maître Eneas ; les prisonniers ne doivent pas converser ensemble.
— Oui, finissons, répéta la jeune femme. Aussi bien, monsieur, mon incognito pourrait s’effaroucher de tout ce que vous lui offrez si gracieusement : adoration, respect, dévouement, et votre bourse par-dessus le marché ! en vérité, vous me ruineriez en reconnaissance l
Puis, se tournant vers le shérif : — Maître, lui dit-elle, écrivez que je m’appelle Élisabeth Tudor, hile du roi Henri Vlll et sœur de la reine Marie...
Saluant alors d’un sourire tout à fait ropl Dudley qui s'inclinait profondément :
— Au revoir, dit-elle, vous que j’ai trouvé au seuil de ma prison, et que j’espère, si Dieu est juste, retrouver au pied de mon trône.
Quatre ans après cette entrevue, dont nous avons puisé tous les détails dans les Mémoires de W'alsingham, lequel l’avait entendu conter à la reine et à Dudley eux-mêmes, le 17 novembre 1558,
LES GALAI4TS
Marie Tudor expire et Elisabeth lui succède dans le gouvernement de la Grande-üreta;;n3.
Élisal)clli est née à Greenwicli, le 7 septembre 1533, d’Anne de Itoleyn et d’Henri Vlll, ce Barbe-Bleue qui a encombré l’Angleterre de supplices et érigé le bourreau en comparse de ses amours.
Son enfance, sa jeunesse se sont traînées rie prison en prison, de la Tour à Bichmond, de Bichmond à Windsor, de Windsor à Woodstock. Dans cette aflliction et dans cette solitude, le travail seul l’a consolée ; elle s’est recueillie, elle a étudié, elle a appris. A vingtcinq uns, elle sait la politique, l’histoire, la philosophie, les sciences, les belles lettres, l’éloquence, les langues vivantes et les langues mortes, le dessin, la musique; elle a traduit Cicéron, commenté Euripide, discuté Mélanchtlion. Son jugement, son caractère, son aspect n’ont rien de la femme, Son frère Édouard l’a baptisée miss Tempérance .
Sa marche d'Hatfield à Londres, le jour de son couronnement, est un triomphe. Ce jour-là, elle rentre en souveraine dans cette même Tour où nous l’avons vue pénétrer tout à l lieure en captive, et, avec la solennité dont elle marquera tous scs discours, avec l'irnporüince qu’elle saura attacher à ses actes et à sa personne, elle y remercie publiquement l'Étre suprême de l’avoir « sauvée comme Daniel de la fosse aux lions. > Dans la soirée, la ville est couverte de feux de joie : le matin, on a abattu sept cents potences.
Ce jour-là aussi, Robert Dudley a rapporté son anneau à Élisabeth; en échange, il a reçu le brevet de grand-maître de l’artillerie.
Robert Dudley est le troisième fils de Jean Dudley c lequel en a laissé cinq, tous bien faicts. » A l’époque où nous le présentons à nos lecteurs, un auteur contemporain écrit ; « C’est un garçon de bonne mine et la hauteur de son front ne diminue en rien de ses charmes ; il semble que l’art et la nature ayenl travaillé à le former ; son air prévient et a tous les agréments que Ton peut souhaiter, et, outre cela, il dance avec une propreté sans pareille et une des meilleures dances de cetcmps-ciestappelée/udancc de mylord liobert.»
Complétons ce crayon naïf ;
Robert Dudley a à peu près l’âge de la reine ; nous avons esquissé précédemment sa plastique; dans ses habits, dans ses manières, dans son langage, il raffine le luxe, l’étourderie et la politesse des cours de France et d’Italie, ces arbitres suprêmes du goût au seizième siècle ; mais sa frivolité n’est qu’apparente et ses allures évaporées doublent sa force en la masquant; son esprit superficiel est celui dans lequel une femme se mire si volontiers, et ne brille par aucune de ces supériorités qui offusquent le plus souvent une maîtresse ; pour le bien absolument nul, il est prime-sautier pour le mal, intrigue naturellement, macbirie comme on respire et possède pour les batailles mesquines livrées à l’ombre du trône une aptitude innée tirant sur le génie. Chimiste et alchimiste au moral et au physique, il élabore dans tout creuset, — soit la pensée ou la cornue, — le poison de la flatterie, les piments du désir, le philtre qui fait aimer, le breuvage qui tue; il sait corrompre les cœurs et rassasier les sens; il boit des perles et de l’ambregris pour se rendre plus robuste dans l’exercice de la volupté, et il apporte dans les plaisirs dont il régale ses conquêtes toutes les combinaisons érotiques des bacciianales de l’antiquité. C’est par l’adulation qu’il s’est introduit dans les bonnes grâces d’Élisabeth, c’est par l’adulation qu’il s’y maintiendra. Nous vous l’avons montré escomptant l’avenir avec une audacieuse habileté; nous vous le montrerons, dans le cours de ce récit, profitant de sa fortune pour lâcher la bride à toutes les passions mauvaises, à la cupidité, à l’avarice, à l’orgueil, à la haine, à la vengeance, et pour ensevelir quiconque le gêne ou le domine dans des sapes ténébreuses et impunies. Car nous le déshabillerons de tout prestige, ce rnaqister eleijantiarwn du règne d’Élisabeth, ce trait d’union placé par Joseph Prudhomme entre Don Juan et Lovelace, ce Tartufe d’une Elmire couronnée qui ne veut du plaisir que l’assaisonnement. I.es Leicester modernes, prostitués aux caprices des princesses de bastringue ou de trottoir, ne nous inspirent pas plus de dégoût et de mépris : — la boue est plus horrible sur le velours du trône que sur le pavé de la rue.
Pour arriver à la cour, Robert Dudley, marié en 1556, s’est empressé de devenir veuf : il a compris qu’Élisabeth ne souffrira point de rivale.
En effet, c'est en vain que celle-ci se proclame homme de toutes les forces d’une défectuosité corporelle sur laquelle nous reviendrons, elle est et reste femme par la jalousie, par la vanité, par la coquetterie, par le perpétuel et incessant besoin d'adorations qui constituent au premier chef l'essence des filles d’Ève. Paraître non-seulement belle, mais la plus belle, voilà le souci de ses nuits, la préoccupation de ses jours, l’ambition de sa vie, la politique de son règne. Cette beauté, malheur à qui l’effleurera d’un doute, d’une dénégation, d’une raillerie ! La reine vengera la femme : — de 1658 à 1 603, c’est la reine qui règne, mais c'est la femme qui dicte.
Voyez :
Le pape Paul IV a dit ; • Il n’est guère possible qu'elle tienne un royaume, quoiqu'elle ait la main grostte. » Cette parole va faire l'Angleterre protestante.
Le O février 1559, les deux Chambres déclarent Élisabeth reine de droit divin; le 18, la Chambre haute la reconnaît pour gouvernante de l'Eglise ainsi que de l'État; le 22 mars, cette reconnaissance reçoit l’assentiment des communes — et voilà la révolution religieuse accomplie. La main est assez grosse pour réunir le sceptre spirituel au sceptre temporel.
M. de Buzanval a plaisanté sa bouche, i laquelle se contractoit vilainement pour prononcer le françois. » C’est bien ; la France n’obtiendra rien de l'Angleterre, tant qu’Henri IV n’aura pas fait offrir à la reine, par M. de Biron, satisfaction du propos de M. de Buzanval.
Les Provinces-Unies se sont violemment séparées de l’Espagne et ont sollicité l’appui de l’Angleterre. Élisabeth s’inquiète bien, en vérité, des Provinces-Unies! « Les Hollandais, répond-elle, ont tort de faire tant de tumulte pour la messe. » Mais voici qu’un fait arrive, qui change singulièrement celle indifférence en sympathie. Écoulez plutôt du Maurier :
■ « Le (irincc Maurice, rappnrie cet écrivain dans ses Mémoirc<t pour servir ii riiistoire de la Hollande, eslanl un jour en Innnc humeur, dit à mon père que la rcyne Elisabeth, par une foihiesse ordinaire à son sexe, désiroit si fort estre tenue pour belle, que MM. des Etats, aiant envoié une ambassade des principaux du pays suivis de beaucoup de jeunes hommes des Provinces-Unies, unllollandois de la suite des ambassadeurs, à la première audience qu’ils eurent, après avoir considéré attentivement la reyne, dit à un gentilhomme anglois qu’il avoit connu en Hollande qu’il ne sçavoit pas pourquoy on parloit si peu avantageusement de la reyne, qu’il la trouvoit fort à son gré et que s’il en estoit le mailre, il luy feroit bien voir qu’elle estoit capable d’enflammer un honneste homme, ce qu’il disoit en regardant souvent la reyne et en se retournant vers l’Anglois. La reyne qui avoit la vue attachée sur ce particulier plus que sur les ambassadeurs, sitèt que l’audience fut finie, envoia quérir l’Anglois et luy ordonna de luy dire de quoy l’avoit entretenu le Hollandois. L’Anglois s’estant fort long-temps excusé sur ce que ce n’estoit que des bagatelles indignes d’étre dites à Sa Majesté, la reyne le pressa extraordinairement et fut contraint de luy dire naïvement la chose et de luy avouer la passion extrême que le Hollandois témoignoit d’avoir pour sa personne royalle. Le résultat de l’affaire fut que les ambassadeurs furent régalés chacun d’une chaîne d’or do huit cents écus; mais le Hollandois, qui avoit trouvé la reyne si belle, eut une chaîne de seize cents écus, c'est-à-dire le double, et il l’a portée à son col toute sa vie. »
Hé! bonhomme du Maurier, le « résultat de l’affaire » est plus important que vous me croyez ; l'indépendance des Provinces-Unies reconnue, l’Espagne brouillée avec l’Angleterre, l’alliance française proclamée , le Portugal soulevé , Lisbonne bomb.ardée , les Flandres dévastées par une guerre d’un demi-siècle, les mers couvertes de débris et de sang, voilà ce qu’amènera le propos en l’air d’un gars qui se sent en appétit de chair fraîche et qui le dit tout cru. Ah! il peut bien, ce Hollandais dont l’histoire n’a pas même ramassé le nom , la porter à son cou toute su vie , cette chaîne d’or « de seize
cents écus! > C'est Philippe II qui la payera, et elle lui coûtera cher ; elle lui coûtera les millions de l’ Armada, toute une armée de matelots et de soldats, le dixième de son vaste empire! — Deux grains d’encens grossier brûlés sous le nez d'une femme incendieront l’Europe! Un compliment tiré sur une coquette cassera l’aile à l’aigle de Charles-Quint!
Jugez si Robert Dudley doit réussir auprès d’une telle princesse!
Un an ne s’est pas écoulé qu’il est déjà nommé chevalier de la Jarretière, grand écuyer, grand veneur, conseiller privé, surintendant de l’université de Cambridge. Dans cette dernière ville, c’est lui qui a obtenu de la reine qu'elle répondrait en latin aux harangues des professeurs. A Londres, on ne l'appelle que h cœur de la cour.
Cependant lu fine fleur des maisons souveraines brigue la main d’Elisabeth : le roi de Suède, le duc de Ilolstein, frère du roi de Danemark, l’archiduc Charles, deuxième fils de l’empereur Ferdinand, le prince Casimir, fils de l’électeur palatin, sont sur les rangs. En Angleterre même, de simples gentilshommes, enhardis par l’illustration de leur oiigine ou de leurs talents, par le charme de leur esprit ou de leur figure, le comtq d’Arondel, le duc de Norfolk, le chevalier Pickering, ne craignent pas d’aspirer à partager le trône et le ht de la fille d'Henri VIII. Dudley se garde bien d’entrer en lice avec ces concurrents redoutables ; ne demandant rien, mais espérant tout, il se contente d'insinuer à la reine que les alliances étrangères ont toujours été funestes à l'État, et s’il lui rappelle l’exemple Je son père qui n’a pas dédaigné de choisir une épouse hors des porte-couronne, c’est pour confisquer à son profit le sentiment qui pourrait l’engager à imiter cette conduite. Diplomatie perdue I Pour être déguisés sous les formes les plus gracieuses, les refus d'Élisabeth n’en sont pas moins formels. Alors commence la grande comédie de ce règne; les deux chambres, les lords, le peuple veulent marier la reine; Marion au rebours, la reine pleure, la reine crie, la reine ne vent pas qu’on la marie. En vain, Paul Wentworih prodamera en plein parlement: « Qu’en se
refusant à une union désirée, la souveraine court risque d’éprouver les effets de la colère céleste et de s’aliéner la nation. » En vain, le docteur Smith s’écriera dans les Communes: « Que parmi les gnnds législateurs, on a compté jusqu’à trois femmes, — la reine Palestina, qui, avant le déluge, a réglé toutes les choses relatives à la guerre; la reine Gérés, qui a établi des peines pour réprimer les malfaiteurs, et la reine Marie, femme de Balhilaûs et mère du roi Italicus, dont les lois avaient pour objet la conservation des mortels vertueux ; mais que toutes trois ayant eu un époux, sinon plusieurs, Élisabeth, si e'ie désire leur ressembler, doit au plus tôt fixer soa choix. » Éloquence de Weiitworlh, amphigouri de Smith, représentations des Chambres, prières de la foule, rien n’y fera. « On n’a que faire d'insister là-dessus, je ne me marierai jamais ; mon royauthe me tient lieu d’époux, et mes sujets sont mes enfants. Quand je ne serai plus, je veux qu’on grave sur mou tombeau : Ci-yit ülisabclk, qui gouverna tant d'années et mourut vierge. » Ainsi parle à Melvil la fière vestale assise sur le trône de l'Occident,
Interrogez la science : elle vous dira le mot de cette vertu d’Hyrcanie.
Ce mot, c’est tout au plus si on pourra le lire sur le cadavre de la femme. • Elle commanda à ses officiers, écrit l’abbé Siri, d’empêcher qu’on touchât à son corps et qu’on le vît nud après sa mort, cela pour dés raisons qu’il est malaisé d’expliquer. »
Vestale, soit; mais le feu qu’elle se vante d'entretenir sur l’autel de la déesse de la sagesse, elle l’aura allumé avec une étincelle empruntée aux trépieds qui fument à Lesbos, au soc'e de la statue de Venus hermaphrodite I
Cette étincelle, Dudley la lui aura rapportée.
Aussi Dudley est-il créé coup sur coup seigneur de Kénilworlh, de Dembigh et de Chirek. Dudley a, à toute heure du jour et de la nuit, ses entrées chez la reine. Qu’elle travaille en son cabinet avec Bacon, Cécil ou Walsingham ; qu’elle courre le daim à Richmond; qu’elle descende la Tamise de Londres à Greenwich, un croissant de
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perles au front, dans une barque enguirlandée de lumières, précédée et suivie de musiques ; qu’allongeant derrière elle un éclatant sillage de gardes nobles, de mousquetaires, d’écuyers, de pages et de porte-flambeaux, elle aille applaudir le Soliman et Perside d’un Deimery du temps ou V Aiguille de ma commère Gurton d'im Sardou de l’époque, dans le cirque-théâtre de Black-Friars, à la porte duquel Shakespeare garde encore les chevaux ; qu'elle soupe en masque à la fameuse taverne de la Sirène avec le comédien Tarleton, gui daube sur tout le monde, ou qu’elle donne à Windsor un de ces bals où groupes de pierreries et touffes de beautés tourbillonnent avec de tels flamboiements que l’œil s’y trouble et n ; distingue plus qui sont les diamants, ni qui iont les femmes, — Dudley est là, toujours là, comme son ombre, l’ombre de la grande Élisabeth 1 Celle-ci semble mettre à afficher son amant autant de soin que d’autres prendraient à le cacher. Elle a retourné la maxime; Si non castè, saltem cautè. Foin des apparences 1 Le « corps de la place » est seul barricadé — et pour cause !
Le favori a des courtisans si nombreux qu’il ne peut les compter. Son orgueil en arrive à des proportions telles, que parfois la reine est obligée de le rappeler à la modestie. < Un gentilhomme de la verge-noire (huissiers du palais portant un petit bâton d’ébène ) nommé Bowyer, ayant reçu l’ordre de la reine d’examiner avec soin 'ous ceux qui se présenteraient pour entrer dans le cabinet, arrêta un capitaine fort bien fait et de la cour de milord Robert, sous prétexte qu’il n’étdit pas bien connu. Le capitaine, irrité de ce refuse! comptant sur le crédit de son patron, lit des menaces à Bowyer et lui dit qu’il pourrait bien le faire casser. Dudley étant survenu et ayant appris le sujet du démêlé, dit publiquement à Bowyer qu’il n’était qu’un coquin et qu’il ne serait pas longtemps de la vergenoire. Dudley ne fut pas plus tôt entré que Bowyer, qui était un homme hardi, le suivi! et se jeta aux pieds de la princesse à laquelle il conta l’aventure et lui demanda avec la soumission requise si c’était à milord Robert ou à elle qu’il fallait obéir? La reine sur cela regardant Dudley : — Je vous ai voulu du bien, milord, dit-elle,
vtizec ty Cj(Uylc J
mais je ne veux ici qu’une maîtresse et point de maître, et prenez garde qu’il n’arrive rien à Bow yer, si vous ne voulez pas qu’on vous fasse rendre compte à la rigueur. »
Sur ces cntrefaiies, Marie Stuart consulte Élisabeth sur le choix d’un époux.
Vous avez vu dans le récit précèdent comment la reine d'Angleterre fait mine de lui proposer son favori.
Grand émoi à la cour. Dudley, tout effrayé de ce que sa maîtresse paraisse vouloir se séparer de lui. s’en va quereller Cécil et Bacon qu’il accuse de sa disgrâce. Élisabeth le rassure :
— Je vous ai proposé, dit-elle, mais soyez tranquUle, elle vous refusera.
Et elle le fait chancelier de l’université d'OxforJ et comte de Leicester, nom et titre que l’histoire lui a conservés et sous lesquels nous le désignerons désormais. Dans le même moment, Charles IX lui envoie le cordon de Saint-Michel.
Melvil raconte ;
• La cérémonie de créer comte de Leicester milord Robert se fit à Westminster avec beaucoup de solennité, la reine aidant elleinéme à lui mettre les ornements. Il était à genoux devant elle dans un grand sérieux, pendant que la reine ne se pouvait pas empêcher de lui faire cent caresses, tantôt en le pinçant doucement, tantôt en lui passant la main sur la tête et sur l’épaule, quoique l’ambassadeur de France et moi y fussions présens. »
Élisabeth ne s’est point trompée ; Marie Stuart lui fait réponse que le nouveau comte de Leicester est d’une naissance trop inférieure pour prétendre à la main de la fille de tant de rois !
La mer passerait dans l'àme d’Élisabeth sans elfaccr un mot, une syllabe, une lettre de cette phrase terrible. 11 existe au monde un être qui méprise Leicester et qui ose le dire! Une femmelette, une roitclette crache son dédain à la face de l’amant de celle dont Sixte- Quint dira : * Il n’exisie dans le monde que trois fjraitls hom'ncs, — Henri IV, Élisabeth et moi ! » Il n’y a que tout le s.ang de .Marie Stuart qui puisse laver un tel refus. Puis, la reine d’Écosse a la taille
élancée, la peau blanche, le pied microscopique. Il est nécessaire qu’eiie expie celte injure, et qu’elle s'humilie, et qu’elle demande grâce, et qu’elle ne garde rien de son insultante beauté. Vous vous souvenez de cette parole à Melvil :
— Ah ! elle est plus grande que moi! Elle l’est donc trop.
La hache du bourreau se chargera de raccourcir Marie Stuart.
En attendant, Élisabeth encourage l'industrie, l'agriculture, le commerce, améliore de la façon la plus remarquable le système financier dans ses États, discipline les armées, crée des chantiers et des arsenaux, construit des vaisseaux, fonde des comptoirs. Toutes ces graves occupations ne 1 absorbent pas 'ant qu’elle ne puisse consacrer une bonne partie de la journée à ses chiffons. Avant de faire tomber la tête de Marie Stuart, elle a entrepris de faire tourner celle de son ambassadeur; pourcela, elle va déployer toutes ses coquetteries et toutes ses robes. « Elle avait, écrit Melvil, des habits de chaque pays et elle en prit un tous les jours. A la fin, elle voulut savoir de mol quelle sorte d’ajustement lui allait le mieux ; à quoi je répondis qu’à mon avis, c’était la mode italienne, et il sembla que cette réponse ne lui déplaisait pas, car elle aimait fort à faire parade de ses cheveux blonds, en sorte qu’un petit bonnet à l'italienne était ce qui lui plaisait le plus, t
Un soir du mois de juin 1566, ce même Melvil apporte à Londres la nouvelle de l’accouchement de Marie Stuart. 11 y a bal à Windsor; Élisabeth figure dans un quadrille avec Leicester; tout à coup, le ministre Cécil se glisse jusqu’à elle et murmure :
— La reine d’Écosse vient de mettre au monde un fils.
A ces mots un sourd rugissement s'échappe de la poitrine de la princesse, son visage pâlit, sou œil s’efiare, elle chancelle et s’affaisse sur un fauteuil... Un cercle se forme autour d’elle, et Leicester, qui n’a rien entendu, hasarde une question.
— Pardieu I milord, répond Élisabeth avec impatience, ne savezvous pas que Marie Stuart est accouchée d’un fils, tandis que moi, jU ne suis qu’un tronc stérile, qui mourra sans laisser de rejeton?
Puis, secouant le front, comme pour en faire tomber la colère et la douleur :
— Allons, votre main, poursuit-elle. Cette nouvelle me donne vraiment envie de danser.
Et le bal continue, et le quadrille interrompu est repris et terminé.
Quel secret obstacle empêche donc la reine d’Angleterre de devenir ce qu’elle regrette si furieusement de ne pas être?
Il y a sur ce point plusieurs versions. Nous citerons la plus décente; encore serons- nous obligés de n’en donner qu’en latin certaines expressions qui, bien que tombées de la plume d'un prélat et de la bouche d'un pape, pourraient elTarcuther nos lecteurs :
« Je ne sais pas, dit Amelot de la Houssaye, si tout ce que l’on a écrit des amours ou des amants de la reine Élisabeth est vrai ; mais vulvd carebat, et il est certain que celte même raison qui l’empêchait de se marier, devait l’empêcher d’aimer le déduit. Elle pouvait bien aimer et elle aima en effet ses favoris, mais de la manière quelle était faite, elle ne pouvait connaître charnellement aucun homme sans souffrir d’alroces douleurs, ni devenir grosse sans s’exposer inévitablement à perdre la vie dans le travail de l’enfantement. »
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En mai 1568, à la suite d’événements que nous avons contés plus haut, Marie Stuart, fuyant l’insurrection victorieuse, échvaii à Élisabeth ce double billet en vers et en prose :
« Ma chère sœur,
» Je vous ai assez souvent priée de recevoir mon navire agité en votre port durant la tourmente. Si à ce coup il y trouve port de
salut, j’y jetterai mes ancres pour jamais : autrement la barque est eu la garde de Dieu, car elle est prête et calfeutrée pour se défendre en course contre toutes les tourmentes. J'ai pleinement procédé avecques vous, encore fais-je : ne prenez point en mauvaise part si j'écris ainsi, ce n'est point déûance que j'ai de vous, comme il appert, car je me repose du tout sur votre amitié. >
Ce sonnet accompagnait la lettre :
Un seul penser qui me profile et nuit.
Amer et ilcux, cliange en mon cœur sans cesse Entre le doute et l’espoir qui m'oppresse.
Tant que la paix et le repos me fuit.
Donc, chère sœur, si cette carte suit L’allectron de vous voir qui m’oppresse, C’est que je vis en peine et en tristesse, si promptement doux elTel ne s'ci suit,
j'ai vu ma nef relâcher par contrainte En haute mer, proche d’entier au port.
Et temps serein se convertir en trouble;
Ainsi je suis en soucy et en crainte;
Non pas de vous, mais si souvent à tort Fortune rompt voille et cordage double !
Élisabeth tressaillit de joie en recevant cette double lettre; depuis huit ans que sa liaino allait croissant chaque jour contre .Marie Stuart, elle l'avait constamment suivie des yeux, comme une louve une gazelle; enfin, la gazelle venait chercher un refuge dans l'antre de la louve : Élisabeth n’en avait jamais espéré autant ; elle expédia aussitôt l’ordre au shérif du Cumberland de faire savoir à Marie Stuart qu’elle était prête à la recevoir. Un malin, on entendit sonner du cor sur le rivage ; c'était l'envoyé de la reine Élisabeth qui venait chercher la reine Marie Stuart.
Alors il y eut de grandes instances autour de la fugitive, pour qu’elle ne se fiiit point à «ne rivale de puissance, de gloire et de beauté; mais la pauvre reine dépossédée était pleine de confiance dans celle qu'elle appelait sa bonne sœur, et croyait qu’elle allait, libre et exempte de soins, occuper à la cour d’Élisabeth la place due A son rang et à ses malheurs : elle persista donc, malgré tout ce qu’on put lui dire, et se mit en route avec une petite suite; arrivée au bord du golfe, de Solway, elle y trouva le gardien des frontières anglaises : c’était un gentilhomme nommé Lawther, qui la reçut avec les plus grands égards, mais qui lui signifia qu’il ne pouvait permettre qu’à trois de ses femmes de l’accompagner ; Marie Seyton réclama aussitôt son privilège... La reine lui tendit la main.
— Hélas ! mignonne, lui dit-elle, ce devrait cependant bien être le tour d’une autre, et tu as déjà assez souffert pour moi et avec moi.
Mais Marie, sans pouvoir répondre, se cramponna à sa main, faisant de.la tête signe que rien au monde ne pourrait la séparer de sa maîtresse.
Alors tous ceux qui accompagnaient la reine renouvelèrent leurs instances pour qu’elle ne persistât point dans cette fatale résolution, et comme elle était déjà au tiers de la planche qui conduisait à la clialoupe, le prieur de Dundrennan entra jusqu’aux genoux dans l’eau pour essayer de la retenir ; mais tout fut inutile ; la reine avait pris sa résolution. En ce moment Lawther s’approcha d’elle,
— Madame, lui dit-il, recevez de nouveau mes regrets de ce que je ne puis offrir une réception cordiale en Angleterre à tous ceux qui voudraient vous y suivre ; mais notre reine nous a donné des ordres positifs, et il est de notre devoir de les exécuter. M’csl-il perini.) de faire observer àVotre Majesté que la marée est favorable?
— Des ordres positifs ! s’écria le prieur ; vous l’entendez, ma • dame ? Oh ! vous ôtes perdue si vous quittez ce rivage ! Arrière, pendant qu'il en est temps encore ! arrière, madame, au nom du ciel! A moi I sires chevaliers, à moi ! ajouta-t il en se retournant vers les seigneurs qui avaient accompagné Marie Stuart ; ne permettez pas que votre reine vous abandonne, et vous fallût-il lutter
jlO LES GALANTS
à la fois contre elle et contre les Anglais, retenez-la, raesseigneurs, au nom du ciel! relenez-la 1
— Que signifie celte violence, sire prêtre ? dit le gardien des frontières ; je suis venu ici sur la demande expresse de votre reine; elle est libre de retourner vers vous, et il n’y a pas besoin de recourir à la force pour cela.
Puis s’adressant à la reine :
— Madame, lui dit il, de votre pleine et entière volonté, vous convient-il de ir.e suivre en Angb ttrre ? Répondez, je vous en supplie, car il est important à mon honneur que le monde saclie que vous m’avez suivi librement.
— Monsieur, répondit Marie Stuart, je vous demande pardon, au nom de ce digne serviteur de Dieu et de sa reine, de ce qu’il a pu d.re d’üffeiisant pour vous. C’est librement que je quitte l’Écosse et que je me remets entre vos mains, dans la confiance où je suis que je serai maîtresse ou de rester en Angleterre près de ma royale sœur, ou de retourner en France, près de mes dignes parents.
Ensuite se retournant vers le prêtre :
— Votre bénédiction, mon père, et que Dieu vous protège. »
— Hélas ! hélas! murmura l’abbé en obéissant à la reine, ce n’est pas nous qui avons besoin de la protection de Dieu, mais bien vous, ma fille. Puisse la bénédiction d’un pauvre prêtre écarter de votre tête royale les malheurs que je prévois.
Alors la reine tendit la main au sliérif, qui la conduisit dans l’esquif, suivie de Marie Seyton et de deux autres femmes seulement. Aussitôt les voiles furent déployées, et le petit bâtiment commença . de s’éloigner des rivages du Gallow^y, pour s’avancer dans le Cumberland. Tant qu’on put l’apercevoir, ceux qui avaient accompagné la reine demeurèrent sur la plage, lui faisant des signes d’a'lieu, que, debout sur la poupe de la nef qui l’emmenait, elle leur rendait avec son mouchoir. Enfin, la barque disparut, et tous éclatèrent en plaintes ou en sanglots. Ils avaient raison, car les pressentiments du bon prieur de Dundrennan n’étaient que trop vrais, et c’était la dernière fois qu’ils avaient vu Marie Stuart.
En arrivant sur les côtes d’Angleterre, la reine d’Écosse trouva des messagers d’Élisabeth chargés de lui exprimer de sa part tout le regret que leur maîtresse éprouvait de ne pouvoir ni l’admettre en sa présence, ni lui laire l’accueil affectueux auquel la portait son cœur. Mais il était essentiel, ajoutèrent-ils, qu’auparavant la reine se justifiât de la mort de Darniey, dont la famille, étant sujette de la reine d’Angleterre, avait droit à sa i rotection et à sa justice.
Marie Stuart était si aveuglée, qu’elle ne vit point le piège, et offrit aussitôt de prouver son innocence à la satisfaction de sa sœur Élisabeth; mais à peine celle-ci eut-elle entre les mains la lettre de Marie Stuart, que d’arbitre, elle se fit juge, et nommant des commissaires pour entendre les parties, somma .Murray de comparaître et de venir accuser sa sœur. .Murray, qui connaissait les intentions secrètes d Élisabeth à l’égard de sa rivale, n’hésita point un instant. 11 arriva en Angleterre porteur de la cassette qui contenait les trois lettres que nous avons rapportées, des vers et quelques autres documents qui prouvaient que la reine avait non seulement été la maîtresse de Bothwell du vivant de Darniey, mais encore qu'elleavait eu connaissance de l'assassinat de son mari. De leur côté, lord Herris et l’évéque de Ross, avocats de la reine , soutinrent que CCS lettres avaient été supposées, que l’écriture en était contrefaite, et demandèrent, pour vérifier ce fait, des experts qu’ils ne purent obtenir ; de sorte que cette grande contestation resta pendante pour les siècles à venir, et que rien encore, à cette heure, n’est résolu affirmativement sur ce sujet, par les savants ni pr les historiens
Après cinq mois d'enquète, la reine d’Angleterre fit savoir aux parties que, n’ayant, par cette procédure, rien pu découvrir contre l’honneur de l’accusateur ni de l’accusée, toutes choses resteraient dans le même état jusqu’à ce que l'un ou l’autre pût lui fournir de nouvelles preuves.
Celle decision étrange permettait à Élisabeth de ne point lâcher sa prisonnière ; mais qu’allait-on faire de celle-ci? La reine s’en ouvrit A Leicester. Le favori pratiquait l'empoisonnement sous les deux espèces : les théories perverses qui gangrènent les âmes et les
venins subtils qui foudroient les corps. Il conseilla nettement à sa royale maîtresse d’envoyer sa rivale rejoindre ses ancêtres au moyen de substances dont il garantissait l'action prompte et myslérieuse ; mais Élisabeth voulait un jugement public qui flétrit la fille de Jacques Y avant de la tuer ; elle repoussa donc cet expédient.
Leicester dépêcha alors au secrétaire d'État Walsingham un théologien chargé de le convaincre de la nécessité et de la légitimité de ce crime; Walsingham ne péchait pas par excès d'honnêteté; il était, en outre, l'ennemi particulier de la reine d'Écosse ; néanmoins il rejeta avec horreur la proposition du favori. Celui-ci ne se découragea pas pour cela : il expédia son théologien à sir Amyas Pau- Ictt, lequel commandait au château de Shetïïeld où Marie était détenue, avec mission de lui faire comprendre quel service ce serait rendre à Élisabeth que d’abréger l’existence de celle qui, déjà condamnée dans la pensée de sa rivale, tardait tant à mourir. Mais sir Amyas, tout grossier et tout dur qu'il fût vis-à-vis de sa prisonnière, déclara à l’envoyé de Leicester que, tant qu'elle serait chez lui, elle n’aurait rien à craindre du poison ni du poignard, attendu qu’il goûterait tous les mets qui lui seraient servis et que nul ne l’approcherait qu’en sa présence. Le brave gouverneur se conduisit mieux encore : quelques aflidés du favori ayant pénétré à Shcflield dans l’intention d’assassiner Marie, il les fit arrêter et jeter dehors avec menace de pendaison s’ils s’aventuraient jamais à l’ombre des murailles du château. Décidément milord Robert n’avait pas de chance : il tombait sur des diplomates scrupuleux et sur des geôliers incorruptibles !
En ce temps-là, Thomas, duc de Norfolk, se prit de compassion pour la reine d’Écosse. Thomas, duc de Norfolk, était un grand seigneur très-estimé en Angleterre et sur le continent, en raison de sa magnificence, de sa loyauté et de son courage, trois qualités pour lesquelles le favori, naturellement avare, ciiuteleux et poltron, ne pouvait le souffrir. Le duc écrivit à Marie Stuart et lui proposa de l’enlever de Sheflield, de l’épouser ensuite et de lui rendre la couronne. La prisonnière accepta avec joie et répondit à Norfolk une
DE LA COÜP.ONSE
lettre pleine d’effusion et de reconnaissance, dans laquelle elle l’appelait son /î«nce et sonsauvour. Le soirdeson arrivée à Londres, le messager porteur de celte lettre rencontra, en se rendant chez le duc, un capitaine de la cour de Leicester qui le coudoya fort in.olemment, quoique la rue fût large et le passage libre. Ce messager était Français : il mit flambcrge au vent , l’autre l'imita ; mais, au même instant, quatre ou cinq bandits sortirent d’une taverne et se joignirent au capitaine. Quelques minutes après, le Français roulait sur le pavé, la poitrine trouée de coups de rapière , et la lettre de Marie Stuart était triomphalement apportée à Leicester qui la faisait aussitôt passer à Élisabeth. — Le lendemain, Norfolk fut arrêté, jugé, condamné et exécuté. — Tout le royaume pleura sa mort et une haine violente contre le favori commença à fermenter dans les rangs de la noblesse, de la bourgeoisie et du peuple.
Plusieurs années après, Walsingham, qui avait pour maxime : Il n'est jamais trop tôt pour savoir ce qui se passe, reçut, par Pelly, l’un de ses espions, avis qu’un jeune gentilhomme catholique, nommé Babington, avait, de concert avec un prêtre appelé Savage et dix de ses amis, formé le projet de poignarder Élisabetli (;t de placer Marie Stuart sur le trône d’Angleterre. Le secrétaire d'État en parla immédiatement h Leicester.
— Laissez-le faire, s’empressa de répondre celui-ci ; on les prendra au dernier moment, la reine sera furieuse et nous pourrons enfin nous débarrasser de celle qui m’a humilié d’un si insolent refus.
On voit que milord Robert n’avait pas perdu la mémoire.
Les conjurés furent, en effet , arrêlés la veille du jour fixé pour l’exécution du complot.
Ce fut une grande joie pour Élisabeth que celle Icntalive imprudente et désespérée, qui, d’après le texte delà loi, mettait enfin les jours de sa rivale entre ses mains. Pes ordres furent aussitôt donnés à sir .Amyas Paulett de se saisir des papiers de la prisonnière et de la transporter au château de Folheringay. Le geôlier, alors, feignant de se relâcher de sa sévérité ordinaire, ofl’rit à .Marie
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Stuart, sons prétexte du besoin qu’elle avait de prendre l’air, de faire une promenade à cheval. La pauvre caiitive, qui, depuis trois ans, n’avait vu la c,impa!;ne qu’à travers les barreaux de sa prison, accepta avec joie, et sortit entre deux gardes, montée, pour plus grande sûreté, sur un cheval dont les jambes étaient entravées. Ces deux gardes la conduisirent au château de Fotlieringay, sa nouvelle demeure, où elle trouva l’appartement qu’elle devait habiter déjà tout tendu de noir. Marie Stuart venait d’entrer vivante dans son tombeau. Quant à Babington et à ses complices, ils avaient été exécutés.
En même temps, Élisabeth enjoignait à une commission extraordinaire de quarante commissaires de se réunir et de procéder sans relâche au procès de la reine d’Ecosse. Les commissaires arrivèrent à Folheringay le 14 octobre lü8(i et commencèrent aussitôt l’instruction. Mais Marie nia avec véhémence toute participation au complot de Babington et soutint avec énergie qu’elle n’avait jamais fait quoi que ce fût au préjudice de la reine d’Angleterre. Dénégations et protestations ne furent point écoutées.
Cependant .M. de Châteauneuf, ambassadeur de France à Londres, voyait les choses de trop près pour se tromper à leur marche : en conséquence, au premier hruit qui lui revint de la mise en jugement de Marie Stuart, il en informa Henri III. Celui-ci déjiôclia à Londres M. de Bellièvre, qui, accompagné de M. de Châteauneuf, se rendit à Richmond et harangua la reine.
« Élisabeth répondit non-seulement dans la même langue française, mais dans le plus beau langage qui se parlât à cette époque, et, se laissant emporter à la passion, remontra aux envoyés de son frère Henri que la reine d'Écosse l’avait toujours poursuivie, et que c’était la troisième fois qu’elle avait voulu attenter à sa vie par une infinité de moyens ; ce qu’elle avait déjà trop supporté et avec trop de patience, mais que jamais chose ne l’avait si profondément blessée au cœur que la dernière conspiration ; cet événement, ajoutat-elle avec tristesse, lui ayant plus fait pousser de soupirs et verser de larmes que la perte de tous ses parents, d’auUtnt plus que la reine d’Écosse était sa proche jiarente à elle-même et touchait au
roi de France; et comme, dans leurs remontrances, messeigneurs de Chàleauneuf et de Bellièvre lui avaient mis en avant plusieurs exemples tirés des histoires, elle reprit, pour leur répondre à celle occasion, le ton pédant qui lui était habituel, et leur dit qu'elle avait beaucoup vu et lu de livres en sa vie, et plus que mille autres de son sexe et de sa qualité n'avaient coutume de faire, mais qu'elle n'avait jamais trouvé en eux un seul exemple d’un acte pareil à celui qu'on avait projeté sur elle, acte poursuivi par une parente, que le roi son frère ne pouvait et ne devait pas soutenir en sa méchanceté, quand c'était au contraire un devoir à lui de hâter la punition qui était une justice: puis, elle ajouta, s'adressant particulièrement â M. de Bellièvre et en redescendant des hauteurs de son orgueil à un visage gracieux, qu'elle avait grand regret qu’il ne lui fût pas député pour une meilleure occasion ; que dans quelques jours elle ferait réponse au roi Henri, son frère, de la santé duquel elle s’inquiéta avec sollicitude, ainsi que de celle de la reine mère, qui devait éprouver une si grande fatigue de la peine qu’elle prenait à remettre la paix dans le royaume de son fils; et alors, sans vouloir en plus entendre, elle se retira dans sa chambre.
» Les envoyés revinrent à Londres où ils attendirent la réponse promise ; mais, tandis qu’ils l’attendaient sans qu’elle arrivât, ils apprirent sourdement l’arrêt de mort rendu contre la reine Marie, ce qui les détermina à retourner à Richmond pour faire de nouvelles remontrances à la reine d'Angleterre. Après deux ou trois voyages infructueux, ils furent enfin, le 15 décembre, admis pour la seconde fois en sa présence royale.
« La reine ne nia point que l'arrêt eût été rendu, et comme il était facile de voir qu'elle ne comptait ^as en cette circonstance user du droit de grâce, M. de Bellièvre, jugeant qu’il n’y avait rien à faire, réclama un sauf-conduit pour retourner près Je son roi : Élisabeth le lui promit sous deux ou trois jours.
I) Le mardi suivant, 17 du même mois de décembre, le parlement, ainsi que les principaux seigneurs, furent convoqués au palais de Westminster, et lâ, en pleine audience et devant tous, fut pro-
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LKS CAÛAMS
clamée et prononcée la sentence de mort contre Marie Stuart ; puis, cette même sentence, avec un grand appareil et unp grande solennité, fut lue sur les places et dans les carrefours de la ville de Londres, d’où elle se répandit par tout le royaume; et sur cette proclamation, les cloches sonnèrent pendant vingt-quatre heures, tandis que les ordres les plus sévères étaient donnés à chacun des habitants d'allumer des feux de joie devant leur maison, comme on a coutume de faire en France, la veille de la Saint-Jean- Baptiste. R
Les ambassadeurs français ne se rebutèrent point : ils sollicitèrent une nouvelle audience et furent admis de nouveau, le 6 janvier, en présence d’Élisabeth. Alors M. de Bellièvre recommença de lui adresser avec respect , mais en même temps avec fermeté, les remontrances de son maître. La reine les entendit d'un air d’impatience et en se tourmentant fort sur son fauteuil ; enfin, ne pouvant plus se contenir , elle éclata , et se levant toute rougissante de colère ;
— M. de Bellièvre, dit-elle, avez-vous bien charge du roi , mon frère, de me tenir un pareil langage ?
— Oui, madame , répondit en s’inclinant M. de Bellièvre, j’en ai lu commandement exprès.
— Et vous avez ce commandement écrit de sa main ? continua Élisabeth.
— Oui, madame , reprit l’ambassadeur avec le même calme.
— Eh bien ! s’écria Élisabeth , sans plus garder de mesure , je vous demande copie de cette lettre, signée de votre propre main, et songez que vous répondrez de chaque mot que vous y aurez Oté ou ajouté.
— Madame, répondit M. de Bellièvre, ce n’est point le propre des rois de France, ni de leurs agents, de falsifier ni lettres ni écrits ; vous aurez donc dès demain matin les copies que vous demandez , et je vous réponds sur mon honneur de leur exactitude.
— Assez , monsieur , assez ! dit la reine ; et faisant un signe à tous ceux qui étaient dans la salle de surlir , elle demeura près d’une heure avec MM. de Cliàleauneuf cl de lîcllièvie. Nul ne sait ce qui se passa dans cette entrevue, sinon que la reine s’engagea à envoyer un ambassadeur au roi do France, lequel, promit-elle, serait de retour à Paris, sinon avant, au moins en même temps que M,de Bellièvre, et serait porteur de sa résolution suprême sur les affaires de la reine d’Fcosse ; alors lilisabeth se retira en faisant comprendre aux envoyés français que toute tenLitive nouvelle qu’ils feraient pour la revoir serait inutile.
Le 13 j.invier, les ambassadeurs reçurent leurs passe-ports et, en même temps, l’avis qu’un navire de la reine les attendait à Douvres.
A peine furent-ils partis , qu’Elisabeth expédia son secrétaire Davison à sir Amyas Paulett. Il était chargé de le sonder de nouveau à l’égard de la prisonnière ; effrayée malgré elle d une exécution publique , la reine s’était ralliée aux idées d’empoisonnement ou d’assassinat émises par Leicesler ; mais sir Amyas Paulett déclara qu’il ne laisserait entrer personne près de Marie que le bourreau , et encore faudrait-il qu’il fût porteur d’un warrant parfaitement en règle. Davison rapporta celte réponse à Élisabeth , qui , en l’écoutant, frappa plusieurs fois du pied, et lorsqu’il eut fini, s’écria ;
— Par la mordieu ! voilà un scrupuleux drôle qui fait sonner sans cesse sa fidélité et n’eu sait pas donner une preuve !
Alors il fallut bien qu’Élisabethse décidât; elle demanda le warrant à Davison , qui lo lui présenta , et , oubliant qu’elle était fille d'une reine qui était morte sur l’échafaud , elle le signa sans laisser paraître aucune émotion ; puis , y ayant fait apposer le grand sceau d’Angleterre :
— Allez, dit-elle en riant, annoncera Walsingham que tout est fini pour la reine Marie ; mais dites-Iui cela avec des ménagements, car , comme il est malade , j’aurais peur qu’il n’en mourôt de saisissement.
La plaisanterie était d'autant plus atroce , que Walsingham était connu pour l’ennemi le plus acharné de la reine d’Écosse.
Nous avons indiqué, dans !a première partie de ce livre, cemment la sentence reçut son accomplissement, le 18 février 1587, dans la grande salle du château de Fotheringay.
« Une heure après la mort de Marie SÎuart, Henry Talbot, qui y avait assisté , partit à franc étrier pour Londres, portant à la reine la relation de la mort de sa rivale ; mais , aux premières lignes qu’elle lut, Élisabeth, ûdèie à son caractère, poussa de grands cris de douleur et d'indignation, disant qu'on avait mal compris ses ordres et qu’on s’était trop hâté , et que tout cela était la faute du secrétaire d'Élat Davison , à qui elle avait donné le warrant pour le conserver jusqu’à ce qu’elle eût pris une résolution, et non pour l’envoyer à Fotheringay. En conséquence , Davison fut envoyé à la Tour et condamné à une amende de dix mille livres sterling, comme ayant surpris 1a religion de k reine. • Cependant, au milieu de cette douleur, un embargo est mis sur tons les vaisseaux qui se trouvent dans les différents ports du royaume , afin que la nouvelle de cette mort n’arrive à l’étranger , et surtout en France , que par des émissaires habiles , qui puissent donner à l’exécution ks couleurs les moins défavorables pour Élisabeth. En même temps les scandaleuses fêtes populaires qui ont signalé la lecture de l’arrêt célèbrent la nouvelle de l’exécution. Londres s’illumine , des feux de joie s’allument devant les portes , et l’enthousia-me est tel, que l’on force l’ambassade française et qu’on y va prendre du bois pour ranimer les bûchers lorsqu'ils commencent à s’éteindre.
Consterné de cet événement, M. de Châteauneuf était encore renfermé à l’ambassade lorsqu’il reçut , quinze jours après , une invitation d’Élisabeth de la venir voir à la maison de plaisance de l’archevêque de Cantorbéry. M. de Châteauneuf s’y rendit avec l'intention bien positive de ne pas lui dire un mot de ce qui s'était passé; mais dès qu'elle l’aperçut, Élisabeth, vêtue de noir, se leva, alla à.lui, et, le comblant de prévenances, lui dit qu’elle était prête à mettre toutes les forces de son royaume à la disposition de Henri IH pour l’aider à triompher de la Ligue. Châteauneuf reçut
toutes ces offres d’un visage froid et sévère , sans dire , ainsi qu'i^ se l’était promis, un seul mot de l’événement qui tes avait habillés, la reine et lui , de deuil. Mais , le prenant par la main , elle le tira à l’écart, et là avec de grands soupirs :
— Ail ! monsieur , ldi dit-elle , depuis que je ne vous ai vu , il m’est arrivé le plus grand malheur qui puisse m’advenir ; je veux parler de la mort de ma bonne sœur, la reine d’Écosse, de laquelle je jure par Dieu lui-méme, mon âme et salut, que je suis parfaitement innocente. J’avais signé l’ordre , c’est vrai ; mais les gens de mon conseil m’ont fait un tour dont je ne me puis apaiser ; et je jure Dieu que, si ce n’était le long temps qu’ils me font service, je leur ferais trancher la tète. J’ai un corps de femme, monsieur; mais dans ce corps de femme il y a un cœur d’homme.
Châteauneuf s’inclina sans répondre ; mais sa lettre à Henri III et la réponse de celui-ci prouvent que ni l’un ni l’autre ne fut un instant dupe du Tibère féminin.
Nous croyons vous avoir suffisamment démontré, par le réle qu’il joua dans ce sinistre épisode, combien milord comte de Leicester incarne peu l'idéal de cheoolerie dans lequel les Elisabeth bourgeoises d'aujourd’hui ont confit sa mémoire.
Après la comédie des passions, le drame des intérêts.
Leicester avait été marié deux fois.
On ignore le nom de sa première femme ; on ne sait pas davantage de quelle façon elle disparut. Cherchez « qui le crime profite, dit un vieil axiome de droit.
En 1572, le favori avait épousé en secondes noces lady Douglas-
LES CALANTS
Howard, baronnn de Slieffield. Colle-ci possédait une immense fortune, mai's elle n’était pins jonnc et n’était point jolie; aussi la reine avait-elle fermé les yeux sur celte union. Du reste, au bout (le quelques mois de mariage, la nouvelle comtesse avait été saisie d’une maladie étrange : scs cheveux, ses dents, ses ongles étaient tombés, son corps s’était horriblement amaigri, et elle était devenue si faible qu’à peine pouvait-elle se remuer, parler ou respirer. Dans ces circonstances, Leicester s’empressa de la répudier; mais, en renvoyant la femme, il garda la fortune. Lady Douglas ne lui réclama rien. Le divorce prononcé, la santé lui était revenue peu à peu, et elle s’estimait heureuse de u’avoir perdu que ses biens là où elle aurait pu laisser la vie.
Vers la même époque, un gentilhomme rivalisait, à Londres, de succès avec le favori; on le nommait Gautier Dévereux, comte d’Ëssex. Comme Leicester, c’était un beau cavalier et un beau diseur, très-couru des dames et fort prisé d’Élisabeth, laquelle se délectait souvent de sa gaieté, de sa franchise et de son esprit. Le favori le détestait et le craignait, mais il lui eût été difficile de le supprimer violemment. Gautier était, en effet, d’une loyauté et d’une bravoure à toute épreuve ; l’argent ne tenait pas plus dans sa bourse que sou épée dans le fourreau ; ses partisans étaient aussi nombreux dans la Cité qu’à Windsor, et sa conduite marchait tellement au grand jour qu’elle déliait toute accusation, toute calomnie, toute méfiance.
En 1565, il avait épousé une jeune fille qu’il aimait et dont il était aimé, miss Flammy Knowles Celle-ci possédait un teint d’une blancheur éblouissante, encore relevée par le noir décidé de ses cheveux, de grands yeux bleus coquettement suppliants, un nez d’une coupe délicatement aquiline, et une bouche dont la forme, la fraîcheur et le coloris n'avaient rien de comparable; en outre, « sa
* Certains Iiisloricns l’appellent l.eUu't KnowUs. Nous lui avons consenv te nom que lui ilonnc Audrey, qui nous a (ourni tous les détails de cct épisode.
DE LA GODRONNE
taille répondait à son visage, les gnkes semblaient diriger scs regards et ses mouvements, et ses mains, ses bras, son maintien, sa démarcbe ne laissaient rien à désirer pour avoir la charmante image d’iine personne accomplie. »
Le jour où son mari la présenta à la cour, Leiccster se sentit envahi par une âpre et immense envie de posséder celte femme ; seulement, maître de ses sensations et devinant que l’œil de la reine pesait sur lui, il enfouit au plus profond de son cerveau et de sa poitrine les bouillonnements de sa pensée cf les élancements de son cœur. Cependant, avant la Gn de celte première entrevue, il avait décidé, dans son immuable volonté, que cette splendide créature lui appartiendrait.
Quelque temps après, un sommelier,' appelé Sam Durlon, fut chassé par milord Robert et sollicita du comte d’Essex la faveur d’entrer dans sa maison; ce dernier y consentit. Étant parti pour l’Irlande et ayant emmené avec lui ce sommelier, un jour qu’à Dublin il venait de monter à cheval pour passer en revue les troupes qui se trouvaient sous son commandement, il demanda un verre do malvoisie; Burton lui apporta ce verre; mais à peine le comte l’eut il ellleuré de ses lèvres qu’il ferma les yeux, poussa un grand soupir et glissa, évanoui, au bas de sa monture. Des valets accou- . rurent et le transportèrent sur son lit; il y expira au bout d’une heure, sans avoir repris connaissance.
Cette mort causa dans Londres une vive émotion; néanmoins, Burton ne fut point inquiété ; il était rentré au service du favori, et celui-ci le couvrait de son tout-puissant patronage.
La jeune veuve, en deuil, se relira dans ses domaines. Aussitôt Leiccster réclama un congé qui, disait-il, lui était nécessaire pour régler les affaires de l’université d’Oxford. La reine, sans se douter de rien, accéda à sa requête, et le favori quitta la cour; mais il ne Gt que passer à Oxford, et se rendit chez l’un de ses familiers, dont le château avoisinait celui de la belle Flammy. L’amant d’Élisabeth était plein de ressources et de séductions. Ne l’avail-on pas vu, â Londres, jeter aux yeux des plus farouches puritains
la poudre de son hypocrisie? Reçu chez la comtesse, il commença par pleurer avec elle et sut si bien pétrir de ses propres larmes la douleur de la pauvre femme, qu’il en forma pour lui-même un attachement sans bornes. Les regrets combattus pied à pied, les souvenirs délogés peu à peu, il installa à la place le magnétisme de sa personne. On se consola, on l'aima, on l'agréa. Mais, cette fois, il ne fallait pas songer à demander le consentement de la reine : lady l'ssex avait trop de Jeunesse et de beauté pour qu'Élisabetb lui ccdêt son mignon sans ombrage.
Le mariage se lit secrètement, et Leicester cacha sa lune de miel dans son cb&teau de Kénilworth.
En ce temps-là, le duc d’Anjou sollicitait la main de la reine.
Celle-ci temporisait, suivant son habitude. Un jour, le cardinal de Chàtillon, ambassadeur du duc, la somma de lui donner une réponse décisive, et, comme elle reraetbiit cette réponse au retour du favori :
— Eh! madame, dit le prélat, milord comte se trouve trop bien où il est pour songer à revenir de si têt, et Votre Majesté prend, ce me semble, beaucoup de souci d'un homme qui ne le mérite guère, étant en ce moment occupé de rire d’elle avec une autre.
Élisabeth ne fit qu’un bond de son fauteuil au cardinal, et, secouant M. de Chàtillon avec violence :
— Monseigneur, s’écria-t-elle, voilà des paroles que vous allez m’expliquer sur l’heure, ou, par ma mère! tout Français, tout ambassadeur, tout prêtre que vous soyez, vous ne sortirez pas vivant d’ici!
Le prélut apprit alors à la reine le mariage de Leicester, qu’il avait découvert par ses espions.
 l’instant, le capitaine des gardes partit pour Kénilworth avec l’ordre d’arrêter le favori.
Élisabeth l’attendit à la Tour. Quand il y arriva :
— Milord, lui dit-elle, je vous ai souvent répété : — Prenez garde à l'oreiller sur lequel vous posez votre tête!... Vous avez eu tort de ne pas suivre mon conseil.
— En quoi suis-je coupable’ balbutia Leicester, effaré devant cet ouragan de colère.
— On assure, poursuivit Élisabeth, que vous vous êtes marié, làbas, je ne sais où, dans vos terres, sans me consulter, moi, la reine ! moi qui vous ai pris, geiitillàtre inconnu et fils de rebelle, pour vous porter si haut que la justice du royaume ne saurait même vous atteindre! moi, à qui vous devez deux fois fidélité comme sujet et comme amant! — Est-ce vrai?
— C’est faux !
— Des preuves! milord, des preuves! Vous n’avez pas pensé que je vous croirajf sans preuves, n’est-ce pas ?
Leicester appela à lui tout son infernal génie il’intrigue.
— Madame, répondit-il, depuis un mois je prépare, à Kénilworlh, des fêles dignes d être offertes à Votre Majesté ; tout sera prêt dans trois jours. Daignez accepter mon hospitalité ; alors je confondrai mes ennemis, et je vous donnerai cette preuve que vous exigez de moi, que je n’ai jamais cessé d’être le sujet le plus humble, le plus reconnaissant et le plus dévoué de ma reine.
Soit, fit Élisabeth, vous avez trois jours; mais ayez soin que la preuve dont vous parlez me suffise, sinon, comte, je jure Dieu que je me souviendrai que la hache n’est pas encore émoussée, qui a décapité deux traîtres, Edmond de Northumberland, votre aïeul, et votre père, Jean Dudley.
Le surlendemain, la pluie tombait fine et perçante; l’air était glacial et le ciel, gris. C’était une des journées d’automne, brumeuses et maladives, où un vent de cimetière passe à travers les airs de la porte fermée et les fissures des fenêtres closes. Au cbâleau de Kénilworth, dans sa chambre à coucher, en face du foyer, Flammy était assise, triste et silencieuse : l’avant-veille, on était venu chercher Leicester de la part de la reine, et Leicester ne revenait pas. Or, si peu qu’elle eût vécu à la cour, la veuve du comte d’Essex u’ignorait pas combien la fille d'Henri VIH avait hérité delà férocité en amour de soa père, et elle tremblait, 1a pauvre femme, car elle
nvait reporté sur Roliert les trésors d’alTection autrefois voués par elle Gautier. — FIAtons-nous d’ajouter que, dans son ;tme hermine aucun soupçon n’avait pu se glisser de la part que son second mari avait prise à la mort du premier. — Elle était donc là, front pâle et cœur saignant ; elle oubliait que les menaces delà colèreroyale grondaient au-dessus d'elle, pour ne songer qu’à cette lôte chérie qu’une jalousie impitoyable allait peut-être jeter en présent au bourreau... — Dipiiis le départ du maître, la vie semblait s’être arrêtée dans le château. Au delà des murailles, les lande allongeaient leurs pentes mornes et désolées, bosselées cà et là d’une pierre druidique ou d’une touffe d’ajoncs maigres. Tout à coup, des cloches se mirent à parler : elles disaient le glas des trépassés.
La comtesse se leva et alla à la fenêtre.
Des valets s’occupaient à draper de tentures noires le porche de la chapelle. Celle-ci s’éclairait de lueurs funèbres; à travers le vitrail enluminé, on voyait la flamme des cierges vaciller autour d'un riche catafalque.
D’autres valets passèrent, portant un cercueil.
Une terreur indicible s’abattit sur la jeune femme; elle se cramponna à un rideau pour ne pas tomber, et cette question monta de sa poitrine à ses lèvres :
— Qui donc est mort? i
— Je vais vous l’apprendre, répondit une voix.
Lcicester venait d’entrer.
Flammy courut à lui, les bras ouverts; mais le comte, la repoussant du geste vers la fenêtre :
— Vous demandez, reprit-il, pour qui sont faits tous ces préparatifs? IS’’avez-vous donc pas remarqué le double écusson qui les décore? Voyez, madame, regardez : il y a là Essex et Leicester. Dites-moi maintenant qui a le droit ici d’accoler dans son deuil le blason de l’iin aux armes de l’autre, sinon la veuve du premier et l’épouse du second?
— Oh ! s’écria la comtesse, la reine sait tout, et vous allez me tuer!
— La reine sait tout, en etfel; elle sera ici demain soir et quiconque clierclierait du regard à sa suite, serait certain d'y apercevoir le bourreau. Or, j’ai résolu de prévenir le bourreau.
— Et vous voulez que nous mourrions ensemble? O mon cher lord, je le veux aussi; avec vous, je mourrai non-seulement sans regrets, non-seulement sans remords, mais avec joie, avec bonheur, avec ravissement!
Leicester secoua la tête négativement.
— Vous ne m’avez pas compris, poursuivit-il. Certes je vous ai bien aimée; le malheur arrivé au feu comte d’Essex en fait foi. Mais ce qu’un homme de ma trempe aime par-dessus toute chose, c’est lui-même; c’est le vertige du rang, de la fortune, de la puissance; c’est l’envie de toute une cour, la crainte de tout un peuple, l’attention de tout un monde, la royauté sur une reine enfin! Je ne me sens ni assez, résigné, ni assez fort, ni assez amoureux pour quitter tout cela. Pour vous posséder, je n’ai pas reculé devant ce que Bacon appelle un crime et Machiavel une entreprise : Gautier Devereux a été empoisonné par mon ordre. Jugez si j'hésiterai eu face de quoi que ce soit, aujourd'hui qu’il s’agit de ma propre personne,
La jeune femme tomba à genoux en murmurant ;
— Mon Dieu, parJonnez-lui 1 Mon Dieu, pardonnez-moi!
Le favori tira de son pourpoint un flacon dont il vida le contenu dans une coupe; il reprit ensuite :
— Rassurez-vous : ce flacon ne renferme qu'un narcotique puissant qui va vous endormir d’un sommeil si profond, si semblable à la mort, que l’œil du plus habile médecin s’y tromperait et que tous ceux qui vous verront tout à l’heure, étendue blanche et froide sur le lit funéraire, se signeront comme devant un cadavre, — Demain, quand Élisabeth arrivera, elle se heurterai un cercueil; ce cercueil, elle le regardera descendre dans le caveau de mes ancêtres; puis, elle s'imaginera que le marbre et le bronze lui gardent sa rivale jusqu’au jugement dernier. Mais vous vous réveillerez, Flammy; la porte de cette tombe, contre laquelle s’évanouiront la colèie, la jalousie, la vengeance, je la rouvrirai, moi, quand la reine seni partie.
cl je VOUS emporterai dans une retraite sûre, que mes soins vous ont préparée, où ma tendresse vous suivra, et où, morte pour le monde eiitier, vous wvrez pour votre époux, pour votre amant !...
— Mais, demanda froidement la comtesse, qui m'assure que le narcotique de l.eiresler ii est pas le poison d’Essex? Qui m’assure que le sommeil ne durera pas éternellement? Qui m'assure que la porte du tombeau se rouvrira jamais?
— Il y a deux clefs à ce tombeau, répondit le comte, en voici une; je garde l’autre. D'ailleurs, madame, ajouta-t-il avec un de ces regards qui barrent le cbemin à toute espérance, ne tentez pas ma patience, le temps presse, prenez votre parti sans retard; car, si vous ne le prenez pas, c’est moi qui le prendrai pour vous.
La jeune femme regarda son mari en face.
— Donnez-moi donc celte coupe, dit-elle, et, si vous me trompez, que le ciel vous absolve de cette nouvelle entreprise!
La comtesse de Leicester fut inhumée dans la nuit même.
Le lendemain matin, le comte ordonna qu’on lui sellât un cheval et s’en fut au galop jusqu'à l'Océan.
Arrivé aux falaises de Kénilworlli qui surplombent la mer de cent vingt pieds, il poussa sa monture jusqu’au sommet le plus escarpé de ces masses granitiques, et, la forçant à se cabrer sur l’abîme, il lança une clef dans l’espace où elle disparut au milieu des tourbillons d’écume...
l'uis il revint au château où il avait fait mander des maçons.
Ceux-ci murèrent la porte du caveau.
Leicester assista à la besogne.
Elle finissait, alors que la reine Élisabeth fit irruption dans la chapelle, traînant en laisse le bourreau.
— Madame, Ici dit le favori, quand on a affirmé à Votre Majesté que j’étais marié, on lui a menti ; je suis veuf.
DE Lk COORONXE
Les fêtes durèrent quinze jours à Kénilworth.
Le seizième, le cardinal de Chàiillon « partit pour l’autre monde » et le sommelier Sam Burton s’embarqua pour le continent.
Il est vrai que cct excellent domestique se fit pendre pour vol à la Rochelle et qu'au pied du gibet, il confessa n’avoir pas été tout à fait étranger au trépas de Son Éminence.
Si vous croyez que nous ayons broyé de l’borreur à plaisir, lisez Audrey, Annales du Berlcshire.
Leicester est alors à l’apogée de la faveur et de la puissance. A son échine se greffe une effroyable queue de spadassins, d’aventuriers, d’astrologues, de nécromanciens, de toxirologistes, de juges prévaricateurs, d’espions, de cuisiniers, de proxénètes et de mignons. Tout ce monde suit l’exemple du maître, jargonne à l’italienne, s'habille à la française et se couvre de parfums ; c’est le temps des barbes en éventails, des roses de rubans sur l’oreille, des fraises à trois étages, des pourpoints à buse, des grègues à bouffants et à bouillors, des moustaches gommées, des chapeaux en pain de sucre, des bottes coiffées de dentelles et des sonnets sur don Cupido, monarque d.s jupons et empereur des hauts -de-c/iausses. Quels mets nouveau le favori n’invente-t-il pas, pour rendre sa table plus somptueuse et plus délicate ! Quels plaisir infâmes ffemprunte-t-il pas à l’étranger, pour en épicer scs orgies et celles de sa royale maîtresse ! Toutes ces futilités ne rempèchent pas de falsifier les testaments des morts, afin d’en hériter, et de faire des procès à ses voisins, afin de s'arrondir des terres à sa bienséance : il corrompt
LKS GALANTS
la loi dans ce pays de la loi ! Sussex le gêne, et Sussex meurt ; Tlirogmmlon le gêne, cl Tlirogmorlon meurt, — ce dernier à sa table, en soiipani avec lui, d'une rasade qu’il lui a versée! Ce faisant, il feint le dévot, et, dupes de ses mêmerics, les puritains de Londres osent à peine appeler le feu du ciel sur Sodome-Creenwich et Gomorrlie - Richmond. Bref, il a entre les mains l’épée, le poignard, le poison, les sceaux, la hache, le sceptre ; qui lui résistera? — La plume.
En 1584, paraît la République de Leicester, pamphlet qui dévoile toutes les impudences, toutes les turpitudes, tous les crimes du favori. Devant ce morceau de papier, Élisabeth pâlit sur son trône. Elle se hâte de commander à son conseil privé des lettres justificatives où tous les faits allégués contre son amant sont, déclarés faux « non-seulement à la connaissance des signataires, mais encore à la connaissance de la reine. » Mensonges perdus I L’effet a été foudroyant, le coup est porté, les libelles pleuventdru, et les cachots SC rouvrent, et les potences se relèvent. Sera puni de la prison perpétuelle quiconque aura écrit deux fois, même sans le publier : « que personne puisse succéder à la reine autre que la postérité naturelle issue de son corps. » Cette affectation de substituer le mot naturelle au mot légitime, pourrait, en effet, faire supposer que le favori tient en réserve quelque enfant qu’il voudrait porter
sur le trône comme issu de la reine, au cas où celle-ci viendrait
à mourir. — Mais où a-t-on vu que la prison ait jamais découragé l’écrivain? Malgré la Tour et malgré Tyburn, le pamphlet continue son œuvre, et Leicester, incessamment harcelé, mordu, déchiré par ses piiptrcs vengeresses, n’a d’autre ressource que de passer dans les Flandres, où il commandera contre Philippe H les forces des Pays-Bas révoltés: peut-être la popularité du général écrasera-t-elle l’impopularité du galantin !
Dans les Flandres malheureusement, milord Robert, qui est un petit homme de guerre, se trouve épée contre épée avec le duc de Parme, qui est un grand capitaine. Il faut voir comme cet Espagnol vous malmène notre Anglais, et comme il vous le bat, et comme il
VOUS le pourchasse, à Zutphen, à l'Écluse, partout ! Avec cela, que
les alliés d’Élisahelh commencent à se plaindre ; le favori les gruge,
les vole, les pille. Bientôt défaites et murmures prennent une telle
proportion, que Leicester est obligé de retourner à Londres ; mais, |
avant de quitter les Provinces-Unies, ne se fait -il pas frapper une
médaille représentant un chien de berger qui abandonne son troupeau, v
avec cette double devise: Invilus desero — Non gregem :cd in-
gratosl Oui certes, c’est avec regret que Leicester quitte les bons
Hollandais, mais avec le regret du boucher qui ne peut égorger le
mouton, après l’avoir tondu ! — Malgré tout son aveuglement, la
reine est sur le point de se fAcber de cette outrecuidance. 11 est
vrai que Philippe II vient faire diversion à ce courroux. Philippe H
veut en finir avec l’Angleterre qui le taquine: il a équipé Y Armada.
L'Armada est une flotte qui compte trois cent cinquante voiles manœuvrées par neuf mille marins Celte flotte porte soixante-sept mille huit cents soldats.
Pour faire face à ce monstrueux armement, Élisabeth a une dizaine de mille hom.r.es, un journal et sou favori.
Le journal est le premier qui paraisse dans le royaume ; il est intitulé English Mercury {le Mercure anglais.) « Il doit exalter le patriotisme des citoyens et animer les esprits <à la défense. >
Quant au favori et à l’armée, la reine les jiréseiite l’un à l’autre '
au camp de Tilbury, c Mon lieutenant général, dit elle dans une proclamation, tiendra ma place à la tête de mes troupes, et jamais prince n’aura commandé à de plus nobles, à de plus dignes sujets. »
Par bonheur pour l’Angleterre, le coup de vent qui souille dans la nuit du 2 au 3 septembre emporte Y Armada et change ainsi la forme du monde.
Vers la fin de cette même année, Leicester se retira à Cornbury.
On prétend qu’ayant entendu parler de la scrvielte avec laquelle le jeune dauphin, frère de Charles YllI, s’était essuyé en jouant à la paume, et dont le contact seul lui avait donné la mort, et que le bruit public lui ayant apporté, de l’autre côté du détroit, l'histoire
des gants de senteur de Jeanne d’Albret, le favori alla s’enfermer dans le lieu ordinaire de ses manipulations et de scs expériences pour y combiner des substances dignes de rivaliser avec ces secre‘s que la tradition nous a légués comme la plus sublime expression de la science toxique.
11 ne sortit pas de Combury ; atteint tout à coup de vomissements terribles qui le mirent en un instant à l’agonie, il y trépassa le 20 décembre tii.'JS, à l’âge de cinquante-sept ans.
Par un juste retour, les émanations des venins qu’il s'occupait à élaborer Lui avaient été fatales et la punition du ciel le frappait par son péché même.
Ainsi, pris dans leur propre poison, avait Gni le pape Alexandre VI et devait finir le chevalifTr de Sainte-Croix, — ces deux chimistes distingués entre lesquels il importait de restituer sa place à milord Robert Dudley, comte de Leicester.
Gautier Dévercux, comte d’Essex, empoisonné à Dublin au bénéfice de Leicester, avait eu de Flammy Knowles, dont vous savez la fin tragique, un fils né le 10 novembre 1567 à Nethewood, dans le Herefordsbire, et qui portait le titre et le nom de son père.
Le ministre Cécil, à qui Essex l'avait recommandé, à son départ pour l’Irlande, avait fait élever ce fils à l’université de Cambridge où il s’était distingué par son ardeur au travail et sa solidité de jugement. D’écolier passé maître, d’enfant devenu jeune homme, Robert Dévercux s'étuit retiré dans ses terres du pays de Galles, annonçant son intention d’y vivre en tête à tête avec la science, loin des plaisirs et de la cour. C’était à cette époque un pâle et mélancolique adolescent, dont le front se penchait chargé de soucis pré -
coces, et dont le regard allait fouillant le passé avec une curiosité sombre. Peut être l’enfant avait-il vu, dans le demi-jour bleuâtre des cloîtres, l’ombre de sa mère glisser vers lui, traînant son linccuil de granit et murmurant de vagues prières ? Peut-être le jeune homme avait-il entemlu, dans le silence des heures d’étude, le spectre de son père lui parler de cette voix terrible que prend pour éveiller la vengeance endormie le spectre du vieux roi de Danemark sur la plate-forme du château d’Elseneur? Toujours est-il qu’il devenait de mois en mois plus solitaire et plus taciturne. Cette solitude et cette tacitnrnité parurent pleines de menaces à Leicester. 11 eût pu certainement dépêcher à cet autre llamlet un autre Laërte avec des lames envénimées, et ses laboratoires regorgeaient de substances bien autrement perfides, bien autrement puissantes que la primitive jusquianie ; cette fois, cependant, il fit faire trêve au poignard et au poison, non par pitié, mais par excès de défiance, la mort du fils pouvant remettre en question celle des parents ; tuer était facile, corrompre lui sembla plus sûr. Il manda donc à Londres Robert Dévereux ; celui-ci ne s’y rendit qu’avec répugnance. Mais à peine l’eut -on attablé aux nuits Qamboyantes, harmonieuses et embaumées de Windsor, de Greenwich et de Richmond; à peine eut-il bu l’orgueil et l’ambition versés par les yeux des beautés qui entouraient Élisabeth ; à peine une épée eut-elle frémi sous sa main, qu’il ne songea plus qu’à faire son chemin par la guerre et par la galanterie dans cette société dont la galanterie et la guerre étaient les deux occupations. En 1.586, après la campagne de Flandres, il était grand écuyer; en 1588, après le camp de Tilbury, il était général de cavalerie ; en i.589, après la mort de Leicester, il était favori en pied et chevalier de la Jarretière. En moins de trois années, cet llamlet manqué avait oublié l’ombre pour la gloire et le spectre pour l’amour, — ombre pour ombre, spectre pour spectre.
« On avoit sacrifié le père, écrit Nanton, et l’on ne pouvoit guère s’einpescher de regarder le fils, dont la présence renouvelloit le souvenir du passé et estoit par manière de dire une vivante image du
feu comte. U'uiilcurs ce jeune seigneur avoit des qualitez : il estoit lionuesie, libéral, brave, sincère et de bonne apparence. Ses manières obligeantes prirent la revue qui ne pouvoit se lasser d’avoir les yeux sur luy. s Bolmn ajoute : « Sa bonté lui fit souvent emploier sa faveur à faire du bien aux bonnestes gens et à secourir les pauvres et ceux qu’il voyoit opprimez. » Il est certain qu’Essex fut l’antipode de Leicestcr ; il ne lui ressembla que par un point — l’orgueil ; encore, chez le nouveau favori, ce défaut avait-il des allures si bouillantes, si juvéniles, si héroïques, qu’il pouvait presque passer pour une qualité ! 11 commença pourtant à lui jouer des tours dès celte époque.
Un jour, à une passe-d’armes à Richmond, sir Charles Blunt, qui devint plus tard lord Montjoy, ayant désarçonné tous les tenants, reçut d’Élisabeth, pour prix de sa victoire, une dame d’échecs d’or richement émaillée. Tout fier de cet honneur, le jeune gentilhomme se présenta le lendemain au lever de la reine avec ce bijou attaché au bras par un ruban cramoisi. Essex le rencontra sur l’escalier et l’ayant toisé avec arrogance :
— Oh ! oh ! dit-il, nous aurons bientôt un jeu d’échecs complet, car voici déjà le fou qui porte la dame.
— Soit, riposta sir Charles ; mais le fou pourrait bien tuer le roi.
Ces propos échangés, tous deux descendirent dans le parc et dégainèrent. Après avoir ferraillé quelque temps, Essex reçut de son adversaire, qui était plus âgé que lui et plus expert en fait d’armes, un coup de pointe qui lui traversa le genou. Lorsqu’on vint annoncer ce résultat à la reine ;
— Par la 'mordieu 1 s’écria-t-elle, il fallait bien que quelqu’un lui apprît à vivre, car il n’y a pas moyen d’avoir raison de lui.
Et elle réconcilia les deux rivaux.
Furieux de cette mésaventure, Essex demanda à aller faire ses preuves à l’armée. Justement une expédition se préparait, dont le commandement était confié à sir Norris et à Francis Drake, dans le but de replacer sur le trône de Portugal le fils bâtard du dernier roi, don .\ntonio, prieur de Crato. Mais Élisabeth répondit au jeune
homme qu’ayant déjà très -honorablement combattu à Zuphten, sa bravoure était assez connue pour qu'il se dispensât d'en donner de nouvelles marques ; en même temps, l’expédition reçut l’ordre de prendre la mer. Alors Essex équipa secrètement un petit bâtiment et s’embarqua un beau matin pour aller rejoindre Norris et Drakc, qui bombardaient Lisbonne. Cette escapade causa à la reine un mécontentement extrême ; ce fut bien pis, quand, au retour de la campagne, elle apprit qu’il s’était marié en cachette avec la fille unique de Walsingham, veuve de sir Philippe Sidney, lequel avait été tué dans les Flandres ! Elle lui adressa à ce sujet les plus sanglants reproches et parla de l’exiler à Kénihvorth. Mais le jeune homme rudement :
— Madame, dit-il, je ne vous conseille point de m’envoyer à Kénilworth ; je pourrais rencontrer par là l’ombre de ma mère et lui demander comment il se fait qu’il y eut au château des funérailles dans la nuit de votre arrivée, parce que milord de Leicester avait épousé la veuve de Gautier Dévereux, mon père, com.mc j’ai * épousé celle de Philippe Sidney, mon ami.
La reine ne répliqua rien et le comte resta en faveur.
L’année suivante il fut chargé de commander un corps de troupes expédié par Élisabeth à Henri IV contre les Espagnols et contre la Ligue. Il ne fut pas plus tât débarqué en Normandie qu’il poussa jusque sous les murs de Rouen des reconnaissances dans l'une desquelles son jeune frère tomba à ses côtés, mortellement blessé d’un coup de mousquet. Exaspéré de celle mort, Essex écrivit à Henri IV qu’il allait bombarder Rouen, le prendre et le brûler.
— Ventre-saint-gris ! s’écria le Béarnais, à la lecture de celle lettre, cet enragé le ferait comme il le dit ! Passe encore si Rouen était en Angleterre !
Et l’autorisation demandée fut refusée. Essex, ennuyé, repartit pour Londres. Sa présence y était nécessaire pour déjouer les complots des envieux de sa fortune ; ceux-ci étaient nombreux; les partisans du jeune comte ne l’étaient pas moins. En effet, de même que tous les hommes tarés et peu scrupuleux, les bandits et les mi-
gnons, tous les pécheurs en eau trouble, venaient naturellement à Leicesler. Essex, par sa haute mine, ses façons chevaleresques et son intrépidité populaire, ralliait les jeunes, les intelligents, les actifs, quiconque brûlait de se faire un nom et aimait mieux porter la cuirasse sous la lente que le pourpoint à la cour. Ses amis remplissaient les camps ; ses ennemis étaient au conseil. Ces derniers lui imputèrent un libelle publié en pays étranger sous ce titre : C'onfértnces concernant la succession à la couronne d'Angleterre. Élisabeth y était fort maltraitée. Elle somma le favori de se justifier. Celui ci se contenta de répondre : c Que sa maîtresse avait à son endroit une bien petite tendresse si elle ajoutait foi à de semblables calomnies, et que, pour lui, il était prêt à passer sur le continent, assuré de gagner sa vie partout où il y aurait des coups à donner ' et à recevoir. » Élisabeth avait passé la cinquantaine; elle mettait dans sa passion pour le comte tout l'emportement de cet âge ; puis^ habituée par Leicester à la soumission, à la servilité, au plat ventre, ce qu’elle aimait surtout dans Essex, c'était le front superbe, le cœur inflexible, l’orgueil que rien ne pouvait dompter. Loin de le disgracier, elle l’envoya cà Douvres, comme général en chef des troupes qui y avaient été réunies dans l’appréhension d’une descente des Espagnols. Celte descente n'ayant pas eu lieu, ces troupes furent embarquées pour tenter un coup de main sur Cadix. Lord Howard et Essex furent les chefs de cette expédition. La veille du jour où elle mit à la voile, le comte vint prendre congé delà reine.
— Madame , lui dit il, je pars demain pour étendre au loin la gloire de Votre Majesté; mon seul regret, en la quittant, est de laisser auprès d’elle des gens intéressés à me nuire et qui n’y manqueront pas, du moment que je ne serai plus là.
Élisabeth ôta de son doigt l’émeraude que nous lui avons vu, au début de ce récit, donner à Robert Dudley, et que celui-ci lui avait rendue, et, la présentant à Essex :
— Milord, répondit-elle, si jamais un danger menace votre vie, si jamais une accusation pèse sur votre tête, si jamais un crime même est commis par vous, renvoyez-moi cet anneau. Quelque soit
le danger, je l’ëcarlerai ; quelle que soit l’accusation, je la mépriserai ; quel que soit le crime, je le pardonnerai.
Ne perdez pas de vue cette bague ; elle a fait le prologue de notre drame, elle en fera l’épilogue.
Moins de six semaines après, Cadix est emporté d’assaut ; Essex s’est battu comme un Roland ; son avis est qu’on garde la ville. « Il importe, écrit-il à la reine à ce sujet, que l’Angleterre ait toujours un pied sur la terre d’Espagne. * L’avis du comte, négligé au seizième siècle, a prévalu au dix-neuvième : l’Angleterre a dans Gibraltar son pied sur la terre d’Espagne; ce pied, elle l’a chaussé de remparts et éperonné de canons. — Le 10 août 1596, l’expédition rentrait à Plymouth ; Essex y fut l’objet des ovations populaires les plus bruyantes et les plus enthousiastes ; les femmes du port, en- * tre autres, tinrent à honneur < de le baiser sur les deux joues, • et comme un de scs officiers s’étonnait qu’il y eût consenti :
— Monsieur, lui dit Essex, ces accolades qui sentent le poisson me plaisent mieux que celles qui sentent l’ambre, car elles viennent le plus souvent d’un bon cœur et d’un visage frais.
Le mot fut rapporté à la reine. Celle-ci, qui depuis 1588, se couvrait de parfums, se blanchissait les joues et se noircissait les sourcils, s’en montra excessivement mortifiée. De là éclatèrent entre les deux amants ces scènes entées sur les motifs les plus frivoles et dont la progression devait perdre le comte. « Il oublioit sans cesse, écrit Nanton, qu’il avoit affaire à une princesse sur lo retour, et, par conséquent, plus ombrageuse, semblable à un beau jour que des nuages obscurcissent vers le soir. »
Un an après, une nouvelle flotte se rassembla à Plymouth, destinée à aller détruire les préparatifs que l’Espagne bâtait à la Corogne et au Ferrol dans le ’ouL d’envahir l’Irlande. Essex « qui ne se senloit jamais si aise que le harnois de guerre au dos, » et qui mettait à fuir la passion sénile d’Élisabeth un empressement que ses ennemis exploitaient avec avantage, prit passage sur cette flotte
en qualité de général d'armée, Mallieurcusemenf la tempête dispersa les k'itimeiits anglais en même temps que la jalousie on divisait les commandants; oetlc expédition fit donc beaucoup de bruit et peu d’effet, et les Espagnols, dit Bohun, en eurent plus de peur que de mal.
Chevalier des ordres, grand écuyer, général en chef depuis t58!l, le favori avait été nommé, en 1593, membre du conseil privé ; en 1597, grand-maître de l’artillerie; eu 1598, grand-maréchal d’Angleterre. Cette même année, la mort de Burleigh l'avait fait chancelier de l’université de Cambridge. Arrivé à ce point culminant, le vertige le prit : il en perdit la tête et y perdit la tête. Les hommes de plume étaient contre lui ; les gens d’épée étaient avec lui. Il ne s'inspira que de ces derniers et s'en trouva mal : en dépit de toutes les conspirations militaires, la maxime cicéronienne Cedant arma togtr aura toujours force de loi.
La lutte commença dans le conseil alors qu'il fut question de faire In paix avec l’Espagne; Essex eut à ce sujet une discussion des plus violentes avec le marquis de Winchester, grand trésorier du royaume. Pour justifier son opinion, le favori publia un pamphlet intitulé ; Apologie adressée à M. Antoine Baron, en ftveur du comte d' Essex, contre ceux gui f.Aissemrnt et malicieusement le représentent comme le seul ohstade à la paix et à la tranquillité de la patrie. Cet écrit ne ménageait pas les vérités à Élisabeth. La cour s’entretenait beaucoup, en ce moment, d une passion romanesque qu’Essex aurait publiquement affichée pour la jeune comtesse de Nottingham, femme d'un de ses principaux ennemis; la reine prit le pamphlet pour prétexte et contraignit son amant à partir pour l’Irlande, où une révolte dangereuse avait écl ité. Il y arriva le 12 mars 1598. On vit alors une chose étrange ; Essex, le hardi capitaine, si prompt à la bataille et dont les coups de main avaient la rapidité de la foudre, cscarmoucha, temporisa et finit |iar signer avec Tyrone, chef des rebelles, un truité peu honorable et peu avantageux pour la cause royale. Le traité signé, il revint secrètement à Londres et se cacha dans son InMel ; le comte de .Nol-
linghani y découvrit sa présence et la signala à Élisabeth. Celle-ci prit aussitôt avec elle lord Winchester et le grand amiral Howard, et se transporta, malgré l’heure avancée de la nuit, à l’hôtel d’Essex ; elle y trouva le comte.
— Milord, lui demanda-t-elle, d'où vient que vous avez déserté voire poste, abandonné vos troupes, trahi votre mission?
Essex tira un parchemin de dessous son pourpoint.
— Je suis venu, répondit-il, apporter ce traité à Votre Majesté.
Mais la reine froissant le parchemin :
— Un traité? Quoi! vous avez traité avec Tyrouel sans notre participation, sans notre assentiment, sans nos ordres I
— Madame, ce que j’ai fait pour éviter l’effusion du sang, j’avais le droit de le faire, je n’ai pas outrepassé mes pouvoirs, je défie qu’on me le prouve.
— Donc, reprit Élisabeth, vous avez eu peur, peur devant un rebelle, devant un bandit I Car c’est pour cacher cette peur, n’est-ce pas, que vous êtes revenu à Londres, dans rette maison, incognito, la nuit, avec tout le mystère dont s’enveloppent les traîtres?...
Essex répliqua fièrement ;
— Madame, personne ici n’a le droit de m’insulter, pas même la reine! Elle sait bien, du reste, que je ne suis ni lâche, ni traître...
— Et qu’êtes-vous donc alors, monsieur?
— Moi, madame? je suis amoureux.
— Ah! rugit Élisabeth, il l’avoue! il ose l’avouer! Par la mordieu I...
Et elle frappa le comte de son gant au visage.
Essex bondit sous l’affront et jetant la main à la garde de son épée :
— Oh 1 s’écria-t-il, si j’avais devant moi Henri Vlll au lieu d’Élisabpthl... un homme au lieu d’une femme I
Lord Howard s'élança entre lui et la reine.
Celle-ci sortit, tandis que le favori disait à lord Winchester :
— Sur mon honneur I la vieillesse rend cette femme toute difforme et son esprit n’est pas moins tortu que son corps.
Cette dernière parole hâta le procès du comte, qui comparut, en janvier 1600, devant le conseil. Il s’y défendit avec tant d'éloquence, de modération et de raison, que ses juges, et Cécil même, son ennemi juré, ne purent s’empêcher de rendre justice à la loyauté de ses intentions et de sa conduite en Irlande; mais, pour avoir manqué de respect envers la reine, on le condamna à être dégradé de ses titres, honneurs et emplois, excepté de celui de général de la cavalerie. Cette décision raffecta cruellement. Élisabeth pourtant lui avait voué une telle tendresse « qu’elle lui eust vollontiers rendu le tout, si il eust voullu faire soumission. i Malheureusement son secrétaire, Henri Cuffe, le dissuada de ce dessein, et l’engagea, au contraire, à s’adresser à Jacques VI, roi d’Ecosse, héritier présomptif de la couronne, lequel ne pouvait manquer de faire de lui le plus puissant d’Angleterre, s’il lui offrait son épée et ses services. Essex écouta Henri Cuffe ; une active correspondance s’engagea entre le favori et le roi. Ce dernier promit au comte de le faire monter plus haut que le trône ; il lui tint parole : au seizième siècle, une seule chose dépasse le trône en hauteur, — c’est l'échafaud.
Le 7 février 1601, Essex réunit dans son hôtel ses plus dévoués partisans et leur proposa de marcher en armes sur le palais, d’en finir avec les ministres et de forcer Élisabeth à convoquer un nouveau parlement. Ces trois propositions venaient d’être débattues et adoptées, quand Robert Sackeville, fils du marquis de AVinchester, entra sans avoir été annoncé.
— Milord, lui dit Essex, la reine vous a sans doute envoyé ici pour observer ce qui s’y passait ; eh bien, rapporlez-luf que je suis en bonne compagnie. Voici Southampton, Rutland, Montjoy, Owen, Salisbury, les meilleurs cœurs, les meilleurs noms, les meilleures lames ! Maintenant, si vous avez en poche un ordre pour m’arrêter, essayez de l’exécuter, Allons, voyons, m’arrêtez-vous?
Sackeville nia qu’il eût cet ordre ; mais, vingt minutes après.
arrivait un officier porteur d’un message qui commandait au comte de se rendre sur-le-champ chez le grand trésorier, où se tenait le conseil. En même temps, Southampton avertissait Essex qu’ Antoine Bacon ne parlait de rien moins que d'aller tout conter à la reine, si l’on n'achetait son silence. Cet Antoine Bacon était un gentilhomme « impotent des pieds, mais de bonne tête. » que le comte avait re- ■ cueilli sous son toit et entre les mains duquel toute la correspondance avec Jacques VI avait passé. Salisbury offrit de lui fermer la bouche avec son poignard.
— Bah ! fit Essex, à quoi bon nous charger du sang d’un Judas? Qu'on le paye et qu’il se taise !
— Mais, hasarda l’argentier du comte, c’est que nous n’avons pas un écu dans nos coffres.
— Eh bien 1 dites-lui que je lui fais présent de la moitié de cet hôtel.
— Votre Seigneurie oublie sans doute qu’hier soir, en soupant, elle lui a déjà donné cette moitié.
— Alors qu’il prenne l’autre.
Le lendemain, dès le petit jour, on vit se diriger vers le logis du comte des groupes de gentilshommes en tenue de campagne, casque en tête, dague, pistolets et rapière au ceint.uron, cuirassés jusqu’au ventre, bottés jusqu'à l’échine. A midi, il y en avait plus de trois cents dans la cour. Les portes de cette cour étaient fermées et gardées comme celles d’une forteresse. LorJ Eggerton, envoyé de la reine, s’en vint heurter au gu chet ; Essex le reconnut et le fit introduire ; mais sa suite resta dehors.
— Sa Majesté, dit l’envoyé, m’a chargé de vous demander, milord, la cause de ce mouvement extraordinaire.
— Monsieur, répondit le comte, 1 épée d’un Essex ne remue jamais dans le fourreau sans en sortir tout entière. On m’a forcé de porter la main à cette épée ; je vais donc la tirer pour trancher d’un seul coup les mailles de. cette lâche conspiration des Cécil et des Winchester qui depuis si longtemps nous enveloppe de toutes parts. A la reine donc, messeigneurs, à la reine I
— A la reine! à la reine ! répélcrent les conjurés en se répandant par la ville.
Le projet du favori était de soulever le peuple, de s'emparer du palais et de proclamer Jacques VI ; il avait, pour réussir, compté sur l’immense popularité attachée à son nom et sur la haine générale amassée contre les ministres. Mais la foule est indifférente où ses intérêts directs ne sont pas en jeu. S’il se fût agi d’un enchérissement sur le prix des laines ou sur la taxe des houblons, John Bull eût montré poings et crocs ; mais il n’élait question que de remplacer un parti par un parti, un cabinet par un cabinet, un gouvernement par un gouvernement, et il regarda, les bras croisés, du seuil des boutiques et des tavernes, l’émeute des grands seigneurs piétiner dans une boue et sous une pluie de février. Au bout de deux heures, non-seulement Essex n’avait pas rafié un seul bourgeois, mais il avait perdu les trois quarts de ses compagnons!
A mi-cbemin de la Cité, on rencontra Henri Cuffe. Le secrétaire apportait de tristes nouvelles ; des forces imposantes étaient massées autour du palais et les conjurés venaient d’être décrétés d’arrestation comme coupables de haute trahison et de lèse-majesté. Devant ces mots terribles, le noyau des subalternes s’éparpilla dans toutes les directions. Il ne resta autour du comte que Soutbamplon et une douzaine de gentilshommes. Ceux-ci interrogèrent leur chef du regard.
— Tout est perdu ! leur répondit Essex. Que ceux qui veulent épargner de la besogne au bourreau se replient sur l’hôtel et s’y fassent tuer avec moi !
On battit en retraite. Dans Ludgate, ont eut une lueur d’espoir : des barricades s’étaient élevées de tous côtés ; le peuple se mettait donc enfin de la partie!
Les conjurés s’élancèrent vers ces retranchements improvisés en agitant les chapeaux et en criant : — Essex ! Essex !
Vingt mousquets leur crachèrent une réponse ; cinq gentilshommes tombèrent morts ; les barricades étaient occupées par les soldats de la reine.
Essex et Southamplon, couverts du sang de leurs amis, se jetèrent à travers les ruelles voisines, passèrent le fleuve sur une barque de pêcheur et, après mille dangers, arrivèrent à i’hôtel, où ils se retranchèrent.
Pendant ce temps, Élisabeth, sans qu’une seule nuée de terreur ornbrùl son front ou crispùt son sourire, calme, superbe, impénétrable, tenait sa cour à Windsor. Sur le soir, le marquis de Winchester arriva. Pendant qu’il se penchait sur les mains royales pour les saluer d'un baiser, il entendit cette question tomber dans son oreille :
— Eh bien ! milord, tout est-il fini là-bas?
— Tout est fini, madame, répondit Winchester à voix basse; mais le sang a coulé dans les rues de Londres.
— Robert est-il donc mort ou blessé? demanda la reine.
— Ni l’un ni l’autre, madame ; seulement, il s’est renfermé en son logis avec Soulhampton et menace de s’y défendre par le fer et le plomb, comme dans une forteresse. Qu’ordonne à ce sujet Votre Majesté?
Élisabeth appela son capitaine des gardes.
— Monsieur, commanda-t-elle, vous allez sur-le-champ occuper l’hütel d'Essex et arrêter le comte. Si l’iiôtel résiste, brûlez- le, dussiez-vous, pour mettre le feu à ce nid de rebelles, incendier tout un quartier ! Emmenez pour cela autant d’hommes qu’il vous faudra, mille, dix mille, toute une armée ! Où un homme en vaut deux, Essex en vaut dix. Mais prenez-le vivant, vivant, entendez-vous ! Votre tête me répond de la sienne.
Le capitaire partit et trouva l’hêtel préparé à une résistance opiniâtre : portes closes, terrasses crénelées, fenêtres matelassées. Le feu s’ouvrit de part et d’autre et il y eut quelques cadavres ; puis l’officier d’Élisabeth demanda à parlementer.
Essex le reçut au guichet, et, lorsqu’il eut entendu ce qui avait été ordonné par la reine :
— Monsieur, demanda-t-il, si je me rends à vous, mes compa-
gnons seront-ils libres d'aller où bon leur semblera, sans qu'il leur arrive aucun mal ?
— Sa Majesté, répondit le capitaine, n’a parlé que de Voire Grâce. Que les autres aillent en paix !
— C’est bien, fit alors le comte en passant son épée à travers le guichet, voici mon épée et je suis votre prisonnier; mais Dieu est témoin que je ne cède que pour éviter le malheur d’autrui et sans me soucier du mien propre.
Quelques instants après, les portes furent ouvertes et le favori, suivi de Soulhampton, qui n'avait pas voulu abandonner son ami, s’alla placer lui-méme au milieu des soldats. Tous deux furent conduits à la Tour.
Leur procès s’instruisit rapidement : trois jours après, ils comparurent devant une commission de vingt-cinq pairs et furent condamnés à mort.
Lorsqu’on apporta la sentence à Élisabeth, celle-ci se mit à interroger le marquis de Winchester, les ministres, les juges, le greffier, jusqu’au dernier constable, jusqu'au dernier geôlier.
— Le condamné ne vous a-t-il rien remis pour moi ? une lettre, un joyau, une bague, quelque chose enfin?
Tout le monde répondit :
— Non, madame.
La reine signa l’arrêt.
Du jour où cet arrêt fut prononcé au jour où il reçut son exécution, on vit la fille de Henri VllI, livide, courbée, vieillie de dix années, errer dans le palais comme une tigresse blessée, étouffant de rauques sanglots, rongeant sa griffe puissante et s'arrêtant à chaque fenêtre pour lancer des regards flamboyants sur la Tour, amas de pierres sinistres, complice de toutes les monstruosités des mauvais règnes, des flancs duquel elle ne pouvait arracher cet homme qui ne voulait pas lui-même arracher un anneau de son doigt!
Car c’était cet anneau qu’attendait Élisabeth.
L'anneau n’arriva pas.
Le 25 février 1601, après une nuit où, fait extraordinaire dans cette saison, les éclairs et le tonnerre avaient lutté dans un ciel lugubre comme l’orgueil et la pitié dans le cœur de la reine, à six heures du matin, Robert Dévereux, comte d’Essex, eut la tête tranchée.
Voulez-vous savoir maintenant ce qu’était devenue l’émeraude de la reine ?
« La reyne Elyzabeth, raconte du Maurier, aïant donné une bague au comte d'Esscx, atlendoit toujours, dans le temps de sa condamnation, qu’il la luy rendist pour luy donner gr;\ce, selon sa parole. Le comte, dans sa dernière extrémité, eust recours à la comtesse Howard, sa parente, et la fist supplier par une personne confidente de bailler cette bague à la reyne en mains propres ; mais son mary, qui estoit fort l’ennemy du comte, l’en empesclia, d’où la comtesse garda la bague et le comtefust décapité. Quelque temps après, lady Howard estant malade et près de la mort, fit quérir la reyne et celle-ci estant au chevet de son lit, luy confessa la chose...
» La reyne se retira aussitôt, frappée d'une douleur mortelle, fut quinze jour à soupirer sans rien prendre du tout, se couchant tout habillée et se relevant cent fois la nuit ; enGn elle mourut de de faim et de douleur d’avoir consenti à la perte de son amant, qui avoit recouru à sa miséricorde. >