‹ Les galants de la couronneChapitre 11 sur 19 · D’ANNE D’AUTRICHE · texte numérisé non relu

D’ANNE D’AUTRICHE

RICHELIEU, RUCKINGHAM, MAZARIN 1623 — 1666

La loi saliqiie a préservé la France de celte huitième plaie des gouvernements et des peuples qu’on appelle le favurilisme et qui vaut, à, elle seule, les sept autres, — lesquelles, au dire de messire Agrippa d’Aubigné, sont : la guerre, la peste, la famine, la prévarication, la gabelle, le saint-siège et les courtisans.

En effet, où la femme ne peut régner, le favori n’existe pas.

Nous ne voulons point affirmer par là que toutes les épouses de nos rois aient réalisé la condition que l'ancienne Rome exigeait de la femme de César. Non; be.aucoup d’entre elles ont été soupçonnées avec raison, depuis la pieuse reine Blanche qu'aima Thibaut, comte de Champagne, et dont l'Église canonisa les trop platoniques tendresses, jusqu’à cette impudique Isabeau de Bavière quj ouvrit à tout venant son lit et la France; depuis Marguerite de Bourgogne jusqu’à Marie-Antoinette; depuis la tour de Nesle jusqu’à l'uffuire du collier.

Mise en lumière par la plume de Louis Blanc, {'Affaire du collier a plus que suIRsamment démontré la certitude d’une intrigue galante entre Marie-Antoinette et le cardinal-prince Louis de Rohan, La monarchie y laissa son honneur; elle devait, cinq ans plus lard, laisser sa tête sur la place de la Révolution.

Quant à la tour de Nesle, elle découpe sa silhouette fantastique dans les souvenirs du peuple, enveloppée d'une vapeur de meurtre, le front dans un ciel noir que troue une lune d’Anne Radclifle, les pieds dans un fleuve roiigeAtre qui charrie des cadavres...

Le drame a consacré la légende ; tour à tour personnifié par Bocage, Frédérick et Mélingue, Buridan tient sa place au Valhallaylcs types populaires.

Cette hôtellerie royale, où l’on aimait à la nuit et où la couchee se payait avec du sang, allongeait sa façade de onze grandes arcades et son enclos planté d’arbres sur l’emplacement occupé depuis par le collège Mazarin cl le bâtiment de la Monnaie; ses cours spacieuses, scs corps de logis et ses jardins étaient à peu près circonscrits par les rues Mazarine, de Nevers et le quai de Conli, autrefois nommé quai de Nesle.

La tour se dressait à l’extrémité occidentale de l’hôtel, à l’angle foMné par le cours de la Seine et le fossé de Philippe Auguste. Elle avait cent vingt pieds de haut et dominait le comble de la galerie du Louvre, assis en face d’elle, de l’autre côté de l’eau.

Brantôme, dans les Dames gu' antes (discours deuxième, article 1*'), raconte qu’une reine de France, dont il ne cite pas le nom, se tenait là d’ordinaire, • laquelle, faisant le guet aux passants, les faisoit appeler et venir à soy; et les faisoit précipiter du haut de la tour qui par oit encore, en bas, en l’eau et les faisoit noyer. Je ne veux pas dire, ajoute-t-il, que cela sôit vray, mais le vulgaire, au moins la plupart de Paris l’alllrme; et n’y a si corarauii qu'en luy montrant la tour seulement et en l’interrogeant, que de luy-mesme ne le die. >

Jean Sàecônd, poë*c hollandais, mort en 1536, appuie l’asserliOn

DK LA OOUnONNE

(le Brunlûmc dans une pic(»! de vers ülins qu'il a CLiiiposc's sur la tour de Nesle {EjHgrammut. libre, p. 140. édit. Lugd. Batav.)

Mayenne on fait mention dans sen Hisluitc d'Esjmgne, t. 1, p. 5G0.

Villon, qui écrivait scs vers au quinzième siècle, dans un temps plus rapproché de l’événement, y ajoute son témoignage. Donnant (luelqucs détails nouveaux, il nous apprend que les malheureuses victimes étaient renfermées dans un sac, puis jetées dans la rivière. A la seconde strophe de sa Ball ide dos Dames du temps jadis, il se demande :

où la Iloync

oui commamla que Buridan Fui jelé, eu ung sar, en Seiau

Ce Buridan, dont parle Villon, échappa au piège on ne sait comment. 11 SC retira à Vienne en Autriche, où il fonda une université, et son nom devint célèbre dans les écoles de Paris au quinzième siècle.

En 1741 , un maître ès-arts de l’université de Leipsick composa un petit ouvrage sous le titre de Commentaire historique sur les jeunes écoliers parisiens que Ihiridan^ etc.

Comme un le voit, la chronique de la tour de Ne^e était devenue européenne.

Cette reine, dont parlent à la fois Branlôme, Jean Second, Mayenne et Villon, passa successivement pour être Jeanne de Navarre, épouse de Philippe le Bel, puis Marguerite de Bourgogne, première femme de Louis X, ainsi que ses deux soeurs, Jeanne et Blanche, toutes trois les brus de Philippe le Bel.

Mais Robert Gaguin^ historien du quinzième siècle, s'est porté le défenseur de Jeanne de Navarre. Après avoir parlé de la conduite des trois princesses épouses des trois fils de Philippe le Bel, et de leur châtiment, il ajoute : « Que ces désordres cl leur suite épouvantable donnèrent naissance à une tradition injurieuse à la mé-

moire de Jeanne de Navarre, djioiise de Philippe le Bel. Suivant cette tradition, elle faisait jeter da la fenêtre de sa chambre dans la rivière les écoliers qu’elle attirait. Un seul de ces écoliers. Jeun Butidan, eut le bonheur d’échapper au supplice qu'il avait encouru ; c'est pourquoi il publia ce sophisme avant de s'exiler : Ne eraiijnei pas de tuer une reine, cela est quelquefois bon. (Reijimm inlerficere noVte limere, bonum est.) »

Ainsi Guguin ne conteste pas le fait ; il le cooGrme et le développe, se plaignant seulement, et ce n’est pas sans raison, qu’on l'attribuât à Jeanne de Navarre, qui ne vivait pas du temps de Buridan.

Quant à Marguerite de Bourgogne et à scs sœurs Jeanne et Blanche, elles n’ont pour sauvegarde ni la protection d'une date, ni le verdict de l'histuire. Tout le monde sait, au contraire, que les trois sœurs se livraient à la conduite la plus scandaleuse ; deux d’entre elles avaient pour complices les deux frères, Philippe et Gauthier d'Aunav; la tour de Ncsie appartenant alors â la princesse Jeanne était le lieu de leurs entrevues. Mais un jour, dit Godefroy de Paris :

Tout chant et baudor et Iccsce Tomes furent à grand dcstrècc bu ras qui tors en France avint, Dont cscorcher it en convint,

^ beux chevaliers joli et gai Gautier et Philippe d’Aunay.

En effet, ces deux jeunes hommes furent tout à coup arrêtés, ainsi que la reine et les princesses ses sœurs.

Philippe avoua qu’il était l’amant de Marguerite, femme de Louis X , et Gauthier celui de Blanche, comtesse de la Marche.

La confession ainsi faite, dit Godefroy.

L’eure ne fut pas moult rctraiic Que donnée fut la sentence.

Si furent jugiés sans doutance

I.fs (lfu\ tlicvalicrs de leur fairf D’une scnlcnce si amère Por leur iralsou et pérliic.

Que ils furent e'cnrrliié.

Et puis traîné et pondu.

Marguerite et Blanche furent conduites aux Andelys et renfermées, dit Godefroy, dans une espèce de basse-fosse,

où longuement en prison furent Et de confort moult petit eurent.

On les transféra des Andelys i Châlean-Gaillaril, forteresse de Normandie. Là, par ordre de Louis X, Marguerite fut étranglée avec une serviette, selon les uns ; avec ses propres cheveux, selon les autres. Blanche, épargnée et divorcée, prit le voile à l’abbaye de Mauhisson, où elle termina sa vie. Quant à Jeanne, plus heureuse que ses sœurs, elle parvint à se justifier tant bien que mal, et son mari Philippe le Long la rappela auprès de lui.

Le chevalier de Bois-Bourdon, amant d'Isabcau de Bavière, n’eut pas plus de bonheur que les frères d'Aunay. Rencontré par Charles VI, au moment où il sortait clandestinement de Vincennes, séjour de sa maîtresse, il fut appréhendé au corps et écroué au Châtelet par Tancguy-Duchatel, sur l’injonction du roi; puis, après avoir été appliqué à la question ordinaire et extraordinaire, « on le mit en ung sac de cuir et fust jeté par-dessus le pont. > Le premier roman historique d’Alexandre Dumas, Isabelle de Bavière, et un drame émouvant de MM. Anicet-Bourgeois et Lockroy, Perrinel Lee’erc, ont initié le public à ce sanglant épisode.

Mais Philippe d’Aunay et Bois-Bourdon ne furent pour Marguerite et Isabeau que des caprices sans influence stir l’action gonvernemcnlale.

Une seule femme fit sentir à la France quel pouvoir une paire

d’youx bien alliimdj, éclairant un joli visage, peut posséder sur la poüliqiie des États.

Cette femme fut la reine Anne d’Aiitriclie — qu’aimèrent Richelieu, Uuckingliam et Mazarin.

Ce fut vers le milieu de l’année 1615 que l’on annonça au jeune roi Louis XIII son prochain mariage avec l'infante Anne d’Autriche, fille aînée de Philippe III et de la reine Marguerite.

Louis XIII montrait peu de goût pour les plaisirs. La nature l’avait fait dévot et mélancolique. Il atteignait quatorze ans, lorsque son mariage fut résolu ; et tandis qu’à cet âge le roi son père, d’amoureuse mémoire, courait, comme il le ditlui-môme, bois et montagnes, pourchassant femmes et filles avec l’ardeur de ce sang impétueux qui continua de brûler sous ses cheveux gris, le jeune prince se préoccupa de cette union comme d’un lien qu’il reconnaissait déjà saint et indissoluble, et, au lieu de se laisser entraîner par les appétits de la chair, si ordinaires au printemps de la vie, il apporta dans la conduite de cette affaire l’amour-propre et la défiance d’un homme qui ne veut pas être dupé.

En consé<iucnce, dès qu’il apprit à Bordeaux que sa future s’avançait vers la lîidassoa, il dépécha au-devant d'elle Luynes, son favori, sous prétexte de lui remettre une lettre; mais, en réalité, pour qu’il pût savoir, de la bouche d'un homme dans lequel il avait toute confiance, si la jeune princesse était digne de la réputation de beauté qu’on lui faisait.

Luynes laissa donc le roi à Bordeaux où il était venu avec toute

Digiti by Gooj^Ie

la cour, et s’avança au-devant du cortège qui amenait la petite reine ; c’est ainsi que l’on appelait Anne d’Autriche, pour la distinguer de la reine mère Marie de Médicis. L’ayant rencontrée de l’autre côté de Bayonne, il descendit aussitôt de cheval, s’approcha de sa litière, et mettant un genou en terre :

— De la part du roi, dit-il, à Votre Majesté.

Et, en même temps, il présenta à la princesse la lettre de Louis XIII.

Anne d’Autriche prit la lettre, la décacheta et lut ce qui suit ;

• Madame, ne pouvant, selon mon désir, me trouver auprès de vous à vosire entrée dans mon royaume, pour vous mettre, en possession du pouvoir que j’y ay, comme de mon entière affection à vous aymer et servir ; j’envoye devers vous, Luynes, l’un de me plus confidents serviteurs, pour, en mon nom, vous saluer et vous dire que vous estes attendue de moy avec impatience, et pour vous olFrir moy-mesme l’un et l’autre. Je vous prie doneques le recevoir favorablement et le croire de ce qu'il vous dira, de la part, Madame, de vostre plus cher amy et serviteur,

» Louis. i>

Cette lecture terminée, l’infante remercia gracieusement le messager, lui fît signe de remonter à cheval et de marcher près de sa litière, et rentra dans la ville tout en s’entretenant avec lui.

Le lendemain, elle le renvoya avec cette réponse, que le peu d'habitude quelle avait de la langue française la forçait décrire en espagnol et que nous traduisons textuellement ;

• Sire, j’ai vu avec plaisir M. de Luynes qui m’a donné de bonnes nouvelles de la santé de .Votre Majesté. Je prie pour elle et suis désireuse de faire ce qui peut être agréable à ma mère ; ainsi il me tarde d’achever mon voyage et de baiser la main de Votre

LES GAMNTS

Majesté, que Dieu garde comme je le souhaite. Je baise la main de Votre Majesté.

» Anne. •

I.uynes repartit en toute liite, car il avait d’excellentes nouvelles à rendre au roi. L'infante était belle à ravir ; mais, nous l'avons dit, Louis Xill était diffîcile à satisfaire ; soit curiosité, soit défiance, il voulut juger sa fiancée par ses propres yeux. 11 monta donc à cheval, sans bruit, incognito, escorté de deux ou trois personnes seulement, s’en vint dans le faubourg de Bordeaux, entra dans une maison par la porte de derrière, alla s’établir à une fenêtre du rez-dechaussée et attendit.

Le mot d’ordre avait été donné : comme le carrosse de l’infante arrivait devant la maison où se trouvait le roi, le duc d'Épernon, qui avait sa leçon faite, .«e présenta pour la haranguer ; de sorte que, pour répondre à cet honneur, Anne d’Autriche fut forcée de sortir à moitié par la portière de l’équipage ; Louis put donc, tout A son aise, contempler sa royale fiancée.

La harangue finis, la petite reine continua son chemin, et le jeune prince, enchanté que la réalité répondît si bien au récit de sou envoyé, se remit en selle, piqua des deux et, par des rues qui abrégeaient le chemin, regagna le palais avant que le cortège de l’infante n’y fût parvenu.

La céiémonie du mariage se célébra le 25 novembre 1615. Après la bénédiction nuptiale et le gala qui la suivit, les deux époux furent mis au lit, chacun par sa nourrice qui ne le quitta pas. Ils demeurèrent ensemble cinq minutes, après quoi la nourrice du roi le fit lever et l’infante resta seule, car il avait été décidé que 1a consommation du mariage ne s’effectuerait que deux nus plus tard, eu égard A l’extrême jeunesse des conjoints: ceux-ci n’avaieiit pas tout à fait vingt- huit ans à eux deux !

Le temps marcha. De belle, Anne d’Autriche devint charmante. « Elle avoit, écrit madame de Motteville, une mine douce et majestueuse qui ne manquoit jamais d’effet, La couleur meslée de vert

(le res yeux remluil U urs regards plus vifs el leur puissance dcvnit cstrc fatale à beaucoup d'illustres particuliers. Ses cheveux blonds estuient si longs et si abondons que rien n'estoit si agréable que de la voir peigner. Ses mains joignaient l’adresse avec une extrême blancheur, si bien que les spectateurs estoient toujours ravis, quand elle les faisait voir ou à sa toilette en s'habillant, ou à table quand elle prenoit ses repas. Sa gorge estait enfin fort belle, et ceux qui aimoient le beau auroient eu sujet de se plaindre du soin qu'elle prenait de la cacher, si la pudeur qui le lui iaisoit faire ne les eût forcés d’estimer ce qui s'opposoit à leur plaisir. • — Louis XIII n’était pas de ces gens-là, en vérité ! On sait quelle terreur insurmontable , quelle monstrueuse antipathie le fils d Henri IV ne rougit point d’affecter pendant sa vie entière pour le nu en général et, en particulier, pour ces deux fruits chafriolants et savoureux dont la mode laissait alors s’arrondir à découvert Ja pulpe d’argent et de rose, fruits d’amour et de volupté si souvent grapillés par le Béarnais hors du corset de ses maîtresses ! Tandis que le sang espagnol (’eumait en ardeurs et en désirs dans les veines de sa jeune femme, le roi chassait, soit aux petits oiseaux, dans les jardins des Tuileries, avec Luynes et ses pies-grièches, soit à la grosse hèle, sur le pont du Louvre, avec Vitry et son pistolet. C’était, du reUe, un prince à la fois fier et tinûde, d’une bravoure héroïque et d’une hésitation d’enfant, violent et sournois, plein de tempêtes et de réserve, expansif et emporté par boutades, mais surtout cruel avec passion, avec délices, avec raffinement. Pour le corriger de ce dernier défaut, son père avait été jusqu’à le battre deux fois de verbes (il! sa propre main : la première, parce qu’il avait écrasé entre deux pierres la tête d un moineau vivant; la seconde, parce qu’ayant pris ( n aversion un jeune seigneur, il avait fallu tirer un coup de pistolet sans balle à ce gentilhomme, lequel, prévenu d’avance, s'était laissé cheoir comme s’il était mort, ce dont l’ami futur de Montmorency et de Cinq-Mars avait ressenti une si grande joie, qu'il en avait été malade. A cette double correction, la reine Marie de Médi(is s'était fort récriée; mais le Béarnais, ne tenant aucun compte

LKS GALANTS

(le ses réclumaliuns, lui avait ri^pondu (^s paroles prophdliqiies :

— Madame, priez Dieu que je vive; car, croyez-moi, ce méchant garçon-là vous traitera à la diable quand je n’y serai plus.

la prédiction n’avait pas tardé à s’accomplir: eu 1617, apn'is l'assassinat du maréchal d'Ancre, la reine mère, privée de son rang et de ses honneurs , avait été reléguée à Blois , plutôt comme prisonnière que comme exilée.

Pendant toutes ces intrigues, toutes ces conspirations, toutes ces véneries, Anne d'Autriche s'amusait. A ;/iovine ciior, tullo è j/iu:ro (tout est plaisir pour un jeune cœur). Éprise de « cette belle galanterie qui, sans blesser la vertu, est capable d’erabeliir un cœur, » elle enquêtait avec M. de Montmorency, avec le vieux duc de Bellegarde, avec le jeune duc d’Anjou. Ce fut là le premier grief qu'elle se créa dans l’esprit de son mari. Dès l’enfance, le roi s’était montré jaloux de ce frère, qui, aussi gai et au -si en dehors que Louis XIII était sombre et en dedans, semblait avoir hérité, sinon du courage et de la loyauté de leur père, du moins de son esprit et de sa bonne humeur; la légèreté de la reine ne contribua pas peu à changer cette ancienne inimitié en une haine mortelle. Kn effet, Anne traitait cérémonieusement Gaston en public, mais l’appelait tout simplement mon frère dans ses lettres, et, en petit comité, chuchotait toujours avec lui, familiarité insupportable au roi, qui, comme nous l’avons dit, était de sa personne, le plus timide et le plus ombrageux de tous les hommes. {Mémoires de hkhclieu ) De son côté, Marie de Médicis, sans cesse à l’affût du pouvoir qu’elle venait de perdre, soulHait, avec ce machiavélisme qu’elle avait puisé à la cour de Florence, sur ce feu mal éteint, tandis que le duc d’Anjou lui-mème, dont on connaît le caractère inconséquent, aventureux et lâche, se plaisait, pour ainsi dire, à réchauffer à petites haleines In colère de son aîné par mille hostilités secrètes ou apparentes. C’est ainsi qu’il dit à la reine, en présence de plusieurs témoins, un jour qu’elle ser ait d’une église où elle était allée faire une neuvaine pour que sa stérilité cessât :

— Madame, vuus venez de solliciter vos juges contn; moi ; je

consens qu« vous gagniez votre procès , si le roi a assez de crédit pour me le faire perdre.

Le mot revint aux oreilles de Louis XHI qui en fut d’autant plus courroucé que le bruit de son impuissance commençait à se répandre.

Ce bruit, auquel la stérilité d’une princesse remplie de force, de jeunesse, et admirablement conformée, semblait donner toute consistance, amena, de la part de Richelieu, une des plus étranges et des plus hardies propositions qu'un ministre ait jamais faites à une reine et un cardinal à une femme.

Ébauchons à vol de plume cette grande et sombre ligure du cardinal-duc, qu’on appelait l’ Éminence rouge, pour le distinguer du père Joseph, son confident, qu’on appelait l’Eminence grise.

A cette époque, c’est-à-dire vers 1623, Armand-Jean Duplessis avait à peu près trente-huit ans. A cinq ans, il avait perdu son père, François Duplessis, seigneur de Richelieu et chevalier des ordres , du roi. Celui-ci laissait trois fils, dont le futur c.irdinal était le dernier : le premier s’était fait tuer à l’armée; le second, évêque de Luçon, avait renoncé à ce bénéfice pour entrer aux Chartreux; lo jeune Armand hérita de cet évêché et s’en fut à Rome, en 1607, pour se faire sacrer. C’était alors Paul V qui était pape. Le Saint- Père demanda au postulant s’il avait l’âge exigé par les canons, c’est à-dire vingt-cinq ans. Armand répondit résolument que oui, quoiqu’il n’en eût que vingt-trois. Puis, après la cérémonie, il demanda au pape de l’entendre en confession et lui avoua alors le mensonge dont il venait de se rendre coupable. Paul V lui donna l’absolution , mais le même soir, le montrant à l’ambassadeur de France, Malaincourt : t Voici, dit-il, un jeune homme qui sera un grand fourbe! Queslo giovine sara un grau furbo. »

De retour en France, l’évèque de Luçon allait beaucoup chez l’avocat Le Routhcllier, qui avait des relations avec Barbin, l’iiorame de confiance de la reine mère. Ce fut là que le contrêleur général fit connaissance avec lui, goûta son esprit, pressentit son avenir, et, pour aider autant qu’il était eu lui à sa fortune, le présenta à la

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nuiréclialc d’Aiicrc, qui l’employa à de petites négociations dont il s’acquitta si habilement, quelle le présenta à la reine, qui fut à son tour si vite convaincue de son mérite, qu'en 1616, elle le fit secrétaire d’État.

Il orcupait ce poste, quand, en 1617, se trama entre le roi, Luynes et Vitry, la terrible affaire de l'assassinat du maréchal, sur laquelle nous n’avons dit qu’un mot. Le 25 avril, veille du jour désigné pour e crime, à onze heures du soir, Armand Duplessis venait de se mettre au lit, lorsqu'on lui apporta une lettre qui contenait, sur tout ce qui devait se passer le lendemain, des détails tellement jirécis, tellement complets, tellement circonstanciés qu’il n’y avait pas de doute qu’ils n’émanassent d’une personne parfaitement informée. Après avoir parcouru cette révélation, le nouveau secrétaire d'État tomba dans une méditation profonde ; ensuite, ayant relevé la tète, il murmura :

— Bah! rien ne presse, la nuit porte conseil.

Et, poussant la lettre sous son traversin, il se recoucha et s’endormit.

Le 26, à onze heures du matin, la première chose que monseigneur de Luçon apprit à son lever, fut la mort du maréchal d’Ancre.

N'oublions pas qu’il devait sa fortune à la marécbale.

Jean-Armand partagea cependant la disgrâce de la reine mère , mais, aussitôt que celle-ci eut fait sa soumission, il eut le chapeau rouge. Dès ce moment, 5 septembre 1622, il prit le titre et le nom de cardinal de Richelieu.

Or, il y avait trois mois à peu près qu'il avaitobtenu celte faveur, et qu'investi de la confiance du rai, il commençait à attirer à lui celte toute-puissance qui fit Louis XIII si petite! lui si grand, lorsqu’un jour il se At annoncer chez la reine à T heure où les dames du palais venaient de la quitter, pour l’entretenir, disait-il, des affaires de l'Etat.

La reine le reçut assise sur des carreaux, à la mode espagnole. Elle n’avait près d’elle qu’une vieille femme de chambre qui l'avait

çiiivii; lie Madiid ; elle sc no.nmnit dona F.^tefana et parlait à peine le français.

Le cardinal, comme cela loi arrivait souvent, était en habit de cavalier. Moins l’épée, il avait toute la mine d'un hommede guerre. On sait d’ailleurs que, comme la plupart des prélats du temps, il portait la moustache et la royale. Moustache et royale s’en allaient déjà grisonnants et émaciaient encore sa figure allongée, aux yeux perçants et au front large. Toute sa personne dégageait cette puissance morale qui a fait de lui un des politiques les plus extraordinaires qui aient jamais existé.

Anne d’Autriche s'éfait promptement aperçue d'une chose, dont les femmes, au reste, s’aperçoivent toujours ; c’est que Richelieu se montrait prés d'elle plus galant que ne doit l’être un cardinal, plus tendre qu’il ne convient à un ministre. Elle fit au prélat signe de s’asseoir.

Tous les détails de la conversation qui va suivre sont minutieusement rapportés par Brienne.

— Madame, commença Richelieu, j’ai fait connaître à Votre Majesté que je désirais causer avec elle des affaires du royaume, mais j'aurais dû dire, pour m’exprimer plus sincèrement, que j’avais à l’entretenir de ses propres affaires.

— Monsieur le cardinal, répondit la jeune femme, je sais déjà qu’en plusieurs occasions, et surtout en face de la reine mère, vous avez pris mes intérêts fort à cœur, et je vous en remercie. J’écoute donc Votre Éminence avec la plus grande attention.

— Le roi est malade, madame.

— Bouvard le dit, monsieur, maii il ajoute que cette maladie n’est pas dangereuse.

— Parce que les gens de l'art n’osent pas déclarer ce qu’ils pensent à Votre Majesté. Mais j'ai moi-même interrogé Bouvard et, comme il n’a nulle raison de dissimuler avec moi, il m’a révélé la vérité.

— Ft cette véri'é ?...

LES CALANTS

— Est que le roi est atteial d'une maladie dont il ne guérira jamais.

Le cardinal prononça ces paroles avec un tel accent de vérité, et cette funèbre prophétie s’accordiit si bien avec les craintes qu’elle avait mille fois conçues, qu’Anne d’Autriche ne put s’empêcher do froncer soucieusement son beau sourcil et de pousser un soupir.

Richelieu s’aperçut de la disposition d’esprit de la reine et continua ;

— Votre Majesté a-t-elle songé quelque fois à la situation dans laquelle elle se trouverait si le roi venait à mourir?

La flgure de la jeune femme s'assombrit de plus en plus.

— Celte cour, poursuivit le prélat, où vous êtes regardée comme une étr angère, n'est peuplée que de vos ennemis. La reine mère vous déleste. Peut-être espérez-vous être soutenue par le duc d’Anjou, par un enfant, et quel enfant encore !... Avez-vous jamais pris la peine de lire dans ce cœur lâche et dans cette pauvre tête, où tous les désirsavorlent, non pas faute d’ambition, mais faute de courage? Défiez-vous de cette impuissante amitié, madame, si vous comptez vous appuyer dessus, car au moment du danger, elle pliera sous votre main.

— Mais il y a vous, monsieur le cardinal, ne puis-je pas compter sur vous?

— Oui, sans doute, madame, si je ne devais pas être entraîné dans la catastrophe qui vous menace; mais ce Gaston, qui succédera à son frère, me hait; mais Marie de Médicis, dont il est l’enfant chéri et qui pétrit son cœur comme elle ferait d’une cire molle, reprendra tout le pouvoir, et ne me pardonnera pas les marques de sympathie que je vous ai données. Si le roi meurt sans enfants, nous sommes perdus tous deux ; on me relègue dans mon évêché de Luçon et l’on vous renvoie en Espagne où un cloître vous attend. C’est une triste perspective quand on a rêvé comme vous la royauté, ou mieux que cela encore, la régence!

— Monsieur le cardinal, la destinée des rois, comme celle des autres hommes, est dans les mains de Dieu.

— Oiii^ dit le cardinal en souriant, et c’est pour cela que Dicui dit <i sa créature : Aide-toi, et le ciel t’aidera.

La reine jeta de nouveau sur Richelieu un de ces regards clairs et profonds qui n’appartenaient qu’à elle.

— Je ne vous comprends pas, dit-elle.

— Et avez-vous quelque désir de me comprendre? deminda Richelieu.

— Oui, car la situation est grave.

— 11 y a des choses difficiles à dire.

— Non pas, si l’on s’adresse à quelqu’un qui entende à demi-mot.

— Votre Slajesié me permet donc de parler?

— J’écoute Votre Éminence.

— Eh bien ! il ne faut pas que la couronne, en cas de mort du roi, tombe aux mains du duc d’Anjou, car le sceptre du même coup tomberait aux malus de Marie de Médicis.

— Que faut-il faire pour empêcher cela ?

— Il faut qu’au moment (ù le roi Louis NUI mourra, on puisse annoncer à la France qu’il laisse un héritier de sa couronne.

— Mais, reprit Anne en -rougissant. Votre Éminence sait bien que jusqu’à présent Dieu n’a pas béni noire union.

— Votre Majesté croit-elle que la faute en soit à elle?

Une autre femme qu’Anne d’Autriche eût baissé les yeux, car elle commençait à comprendre; .mais, tout au contraire, la fière princesse fixa son regard intelligent et profond sur le cardinal; Richelieu soutint ce regard avec le sourire du joueur qui risque tout son avenir sur un seul coup de dé.

— Oui, dit-elle, je comprends ; c’est quatorze ans de royauté que vous m’oITrez en échange de quelques nuits d’adultère!...

— En échange de quelques nuits d’amour, madame, s’écria le prélat déposant son masque politique pour prendre le visage de l’homme amoureux, car je n’apprends rien à Votre Majesté en lui disant que je l’aime', et que, dans l’espérance d’être payé de cet

* M“' de Molleville constate , elle aussi, cet imour de Richelieu pour Anne d’Autriche; seulement elle n'en raconte pas l’aven de la même nin-

IfiO 1.ES CALANTS

amour, je suis prêt à ont fjire, à tout risquer, h joindre enfin mes intérêts aux siens, et à courir la chance d'une même chute dans l’espoir d’une même élévation.

Le cardinal n’était pas encore à celte époque l’homme de génie et le ministre inflexible qui se révéla depuis, car, dans ce cas-là, celle qui fut si faible devant Mazarin eût peut-être plié sous Richelieu. Mais, à cette époque, le cardinal, répcions-le, n’était qu’au commencement de sa fortune, et nul regard, excepté le sien peut-être, ne pouvait sonder les profondeurs de l’avenir.

Anne d'Autriche prit donc en mépris cette audacieuse proposition, et résolut de voir jusqu’où irait cet amour du cardinal.

— Monseigneur, dit-elle, la proposition est inusitée et vaut, vous en convienilrcz, la p-^ine qu’on y réfléchisse. Laissez-moi li nuit et la journée de demain pour me consulter.

— Et, demanda le cardinal tout joyeux, et demain soir j’aurai l’honneur de mettre de nouveau mes hommages aux pieds de Votre Majesté?...

— l)(!main soir j’attendrai Votre Éminence.

— Et avec quels sentiments Votre Majesté perraet-eile que je m'éloigne d’elle?

La hautaine Espagnole imposa silence à son orgu3Ü, et avec un charmant sourire tendit la main au cardinal.

Le cardinal baisa aidemment cette belle main, et se retira transporté de joie.

Quant à Anne d’Autriche, après être restée un moment pensive, le sourcil froncé et la bouche rieuse, elle rentra dans sa chambre à coucher et ordonna que le lendemain, aussi matin que possible, on lui fît venir de Chevreuse.

niére. < I.a reine me confla, dit etie, qu'on joor Son Kmiiience luy parta d'un air trop galant pour un ennemy et qu’il luy fit un discours fort passionné, mais qn’ayant vouiu luy répondre avec colère et mépris, le rny, dans ce moment, estoit entré dans le cabinet où elle estoit, qui, par sa présence, avait interrompu sa réponse; que, depuis cet instant, elle n'avoit jamais osé recommencer cette harangue, craignant de luy faire trop de grâce en luy faisant voir qu'elle s’en souvenoit. »

PE I.\ COUKONNE

M™* de Clievroiise, qui a jou*5 dans l’imbroglio de ce règne le rôle de ces Nérine el de ces Lucette que Molière a appelées femmea d'inirifiiw, avait épousé en premières noces ce Charles-Albert de Luynes dont la fortune avait grandi si fort et si vile, arrosée par le sang du maréclial d'Ancre. C'était une jolie et folle créature de vingt-trois ou vingt-quatre ans, très-spirituelle, très- évaporée, et qui, logée au Louvre, du vivant de son mari le connétable, avait eu avec Louis XIII de grandes familiarités. Le roi avait d'abord semblé prendre un plaisir extrême à son babil, puis sa chasteté s’était effarouchée des libertés et des avances de cette favorite in pnrtihm fide- Hum, et il lui avait dit un jour :

— Madame de Luynes, je vous préviens que je n’aime mes maîtresses que de la ceinture en haut.

— Cela étant, sire, riposta la connétable, vos maîtresses feron t comme Gros-Guillaume ; elles se ceindront au milieu des cuisses.

Après la mort de M. de Luynes, sa veuve s’était remariéetà Claude de Lorraine, duc de Chevreuse, et Marie de Médicis l’avait placée près de sa bru, un peu pour la distraire par ses sai^liesr beaucoup pour la corrompre par son exemple. Les deux jeunes femmes étaient promptement devenues amies, et, comme on le pense bien, c’était pour lui conter toute sa conversation avec le cardinal, que la reine avait si grande hâte de voir la duchesse.

Alors fut arrêté entre ces deux têtes â l’évent un projet qui devait, selon elles, guérir à tout jamais Son Éminence de sa passion inconsidérée.

Continuons avec Bricnne :

Le soir, quand tout le monde fut retiré, Richelieu se présenia de nouveau, comme il en avait reçu la permission : la reine l’accueillit parfaitement, mais parut seulement émettre des doutes sur la réalité de l’amour dont Son Éminence lui avait parlé la veille; alors le cardinal appela â son secours les serments les plus saints, et jura qu’il se sentait prêt à exécuter pour la reine les hauts faits que les chevaliers les plus en renommée, les Roland, les Amadis, les Galaor, avaient exécutés autrefois pour la dame de leur pen-

%ée, et que, d’ailleurs, si Anne d'Autriche voulait le mettre à l'épreuve, elle acquerrait bien vile la conviction qu'il ne disait que l'exacte vérité. Mais, au milieu de ses protestations, la jeune femme l'interrompit :

— Voyez le beau mérite, de tenter des prouesses dont l accomplissemcnt donne la gloire ; c'est ce que tous les hommes font par ambition aussi bien que par amour. Mais ce que vous ne feriez pas, monsieur le cardinal, parce qu'il n'y a qu'un homme véritablement amoureux qui consentirait à le faire, ce serait de danser une sarabande devant moi.

— .Madame, je suis aussi bien cavalier et homme do guerre qu'homme d'Église, et mon éducation. Dieu merci, a été celle d’un gentilhomme ; je ne vois donc pas ce qui pourrait m'empécher de danser devant vous, si tel était votre bon plaisir, et que vous me promissiez de me récompenser de celle complaisance.

— Mais vous ne m’avez pas laissé achever, dit la reine ; je disais que Votre Éminence ne danserait pas devant moi avec un costume de bouffon espagnol.

— Pourquoi pas? répondit le cardinal ; la danse étant en ellemême une chose fort bouffonne, je ne vois pas pourquoi l'on n'assortirait pas le costume à l'action.

— Comment, reprit Anne d’Autriche, vous danseriez une sarabande devant moi, vêtu en bouffon, avec des sonnettes aux jambes et des castagnettes aux mains ?

— Oui, si cela devait se passer devant vous seule, et, comme je vous l’ai dit, que j’eusse promesse d'une récompense.

— Devant moi seule, c'est impossible ; il vous faut bien un musicien pour marquer la mesure.

— Alors prenez Doccau, mon joueur de violon ; c’est un garçon discret et dont je réponds.

— Ah ! si vous faites cela, s’écria la reine, je vous jure que je serai la première à avouer que jamais amour n’a égalé le vôtre.

— Eh bien! madame, vous serez satisfaite; demain, à celle même heure, vous pouvez m’attendre.

Anne donna sa main à baiser au prélat, qui se retira plus joyeux encore que la veille.

La journée du lendemain se passa dans l'anxiété. La reine ne pouvait croire que le cardinal se décidât à faire une pareille folio ; mais M"'° de Chevreuse n’en faisait pas un instant de doute, disant savoir de bonne source que Son Éminence était amoureuse de la reine à en perdre la tête.

A dix heures, lu reine était assise dans son cabinet ; de Chevreuse, Vauthier et Beringhen étaient cachés derrière un paravent. La reine disait que le cardinal ne viendrait pas, M""’ de - Chevreuse soutenait toujours qu'il viendrait.

Boccau arriva, il tenait sou violon et annonça que son Éminence le suivait.

En effet, dix minutes après le musicien, un homme entra, enveloppé d’un grand manteau qu’il rejeta aussitôt qu’il eut fermé la ' porte. C'était le cardinal lui-même, dans le costume exigé ; il avait des chausses et un pourpoint de velours vert, des sonnettes d'argent à ses jarretières et (’es castagnettes aux mains *.

Anne d’Autriche eut grand’peine à tenir son sérieux en voyant j’homme qui gouvernait la France accoutré d’une si étrange manière ; mais cependant elle prit cet empire sur elle, remercia le cardinal du geste le plus gracieux, et l’invita â pousser l’abnégation jusqu’au bout.

Soit que le cardinal fût véritablement assez amoureux pour faire une pareille folie, soit qu’ainsi qu’il l’avait laissé paraître, il eût des prétentions à la danse, il ne fit aucune opposition â la demande, et, aux premiers sons de l’instrument de Boccau, se mit à exécuter les figures de la sarabande, avec force ronds de jambes et évolutions de bras. Malheureusement, grâce â la gravité même avec laquelle Richelieu procédait à la chose, ce spectacle atteignit â un

' Nous croyons devoir ropcicr à nos lecteurs que nous ne faisons pas ici du roman à plaisir cl que les moindres pariicularitcs de celle anecdote sont très-authcntiqiicnienl consignées dans Brienne, où ils les trouveront comme nous.

LF.S CALANTS

grotesque si vi'hément, q;ie la reine ne put garder son st^rieux et éclata de rire. Un jire bruyant et prolongé sembla lui répondre alors comme un éebo. C’étaient les spectateurs cachés derrière e paravent qui faisaient chorus. Le cardinal s'aperçut que ce qu'il avait pris pour une faveur n’élait qu'une mystification, et sortit furieux. Aussitôt M™* de Chevreuse, Vautbier et Beringben firent irruption ; Boccau lui-même suivit l'exemple, et tous cinq avouèrent que, grAce à cette imagination de la reine, ils venaient d’assister à un des spectacles les plus réjouissants qui se pussent imaginer.

I.es pauvres insensés qui jouaient avec la colère du cardinalduc ! , .

t 11 est vrai que cette colère était encore inconnue. Après la mort de Bouteville, de Montmorency, de Cbalcis et de Cinq-Mars, ou n'eut certes pas osé risquer cette terrible plaisanterie. >

Tandis que les amis d'Anne d’Autriche riaient ainsi, Richelieu, rentré chez lui, vouait à la jeune femme et à sa confidente une haine éternelle.

La reine ne l'aimait pas !

Il ne lui manquait plus que d'avoir un rival !

Il l’eut: — trois ans après cette aventure, Georges Villiers, duc de Buckingham, arriva à Paris.

Georges Villiers, duc de Buckingham, était né le 20 août 4,'>92, à Breukesby, dans le comté de Leicester. * Tout ce que la nature peut répandre au dehors de beauté, de grAce et de souplesse, elle en avait doué ce jeune homme. » .Sa noblesse, par son père, était an-

cicnnc; par sa mère, illuslre. Envoyé à Paris à l’àge de dix-liuil ans, c’esl-à dire vers l'époque même où le roi Henri IV mourait, de lu même façon que lui, Ruckingliam, devait mourir plus tard, il était revenu à Londres, parlant élégamment le français, montant à clieval parfaitement, de première force sur les armes et dansant à lavir. Aussi frappa-t-il agréablement la vue de Jacques VI dans un divertissement que lui donnèrent, en 1615, les écoliers de Cambridge. Ce prince, qui alliait la pédanterie à la frivolité et ne savait, dit Clarendon, rien refuser aux charmes d’un beau visage et d’un bel babil, voulut qu'on lui présentât le jeune Georges ; et, un courtisan s'étant écrié que ce dernier était un véritable Ganymède, le roi altrappa le mot au vol et nomma sur-le-champ Villiers son écbanson (kopbearer). Jacques VI commençait à se dégoûter du comte de Sommerset, le seul favori peut-être auquel le peuple anglais n’ait jamais rien eu à reprocher ; celui-ci ayant quitté la cour, le nouvel écbanson accapara tellement les 1 onnes grâces de son maître, qu’en moins de deux ans, il était créé chevalier, gentilhomme de la chambre, vicomte, marquis, grand amiral, gardien des cinq ports, enfin dispensateur absolu de tous les honneurs, dons, ollices et revenus des trois royaumes. Ce fut alors que, pour se réconcilier sans doute avec le jeune prince de Galles, sur lequel, un soir, il avait osé lever la main, il lui proposa d’aller voir, incognito à Madrid, l’infante qu’on lui destinait. Cette équipée eut lieu ; mais les façons écervelées de Duckingham et de .‘on compagnon ayant choqué les graves préjugés de l’étiquette espagnole, les négociations furent rompues entre les cabinets de Windsor et de l’Escurial. Cette rupture causa un vif chagrin au roi, mais ne l’cmpécha pas de nommer Buckingham duc, de marquis qu’il était. Jacques VI étant mort en 1625, les chambres se préparèrent à attaquer le duc, et une accusation de haute trahison fut portée contre lui, Mais il avait déjà jeté ses filets sur le nouveau roi ; entre son parlement et son favori, Charles 1" n’hésita pas ; il cassa le parlement. Avec Cromwell, celui-ci devait prendre sa revanche.

Dans les derniers moments du règne précédent, le comte de

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