CATHERINE II
SOLTIKOFF — ORLOFF — POÏEMKIN 1762—1791
Sous cette nappe de lumière rose, qui, h Saint-Pètersl)ourg, assimile les nuits d’été aux nuits les plus claires, les plus douces, les plus amoureusement poétiques de nos printemps méridionaux, le 9 juillet 17G2, quelques heures avant l'auhe, on entendit le long des rues courir de vaguesbiuits d’armes en're-clioqiiées, de chevaux piétinant avec rage et de canons roulant sourdement. En même temps, dans le brouillard transparent qui monte de la Néva, se mouvait tout un monde d'artillerie fautasti jiie, de spectres-escadrons, de bataillons-fantômes ; et, si quelque bourgeois, quelque marchand, quelque mougik, réveillés et curieux, eussent mis la tète à la fenêtre, ils eussent pu voir distinctement la pointe des baïonnettes, le tranchant des sabres, la bombe des casiiues se piquer d’étincelles du côté des casernes d'Isrnaïloff, tandis que, sur les deux rives du fleuve, dansaientles feux follets des mèches allumées. Mais tous ce tumulte nocturne eût paru médiocrement impressionner bourgeois,
marchand ou mougik, et cliacun d’eux se fût recouché, en murmurant avec insouciance ; « DHhl a n'est qu’une révolution qui
JiiliSc! »
Or, en fait de révolutions, le jieuple russe en avait vu passer plus d’une, — depuis la sédition militaire des strélilz, si impitoyablement étouffée dans le sang par Pierre jusqu’au galant complot d’opéra-comique du chirurgien français Lestocq ; ajoutons qu'il devait encore en voir bien d’autres, depuis l’assassinat du czar Paul, jusqu’au couronnement de l’empereur Nicolas 1 — Mais qu’importent les révolutions au peuple russe, ûo«e Deusl Le knout n’estil donc pas le knout, quelle que soit la main qui l’emmanche’
La nuit dont nous parions, une voiture galopait sur la route de Péterhoffà Pétershourg.
Tout à coup, les chevaux s’abattirent...
L’homme qui les conduisait, sauta à terre avec un effroyable juron.
Aussitôt la portière s’ouvrit, et une voix, dont le timbre frais et argentin ne pouvait appartenir qu'à une femme, demanda avec anxiété ;
— Qu’y a-t-il, Alexis, et pourquoi nous arrêtons-nous?
^ Il y a madame, répondit l’homme dont l’organe rude et grossier contrastait singulièrement avec celui de la questionneuse, il y a que la rapidité de notre course à tué nos chevaux. Non, de par tous les diables, ces maudites bêtes ne se relèveront pas, et il nous va falloir continuer à pied le voyage.
— A pied ! oh ! mais c’est impossible ! s’écria la femme effrayée.
— Préférez-vous retouijner à Péterhoff? riposta brusquement son interlocuteur.
Au môme instant, une autre voix de femme, mais empreinte d'un accent plus ferme, plus décidé que la première, s’éleva dans l’intérieur de la voiture et dit :
— Petourner à Péterhoff, quand on nous attend là-bas, quand
tout est pr»*paré pour nous recevoir, quand tant de braves gens exposent leur vie pour nos projets! Y songez-vous, madame, ce serait une faiblesse, une honte, une trahi-on insignes. Derrière vous c’est l’exil, le déshonneur, la mort peut-être ; devant vous, c'est le bonheur, c’est la gloire, c’est la couronne. Pardieu ! l’enjeu vaut bien la peine que v.aus jouiez la partie, le but vaut bien la peine que vous meurtrissiez vos pieds mignons aux pierres du chemin. Allons, Calinka, iraitez-moi, et en avant , ma belle impératrice, en avant!
En prononçant ces mois, celle qui avait parlé s’élança sur la route.
C’était une toute jeune femme de dix-neuf ans à peine, aux traits mutins, à l’æll hardi, à l'allure cavalière, et qui portait avec une adorable cràneric de formes et de désinvolture son uniforme de cadet au régiment de Préobraginsky.
Sa compagne, dont le visage était caché par un masque de velours et dont la taille disparaissait sous une ample pelisse, ne la suivit qu’avec une hésitation marquée.
— Tu es béreïque, princesse, murmurait -elle.
— Et pourtant je n'ai pas, comme vous, un trône à conquérir ; mais j’ai uii amant à sauvez. Avez-vous oublié Grégory, madame?
— Tu as raison, répondit l’autre avec un sourire sous son masque, nous ne pouvons abandonner Grégory. En avant don;, Dasebkaw, en avant !
Mais l’homme qu’on avait appelé Alexis, étendant le b:as :
— Un moment! fit-il.
— Qu’est -ce encore? interrogea la première des deux femmes.
— J’entends le galop d’un cheval ; quelqu’un vient à notre rencontre; peut-être est-ce un ennemi. Rentrez dans la voiture; moi, je vais en reconnaissance.
On obéit, et Alexis, le pistolet au poing, alla s’embusquer à dix pas en avant, — derrière un bouquet de sajiins.
Le cavalier arrivait à fond de train.
— Halte-là, camarade! lui cria Alexis, cl avance au mot d’ordre ou je te casse la tête.
— Avance au mot d’ordre loi même, drôle ! répliqua le cavalier en arrêtant son cheval et en saisissant un pistolet dans ses fontes. Tu vois que j’ai de quoi te répondre.
Puis, ces deux exclamations se croisèrent :
— Alexis I
— Grégory !
— Tonnerre d’enfer! demanda le nouveau venu, où sont les femmes?
Les femmes accouraient, frémissantes et La lèvre pleine de questions.
— Il n'y a pas une minute à perdre, commença Grégory sans les laisser parler, trois compagnies d Ismaïloff sont sous les armes, mais les soldats refusent de sortir du quartier, si celle qu’on leur a promise ne vient pas se mettre à leur tête. Votre présence enlèvera le reste du régiment. Les gardes de Simonosky et les grenadiers de Préobragitisky sont g.agnés. L’artillerie n’attend que votre arrivée pour marcher. D’un autre côté, Passick est arrêté ; l'empereur saura tout demain; il faut en finir cette nuit...
— Mais, objecta Alexis, nous n'avons plus de chevaux et nous ne savons comment continuer la route.
— Alteiidez, fit le cavalier, j’ai rencontré par là un paysan qui conduit du bois à la ville.
Et, lâchant les rênes à sa monture, il repartit à franc étrier.
Un coup de pistolet retentit dans le silence.
Ensuite Grégory reparut, ramenant une charrette dont les hrancarts étaient marbrés de larges plaques rouges et fumantes.
La femme masquée frissonna à cet aspect.
— Montez, mais montez donc ! commandèrent les deux hommes.
— Montez, Catinkar dit à son tour avec résolution la princesse Daschkaw. Ce sera votre char de triomphe.
Elle monta.
Ce fut de ce grossier attelage qu'elle descendit, deux heures après, aux portes de la caserne du régiment d’Israaïloff.
Avant de dire ce qu’elle y fit, disons à nos lecteurs ce qu’ello y venait faire.
Le 7 décembre 1741, à l’instigation de Lestocq, ce conspirateur ù musique, émigré tout exprès en Russie pour fournir à M. Scribe l'occasion d’un de ses moins ingénieux libretti, Élisabeth Pétrowna, fille de Pierre le Grand et de Catherine P*, avait détrôné son cousin Ivan III, lequel, encore au berceau, régnait depuis treize mois sous la tutelle de sa mère, Anne de Courlande. Pour mieux vivre à l’abri de toute dépendance, la nouvelle impératrice refusa constamment de prendre un époux ; mais, voulant ôter à la famille de ses compétiteurs tout espoir de remonter sur le trône, elle désigna, pour lui succéder, Charles-Ulric de Holstein, son neveu, et, l’ayant appelé àPétersbourg en 1742, elle lui fit prendre le nom de Pierre Fédérowilch, et le déclara grand-duc de Russie et son héritier présomptif. Ce prince n’avait alors que quatorze ans. Trois ans après, on songea à lui donner une femme : à cet effet, le choix d’ Élisabeth se porta sur Sophie-Auguste, princesse d’AnhalUZerbst. Celle-ci venait d’atteindre sa seizième année et passait pour l'une des femmes les mieux tournées/ de corps et d’esprit qui fussent dans le nord de l'Europe. Ses fiançailles avec le grand-duc eurent lieu en 1745; dans cette cérémonie, elle abjura le culte réformé pour la religion grecque, et fut baptisée Calherine-Alexina. C’est du diminutif russe du premier de ces noms, Culinka, que nous venons de l’entendre appeler par la princesse Daschkaw, son amie et sa complice.
Le mariage fut célébré trois mois après.
Dans cet intervalle, le fiancé avait eu la petite vérole, et était sorti de cette maladie si horriblement contrefait, que, lorsqu’elle l’avait revu, sa future épouse était tombée évanouie de dégoût, et était restée deux licures en pûmoison. Elle n'en consentit pas moins à le suivre à l'autel. Henri IV pensait que Paris valait bien
une messe ; Catherine-AIexina était de l’ccole d’Henri IV, l'école du bon .sens en politique : quand on trouve une couronne sous l'oreiller, va-t-on regarder si la têle qui dort dessus appartient à Ariel ou à Calil an '?
Malheureusement, les déceptions de la nouvelle mariée descendirent plus bas que l'oreiller.
La nuit de noces du grand-duc Pierre ressembla à celle de ce bourgeois dontMusset a si originalement rimé le travail infructueux dans la fameuse A /a /w«e. .. . . .
Le coup de lancette du premier chirurgien, du premier rabbin venus, eût promptement tranché la difUcuUé ! Mais le grand-Juc était d’un caractère peu communicatif, timide, embarrassé, poltron : il ne dit rien — et n'agit pas davantage,
11 en résulta que Catherine-AIexina, qui ne se souciait pas de laisser chômer longtemps sa beauté, s’occupa à chercher ailleurs ce qui semblait manquer dans son ménage. Quant à Pierre Fédérowitch, il se retira à Oranienl)aum, maison de plaisance qui avait appartenu au célèbre favori Menschikolf, et dont sa tante lui avait fait cadeau. Là, au milieu d’une petite garnison qu'il habilla de l’uniforme allemand et qu’il s’ingénia à faire manœuvrer à la prussienne, entouré, du malin au- soir, de bas offleiers qui ne songeaient qu’à fumer, à boire et à jouer ; sans-cesse lui-mèrae la pipe aux dents, le verre aux lèvres et les cartes à la main, il parut pendant quelque temps avoir tellement perdu la conscience de sa position, qu’un jour, à la parade, un sergent des grenadiers lui ayant demandé la permission de se marier, il lui répondit de façon que tout le monde l’entendît :
— Je refuse ; je ne veux pas de cocu dans les grenadiers, et Ions les hommes mariés sont cocus.
— Cela étant, Kxcellence, repartit c,irrément le sergent, ôtez vos épaulettes et donnez votre démission.
Pierre Fédérowiteh était, en effet, major-général de ce corps.
Il est constant, du reste, que sa jeune femme besognait alors rudement pour donner raison à la deuxième partie de sa phrase.
Pour collaborateur, elle avait choisi Soltikoff.
« Soltikoff, écrit un anonyme très-minutieusement renseigné s;,r les gens et les choses de cette époque, était chambellan du grandduc et avait déjà obtenu les faveurs d’une partie des dames de la cour. Il passait, il est vrai, pour manquer un peu de courage en face des hommes, maïs il n’en était ni moins présomptueux, ni moins téméraire auprès des femmes. Peut-être eût-il tremblé à la vuè d’une épée nue ; mais, pour étendre le nombre de ses conquêtes galantes, il eût certainement bravé la Sibérie. La grande-duchesse le distingua surtout parce qu’il savait par cœur les meilleurs morceaux des chefs-d’œuvre tragiques de Racine et de Voltaire. »
Nous doutons fort que cette dernière qualité puisse être de quelque secours aux Soltikoff contemporains, — si ce n’est auprès des princesses boréales de l’Odéon et des Rachel par le procédé Ricourt du théàtriculet de la rue de Latour-d’Auvergne.
Ajoutons, avec l’auteur déjà cité, que le premier amant de Catherine-Alexina « avait une tête archangélirjue. » Celte sorte de beauté est ordinairement fatale aux femmes ; celles qui commencent par les archanges, finissent toujours par les garçons boucliers.
Le jeune chambellan et la jeune princesse n’en étaient encore qu’à la ritournelle de l’amour, — regards tendres et soupirs exces-^ sifs, — quand So'likoff perdit son père. Son devoir l’obligeait à partir pour Moskou. Il en obtint la permission dejPierre-Fédérowitch, et, en prenant congé de Catherine, il ne put s’empêcher de laisser paraître combien cette absence lui coûtait. La grande-duchesse alors le conjura d’abréger son voyage autant qu’il le pourrait, et de revenir oublier ses chagrins dans une cour « d’où le plaisir s’enfuyait avec lui. » Soltikoff saisit l’aveu au bond: moinâ de huit jours après, il était de retour, et, ay.ant, un matin, trouvé Catherine seule dans son boudoir, il se précipita à ses genoux et lui déclara nettement sa passion. La princesse feignit la surprise, essaya de rougir, versa quelques larmes de circonstance et voulut se
renfermer dans sa cliambrc à coucher, en décochant au chambellan ce vers de Monime à Xipharès, dans Mithridate :
Et méritez les pleins que vous m'allez coûter !
Or, quand une femme vous lance à la tête la tuile d’un semblable alexandrin, il n’y a qu'une chose à faire : c'est de la bâillonner d’un baiser, afin qu’elle u’aille point jusqu’au distique. — Ainsi agit Soltikoff. — Catherine en cria bien un peu, mais pas bien haut...
c Mais à peine la grande-duchesse eut- elle cédé, quelle se livra à toute la crainte que devait lui inspirer sa faiblesse. Elle prévit les suites dangereuse des plaisirs qu’elles venait de goûter, et elle confia ses appréhensions à son amant. Celui-ci lui fit observer que, si elle parvenait à mettre son époux entre ses bras, ces suites qu’elle redoutait deviendraient avantageuses pour elle. Il se chargea en même temps de mener à bien le projet. »
A cet effet, un soir qu’il soupait avec Pierre-Fédérowitch, Soltikoff amena la conversation sur les jouissances sensuelles qui résultent de la possession. Le prince, que le vin portait à l’expansion, se plaignit amèrement de ne pouvoir les connaître. Le chambellan aussitôt l’engagea à se délivrer d’un obstacle si aisé à détruire ; tous les convives l’appuyèrent; le grand -duc parut ébranlé. On prit quelques mots qu'il balbutia pour un consentement. Tout était préparé. On introduisit le savant médecin Boërhave avec un chirurgien habile, et l’opération s’effectua très-heureusement. L’impératrice Eli sabeth se montra si satisfaite de la conduite de Soltikoff dans cette circonstance qu’elle lui en témoigna sa reconnaissance par le don d'un magnifique diamant.
Quelques jour.« après, Pierre-Fédérowitch consomma enfin son mariage.
Le lendemain de cette nuit privilégiée, suivant la coutume moscovite, il envoya à l’impératrice une cassette scellée qui renfermait les preuves de la virginité de la grande-duchesse 1
Soltikoff, en sa qualité de chambellan, reçut cette cassette, pour
la présenter à l’impératrice, au bas du grand escalier du palais. Le fortuné coquin savait, mieux que personne, à quoi s’en tenir sur l'authenticité de ce qu'elle contenait.
Sur le passage de la cassette, la garde porta les armes et les tambours battirent aux champs (Vie iL Catherine II, Paris, 1797.)
Au bout de huit mois, le 1"" octobre 1754, Catherinc-Alexina accoucha d'un üls.
Ce fut alors seulement qu’Élisabeth ouvrit les yeux sur la conduite de sa nièce. De mœurs passablement échevelées elle-même, Élisabeth aurait peut-être dû ne pas s'effaroucher beaucoup de cette intrigue; mais elle joignait l'hypocrisie à ses vices ordinaires et extraordinaires, et, furieuse d’avoir été trompée, elle chargea brusquement Sollikoff de se rendre à Stockholm, pour notifier au roi de Suède la naissance du prince que sa jeune femme venait de donner au grand-duc. Le chambellan ne vit d'abord dans celte mission qu’une nouvelle marque de fiveur. Il partit donc promptement pour la Suède et en repartit de même. Mais à peine quittait-il Stockholm pour revenir à Pétersbourg, qu’un courrier l’arrêta en chemin et lui remit l'ordre d’aller résider à Hambourg en qualité de ministre plénipotentiaire de 'a cour de Russie.
En un zeste de temps Catherine -.Alexina se consola do cet exil. Un clou chasse l’autre ; dans le cœur de certaines femmes, les amants ressemblent aux clous. Poniatowski chassa Soltikoff.
Poniatowski, né d’un aventurier qui, du service de Charles XII, était passé à celui de Stanislas Leckzinski, et qui avait également trahi l'un et l’autre, promenait, depuis quelques années, en Allemagne et en Angleterre, sa figure avantageuse, son esprit caméléonien et les inquiétudes que lui causait l’état au moins problématique de sa fortune. La Russie apparaissait alors aux yeux de tous les bat-
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leurs de l’estrade de l'Europe comme une sorte de Californie galante d'où cbacun était sûr de rapporter son pesant d’or, qui pouvait en exploiter les placers féminins avec un corps robuste, une langue bien déliée et un courage à l’épreuve de la Sibérie. Poniatowski possédait tout cela. Sir Williams, envoyé du cabinet de Londres à Pélersbourg, l’emmena avec lui. Sans avoir aucun titre qui l’attachât à l’ambassade, le jeune Polonais servait de secrétaire à l’ambassadeur, lorsque la grande-duchesse le remarqua. Le vieux cban* celier BestuchelT joua dans celle affaire le rôle d’entremetteur; sachant bien que les charmes de Catherine ne pouvaient rester oisifs et préférant que son choix tombât plutôt sur un étranger que sur un Russe, il ménagea à la princesse plusieurs entrevues avec Poniatowski. Celui-ci commença par se lier étroitement avec Pierre-Fédérowilch; il parlait anglais et allemand avec lui, fumait, buvait, disait beaucoup de mal de la France et des Français, et louait outre mesure le roi de Prusse, pour lequel le neveu d'Élisabeth professait une admiration sans bornes. Ainsi maître du mari, il ne lui fut pas difficile de conquérir la femme. Bientôt Catherine lui consacra ses journées et ses nuits entières. Elle mil même si peu de mystère dans ce commerce, que toute la cour accusa le jeune Polonais d'être le père de l'enfant dont elle accoucha au mois de février 1758. Cet enfant était la princesse Anne, qui mourut presque en naissant.
Pendant ce temps, Pierre Fédérowitcli s'enivrait quotidiennement et ne faisait trêve à la boisson que pour singer, avec une rage qui tenait de la folie, les habitudes, le ton, les manières et jusqu'aux habits du roi de Prusse. On profita d’un de ces rares éclairs de raison pour lui apprendre ce qui se passait. Ce jour-^là, justement, Catherine-Alexina devait venir à Oranienbaum, et Poniatowski, qui l’avait précédée, se promenait dans les jardins. Le grand-duc ap-^ pela un de ses officiers et lui commanda d’aller lui chercher le Polonais. L’officier se mit en quête aussitôt et rencontra le jeune b''Time au détour d’une allée.
• Qui êtes-vous et que faites-vous ici î lui demanda-t-il ru-
— Je suis un tailleur allemand, et je viens au Oranicnbauin pour prendre mesure d’uniforme h un capitaine holsteinois.
— Et depuis quand, continua le Russe, les tailleurs allemands portent-ils sur l’habit le grand cordon.de l'Aigle- Blanc? Allons, vous êtes celui que j’ai ordre de conduire à mon maître; suivezmoi.
— Impossible, monsieur; j’attends quelqu’un...
— Oh ! que tu attendes le diable ou l’impératrice, tu me suivras I répliqua l’officier. Et, dénouant son écharpe, )1 en jeta le nœud coulant au cou du Polonais qu’il renversa ensuite d’une secousse et qu'il traîna ainsi à travers les jardins jusqu’au château, où il le poussa aux pieds du prince, meurtri, couvert de boue et â moitié étranglé.
La colère et les projets de vengeance de Pierre-Fédérowitch ne tinrent pas devant la mine piteuse dé* l’amant de sa femme ; il se contenta de lui rire au nez, et, ensuite, il lui tourna le dos, en s’écriant :
— Ma foi, monsieur, je voudrais bien que la grande-duchesse
arrivât pour vous voir, car vous faites une f grimace !
Le 5 janvier 1762, l'impératrice Élisabeth passa de la table au au cercueil.
Cette fille de Pierre le Grand n’avait pas donné au monde couronné, à sa famille et à ses sujets, un trop édifiaut exemple. • Je ne suis jamais si heureuse, disait-elle, étant jeune, au feld-maré-
chai Munich, que lorsque je suis amoureuse. Cet appétit enragé d'hommes, qui dévora des régiments, s’étail par la suite compliqué d'une soif inextinguihle qui dépeupla des caves entières. Dévote Jusqu'à la superstition et à la bêtise, Élisabeth chancelait du banquet au sermon avec la même ardeur. Dans les derniers temps de sa vie, elle se levait à quatre heures du soir, restait à l’église jusqu'à huit, dînait jusqu’à dix, allait au spectacle ou au bal jusqu’à minuit, et soupait jusqu’au matin. Après boire, ses désirs de sensualité la trouvaient si impatiente, qu'elle ne souffrait pas même qu’on la déshabillât ; ses femmes fauQlaient seulement les robes dont elles la vêlissaient le malin, aün de pouvoir l’en débarrasser le soir avec quelques coups de ciseaux ; ensuite elles la portaient dans son lit
Ici tirons le rideau.
Un contemporain écrit :
« Vers la lia de cette même année — 1762 — Élisabeth fut atteinte de violentes douleurs d’entrailles, et, /)our s’en dislrairc, elle but avec plus d'excès que jamais. En vain les personnes attachée à son service essayèrent-elles de la dégoûtor des liqueurs fortes ; elle voulut constamment en avoir une caisse dans sa chambre, dont elle gardait la clef sous son chevet. »
Défense avait été faite à la garde de fumer aux alentours du palais. « C'est, disaient les soldats, de peur que notre impératrice ne prenne feu comme une vieille barrique de rhum. »
Aussitôt qu’on l’eut trouvée ivre... et morte, Pierre-Fédérowitch s’empara des rênes de l’État avec le titre d’tmpereur, et sous le nom dePiene III.
Les premiers jours du règne de ce prince furent signalés par un singulier changement dans scs habitudes: le grand-duc avait été bizarre, brûlai, inintelligent ; Pierre 111 se montra éclairé, doux et sobre. Il rappela de Sibérie plusieurs milliers d'exilés, s’occupa
du r.oromercf?, des sciences, des arts, de l’administration et des besoins de l'empire ; enfin, dans un dîner qu’il offrit aux représentants des cours étrangères, on remarqua qu’il ne but que de l’eau. En même temps, il prit une maîtresse ; — sa jeune femme l’imita.
Le sénateur Woronzow, frère du chancelier qui venait de remplacer Bestuclieff, avait trois filles: l’aînée avait épousé M. de Butterlin ; la cadette, le prince Daschkaw, deux maris de paille. La troisième, Élisabeth Romanowna, n’avait ni esprit ni beauté. Ce fut d’cllc pourtant que s’amouracha le nouvel empereur ; sa corn plaisance le séduisit, ses caprices l’amusèrent et, l’habitude de vivre avec elle, devint pour lui un impérieux besoin. Très-jalouse de sa sœur et furieuse de n’avoir pu asseoir son crédit sur une passion inspirée à Pierre III, la princesse Daschkaw tourna vers Catherine- Alexina ses projets de conquête. Poniatowski avait dû repartir pour la Pologne ; ses lettres ne consolaient que fort imparfaitement la czarine ; bientôt celle-ci et la princesse se lièrent d’une de ces amitiés excessives que les Mémoires de de la Motte accusent Marie-Antoinette d avoir éprouvées à l’endroit de de Lamballe.
Nonohslan', la princesse Daschkaw avait un amant.
Cet amant n’était autre que Grégoire Orloff, — le Gregory do notre prologue.
Il y avait trois frères Orloff : les deux premiers n’étaient que simples soldats dans le régiment des gardes ; l'autre servait dans l'artillerie. Frappé de sa haute taille et de sa force herculéenne, le général Pierre Schuwaloff voulut avoir ce dernier pour aide de camp, et le présenta en cette qualité aux princesses Kourakin et Daschkaw, scs maîtresses. Les qualités physiques qui avaient attiré sur Grégory l’attention de Schuwaloff, firent pareillement sur les doux femmes une impression assez vive pour qu’il en arrivât de suite, selon l’étiquette de son grade, à aider, auprès des princesses, son
général un peu plus que celui-ci ne le désirait. Scbimaloff, informé du fait, cria, tempêta et menaça l’aide de camp de la Sibérie. L’aventure eut du retentissement. La czarine voulut en connaître le héros. Sa duègne, Ivaiiowna, le lui amena, un soir, à Péterhoff, pendant un bal masqué, ce qui permit à la jeune femme de s’assurer incMjnito des mérites du galant ; elle se montra si satisfaite de cette entrevue, que plusieurs autres la suivirent : Pasipbaé avait rencontré son taureau.
Il est bien entendu que cette intrigue ne fut bienlét plus un secret pour personne, — excepté toutefois pour la princesse Dascbkaw et pour le czar Pierre III.
Ce fut Romanowna Woronzolf qui en instruisit l’empereur.
Celui-ci, exaspéré, ne parla rien moins que de répudier sa femme et d’épouser sa maîiresse. 11 annonça, en outre, son projet de déclarer bâtard le prince impérial, dont on attribuait la paternité à Sollikoff, et d'adopter pour successeur son cousin Ivan, qu’Élisabeth avait détrâné autrefois. A cet elïet, il tira ce jeune homme de la forteresse du Scblusselbourg où il était renfermé, et le manda secrètement dans la capitale.
La princesse Dascbkaw, qui se trouvait alors à Pétersbourg, donna avis à Catherine de l’orage qui menaçait de s'abattre sur sa tête.
La princesse Daschkaw était, à elle seule, jolie comme les trois Grâces et savante comme les neuf Muses. L’esprit et le cœur lui démangeaient de jouer dans cette cour un autre rôle que celui d’une femme compro.mise. * Hâtez-vous de faire à vos ennemis ce tjuc vous ne voudriez pas qu’ils vous fissent, écrivait-elle à la czarine; déposons le czar et régnons à sa place. » Or, celle qui parlait du bouleverser ainsi le plus vaste empire de l’Europe, de renverser du trône le souverain de quarante-deux gouvernements, et de se substituer violemment au maître de vingt-quatre millions d’hommes, celle -là n’avait pas encore dix-neuf ai?s !
Catherine était friande de toutes les voluptés — même de celles du danger, surtout de celles du danger : elle accepta la proposition.
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Le no>au de la conspiration se composa tout naturellement des trois Orloff, — un trio d’ouragans.
A ceux-ci se joignirent quelques officiers du régiment d’Ismaïloff que la princesse alla elle-même emljaucher dans leur caserne.
Mais l’exécution d’un si formidable projet exigeait des moyens plus efficaces et un concours autrement puissant que les châteaux en Espagne de deux jeunes femmes, et l’appui stérile d’une douzaine de soldats de fortune. M'"' Daschkaw avait eu pour professeur do littérature française un Piémontais nommé Odart, qui, comme elle, unissait à l’amour du bel esprit le génie de l’intrigue; elle lui confia toute l’entreprise. Odart lui représenta que pour mener les choses à bonne fin, il ctail indispensable de compter au nombre des conjurés des gens habitués à manier les courtisans, à dominer la politique, et dont le nom et l’autorité pussent en imposer à la multitude : il lui conseilla donc de s'attacher le comte Panin et l’betman Cyrille Razumofski.
Parti vingt ans auparavant de l’Ukraine, sa patrie, avec une guitare en sautoir et trois kopccs dans sa poche, Cyrille Razumofski, ancien amant de l’impératrice Élisabeth, était alors colonel du régiment d’IsmaïlolT, hetman des cosaques de la Petite- Russie, et président de l'Académie des sciences et arts de Petersbourg. Lorsque la princesse Daschkaw lui communiqua ses desseins, il s'y rallia volontiers, par ressentiment envers le czar qui, quelquefois, à table, lui avait rappelé trop grossièrement, trop publiquement, la bassesse de sa naissance et les occupations sorvilcs de sa jeunesse. R rassembla sur-le-champ les commandants des troupes placées sous ses ordres et les avertit de se tenir prêts pour un mouvement dont le but leur serait ultérieurement révélé.
Panin, qui avait débuté comme simple cavalier dans les gardes, était, par l’entremise du prince Kourakin, devenu gentilhomme de la chambre. Élisabeth l’avait cru, un instant, propre à ses plaisirs; mais elle s’était trompée : Panin n’avait que de la figure. L’impératrice l’avait alors envoyé en Suède, en qualité de ministre plénipotentiaire. A son retour, il avait été nommé gouverneur du prince
impérial. C'était un esprit méiiiocrn et un diplomate gourmé, pédant et empesé ; son séjour à Stocktiolm l’avait ancré dans cette idée, qu’une constitution aristocratique et un sénat étaient le chefd’tpuvre des gouvernements ; il ne s’occupait, du reste, que de médisances et de commérages. Pourtant, l’amour allait faire de ce ridicule personnage la cheville politique de la conspiration.
Les charmes tapageurs de M"**’ Daschkaw avaient monté la tête de Panin.
Mais, pour assurer la réussite de ses projets, la princesse était capable de tout — même de venu.
Elle tint rigueur au diplomate jusqu’à ce qu’il eiU adhéré au complot.
Ce fut f/e In rnt'me façon qu’elle s’assura du prince Wolkonski, major général des gardes, du capitaine Bihikoff, du lieutenant Passick et même de l’archevêque de Novogorud.
Les conspirateurs étant tous réunis, on ne songea plus qu’à hâter la besogne. Pierre 111, rempli de la plus aveugle sécurité, était allé passer quelques jours à Oranienbaum en compagnie de sa maîtresse; on résolut de l’cn'ever, quand il reparaîtrait à Pétersbourg. Mais une circonstance imprévue vint modifier ce plan et forcer ceux qui l’avaient formé à une précipitation qui devait en brusquer le succès. Passick avait gagné plusieurs soldats du régiment des gardes dont il était lieutenant. L’un de ces soldats qui s'imaginait que Passick ne .'disait rien que d’accord avec son capitaine, demanda à celui-ci quel jour ils prendraient les armes contre l’empereur. Le capitaine, surpris, courut dénoncer cette question imprudente à la chancellerie; le 8 juillet, Passick fut arrêté.
11 était neuf heures du soir. Le prisonnier fut d’abord rciifenné dans une chambre de la caserne, en attendant qu’on vînt l’interro ■ ger. Au mur de cette chambre était placardée une ordonnance de Pierre III concernant l’exercice à la prussienne; Passick arracha cette ordonnance et écrivit au revers avec un morceau de charbon
DE LA COIiHONNE
Exi'cute^ n l’inslaut, ou iiou^ iommei perdm... Ensuite il plia le papier et le remit à l’un des soldats de garde à sa porte, on lui disant de se rendre chez la princesse Dasclikaw où un baril d’eaude-vie « pour passer joyeusement la nuit e lui serait délivré en échange. Le soldat s’acquitta fidèlement de sa mission. Aussitôt qu'elle eut pris connaissance de l’avis, la princesse s’habilla en homme et s’élança vers une taverne du Pont-Vert, où les Orlotî et leurs amis avaient coutume de se rassembler, La nouvelle de l’arrestation de Passick tomba comme un tonnerre au milieu des buveurs.
— Videz vos verres, messieurs, et éteignez vos pipes, leur dit la princesse; l'heure des épées est venues. Il faut agir, — agir celle nuit, à l'instant, sans perdre une minute, si vous ne voulez pas que Pierre 111 n’imite Pierre 1“'' et que la iiache qui a massacré les Strélilz ne s’abatte sur vos tètes. Aux armes !
— Aux armes ! répéta r-asscinldéc.
Grégoire OrlolF, l’un de scs frères et Bibikoff se précipitèrciit du côté des casernes. Alexis Orlolf et M'“' Dascbkaw se chargèrent d’aller à Pélerhoft' chercher Catherine. >
Celle-ci, sous prétexte de laisser les appartements du cliûleau libres pour une fête qu’elle préparait, mais, en réalité, afin de pouvoir s’évader plus facilement, s’était logée dans un pavillon écarté, au pied duquel passe un canal qui c(>mmunique <à la Néva. A la berge de ce canal était amarré un canot qui servait quelquefois aux visites secrètes de Grégory, et qui, au besoin , aurait pu transporter la jeune femme en Suède, si la conspiration eût été découverte. Alexis Orlulf avait reçu de son frère la clef du pavillon. Il était une heure après minuit. Catherine, n’attendant plus personne, s’était couchée et allait s’endormir, quand, tout à coup, elle vit surgir dans la pénombre de son alcôve la silhouette d’un soldat d'une taille fantastique.
Alexis Orloff était, en effet, plus grand encore que ses deux frères, lesquels mesuraient près de sept pieds.
— Madame, dit le géant, levez-vous !
La czarine épouvantée appela Ivanowna. Toutes deux s’habillèrent précipitamment.
— Maintenant, suivez-moi, reprit Alexis.
Catherine obéit, persuadée que c’était son époux qui l’envoyait chercher et que sa dernière heure était arrivée...
Aussi quelle ne fut pas sa joie, lorsqu'à la porte du pavillon, elle trouva dans une voiture Daschkaw qui lui expliqua ce dont il s'agissait!
La princesse apportait un masque et une pelisse : des patrouilles sillonnaient les environs du château, et il fallait que la czarine les traversât sans être reconnue.
Cette précaution n’avait pas été inutile :les trois complices allaient partir, quand un piquet d'infanterie leur barra le chemin.
— Qui va lâ? cria le sergent.
— Cadet du régiment Préobraginsky, répondit M*”' Daschkaw en découvrant son uniforme.
— Et que faites-vous ici à cette heure, mon officier?
— Ne le voyez-vous pas, camarade? J’enlève une des femmes de la czarine.
Le sergent s’approcha avec un fallot; puis, après avoir regardé :
— Ma foi, dit-il, si elle est aussi jolie fille que vous êtes joli garçon, je voudrais bien être à votre place. Bonne chance, mon gentilhomme, et fouette cocher!
Alexis Orloff, qui avait pris place sur le siège, ne se le fit pas répéter.
Nous avons raconté plus haut quels accidents sipalèrent le voyage.
A trois heures du matin, Catherine entrait dans la caserne du régiment d’Ismaïloff, escortée de Grégory, d’Alexis Orloff et de la princesse Daschkaw, tous trois l'épée â la main.
Les soldats de trois compagnies l'attendaient, groupés çâ et lâ dans la cour près de leurs armes en faisceau. Ils commeiiçaenit déj'i à murmurer de ce qu’on les eût réveillés pour ne leur faire boire que le brouillard, mais pas un n’eût osé aller se recoucher : en
partant pour courir au-devant de ia czarine, Grégoire Orloff avait menacé de brûler la cervelle au premier qui remonterait dans sa cliambre.
— Mes amis, leur déclara Catherine, je viens chercher un refuge au milieu de vous. L’empereur a voulu me faire tuer cette nuit, moi et mon fils. Je me suis dérobée à ses coups par la fuite et je vous supplie de me sauver. Dès aujourd'hui votre solde est doublée et j’aurai soin de vous, si vous me servez fidèlement. Le ferez* vous ' î
— Oui, oui, répondirent les soldats soulevés par Orloff.
En ce moment, parut Razumofski qui ordonna de battre la diano. Le reste du régiment descendit, à moitié nu. On fit venir l’aumânier, et ce prêtre reçut sur un criciilx le serment de fidélité des troupes.
— Vive V imj>ératri<'e 1 crièrent les conjurés.
— Vive l’impératrice ! répéta tout Ismaîloff.
En même temps, les gardes de Simonosky et les grenadiers do Préobraginsky, soulevés par Bibikoff et par Passick, qu’on avait délivré, quittaient en -masse leurs quartiers pour se joindre à leurs camarades. Catherine se trouvait ainsi avoir sous ses ordres do l’infanterie et de la cavalerie : il ne lui manquait plus que du canon. Grégoire Orloff se rendit aussitôt au parc d’artillerie; il y rencontra le général Villebois qui y commandait.
— Général, lui dit-il, l’impératrice vous enjoint de venir sur-lechamp recevoir vos instructions :
— L’impératrice? demanda Villebois étonné. L’empereur est donc mort ?
— Ma foi, je n’en sais rien, répondit Grégory avec sa brusquerie
habituelle; mais ce que je sais bien, c'est que, si vous ne venez pas de bonne volonté, je vous emporte, vous, vos artilleurs et vos pièces. ,
Villebois obéit. Tant d’avantages n’avaient pas coûté deux heures
' Cette altocution, ropice snr un manusrrii conlempnrain, est, nous le répétons, datée du 9 juillet 1703.
A Catlieiinr. Elle se voyait déjà entourée de trois régiments, d'une nombreuse artillerie, et suivie de la majeure partie des iiabitants de Pétersbourg qui accompagnaient machinalement les mouvements des troupes, sans savoir et pour voir...
Ce sont les curieux qui font les révolutions.
A midi, elle prit le chemin de l’église de Kasan, entourée d'un splendide état-major. Le peuple remplissait les rues et mêlait ses acclamations aux huzza des soldats. L'archevêque de Novogorod, revêtu de ses ornements sacerdotaux, attendait, avec tout son clergé, la souveraine improvisée; il la conduisit à l'autel, lui posa la couronne sur le front et la proclama à haute voix impératrice de toutes les Rassies sous le nom de Catherine II. Celle-ci se rendit ensuite au palais qu'avait habité Élisabeth. Les portes en furent ouvertes à tous ceux qui voulurent y entrer. Pendant tout le reste de la journée, la foule s'y pressa, s’agenouillant devant la Jeune femme et lui jurant fidélité. Le soir, il y eut distribution publique de vin, de bière et d'eau-de-vie — joies du ventre, fête de l'estomac, gala de la soldatesque, orgie du populaire ! En revanche, il n’y eut pas un goutte de sang répandue. Que n'eussent été aussi virginales toutes les révolutions de l'avenir !
Le lendemain, l’impératrice, habillée d'un uniforme des gardes, qu’elle avait emprunté d'un très-jeune oiTicier nommé Talitzin, et portant sur sa poitrine le grand cordon de Saint-André, monta à cheval et passa les troupes en revue. Elle avait l'épée à la main ; une couronne de chêne serpentait dans ses cheveux bruns, qui flottaient sans poudre. Cette couronne relevait d'un air de majesté antique ses traits légèrement fatigués par la débauche précoce, et dont l'ensemble, malgré la courbe aquiline du nez et le renflement impérieux du menton, ne dénotait guère autre chose qu'une sensuaüté-écrite en caractères ineffaçables dans le sillon bleuâtre qui cerclait ses paupières, dans sa narine développée et frémissante, et dans sa bouche aux lèvres repluyées en dehors, lèvres dont le baiser semblait toujours prêt à s échapper. En outre, son habit vert à
plastron et à retroussis blancs, sa culotte collante de peau de daim et ses bottes molles éperonnées d'argent mettaient vigoureusement en valeur des trésors de galbe dans le style élégant et dans le caractère à la fois doux et fort des marbres que le ciseau de l'art païen fait se tordre sous la volupté dans les musées secrets d'Italie, galeries charmantes et infâmes. Aussi n’y eut-il à sa vue qu'un long cri d'admiration et d'amour ! La beauté achevait ce que la force avait commencé.
Lorsqu'elle arriva devant le régiment des gardes, son cheval se cabra et son épée faillit s'échapper de sa main ; pour l'attacher â son poignet, il lui manquait une dragonne.
Un jeune enseigne sortit des rangs et lui offrit la sienne.
L’enseigne avait seize ans, une tâte d’espiègle et de grands yeux tout flambants neufs qui dévoraient, qui dévoraient...
La princesse Daschkaw, qui caracolait aux eâtés de Catherine, le fit remarquer à celle-ci. \
L'impératrice accepta la dragonne et remercia d'un sourire.
Il y avait toutes les promesses dans ce sourire — le bonheur, la richesse, la puissance, la gloire, que sais-je !
L'enseigne se nommait Potemkin.
Cependant Pierre III ne se doutait même pas de tous ces événements. Sa sécurité était telle, qu’il avait envoyé, le matin, aux arrêts un officier fidèle qui, ayant eu vent, la veille, de la conspiration, s'était rendu dans la nuit à Oranienbaum pour l’en instruire. Ce prince était ensuite parti en calèche pour Péterhoff avec sa maîtresse, ses amis et plusieurs danseuses du théâtre de Pétersbourg qui égayaient sa villégiature. Les équipages couraient joyeusement sur la route, quand un paysan se jeta à la tête des chevaux de la voiture impériale en criant au cocher d’arrêter. Le czar, croyant avoir affaire à un ivrogne ou à un fou, sauta à terre, M canne à la main, pour le corriger; mais dans ce paysan il reconnut un domestique de son perruquier de Pétersbourg. Ce perruquier, appelé Bressan et d'origine française, devait toute sa fortune â
Pierre lll. Seul, il avait osé lui prouver sa reconnaissance. A cet effet, il avait fait travestir en paysan un de ses domestiques et l’avait chargé d'une lettre où il détaillait à l'empereur tout ce qui venait d'avoir lieu dans la capitale. Ce domestique était parti à huit heures; il était temps : ù neuf, les conjurés établissaient un corpsde-garde et plaçaient des canons, mèche allumée, sur le pont qui conduit à Oranieiibaum avec défense de laisser sortir personne.
A la lecture de la lettre de Bressan, le czar pùlit affreusement ; puis, abandonnant femmes et courtisans, il prit à pied sa course vers Péterhoff, entra d'un bond dans le pavillon qu’avait occupé Catherine, la chercha jusque sous les lits et dans les armoires, et, se tournant vers sa maîtresse qui arrivait par les jardins tout inquiète de ce qui avait pu motiver sa brusque disparition ;
— Croyez-vous cela, Romanowna? s'écria-t-il. Catherine s'est sauvée et me vole ma couronne. En vérité, je vous disais bien que cette gueuse était capable de tout !
On tint conseil. Le chancelier Woronzow et le vieux maréchal Munich exhortèrent vivement Pierre III à marcher sur Pétershourg avec les troupes dont il pouvait encore disposer : il y avait à Oranienbaum trois raille fanLassins holstcinois et de l’artillerie ; non loin de Péterhoff rampait le régiment de cavaler.e du colonel Alzophioff; enfin plusieurs milliers de cosaques, qu’on pouvait réunir facilement, étaient éparpillés dans la campagne. Mais une sombre défiance régnait déjà autour du malheureux empereur. Il semblait qu'un pressentiment funeste fût dans tous les esprits l’avant-coureur de sa chute et lo remplit lui-méme de désordre et d'effroi. Les femmes épouvantées ayant crié qu’il fallait se réfugier à Cronsladt, il dépécha le général Liéven pour prendre le commandement de celte place, et, quelques heures après, lui-méme s’embarqua sur un yacht pour aller demander .aux murailles de la forteresse élevée par Pierre le Grand contre l’étranger asile et protection contre la guerre civile. Mais la fatalité avait soufflé sur sa fortune. En débarquant à Cronsladt, Liéven y avait rencontré Talitzin qui venait d’enlever la
ville et la garnison au nom de Catherine ; Talitzin avait fait arrêter Liéven. En même temps, tout était disposé pour s’opposer au débarquement du czar; deux régiments bordaient le rivage ; les canons menaçaient le port; les mèches flamboyaient derrière les embrasures. Quand le yacht jeta l’ancre ;
— Qui vive ? demande la sentinelle.
— L’empereur.
— Il n’y a plus d’empereur, riposte le soldat. Au large !
Pierre III se lève alors, et, entr’ouvrant son manteau pour faire voir le cordon de son ordre :
— Comment, vous ne rno reconnaissez pas ?
— Nous ne connaissons plus que l’impératrice. Vive l'impératrice !
— Sire, dit §lors le vieux Munich, tirons l’épée et sautons à terre. Personne n’osera faire feu sur vous et Cronstadt sera encore à Votre Majesté.
Mais le czar lui montrant les soldats qui apprêtaient leurs armes et les artilleurs qui approchaient la mèche de la lumière des canons :
— Tu le trompes, mon vieil ami ; ces misérables nous tueraient comme des chiens ; ce sont les amis de ma femme.
Les femmes éperdues remplissaient le yacht de gémissements. On ne se donna pas même le temps de lever l’ancre, on coupa le cable et l’on s’éloigna à force de rames. De retour à Oranienbaum, Pierre écrivit deux lettres à l’impératrice. Celle-ci ne daigna pas lui répondre. Il résolut donc de s’eu remettre à sa générosité, et, le 12 juillet, il se fit conduire à Péterhoff où Catherine venait de rentrer en triomphe. Lorsqu’il traversa les lignes de l'armée rebelle, les soldats se précipitèrent sur sa voiture, en arrachèrent Romanowna Woronzow, la dépouillèrent de son cordon et de ses bijoux et la chassèrent à coups de plat de sabre. On prétend que la princesse Daschkaw présida à cette exécution et que ce'fut clle-ménic qui enleva, pour s’en parer, les dilférents ordres qui décoraient la
poitrine de sa sœur. Quant au czar, il fut reeu par Panin, qui eut avec lui un long entretien et l’objigea à signer un acte de renonciation fl l’empire. Presque aussitôt, un oflicier s'empara de lui et le conduisit sous bonne escorte à Mopsa, petite maison de campagne de riielinan liazumofski, située à vingt werstes de Pélersbourg.
Il y était depuis six jours, sans que d'autres personues que les chefs des conjurés et les soldats qui le gardaient s'en doutassent, et il venait de faire dire à Catherine qu’il voulait désormais vivre en philosophe, la priant de lui envoyer un nègre qu'il aimait beaucoup, son chien, son violon, des romans et une Bible, lorsqu’un malin, Alexis Orloff, le lieutenant Téploff et, assure-t-on, l’enseigne Potcmkin vinrent lui demander à déjeuner. Suivant la coutume, on apporta de l'eau-de-vie, et les quatre hommes se mirent à fumer et à boire. Or, tandis que Téploff causait avec le czar et lui annonçait que l'impératrice avait l'intention de le renvoyer prochainement en Allemagne, Orloff jeta du poison dans le verre du prince. Après quoi, on proposa une santé. Pierre but sans défiance. Aussitôt son visage se décomposa effroyablement, et, Alexis lui ayant offert un second verre :
— Malheureux ! s'écria-t-il, tu m’as empoisonné !
Orloff dégaina, et, l’épée d'une main, le verre de l’autre :
— Allons, dit-il, il faut mourir ; choisissez !
Mais Pierre courait par toute la chambre, tenant sa poitrine ;\ deux mains et criant :
J- O mon Dieu ! ô mon Dieu ! j’ai l’enfer dans le corps ! Du luit ! donnez-moi du lait !
Son valet de chambre l’entendit et accourut en tenant une tasse.
Téploff renversa la tasse d’un coup de poing et poussa le valet dehors.
En même temps, Orloff se ruait sur le czar.
A ce moment, entra le plus jeune des princes Baralinsky, qui commandait la garde. 11 trouva Pierre terrassé-, Orloff lui pressait la poitrine avec ses genoux et, de sa large main, le serrait à la gorge. La victime, qui ne pouvait déjà plus parler, implora Bara-
tinsky du regard ; mais ie prince, prenant une serviette sur la table, y 6t un nœud coulant et le passa froidement au meurtrier... Quelques minutes après, l'époux de Catherine II était étranglé. Tout ceci est bien affreux, n’est-ce pas ?
Mais est-ce que vous croyez que ceux qui ont accroché le prince de Condé à l'espagnolette de sa fenêtre y ont mis l>eaucoup plus de courtoisie ?
Si nous examinions le règne de Catherine II des hauteurs où siège l'histoire, ce règne nous apparaîtrait certainement comme Tun des plus majestueux du dix-huitième siècle. Irradiée de la triple auréole des législateurs, des conquérants et des civilisateurs, la Sémiramis du Nord trône depuis cent ans sans conteste sur le piédestal que lui onf élevé les louanges intéressées de Voltaire, de Diderot et de d’Alembert. Pour quelques roubles semés à propos, pour un présent de fourrures, pour l’achat d’une bibliothèque,, les philosophes ont livré pieds et poings liés la postérité à Catherine ; soit. Nous ne dérangeons ni les philosophes dans leurs courbettes, ni la postérité dans son admiration. Laissons debout la statue, mais regardons la femme sous le nez. Ne nous occupons donc ni de ses conquêtes en Turquie, ni de ses victoires en Finlande, ni de son rôle dans le dépècement de la Pologne, ni de son action politique en Europe, ni de son administration, ni de ses réformes, ni de sa rx)rrespondance, ni de ses crimes, mais seulement de ses amants. Rien que dans leur nomenclature nous aurons matière à in-folio,
Elle va, du reste, les caractériser et se caractériser elle-même dans une lettre confidentielle adressée ft la comtesse Potocka ;
« La nature, en me faisant naître au milieu des glaces du Nord, m’u donné une âme de feu et a mis dans celte Ame un grand penchant à l'amour. J'ai de bonne heure connu les plaisirs. Mes sens s'y sont accoutumés, et l’âge même ne peut m’en faire perdre l’habitude ; d’ailleurs celle juasion me fui loujoun plus ulile que miüible. Soit hasard, soit p.'écaution, je n'ui jamais eu pour favoris que des hommes ardens à défendre mes inlvrêls, et si je me permets quelques fnnlaisks obscures, ceux qui en sonll’objel reslenl lotijours écartés des affaires. Je n’ai jamais oublié que les malheurs du règne d’Anne et de celui d’Élisabeth, ne furent dus qu'à d'indignes amans. »
Comme c’est bien là la femme à qui OrlolT a donné l’empire, à qui Potemkin donnera la gloire !
Toute la grandeur de la Sémiramis du Nord tient dans la parenthèse de ces deux hommes,
La révolution terminée, vint le chapitre des récompenses.
Panin fut nommé premier ministre ; les OrloflF reçurent le titre de comte, et Grégory fut fait lieutenant-général des armées et chevalier de Saint-Alexandre Newski; Passick eut le grade de général, Talitr.in celui d'amiral; les autres conjurés obtinrent un avancement considérable et de riches gratifications en argent et en terres. Bestuchetf rentra au conseil; Poniatowski devint plus tard roi de Pologne. Les partisans de Pierre III eux-mêmes conservèrent leurs titres, honneurs et dignités ; Munich resta feld-maréchal, et Romanowna Woronzow fut réintégrée dans ses biens. Bref, tout le monde se montra coulent, — tout le monde, excepté la princesse Daschkaw.
Savez-vous ce que la princesse Uaschkaw avait demandé à Catherine?
Un régiment de dragons.
Et savez-vous pour qui elle l’avait demandé?
Pour elle-même.
L’impératrice refusa net. Bientôt M'“' Daschkaw découvrit que 1 homme qu’elle croyait son amant et pour lequel elle avait si énergiquement travaillé, était, depuis trois mois, 1e favori de son amie, et qu’elle avait été la dupe de ceux qu’elle considérait comme ses instruments. Le dépit qu’elle en éprouva fut si violent qu’elle s’exila volontairement à Moskou et qu’elle bouda la cour pendant nombre d’années. Elle y revint pourtant par la suite, et, fidèle à ses goûts masculins, on la vit rédartmr du journal officiel et directeur de l’Académie des beaux-arts. «Dins le moment de son exil, son mari, qui avait été longtemps absent et qui la retrouvait enceinte, sans trop savoir pourquoi, fut celui qui la plaignit le moins.»
En même temps Catherine, qui se flattait de tromper les nations étrangères comme elle avait trompé les Russes , et qui voulait persuader à l'Europe qu’en montant sur le trône elle n’avait fait que céder au voeu du peuple, chargea le Piémontais Odarl d’engager l’ambassadeur de France à écrire à Voltaire, pour le prier de se tenir en garde contre la vanité de la princesse Daschkaw, et lui dire que s’il célébrait l’avénement qui venait de se passer en Russie, il ne devait parler de cette Jeune femme que comme ayant joué un rôle très-secondaire dans une révolution « dont le succès n’était dû qu’à la sagesse et au courage de l’impératrice. » — La même commission fut donnée aux ambassadeurs qu’elle avait à Paris et à Londres.
Aussi bien , le coup d'État du 9 juillet avait été diversement apprécié en Europe. Tandis que l’Autriche applaudissait, tandis que la Suède protestait, tandis que l’Angleterre attendait, Frédéric H écrivait à M. de Finkenstein, l’un de ses favoris :
t L’empereur de-Russie a été détrôné par son épouse ; on s’y attendait. Cette princesse a beaucoup d’esprit et les mêmes inclinations que la défunte pour les hommes. Elle n’a aucune religion, mais elle contrefait la dévote. Elle mènera ses amants plutôt qu’ils ne la mèneront. »
Dh- ■'
M. de Woronzow ;r Mit nolifii', au nom de la nouvelle souveraine, à toutes les puissances son avènement et l’intention où elle était d'attacher à sa couronne et à s i personne le litre d’impérial, pris autrefois par Pierre le Grand. Voici de quelle façon significative le cabinet de Versailles répondit à cette notification :
« Les titres ne sont rien ; leur valeur ne dépend que de ceux qui les portent... Pierre I"" et ses successeurs n’ont jamais été connus en France que sous la dénomination de czar. Cependant le roi ne fait point difficulté d’accorder aujourd’hui à la veuve de 1‘icrre III le titre d’impérial; mais il entend que si, par la suite, l’impératrice Catherine se conduisait de telle sorte qu'elle déméritât cette appellation, la cour de France, par réciprocité, reprenne son ancien style... i
Ainsi parlait Louis XV par la plume de son ministre.
La monarchie de droit divin avait dégoût de la majesté de droit sanglant.
Les philosophes eurent moins d’indépendance et de libéralisme que le roi : ils adorèrent Catherine comme un veau d'or, et l’idole se monnaya... Instruite que Diderot désirait vendre sa bibliothèque pour doter sa liile, elle acheta celte bibliothèque , lui en laissa la jouissance et y joignit des appointements de bibliothécaire. A d’Atcmbert, elle offrit la place de gouverneur de son fils, avec vingtquatre mille livres de pension et la facilité de terminer l'Encyclopédie à Pétersbourg. Quant à Voltaire, c'est en le louant qu’elle achetait ses louanges : « Tous vos compatriotes, lui disait-elle, ne pensent pas comme vous sur mon compte. Comme, au reste, ma gloire ne dépend pas d'eux, je me console de n'avoir pas leur approbation, si j’ai la vôtre. > Et Voltaire, ainsi cajolé, approuvait! — En même temps, Catherine envoyait à ses ambassadeurs l’ordre secret de prendre le pas sur ceux de France, toutes les fois que l’occasion s'en présenterait. A Londres, M. de Czernichelî voulut se conformera celle recommandation; on sait de quelle manière M.du Châtelet, notre représentant, accueillit celte velléité : il marcha sur les pieds du Russe et lui donna ensuite un coup d’épée.
Cependant Grégoire OrlofF était favori avoué, en cliof, mais non peut-être sans partage.
C’est un type d'une sauvagerie épique et grandiose que ce Portbos moscovite I A une époque où la matière s’efface devant l’esprit, il semble qu'il ait voulu jeter le défi de la force à l’inlelligence, de la barbarie à la civilisation et du Tartare auRusse. Illettré, grossier, emporté, brutal, on le voit s'échapper des palais, où sa maîtresse tente de l’encliaîner par les cordons de tous les ordres, pour courir la taverne et la steppe, — la taverne, où, dans des flots de fumée, il frottera sa moustache trempée de genièvre au cuir huileux d'une tzigane ou au nez écrasé d’une Kalmouke ; la steppe où, sous des tourbillons de neige, sans carabine, sans épieu, sans couteau, il assommera les ours à coups de poing et étranglera les loups en les serrant entre le pouce et l’index. Jugez sous qucilt-s formidables étreintes, sous quelle.^ voluptés pantagruéliques ce géant doit broyer cette Messaline déclassée, lassala, $ed non sutiala ! — Ajoutez qu'Orlotf n’est pas seulement un homme d'action en amour : que la sédition militaire grogne , que l’émeute populaire hurle , et il marchera à la sédition et à l’émeule comme aux ours et aux loups, et il abattra l’une, et il étouffera l’autre, ainsi que les fauves animaux dont son audace défie la griffe , dont sa peau émousse la dent. En 1771, la peste se déclare à Moskou, la foule se soulève contre les popes, l'archevét^ue est massacré ; Grégory part pour Moskou, se prend corps à corps avec le fléau, et le fléau recule! Avec cela, riche à millions des générosités de Catherine, il n’a pas un kopeck vaillant, mange par-ci, couche par-là, boit partout. Il a transformé les salons de Péterhoff en tabagies et les boudoirs de l’Ermitage en corps de garde, où les grandes dames sont traitées à la cosaque par toute une garnison de grenadiers, de dragons, de uhlans ; et les grandes dames ne s'en, plaignent pas; et 1 impératrice elle-même tolère cette cour changée en musico. « Je sais, dit-elle, que les gens qui m'entourent manquent d'éducation, mais je leur dois ce que je suis, et je suis sûre qu’ils ne me trahiront pas. >
D'ailleurs, quand Catherine se fâche, Catiuka pardonne.
Catinkii sc souvient que ('.régory et elle sont plus qu’ainants, — qu’ils sont complices; et, quand elle fait mine de l’oublier, le frère de l’assassin de Pierre 111 sait le lui rappeler rudement.
Sollikofif et Poniatowski avaient essayé de se rapprocher de lu cour.
— Si ces deux hommes reparaissent ici, dit Orlolf, un soir qu’il soupait avec l’impératrice, je déferai ce que j’ai fait, et il ne me faudra pas un mois pour cela.
— Un mois, soit, répondit Catherine, mais il ne me faudrait pas un jour pour te faire pendre.
— C’est possible, reprit le favori ; il n'u bien fallu que cinq mi • nutes à mon frère Alexis pour étrangler l’empereur ton mari.
Or, ce frère promenait alors en Europe son luxe et sa brutalité.
L’impératrice l’avait chargé de faire peindre en Italie quatre tableaux qui représentassent l’incendie de la flotte turque par les brûlots moscovites, incendie auquel avait puissamment concouru la témérité d’Alexis. Celui-ci, éLant à Livourne, s’adressa à un peintre nommé Hackert. Cet artiste lui répondit qu’il n’avait jamais vu sauter un vaisseau.
— Rien n’est plus facile que de vous donner ce spectacle, repartit OrlofT.
Et, le soir même, il Ht mettre le feu à une frégate russe. Encore eut-on toutes les peines du monde à obtenir qu’il en retirât les marins et les soldats qui l’occupaient I
A Rome, un soir qu’il soupait en nombreuse compagnie chez la marquise Rocca l’aduli, il paria qu’il écraserait dans sa main la pomme de cristal qui ornait le principaMustre. Le pari fut tenu et gagné ; mais un des éclats de cette pomme, s’échappant des doigts d’Alexis, alla frapper le duc de Glocester, frère du roi d’Angleterre, qui était assis au haut bout de la table, et lui déchira la joue. * Tous les spectateurs furent extrêmement touchés de cet accident; OrlofF, seul, n’en parut pas ému et ne daigna pas même adresser la moindre excuse au duc. »
11 fit plus, h Pise. Une fille naturelle de l'impératrice Élisabeth
vivait dans cette ville sous le litre de princesse Tarrakaiiolf. Alexis l’enleva, la conduisit à Rome, l’abusa à l’aide d’un mariage supposé dans lequel deux de ses domestiques jouèrent le rOle du prêtre et du notaire, la transporta ensuite à Livourne, lui offrit un matin de visiter la flotte russe à l’ancre dans ce port, et, quand cette malheureuse ent mis le pied sur le vaisseau de l'amiral Greig, la fit lier, jeter à fond de cale et l’emmena ainsi à Pétersbourg où il la Vendit aux vengeances de Catherine Le grand- duc de Toscane, dont on venait de violer si indignement le territoire, écrivit sur-lechamp à Vienne et à Pétersbourg pour se plaindre de cet outrage. Mais Alexis Orloff brava les plaintes de Léopold et l’indignation de toutes les puissances. Son frère n’était-il pas parvenu aux plus haut sommets de la faveur et du crédit? '
Cette année-là, en effet, l’impératrice avait eu de son amant un fils, qui fut connu plus tard dans le monde galant et diplomatique sous le nom de Bobrinski. Cet enfant fut élevé mystérieusement dans l’un des faubourgs de la capitale. Sa mère allait souvent le voir, déguisée et en masque. Un jour, qu’elle venait de le quitter, elle manda Grégoire Orloff dans ses appartements, et, après lui avoir adressé « sur ses infidélités i et sa vie de caserne quelques reproches qu’il reçut assez mal, elle lui proposa de l’épouser secrètement. Catherine croyait, en toute sincérité, qu’ébloui d'une telle offre , le favori allait tombera ses genoux et lui prodiguer toutes les actions de grâce de l’ambition et de l’orgueil satisfaits. Rien de cela n'arriva : Orloff lui répondit froidement qu’il ne se jugeait pas indigne de porter publiquement le titre de son époux et de s’asseoir avec elle sur un trénc que son bras lui avait donné. L’impératrice, étonnée et froissée, dissimula; le lendemain, Grégory reçut mission d'aller à Fokhiani négocier la paix avec les Turcs .
Quoique Panin ne vécût pas dans une mésintelligence ouverte avec Grégoire Orloff, il n’en désirait pas moins la disgrâce de ce
' L’aateur des MHiioires secrets sur tltalie croit que la princesse TarrakanolT expira sous le bâton ; celui de la Vie de Catherine II assure qu'elle périt eu prison, lors d’une inondation de la Néva.
favori. Trop habile, et sans doute trop limidc pour l'altiiquer de front, il ne manquait aucune occasion de lui porter quelque coup détourné. Orlutf était loin de l'imiter. Il ne haïssait guère, quoiqu il fût beaucoup haï. Ses hauteurs lui avaient attiré un grand ~ nombre d'ennemis ; sa faveur lui en avait fait bien davantage. Tous furent enchantés de le voir s’éloigner, et Catherine partagea la joie de ses courtisans. Elle espéra que. son absence achèverait de détruire le reste d'ascendant qu'il avait conservé sur elle.
Panin, qui épiait avec soin les goûts de cette princesse, ne tarda pas à s’apercevoir qu’elle regardait souvent avec complaisance un sous-lieutenant des gardes, nommé Wasielilschikoff. A ussitôt il songea à se servir de ce jeune homme. Déjà, quelque temps auparavant, il avait « procuré » à Catherine un autre oflicier des gardes appelés Wissensky, lequel n’avait été qu’un caprice de deux mois. Wasielitschikoff plut davantage. Il était jeune et rubusit, mais il manquait d'esprit, d’expérience, même de hardiesse ; peut être n’aurait-il jamais pu réussir seul. On ne le laissa pas sans appuis. Le prince Baratinsky ne lui épargna ni les conseils, ni les démarches. Wasielitschikoff en profila. Sa docilité lui tint lieu de mérite. L’impératrice se montra « si satisfaite de lui, » qu’elle le fit chambellan et le traita souvent eu public avec une familiarité qui, bientôt, ne laissa plus rien à deviner à l'endroit de leur intelligence.
Toutefois princesse et courtisans n'étaieut que médiocrement rassurés sur la façon dont Grégory prendrait la chose à son retour. — Grégory était à Fokhiani, lorsqu’il reçut uuelettrc de M™' Dasrhkaw. Â l’instant, il commanda des chevaux, et, oubliant les négociations, la paix, tous les intérêts de l’empire, il partit pour Pétersbourg. La nouvelle de son arrivée l’y devança de deux jours, et, quand il se présenta aux portes de la ville, l’ollicier de garde s’avança vers sa voiture et lui montra l’ordre signé de l'impératrice de ne point le laisser entrer dans la capitale. On s’attendait à une terrible explosion de colère : au palais, les postes avaient été doublé; un triple cordon de sentinelles entourait la demeure du nouveau favori ; on était même allé jusqu’à changer les serrures des appar-
tements doot Orloif possédait les clefs et jusqu’à consigner dans ses casernes toute la garnison de la ville. Ce luxe de précautions fut inutile ; comme Grégory considérait fort attentivement le papier que lui tendait l’officier, celui-ci lui demanda s’il ne reconnaissait point la sipature de la souveraine.
— Si fait, monsieur, je la reconnais, répondit l’ancien amant de Catherine.
Puis, sans ajouter un seul mot, il prit le chemin de la maison de campagne d’un de ses amis, où il soupa et se coucha fort tranquillement. >
Le lendemain, on vint, au nom de l'impératrice, exiger de lui la démission de tous ses emplois ; — il la refusa fièrement.
Il fallut traiter avec lui par ambassadeur. Enfin, il consentit à quitter la Russie et à aller voyager pendant quelque temps en Europe. Pour prix de sa soumission, il reçut cent mille roubles comptant, le brevet d’une pension de cent cinquante mille, une vaisselle d’argent magnifique, une terre de six mille paysans et le dipldmc de prince de l’empire.
Wasielitcbschikoff ne dura père que vingt-deux mois.
Catherine se souvint alors de Potemkin, — l’enseigne à lu dray O une.
On était en 1774, et la beauté mâle de l'bomme fait avait, chez Alexandre Potemkin, remplacé la grâce efféminée de la jeunesse. Déjà l’enseigne, devenu capitaine, avait remarqué que souvent les regards de la souveraine s’égaraient à sa poursuite. Un jour qu’il jouait au billard avec Alexis Orloff, il s’était' vanté de cette faveur ; le frère de Grégory lui avait répondu avec son insolence ordinaire ; la querelle s’était échauffée, des mots on en était venu aux coups, et Potemkin avait reçu sur l’œil une si formidable taloche, qu’une tumeur s’y était formée presque instantanément et avait menacé d’envahir toute cette partie de la fipre. Dans son impatience de guérir, Potemkin avait crevé cette tumeur, et la perte de l’œil en était résultée. Catherine vit dans cet accident une preuve d'amour. Le
Jf'une capitaine s'était retiré à Smolensk, sa ville natale, et ne parlait rien moins que (l’entrer au couvent; riiiipératrice lui écrivit, pour le rappeler à Pétersbourg. Quand il y arriva, VVasielitchscbikolf était à la chasse; à son retour, il trouva la place prise. Est-ce de là que vient le proverbe?
Potcrakin avait plus de politique que de passion : il comprit de suite que Sa Majesté Impériale était trop amoureuse pour un homme seul.
.\u8si se réserva-t-il de jouer près de cette princesse le rôle de tolérance qu’avaient joué à Luciennes et à Marly les marquises de Pompadour et du Barry : il encouragea les fantaisies de sa maîtresse et lui en facilita l’exercice, cumulant ainsi le poste d’amant et le métier de pourvoyeur.
C'est de lui, en effet, que date le cérémonial suivant, dont nous copions les déFails éminemment authentiques dans un manusciit contemporain :
I Lorsque Catherine avait fait choix d’un nouveau favori elle le créait son aide de camp général, afin qu’il pût l’accompagner partout sans qu’on y trouvât à redire. Dés lors le favori occupait au palais un appartement qui était au-dessous de celui de l’Impératrice, et qui y communiquait par un escalier dérobé. Le premier jour de sout installation, il recevait un présent de cent mille roubles, et chaque mois il en trouvait douze mille sur sa toilette. Le maréchal de la cour éhüt chargé de lui entretenir uue table de vingt-quatre couverts, et de fournir à toutes les dépenses de sa maison. Le favori était obligé d’accompagner partout l'Impératrice. 11 ne pouvait sortir du palais sans lui en demander l’agrément. Il n’osait pas causer avec d’autres femmes qu’elle ; et s’il allait dîner chez quelqu’un de ses amis, il fallait que la maîtresse de la maison s’absentât.
I Toutes les fois que l’Impératrice portait ses regards sur un de ses sujets pour l’élever au poste de favori, elle sc faisait inviter à dîner par quelqu’une de si^ rnnûdentes, chez laquelle elle se rendait comme par hasard. Là, elle causait avec le nouveau venu, et cherchait à connaître s’il était digne de la faveur qu’elle lui desti-
nait. Quand le jugement qu’elle en portait était favorable un regard l’en instruisait la confidente, qui avertissait à son tour celui qui avait l’honneur de plaire. Le lendemain il recevait la visite du médecin de la cour qui venait examiner l état de sa santé ; et le môme soir il accompagnait l’impératrice à l’Ermitage, et prenait possession de l’appartement qui lui était préparé.
i Lorsqu’un favori cessait de plaire, il y avait aussi une manière particulière de lui ôter sa place. 11 recevait l’ordre de voyager. Dès lors la vue de l’impératrice lui était interdite. Mais il était certain de trouver au lieu où il se rendait, des récompenses dignes de l’orgueil de Catherine. »
Le haras impérial ainsi organisé, il faut voir quelle ribambelle d’étalons s’y succède!
Voici Zawado£fski, un cosaque de l’Ukraine; voici Zoritz, un lieutenant des hussards de Servie ; voici Gortschakolf, un sergent aux gardes ; voici Lanskoî, un chevalier-garde ; voici Yermoloff, un has ollicier des grenadiers de Préobraginsky ; voici Momonoff, un anspessade au régiment de Novogorod; voici Platon Zouboff, un enseigne des chasseurs à cheval : voici Valérien Zouboff, un brigadier aux dragons de Pétersbourg, etc., etc., etc.
Au milieu de toute cette hystérie, le bruit de la Bastille s’écroulant sous une poussée du peuple français ne retentit que comme un écho affaibli.
Catherine croit bien aux philosophes ; mais elle nie la ptiilosophic, scs principes et ses résultats.
Quant à Potemkin, ministre et despote à la fois, vainqueur dos Turcs, époux secret de sa souveraine ' , criblé de titres, écrasé d'honneurs, chamarré de cordons, il toise du haut de son orgueil et de
• U est sans doiile très-dif(lcile de prouver l’autlienticité de ce mariage, qui eut lieu, dit-on, en 1784, après la mort du favori Lanskoî. Les nièces dcPotemkiii ont iirélcndu en posséder la preuve et plusieurs écrivains russes ont admis ce fait, lequel, au reste, ne scrJit pas plus extraordinaire que celui du mariage de Louis XIV et de M”“ dcMaintenon.
sa fortune cette « cmaUle sms culottes » qui se bat pour la liberté.
Plusieurs émigrés français, Langeron, Roger Damas, le jeune Fronsac, avaient pris du service en Russie et s'étaient distingués à la prise d'Ismail. Le soir de cette victoire, comme on causait de la révolution et de ses armées dans la tente de Potemkin :
— Colonel, dit celui-ci à Langeron, vos compatriotes sont des fous. Pour les mettre à la raison, je n’aurais besoin que de mes palefreniers.
— Prince, répondit fièrement l’émigré, je ne le pense ni ne le souhaite.
Le républicain Masséna se chargea d’affirmer, à /urich, les paroles de Langeron.
Mais Potemkin n'eut pas à subir celte humiliation.
Au mois de septembre 1791, il s’était rendu au congrès d'Yassi. La fièvre épidémique qui régnait dans cette ville le saisit au débotté. Dès que l'impérutrice apprit sa maladie, elle lui envoya les deux meilleurs médecins de Péiersbourg; il dédaigna leurs conseils et prétendit ne suivre aucu.i régime. R mangeait à son déjeuner une * oie entière, deux ou trois livres de viande, un jambon, buvait plusieurs bouteilles de vin, beaucoup de café, beaucoup de liqueurs, et dînait avec la même voracité! — Voyant que son éUit empirait, il crut se guérir en s’éloignant d'Yassi, et résolut de se retirer à Nicolaew II partit. A peine avait-il fait trois lieues, qu'il se trouva plus mal. Il descendit de voiture et s'assit sur le rebord d’un fossé. Tout à coup, la comtesse Branicka, sa nièce, qui l’accompagnait, le vit pâlir; sa tête vacilla, son corps bascula eu avant, il parut près de glisser dans le fossé. La comtesse le retint dans ses bras et appela du secours... — On accourut •. il était mort.
Cet événement arriva le 15 octobre.
Le bruit se répandit d’abord que le ministre avait été empoisonné.
DE LA COÜROMNK 281
Son corps fut rapporté à Yassi. On l’ouvrit, et l’on n’y trouva pas le moindre indice qui pût jusiiQer ce soupçon.
Un homme qui vécut longtemps dans riuliinité de Potemkin, — le comte L. P. de Ségur, ambassadeur de France à Pétersbourg, — a laissé de ce favori un portrait d’une touche exacte et vigoureuse :
t Le prince Grégoire Alexandrowilz Polernkin fut un des hommes les plus extraordinaires c'e son siècle ; mais il fallait, pou qu’.'l Jouât un rôle aussi marquant, qu’il naquit en Russie, et qu’il vécût sous le règne de Catherine II. Dans tout autre pays, dans tout autre temps, avec tout autre souverain, il aurait été déplacé, et un hasard singulier a créé cet homme pour l'époque qui lui convenait, et a amené et réuni toutes les circonstances auxquelles il pouvait convenir.
» 11 rassemblait dans sa personne tous les défauts et tous les avantages les plus opposés. 11 était avare et magnifique, despo e et populaire, dur et bienfaisant, orgueilleux et caressant, politique cl confiant, libertin et superstitieux, audacieux et timide, ambitieux et indiscret. Prodigue avec ses parents, ses maîtresses et ses favoris, il ne payait souvent ni sa maison, ni ses créanciers. Son crédit dépendait toujours d’une femme, et toujours il lui fut infidèle. Bien n’égalait l’activité de son imagination, ni la paresse de son corps. Aucun danger n’effrayait son courage ; aucune difficulté ne le faisait renoncer à ses projets. Mais le succès le dégoûtait de ce qu’il avait entrepris.
» Il fatiguait l’empire par le nombre de ses emplois et par l’étendue de sa puissance. Il était lui-méme fatigué du poids de son existence, envieux de tout ce qu’il ne faisait pas et ennuyé de ce qu’il faisait. 11 ne savait ni goûter le repos, ni jouir de ses occupations. Tout en lui était décousu, travail, plaisir, caractère, maintien. Il avait l’air embarrassé dans toutes les sociétés, et sa présence gênait tout le monde.
I Panin était le chef du conseil et tenait à l’alliance de la Prusse. Potemkin persuada à sa miiîtresse que l’amitié de l’empereur lui
serait plus utile pour réaliser ses projets contre les Turcs. Il la lia avec .losepli II et se donna par là le moyen de conquérir la Crimée et le pays des Tarlares Nogays qui en dépendait. Rendant à ces contrées leurs noms sonores et antiques, créant une armée navale à Kcrson et à Sébastopol, il persuada à Catherine de venir admirer elle-même ce nouveau théâtre de sa gloire. Rien ne fut épargné pour rendre ce voyage à jamais célèbre. De toutes les parties de l’Empire on fit venir de l’argent, des vivres, des chevau\. Les grands chemins furent illuminés. On couvrit le Borystbène de galères magnifiques. Cent cinquante mille soldats furent armés et équipés à neuf. On rassembla les Cosaques, on disciplina les Tartares. On peupla précisément des déserts ; on éleva partout des palais. La nudité des plaines de la Crimée fut déguisée par des villages bâtis exprès ; on l'orna par des feux d’artifice. Des chaînes de montagnes furent illuminées. De belles routes furent ouvertes par l’armée. Des bois sauvages furent transformés en jardins anglais. Le roi de Pologne vint rendre hommage à celle qui l’avait couronné et depuis le détrôna. L’empereur Joseph II vint lui-même accompagner la marche triomphale de l’impératrice Catherine ; et le résultat de ce brillant voyage fut une nouvelle guerre, que les Anglais et les Prussiens firent impoliliquement entreprendre aux Turcs et qui servit encore l’ambition de Potemkin, en lui donnant l’occasion de conquérir Oczakolî, qui resta à la Russie, et d’obtenir le grand cordon de Saint-George, seule décoraûon qui manquait à sa vanité. Mais ses derniers triomphes furent le terme de sa vie. Il mourut en Moldavie, presque subitement ; et sa mort, regrettée par ses nièces et par un petit nombre d'amis, n’occupa que ses rivaux avides de partager scs dépouilles, et fut bientôt suivie de l’oubli le plus profond.
» Comme on voit passer rapidement ces météores brillants, dont l’éclat étonne mais n’a rien de solide, Potemkin commença tout, n’acheva rien, dérangea les finances, désorganisa l’armée, dépeupla son pays et l’enrichit de nouveaux déserts. La célébrité de l’impératrice s’est accrue par ses conquêtes. L’admiratiou fut pour elle, la. haine pour son ministre. La postérité, plus juste, partagera
peut-être entre eux la gloire des succès et la sévérité des reproches. Elle ne donnera point à Poternkin le titre de grand homme, mais eHe le citera comme un homme extraordinaire ; et si l’on veut le peindre avec vérité, on pourra le représenter comme le véritable } emblème, comme une image vivante de l’empire de Russie.
» 11 était, en effet, colossal comme la Russie. Il rassemblait, comme elle, dans son esprit, de la culture et des déserts. On y voyait aussi de l’Asiatique, de l’Européen, du Tartare et du Cosaque ; la grossièreté du onzième siècle, et la corruption du dix-huitième ; la superficie des arts, et l’ignorance des cloîtres ; l’extérieur de la civilisation et beaucoup de traces de barbarie. Enfin même, si l’on ose le dire, son œil ouvert,, son œil fermé rappelaient encore cette mer Noire toujours ouverte, et cette mer* du Nord, si longtemps fermée par les glaces. i
Il ne nous semble pas inopportun de donner à nos lecteurs Vélat de ce que les favoris de Catherine II ont reçu de cette princesse. Ce document est rare et curieux. Le voici, tel qu’il a été recueilli dans les rapports secrets d’un agent diplomatique français à Pétersbourg. Nous le devons à l’obligeance d’un de nus plus célébrés f bibliophiles :
Les frères Orloff mi reçu 45,0;K) paysans, et en terres, palais, bijoux, vaisselle et argent 17,000,000
Wissemli-y, officier des gardes, environ deux mois en faveur 300,000
Wasielitschikoff', simple lieutenant des gardes, reçut en vingt-deux mois qu’il fut en faveur :
Une terre avec 7,000 paysans, estimée,
En argent.
En bijoux.
En vaisselle.
Un palais meublé.
A repotier 910,000 17,300,000
284 LES CALANTS
Report 910,000 17,300,000
Une pension de 2<i,0()0 roubles de rente, à peu près 200,000 1,1 10,000
L’ordre de Saint-Alexandre Newsky.
Poleml in reçut dans les deux premières années, environ 9 millions.
Il accumula ensuite des richesses immenses Il avait de grands biens en Pologne et dans toutes les provinces de la Russie. Uue de ses armoires était remplie d'or, (le diamants et de billets des banques de Londres, d’Amsterdam, de Venise. Sa fortune était estimée .'>0,000,000
Zawailoffsly reçut, en dix-huit mois, des terres en Pologne avec 2,000 paysans, en Ukraine avec 6,000, et en Russie avec t ,800. Ces terr(!s étaient estimées
Il reçut en argent.
En vaisselle,
En bijoux.
En une pension du cabinet de 10,000 roubles,
Le cordon de l’Aigle blanc de Pologne, Znril: reçut, en un an, le cordon de l'ordre de l’Épée de Suède et celui de l’Aigle blanc de Pologne.
Une terre en Pologne, de
Une en Livonie de 50 haaks,
Une commanderie en Pologne valant 12,000 roubles de rente, estimée
En argent.
En bijoux.
A :eporler
Report.
Gortschakoff reçut, en seize mois, le cordon de l'Aigle blanc de Pologne, le palais de Wasielitschikoff qui avait étd ra-
cheté.
Une terre avec 4,000 paysans,
En argent et en bijoux.
L’acquittement de ses dettes.
Pour s’équiper et pour voyager,
GraüBcation pendant son vovage.
Lhnskoï reçut, en terres ou en argent.
En diamants.
Pour payer ses dettes.
Un palais estimé
En outre sa sœur et sa cousine furent admises au nombre des demoiselles d'honneur de l’impératrice, et reçurent beaucoup de présents non évalués.
Ycrmololf reçut, en seize mois, le cor-
don de l'Aigle blanc de Pologne, Une terre estimée
Une autre avec 3,000 paysans.
En argent.
Momonoff reçut, en vingt-six mois, en terres.
En argent.
En bijoux ,
Platon Zonhoff fut décoré du titre de prince et de divers cordons , et nommé grand-maître de l'artillerie. 11 reçut de grandes terres en Russie, en Pologne et
vi reporter 70,820,000
LKS GALANTS
Report
en Coiirlande. Sa fortune, non compris le mobilier et les bijoux, s’élève à environ 100,000 roubles de revenu, et conséquemment estimée, 2,500,000
Son mobilier et ses bijoux, 200,000 2,700,000
Vulérien Zonho//' teçul beaucoup d’argent, des terres en Pologne et en Courlande, et une pension de 12,000 roubles, payable en or. Le tout peut être estimé 800,000
Il faut ajouter à ces dons la dépense du favori, évaluée à 1,250,000 roubles par an, ce qui fait, pendant trente-quatre ans
qu’a duré le règne de Catherine II,
Total. .. .
Celte somme fait environ yunlre cent qwirunte- quatre millions cent mille livres tournois!