‹ Les galants de la couronneChapitre 18 sur 19 · REINE MATHILDE · texte numérisé non relu

REINE MATHILDE

STRUKNSKE 1767 — 1772

Trois jeunes gens étaient attablés dans une hôtellerie d’AItonn, — trois beaux compagnons, le rire sur la lèvre, le cœur sur la main, la main toujours prête à caresser le corsage opulent des Gretchen de la Giimnasium-straisc et les hauts vidrecomes que la bière de Munich empanache d'écume. Autour d’eux gisaient force flarans vides; la raison déménageait petit à petit des propos; c'était l’heure où le vin du Rhin, le brandwein de Poméranie et le genièvre d’Amsterdam mettent leurs paillettes dans les rœmers et leur flamme dans les cerveaux...

Un étranger survint, aux cheveux grisonnants. Sa mine et ses habits avaient un air austère, digne, presque sombre. Il s’assit à l’écart, demanda un pot de scarla/wine et parut s’absorber dans sa pipe. Un de nos trois convives l’interpella joyeusement :

— Holà! maître, où serait, je vous prie, la différence entre l’homme et la brute, si l’homme buvait tout seul ? Foin de votre scarlatwine

et de voire coin mausade! Venez-vous en par ici, tudieu! Vous y trouverez franc accueil, gais causeurs, eau de vie deDantzick et tabac du Levant à discrétion. Ça c’est moi qui règle; faites-nous donc J honneur d'accepter uu verre de cette liqueur dorée, mûrie aux flancs du Taunus, et trinquez avec nous, autrement je dirais que vous n'aimez ni ce qui est Jeune ni ce qui est bon.

I/étranger salua sans bouger de place.

— Grand merci de votre bienveillante invitation, dit-il, mais nous ne nous connaissons pas, et je craindrais, en vérité...

— Nous ne nous connaissons pas? Eh bieiv! nous ferons connaissance. Tenez, celui-ci, à ma droite, qui sommeille sur la nappe, en attendant qu'il ronfle dessous se nomme le baron Ernevolt Brandt ; l'autre, à ma gauche, qui va se noyer dans cette bouteille si je ne rattache sur sa chaise, est le comte Éric de Rautzau ; deux gentilshommes, s'il vous plaît, mes condisciples de l'université de Hall, qui seront un jour généraux, conseillers de la couronne, ministres peut- être, s’ils ne meurent pas auparavant à l’bôpital ou dans une chambre de la prison pour dettes. Moi, je m’appelle Jean Frédéric Struensée, pour vous servir. Mon père est pasteur dans cette ville, et mon diplôme de docteur dort dans ma poche depuis 1757. J’ai vingt-neuf nus, beaucoup plus de créanciers que de malades, un appétit de Sardanapale pour le luxe, le plaisir et les jolies femmes, de la science et peu de crédit, du talent et pas un rixdalc; aussi je m’embarque demain pour les ludes, où je vais chercher ce qui me manque : la fortune. Refuserez-vous de porter une santé au succès de cette entreprise?

L’étranger souleva son verre.

— Je bois à votre voyage, mon jeune monsieur, fit-il ; mais permellez-moi de rester où je suis. Votre compagnie, je le sais, ne pourrait que m’honorer infiniment ; en revanche, je craindrais que la mienne ne vous fût pas aussi agréable, quoique, à dire vrai, je sois un honnête citoyen, bourgeois de Copenhague, investi de fonctions publiques et attaché à la maison de mou gracieux souverain Christian VII, lequel pa-se, ce soir, incognito à Altona. •

— Ah ! vous accompagnez le roi dans cette excursion en Allemagne et en France, depuis si longtemps projetée, et pour laquelle le faible fils de Frédéric V abaïulonnc son royaume et sa jeune femme?

— Les vieilles chartes du Danemark me font une loi de suivre le maître partout.

— Est-ce une inliscrëtion de vous demander en quelle qualité?

— Point ; vous m’avez ap, ris qui vous êtes, c’est à mon tour do vous déclarer qui je suis. On me nomme Ægidius Bflrgeslaw, et, comme l’a été mon père, comme le sera mon fils, je suis exécuteur des hautes œuvres, breveté par la diète et patenté par la cour.

— Le bourreau I murmurèrent Brandt et Ranizau, réveillés par ce mot.

— Mon Dieu, oui, le bourreau, répéta maître Ægidius. L’avenir, vous garde de moi, mes gentilshommes ! Vous comprenez maintenant, ajouta-t-il en s'adressant à Struensée, pourquoi j'avais scrupule de répondre à votre offre et de m’asseoir à votre table?

— Bah ! s'écria le jeune homme. Voltaire et Helvétius, les professeurs dont je me glorifie et dont les immortels écrits m’ont enseigné la philosophie, m'ont heureusement débarrassé de toute espèce de préjugé; votre étal, digne Ægidius, est une nécessité de la société dans sa pernicieuse organisation actuelle, et, si vous l’exercez avec droiture et habileté, nul n’a le droit de vous tenir pour un citoyen méprisable entre les citoyens, pour un homme différent des autres hommes. Approchez donc votre siège et votre verre. Mes deux amis se souviendront que vous êtes à la fois de robe et d’épée et que, si vous marchez après les gentilshommes, vous passez avant les bourgeois. Pour moi, je vous regarde comme un confrère : bourreau et médecin tuent également ; encore, le plus souvent, faites-vous moins souffrir vos patients que nous ne faisons souffrir nos malade» ! Allons, touchez là et faites-moi raison ! Si vous me refusiez, je croirais, de par tous les diables, que c’est jalousie de métier !...

Gagné par celte gaieté, .Ægidius Bürgeslaw se leva et prit la main

que lui tendait Struensde. Celui-ci continua sur le même ton de folie :

— Du reste, personne en Europe n’aura bientêt plus à redouter ma concurrence; mes clients des Indes m’attendent, et demain...

— Vous partez demain ? interrogea maître yEgidius qui n'avait pas lâché la main du jeune homme.

— Sur le trois-mâts hollandais le Stathouder , en appareil pour Ceylan.

Son interlocuteur secoua négativement la tête.

— Vous ne partirez pas, dit-il.

— .\llons donc ! Et qui m’en empêchera?

— Votre destinée.

— âla destinée ? Où lisez-vous ma destinée, mon maître ?

— Dans les lignes de cette main loyale, que vous m’avez si généreusement offerte ; de cette main qui touchera au sceptre, qui maîtrisera tout un peuple, dont un signe bouleversera les puissances du Nord sur leurs trênes, et qui plus tard, hélas !...

— Achevez.

Ægidius Bûrgeslaw se tut et ses yeux, se voilant d’une tristesse étrange, semblèrent implorer du jeune homme la grâce de ne pas percer plus avant dans ce lointain sinistre. Alors Struensée :

— Maître, dit-il, la peur est un préjugé dont la philosophie m'a délivré comme des autres. De même que vous avez regardé ma main, regardez mon front : son calme annonce une âme forte, un esprit ferme, un coeur vaillamment trempé. Préparé à toutes les fortunes, je suis prêt à tous les dangers. Le danger et moi, pourrais-je dire avec un grand poète anglais, nous sommes deux lions nés le même jour ; seulement je suis l’alné. Parlez donc librement ; la prédiction d'un malheur me trouvera tout aussi souriant que le malheur lui-même.

— Eh bien, prononça gravement le bourreau de Copenhague, ce n’est pas la dernière fois que vous me tendrez votre main, monseigneur, Un jour viendra, où, comme ce soir, cette main s’allongera vers moi ; mais, ce jour-là, je ne la serrerai pas, ainsi que je le fais

DE IA COUnONNK

en ce moment, avec bonheur, avec fierté, avec reconnaissance car, à cette heure terrible, ma main, à moi, sera armée du glaive de justice, — et le glaive frappera, et la main tombera sanglante, et puis après la main, la tête !...

— Oh!

— Pardonnez-moi, monseif/neur, pardonnez-moi! murmura Ægidius. C’est vous qui avez voulu savoir.

Struensée passa sa main sur son front, comme pour en arracher cette vision traçante.

— Et, avait tout cela ? demanda t-il.

— Tout ce que l’amour partagé, tout ce que l’ambition satisfaite, tout ce que la fortune conquise peuvent donner de joies, de voluptés, d’enivieinents, vous les posséderez.

— C'est bien, fit le jeune médecin, ma morale épicurienne et matérialistes s’accommode à merveille de toutes ces promesses, et je pardonne volontiers à la tristesse du dénoûment en faveur de la comédie. — Abaissant ensuite le regard sur Brandt et sur Ranizau endormis dans l’ivresse, il reprit : — Et ces deux-là, qu’en ferai-je?

— Ceux-là, répondit Bürgeslaw, monteront avec vous; puis, quand tous trois vous toucherez au faite, l’un se séparera des deux autres et marchera dans l'ombre avec leurs ennemis. Alors, de même que Jésus fut vendu par son disciple, l’ami livrera ses amis. Ce Judas a nom...

— N’allez pas plus loin, de grâce, maître, interrompit brusquement Struensée ; le nom du traître est la seule chose que j’entends ignorer. Assez de paroles en l'air comme cela, du reste I Tandis que nos Langues travaillent, les flacons se reposent. Debout, Éric ! Ernevolt, debout ! Il se fait tard, j’embarque demain de bonne heure, et voici qu’il nous faut vider le coup de l'étrier.

Le lendemain matin, Struensée s’acheminait en barque versl

Stathniidf'r, qui, à midi précis, devait lever l’ancre pour les Indes hollandaises.

Le jeune homme avait le cœur serré et les yeux gros de larmes : il venait d’embrasser son père, et les dernières paroles du vénérable pasteur d’Altona pesaient sur l’insouciance de notre cherclieur d’aventures.

Tout à coup, de grands cris retentirent autour de lui.

Struensée questionna du geste le patron de sa barque.

Celui-ci , gros Allemand amarré à une pipe formidable, répondit avec flegme entre deux boulTée de fumée :

— Ce n’est rien, meiuherr, rien, en vérité; deux bateaux se sont abordés dans le brouillard et ont sombré ; les matelots, qui savent nager, en seront quittes pour un bain froid, mais la jeune dame ri’a pas reparu.

— Quelle jeune dame?

— Celle qui se trouvait sur le bateau danois, donc. Tenex, elle s’est enfoncée là, près de cette bouée à laquelle elle h'a seulement pas eu l’esprit de s’accrocher...

— Et tu la laisse se noyer ainsi, misérable 1

— Dame, mainhen, je suis payé pour vous conduire au Slathouder, moi, et pas pour repécher les gens qui se noient!

En un tour de main, Siruensée s’était débarrassé de son manteau, de son habit et de sa veste ; d’un bond, il plongeait à l’endroit indiqué, puis, quelques instants après, on le voyait, aux acclamations des curieux, remonter sur la jetée, portant une femme évanouie entre ses bras.

— Un médecin ! un médecin ! crièrent plusieurs voix dans la foule.

— Ne vous égosillez pas tant, estimables Philistins, leur riposta le jeune homme; ce n’est guère que par accident que j’exerce la profession de Dieu marin ; je suis médecin, tout ce qu’il y a de plus médecin, et je réponds de cetle femme. Seulement, s'il y avait ici quelqu’un de mes confrères, je lui serais fort obligé de me suppléer;

le Sifilhouiler part à midi, je suis trempé, et je voudrais déjà être à bord, pour ne pas manquer l’heure et pour changer d’habits...

On eût dit que la jeune femme entendait; ses paupières s’entr’ouvrirent, et son regard mourant implora le docteur.

— Non, certes, madame, je ne vous quitterai pas, répondit mentalement celui-ci à cette prière muette. J’achèverai l’œuvie de salut que j’ai si heureusement commencée; l’humanité, les devoirs de ma profession , vos yeux charmants, tout me retient auprès de vous... Pourtant, j’ai affaire aux grandes Indes! et si le bâtiment met à la voile sans moi...

Deux heures après, M*"* de Berkentiem, veuve du grand-maître de la maison du feu roi de Danemark^ Frédéric V, et maîtresse du comte de Holck, favori du roi régnant, Christian VII, pouvait remercier son sauveur. En revanche, le S/afAotn/er disparaissait

au large, avec un passager de moins.

— Ne vous désolez point , mon cher docteur, disait de Berkenliera. Vous désiriez quitter ce pays, vous le quitterez; vous désiriez voyager, vous voyagerez. M. de Holck fait tout ce que je veux, et le roi fait tout ce que veut M. de Holck. Vous serez médecin de Sa Majesté, et vous nous suivrez à Berlin, à Vienne, à Paris.

En effet, le soir même, le comte présentait Slruensée à Christian Vil, et ce prince attachait le jeune homme à sa personne comme médecin de la cour et de la famille royale.

C’est en celte qualité qu’il accompagna Christian YU à Paris, en 1768.

« Les hommes d’un esprit pénétrant et exercé, écrit l’un de scs historiographes, surent le démêler parmi les courtisans. »

Quant aux femmes, elles remarquèrent généralement qu’il avait la bouche bien meublée, l’œil expressif, la chevelure copieuse et la jambe d’un galbe triomphant. Il n’en fallait pas davanhige pour faire son chemin avant 1789.

LKS CALANTS

Christian VII, fils du premier mariage de Frédéric V avec la princesse Louise, sœur de Georges II, roi d’Angleterre, était monté sur le tréne à l ige de dix-sept ans, en 1766. Le 8 novembre de la même année, il avait épousé sa cousine Caroline-Mathilde, folle et gracieuse enfant qui ne voyait dans ce mariage qu’une couronne à porter, sans se douter que cette couronne serait faite d’épines et meurtrirait sa vie tout entière. Le jour où son pied mignon ellleura le sol du Danemark, Caroline - Mathilde en fit sortir une ennemie implacable dans la personne de la reine douairière .'iiliane-Marie, veuve en deuxièmes noces du feu roi. Celle-ci avait espéré que Christian VU mourrait garçon et laisserait le gouvernement au prince Frédéric, fils qu’elle avait eu en second lit du monarque défunt. Cette union ruinait ses projets d’ambition maternelle. Elle en conçut pour Caroline .Mathilde une haine d’autant plus violente qu’en janvier 1768, la jeune femme accoucha d'un fils. Quelques jours après cet événement, le roi entreprit le voyage dont nous avons p.arlé tout à l’heure ;'ce voyage lui avait été conseillé par sa belle-mère; Juliane-Marie metUiit ainsi la distance entre les deux époux. Hélas! leur caractère avait déjà élevé entre eux une barrière insurmontable.

En etiet, Christian VII, pâle, blond, efféminé, d’une taille chétive et d’un tempérament lymphatique, sans esprit, sans énergie, sans volonté, le sang appauvri et la constitution atrophiée par des orgies précoces, par des plaisirs infâmes et par des voluptés solitaires, offrait un singulier contraste avec cette reine de seize ans, dont l'impétueuse beauté sollicitait l’amour avec l’acharnement

qu'un fleuve d’I^spagne mettrait à réclamer un verre d'eau. Le roi avait eu sous la main, presque sans y touclier, ces trésors de jeunesse et de verdeur qui appelaient le pillage ; il avait à grand'peine accompli sa besogne de mari, puis, celte besogne terminée, il s’en était retourné avec ses courtisans et ses mignons courir les mauvais lieux, d’où souvent la patrouille le chassait au matin. Pendant ce temps, l’aristocratie menait le royaume ; Beriislorf, ministre des affaires étrangères, Schinelman, ancien patron de barque à Hombourg, devenu millionnaire, cordon bleu et ministre des finances,

.'es comtes de Tbott, de Moltke, de Rosencraniz et de Reventlow administraient, gouvernaient, régnaient sous l’influence de la Russie. Cette influence, œuvre de Pierre le Grand, s’était perpétuée sous ses successeurs par l’espérance dans laquelle le cabinet de Pétersbourg avait toujours entretenu celui de Copenhague de lui faire obtenir l’entière cession du Schleswig-Holstein et par la protection que l’alliance russe offrait au Danemark contre les empiétements de la Suède et de la Prusse. Les ambassadeurs de Caiheline H ne se contentaient pas de dicter à Christian VII sa politique et leurs volontés, ils s’immisçaient encore dans les moindres détails de l’intérieur du monarque et dirigeaient toutes ses actions. Caroline-Mathilde avait pour amie la baronne de Pless, femme charmante, d’une organisation supérieure, dont elle avait fait la confidente de ses déceptions et de ses ennuis; M'"° de Pless eut le malheur d’attirer l’attention de Saldern, envoyé extraordinaire de Russie ; celui-cr, qui avait commencé sa carière diplomatique par être greffier du tribunal de Tritau, fit offrir trois cents roubles à la • baronne si elle voulait passer une nuit avec lui ; la jeune femme répondit qu’elle eu donnerait volontiers le double pour être délirrée de ses poursuites. Sur ce, l’ancien gratte-papier exigea aussitôt du conseil l'éloignement de M"* de Pless, et, malgré les prières et les larmes de la reine, la baronne fut renvoyée. Ceci était à la fois odieux et grotesque. Caroline-Marie pleurait non moins amèrement l’amitié entrevue que l’amour envolé, quand son mari revint à Copenhague : Christian VII ramenait Struensée.

Il y avait alors à la cour une femme dont la beauté et l’esprit faisaient mge et tapage; on la nommait la générale de Gœliler; le général, officier médiocre mais courtisan parfait, était un de ces maris de la vieille pilte, prenant les choses comme on les prenait autrefois et se souciant fort peu d’un andouiller de plus ou de moins dans leur ramure- Le successeur de Saldern, l'orgueilleux et non moins despotique Philosoplioff, en était tombé amoureux fou à première vue, et, sur-le-champ, tous les galants du crû s’étaient retirés pour lui laisser la place. Mais M"“' de Gœhler trouvait le nom de M. l’ambassadeur excessivement ridicule, et le personnage à l'avenant. Sur ces entrefaites, Slrucnsée apparut à Copenhague. Notre médecin possédait le secret de convertir en âmes dévouées ses anciennes maîtresses; ce fut M’"* de Berkentiem qui le présenta à M®' de Gœh- 1er; huit jours après, il était l’amant de la générale. Philosophofr en éprouva un dépit si violent, qu’un soir, rencontrant son heureux rival dans un corridor du théâtre, il lui cracha à la figure. Croyant que Slruensée allait se porter à quelque extrémité, plusieurs personnes s’interposèrent; il n’en fut rien; le docteur, tirant son mouchoir de sa poche, s’en essuya la joue fort tranquillement, et se contenta de répondre au représentant de Catherine II :

— Monsieur, voilà un outmge qui pourra bien brouiller le Danemark avec la Russie, quand je serai ministre.

Le mot fut répété et l’on en rit comme d’une gasconnade. A cette époque, Slruensée paraissait vivre exclusivement pour le plaisir, et, ne demandant rien à personne, plaisait à tout le monde. L’argent, il est vrai, fondait dans ses mains comme la neige sous le soleil, et M*”' de Gœhler en savait quelque chose; mais, douée d’un certain tlair, la générale avait deviné l’homme politique sous le coureur de ruelles, et elle spéculait gaiement sur l'avenir. Quant à Christian VII, comme son médecin buvait six bouteilles de champagne sans se griser et ne dédaignait pas de passer du salon au cabaret avec la même humeur, il était enchanté de son médecin; plusieurs fois il lui avait proposé de l’emmener chez la reine. Le roi, en efl'et, malgré le vent qui, en ce temps-là, soufflait à l'adultère, se reposait le plus non-

cbalamment du monde sur la vertu de sa femme. Pourtant, chez Caroline Mathilde, la verdure f'Iait restée, la fleur n'était pas morte. Tout cela appelait un autre culte que celui d’un mari idiot et abruti.

Aussi la pauvre délaissée s’entourait-elle des petits bras de son enfant pour se défendre contre la faute! Sous les rideaux du berceau royal, elle se croyait à l’abri des tentations du serpent : ce fut justement au chevet de ce berceau qu’elle rencontra Slruensée.

En 1770, notre médecin fut chargé de l’inoculation du jeune prince. Cette opération, aujourd’hui si simple, inspirait alors de vives inquiétudes. Pendant douze nuits, Caroline-Mathilde veilla près du Ut de son fils , et Slruensée fut le compagnon de ces veilles. Au beut de ces douze nuits, le prince royal était sauvé, mais la reine était perdue!...

Bientôt Caroline-Mathilde n’eut pas seulement un amant, elle eut un parti. Ce pai1i, dont Struensée se proclama hardiment le chef, rallia en quelques mois tous les mécontents du royaume; Brandt et Rantzau étaient accourus auprès de leur ami ; à celui-ci s’étaient joints pareillement le général de Gadiler, le colonel Falkenskield et le comte Esten. Toute celte camarilla enveloppa le roi, l'isola du reste de la cour et s’empara sans la moindre difficulté des quelques semblants de volonté que se mêlait parfois d’affecter le faible monarque, llolik fut disgracié; la reine douairière Juliane-Marie et ses partisans durrnt se retirer des affaires ; on nomma Slruensée directeur de 1 éducation de l’héiitier de la couronne, conseiller de conférence et lecteur de la reine, aux appointements de quinze cents florins. Philosophoff s’émut de tout ce mouvement; prêt à partir pour les eaux de Pyrmont, il exigea de Christian VU la promesse qu’aucun changement ne serait introduit dans le ministère pendant son absence ; Christian promit tout ce que l’ambassadeur voulut, et celui-ci s’éoigna tranquille. Struensée et les siens n'altendaient que son départ pour frapper les grands coups.

LES CALANTS

Le i septembre, rst remiu, sans le concours d'aucun ministre, un ordre de cabinet contenant l’abolition de la censure;

Le 24, le pouvoir du conseil privé est anéanti par rescrit;

Le 27, un acte royal abolit tout à fait ce conseil, « afin de rétablir dans sa pureté le pouvoir monarchique, tel qu’il a été confié aux monarques précédents, par la nation, et dans le sens que la nation le leur a décerné. •

Cette déclaration de guerre à l’aristocratie est suivie de la démission de Bernstorf,de Thott, de Moltke, de Rosencrantzet de ReventloAv, chefs de la ligue des nobles opposés aUx réformes et au progrès.

Le 18 octobre, Struensée prend le titre de maître des requêtes.

Le 11 juillet 1779, il est fait comte et ministre. Un ordre de Christian Vil enjoint à tous les départements de lui obéir, sans qu’il ' lui soit nécessaire de produire la signature royale.

Brandt est créé directeur des spectacles de la cour; Rantzau reçoit une gratification de cent mille livres.

A ces nouvelles , Pbilosophoff revient furieux ; la Russie tempête par .sa voix. Mais Struensée se rit de leurs colères : il a retourné contre le cabinet de Pétersbourg l’éternelle menace dont celui-ci fatiguait Copenhague, et c'est appuyé sur les canons de la Prusse et de la Suède qu’il répond aux réclamations de Catherine IL Arracher le Danemark à l’influence moscovite, le fortifier des alliances anglaise et française, prévenir la disette, diminuer les impôts, éclairer le peuple, favoriser l’industrie, adoucir les lois pénales, abréger les formalités de l’ancienne jurisprudence, tel est le programme que s'est tracé le favori , et à l’exécution duquel il s’attèle avec une indomptable énergie. On conviendra que ce système politique n’était pas sans vues grandioses , généreuses et salutaires , et pouvait faire pardonner à notre héros les moyens en faveur du but. Malheureusement la plupart de res mesures étaient trop avancées pour une nation endormie dans l’ornière de la routine et du préjugé; en la réveillant sans précaution, en la forçant d'ouvrir brusquement les yeux a soleil de la liberté, l'ancien élève de Voltaire l’irrita et l’aveugla

à la fois; étroitement lié aux flancs de ce colosse du Nord, qui, immobilisé dans le despotisme comme une banquise dans les mers de glace, ne devait s’ébranler que vingt ans plus tard, contre la révolution, le Danemark n'était point encore mûr pour l’émancipation.

Ainsi, un décret du ministre ayant considérablement diminué le nombre des corvées, les paysans continuèrent à les accomplir toutes. Une loi sur la liberté de la presse n’eut pas un meilleur résultat : les gazetiers en profitèreut pour insulter à l’envi Caroline-Mathilde et Struensée ! ^

Celui-ci se parait de sa conquête et afiiehait sa victoire avec une tranquillité quasi impertinente. Au théâtre, debout dans la loge delà reine et derrière son fauteuil, il se penchait â l'oreille de la jeune femme pour chuchoter avec mystère; il lui chifl'onnait les cheveux; parfois même on le vit, sous prétexte de respirer un bouquet, ou d’admirer un bijou de plus près, baisser la tête jusqu'aux épaules, jusqu’au sein de la princesse et mettre ses lèvres sur ces épaules et sur ce sein qui frémissaient alors, non de courroux, mais de bonheur. Au palais, il occupait un entre-sol qui communiquait par un escalier dérobé avec l’appartement de Caroline-Mathilde. Pour s’assurer des relations nocturnes des deux amants, les femmes de la re ne s'avisèrent de boucher avec delà cire la serrure de la porte qui ' ouvrait sur cet escalier et de coller des morceaux de papier entre les deux battants de cette porte : la cire fut enlevée et le papier brisé. Ces effrontées curieuses allèrent plus loin encore, raconte un contemporain : elles examinèrent tous les matins l'éalcêve de la princesse, et de cet examen, elles acquirent la conviction que Caroline- Mathilde Hait adorée du ministre, t Dans les jardins d'Hirscholm, on aperçut souvent la jeune femme sortant d'un pavillon solitaire au brus de son amant et se promener avec lui, dans le négligé des grâces, dans le déshabillé de la passion et dans le désordre de la volupté. » C’est dans ce style tarabiscoté que s’exprime l’abbé Roman, auteur d’une Histoire des amours de Struensée et de la reine Ctnolinc-Mvilitldeel de la révolution ùlarjuelle ils ont donné lieu. Le même abbé-trumeau ajoute que l épouse de Christian VU mon-

tra, un juur, ii mademoiselle d Flyben, l'une de ses Hiles d'Iionneuc, une croix de grenats en lui disant qu'elle la tenait de l'homme qu’elle chérissait le plus au monde.

— Elle vous viejR donc du roi'? demanda mademoiselle d’Ëyben.

— Oui, répondit la reine avec enjouement, de mon roi de cieur; mon mari n’est que le roi de jiiquc .

Pendant ce temps, le roi de pique Christian VU restait confiné dans la société d'un petitnègre et d’une petite négresse avec lesquels il s'amusait à briser les glaces, les porcelaines et les statues duchùteau qu’on lui avait donné pour prison. Brandt s’était constitué son gardien. Plusieurs fois, de violentes querelles s’élevèrent entre eux, et monarque et sujet se colletèrent comme des goujats. Dans l'un de ces pugilats, Brandt mordit Christian à la main; cet acte de brutalité devait lui faire couper la léte et le poing six mois plus tard.

Cependant Juliane-Marie, dont la haine veillait sans cesse, s’était dit que ce qu’une camarilla avait fait, une camariPa pouvait le défaire i

Elle s'aboucha donc avec Guldberg, professeur du prince royal, et avec le colonel Kolleti vieux soldat farouche et rancunier, qu’on avait laissé à l’écart et qui se montrait tout prêt à demander de l’avancement a son sabre. Guldberg s’engagea à disposer son élève en faveur d'un mouvement réactionnaire; Koller promit l’appui de ses dragons. De son cèlé Philosopholf olfrait à la conspiration tous les roubles de la Russie. Avec ces roubles, Juliane-Marie acheta la comtesse de llolstein, maîtresse de Brandt, laquelle s'étant, dans l’origine, amourachée de Struensée et ayant été dédaignée, enveloppait dans le même désir de vengeance le ministre, la reine et madame de Gœhlcr. La comtesse de Holstein embaucha Rantzau. Celui-ci, ambitieux et sournois, jalousait la haute position de son ami; la promesse d'un portefeuille l’acquit corps et âme aux conjurés.

Sans le savoir, le favori prêta la main aux menées de ses ennemis;

lavait mécontenté le peuple en appelant les Allemands aux emplois,

et le clergé en abolissant la défense qui empêchait le mariage entre beaux frères et belles-sœurs; il mécontenta les marins et les soldats en voulant leur rogner leur solde. Deux séditions successives des matelots de l’escadre et des gardes à pied, séditions dans lesquelles les bourgeois firent cause commune avec les mutins, auraient dû l’éclairer sur son inpopularité ; mais la tendresse de sa royale maîtresse lui avait mis un bandeau sur les yeux. En vain lord Keith, ambassadeur d'Angleterre, lui olTrit-il un bètiment pour le conduire à Londres; il repoussa cette proposition et s’obstina à braver l’orage qui s’épaississait sur sa tête. — Le 17 janvier 1772, le régiment du colonel Koller était de garde au chAteau. Ce soir là, Caroline- Mathilde donnait un bal masqué dans ses appartements. La fête se termina A deux heures du matin. A trois heures, Koller réunit ses ofliciers dans un corps de garde et fit prendre silencieusement les armes à ses dragons. Ranizau et le colonel d'Eischtedt vinrent le rejoindre ; tous trois, suivis de cinquante hommes, se dirigèrent vers l'appartement du roi ; le valet de chambre leur en refusa bi clef ; mais, sur un ordre de Koller, la porte fut enfoncée et Christian Vil réveillé en sursaut et voyant son lit entouré de soldats^ s’imagina qu’on en voulait à ses jours et se blottit derrière ses rideaux , à moitié mort d’épouvante. Les conjurés écartèrent les rideaux, forcèrent le pauvre prince à s’asseoir devant une table, A demi-nu, grelottant de froid et de peur, et lui présentant des ordres préparés à l’avance, lui enjoigrâreut de les signer. Christian signa sans lire; après quoi, on le laissa libre de se recoucher et l’on se rendit chez Siruensée. 11 s’agissait de savoir si le ministre n’était pas chez la reine. Hantzau se chargea de ce soin; il frappa doucement à la porte de son ami.

— Qui est là? demanda Struensée.

— Moi, Ranizau, répondit le traître; il se passe au château des choses singulières et j’ai ebesoin d-te-parler sur-le-champ.

Le favori était encore habillé et se préparait à monter chez Caroline-Mathilde. 11 vint ouvrir sans déûaace. AussUdt Ranizau s’elfaça et démasqua koller et scs dragons. A cette vue, Struensée

voulut se rejeter en arrière; mais le colonel le saisit au collet, en disant :

— Monsieur, je vous arrête de par le roi. Puis, il ajouta, en prenant un pistolet à sa ceinture : — J'ai reçu de Sa Majesté des ordres de vous emmener mort ou vif ; gardez-vous donc d’appeler ou de faire résistance, car vous voyez que j’ai de quoi exécuter ces ordres.

En même temps, sur un signe de d’Eichstedt, les dragons armèrent le mousqueton.

— Comment, s’écria Struensée, vous me fusilleriez ici, messieurs?

— Si vous nous y forciez, oui, certainement, répondirent les deux colonels.

— Oh ! que non pas ! repartit vivement le ministre. Ce bruit éveillerait la reine !

Koller le poussa brusquement au milieu des soldats. Deux de ceux-ci le prirent chacun par un bras, tandis qu’une partie des autres les suivait le mousqueton haut. Un carrosse stationnait dans la cour, tout contre l’escalier de l'entre-sol, et, à dix pas de là, un escadron attendait en selle Le colonel fit entrer Struensée dans le carrosse, monta à cheval, se plaça à la portière, le pistolet au poing, et donna le signal du départ. Trois quarts d’heure après, le ministre était écroué à la citadelle.

Pendant ce temps, d’Eichstedt et virg'-cinq hommes se présentaient chez la reine. Celle-ci, réveillée en sursaut depuis quelques minutes, s’était élancée de son iit, et, pieds nus, à peine couverte d’un jupon endossé à la hâte, allait descendre chez Struensée, quand son appartement fut envahi.

— Madame, lui dit d’Eichstedt, la volonté du roi est que vous nous suiviez à l’instant.

— Moi ! s'écria la jeune femme ; moi, vous m'arrêtez !

— J’ai ce regret, répondit le colonel assez embarrassé.

— Vous n’y songez pas, monsieur, reprit Caroline-Mathilde; on

a surpris l’esprit du roi ; il y a là quelque méprise, quelque folie. Au nom de Dieu, laissez-moi voir Christian !

— Madame, ceci est impossible. Cette démarche, d’ailleurs, ne servirait à rien ; la volonté positive de Sa Majesté est que vous nous suiviez...

Et d'Eichstedt étendit la main vers la reine. Mais celle-ci faisant un pas en arrière :

— Ne me touchez pas, monsieur, ne me touchez pas I Moi seule commande ici, et je vais vous le prouver.

En achevant ces paroles, la jeune femme sc précipita vers la fenêtre pour appeler. D'Eichstedt et les dragons s'elforcèrent de la retenir. 11 y eut lutte ; dans celte lutte, Caroline-Mathilde brisa une glace du poing; le sang inonda son bras et sa main, pourtant sa résislanr.e fut héroïque ; elle frappait, mordait, égratignait ses assaillants avec une rage qui décuplait ses forces; en même temps, elle criait continuellement :

— A moi, comte 1 à moi !

— Eh ! madame, s'avisa de dire d’Eichstedt, le comte ne vous entendra pas : il est à la citadelle.

— A la citadelle ! murmura la reine. Oh ! alors nous sommes perdus !...

Et elle cessa de se défendre, demandant seulement qu’on lui laissât emporter un portrait de son amant qui était accroché à sa cheminée. Le colonel le lui permit. Elle plaça ce portrait sur son cœur, jeta une mante sur ses épaules, chaussa ses pantoufles • sans seulement s’apercevoir qu’elle n'avait point de bas * et descendit l’escalier, appuyée au bras de d'Eichstedt. Celui-ci la fit monter dans une voiture et mit deux ofllciers à ses cOtés ; trente dragons servirent d'escorte, et l'on prit au galop le chemin de Kronerabourg. Le colonel et le major des dragons occupaient le devant de la voiture, l’épée à la main. Caroline-Mallhide, pendant toute la route, ne prononça que ces seuls mots ;

— Ah I messieurs, vous êtes de terribles serviteurs. Je ne vous

connaissais pas, mais je ne croyais point devoir faire votre connaissance de cette façon.

Avant la fin de cette môuic nuit, Braïult rejoignit Struensée dans les cacliots de la ciladcdle.

Le lendemain, le roi et son frère se proniencrenl trioni(dialement à travers Copenliagne dans une calèche attelée de huit chevaux Lianes. Le soir, la ville s'illumina comme pour fêter une victoire. De ce moment, Christian VII, considéré comme insensé, ne régna plus que de nom, sous l'intluence de sa belle-mère et de la Russie.

Brandt et Struensée, chargés de fers « dont le poids excédait cent vingt livres, d attendaient leur jugement dans un cachot « où l’eau coulait ainsi qu'en une rivière. » Les rigueurs de cette captivité annihilèrent tellement l’énergie du favori, que, lorsqu’on l’interrogea sur ses relations avec la reine, il avoua tout et signa des deux mains le déshonneur de sa maîtresse. En conséquence de cette Ikheté, le divorce fut prononcé entre Caroline-Mathilde et son époux, le 6 avril 1772. Dix-neuf jours après, les deux amis furent amenés devant les neuf commissaires chargés de décider de leur sort. Six chefs d’accusation pesaient sur enx ; le troisième, particulier à Struensée et appuyé sur ses aveux, l'incrimitiail de lèsemajesté pour adultère; l’avocat Udahl, son défenseur, déclara s’en rapporter sur ce point à la clémence du roi. L’arrêt fut rendu le 26 avril. En voici le texte :

« Sont condamnés Ernevolt Brandt et Jean-Frédéric Struensée, coupables de haute^trahison, lèse*majesté, adultère, violences, déprédations et autre méfaits à être décapités par le glaive, après que leur main droite aura été préalablement tranchée ; leurs corps à être écartelés et placés sur la roue ; leur tête à rester fixée sur un pieu sous la potence ordinaire, au lieu des eltécutious. » Suivent les neuf iignatures, et, plus bas : t Christian roi. »

En sorlant du tribunal pour rentrer dans sa prison, Struensée aperçut Ilantzau dans la foule.

— Monsieur, lui dit- il, il ne vous manque plus que de m’embrasser pour ressembler tout à fait à Judas.

Le matin du 27 avril, maître Ægidiiis Biirgeslaw fut introduit auprès de Slrucnsèc.

— Soyez le bienvenu, mon vieil ami, fit le condamné en le voyant. Voici tantôt cinq aus que je suis averti de votre visite. A celle é’poque, vous me fîtes une prédiction, celle de la mort cruelle qui. m’est réservée, et moi je vous en fis une autre, c-elle que cette mort me J.rouvçrait calm.e et résigné ; toutes deux vont s’accomplir aujourd’hui. Touebez là, maître ; ma main, celle main que vous allez couper, ne tremble pas plus qu’au moment où je vous la tendis pour la première fois et où nous bûmes ensemble à la prospérité. de mon voyage. Hélas! ajouta-t-il, le voyage qun je vais entreprendre est bien plus long et bien plus important; pourtant nous n’avons pas de quo> boire à sa réussite, car notre dépense, à moi et à mon pauvre Brandt, a été fixée ici à un petit écu par jour...

L’écbafaud avait été dressé dans une prairie située hors du rempart de l’Est et destinée aux revues et aux courses de chevaux.

On eut grand’peine à conduire les d.ux amis jusque-là. La populace, soudoyée par Lhilosnphoff, voulait les mettre en morceaux. Mais la force armée les protégea : ils ne furent que décapités, après toutefois que la glaive de maître .Kgidius Bürgeslaw leur eut fait sauter le poignet dans une rosée de sang.

Leur mort fut sublime de courage et de résignation.

La boucherie de leurs corps, qui suivit, fit fuir la plus grand partie des spectateurs.

La tète de Struensée resta exposée jusqu’en 1775. A cette époque, maîire .Kgidius l’enleva et la remit à sa famille et à ses amis d’Allemagne.

Quant à Caroline-Mathilde, elle sortit de la forteresse de Kronembourg sur les instances de lord Keith et se retira à Zell, où elle employa en actes de bienfaisance les trois quarts de la modique pension que lui octroya son mari. Elle mourut en 1776. Le jour qu’on apprit sa mort à Copenhague, on devait danser à la cour : le bal ne fut point contre-maiidé.

A Postdam, le prince Henri parlait un soir à Frédéric II de la révolution du Danemark et de la catastrophe qui l'avait terminée.

— Avouez, sire, disaiuil au roi de Prusse, que le comte de Struensée a eu une fin bien malheureuse pour un homme d’esprit.

— Monsieur, riposta brusquement Frédéric, votre homme d'esprit n’était qu’un sot! Il ne fiiut coucher avec les reines que lorsqu’elles régnent et qu’on est généralissime de leurs troupes.

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