‹ Les GaléniennesChapitre 3 sur 43 · ERRATUM · texte numérisé non relu

ERRATUM

Page xvii (Prélace).

Lisez : abhorrée au lieu de aborrhée.

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au-dessus du comptoir, un Galien en marbre, s'il vous plaît! — et qui laissait tomber de son socle en vieux chêne cet aphorisme péremptoire : Hic natura dolens salutem reperit. « Ici, la nature qui souffre trouve le salut. »

J'ai su, depuis, que les bocaux, que je croyais remplis de drogues miraculeuses, n étaient que les vaines reliques d'un lointain passé, que la thériaque, aussj bien que l'onguent d' occicroceum ou la pommade aux têtes de vipères, n étaient que substance morte pour nous autres modernes. J'ai su encore que les bocaux de cristal où nous aimions à mirer nos jeunes visages, ne renfermaient que des solutions de cuivre ou de bichromate sans grand intérêt. Mais l'impression des premières années est si vivace, f ai tant aimé l officine de mon enfance, que pour toujours les pharmaciens me sont devenus amis et qu'en dépit de l'âge je suis fidèlement resté des leurs.

En tout cas, c'est mon parent, lauréat de l Académie de Médecine de Paris, ne vous en déplaise, et aussi modeste que savant, qui m apprit ce qu il fallait entendre par pharmacie galénique, c'est-àdire celle qui traite des opérations et des formes médicamenteuses dont le principe n'est pas défini. Connaissant un peu mon sujet, j'ai donc quelque qualité pour en parler, mais mon principal titre, — ai-je besoin de l’écrireP — n'est autre que l'amitié, la vieille amitié qui me lie à mon cher Tora ude-

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A la vérité, lorsqu'il m'apporta son livre magnifique, je me demandai un instant si je pourrais jamais louer asse\ dignement ses beaux vers. La langue des dieux ne m'est point familière; la prose, la lourde prose, voilà mon outil. Parviendrais-je à voler sur les cimes où la Poésie aime à planer? Mais ayant lu les Galéniennes, je vis aussitôt s'évanouir toutes mes craintes. Si la Poésie, épanouissement splendide de la pensée, est faite pour él'ever l’homme au-dessus de lui-même et lui ouvrir sans cesse de plus grands horizons, elle est asse{ souple aussi pour chanter les occupations familières des mortels.

La vie n’est pas tout le temps la bataille héroïque, avec ses grands gestes; toutes nos tâches ont leur poésie et ceux-là seuls savent le comprendre, qui aiment leur profession. Oui, à côté des dieux ailés qui tiennent la foudre dans leur dextre, il y a les demi-dieux domestiques, plaisants, ceux-là, et spirituels, et légers. C'est à ces démiurges surtout que mon délicat poète a dressé des autels en ses Galéniennes. Ni l'imagination créatrice, ni la mesure, fille de la Raison, ne lui ont manqué. Et c’est pourquoi son œuvre, bonne et belle, sera goûtée par tous, prof anes aussi bien que praticiens.

Nul n'était mieux placé pour la réaliser. Chi-

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VIH

mis te de talent, galéniste incomparable, confère délicieux, mon ami adore son art, et, par réciprocité rare, ses amis l'adorent aussi, car d'instinct ils sentent en lui l'altruisme et apprécient sa soif de dévouement. Ce sont là, au surplus, les moindres de ses dons. Mon auteur chérit son foyer encore, et je n'en veux retenir pour preuve que le Voyage autour de mon berceau, œuvre charmante tout ensoleillée des premiers babils de son enfant aimée.

S'il cultive Thalie enfin, Muse de la Poésie, ce n'est point au détriment de Clio, Muse de l'Histoire. N'est-ce pas à lui qu'on doit les belles études historiques sur les Cadet de Gassicourt, pharmaciens de nos rois et du grand Empereur ? Sur Demachy, maître apothicaire parisien, démonstrateur au Collège de pharmacie? Sur Moïse Charas, apothicaire du xvn 6 siècle, sur Bernard Courtois qui découvrit l'iode, sur Parmentier, dont les Allemands, à Montdidier, ont hier détruit la statue, et sur le pauvre grand Zacharie Roussin, inventeur des couleurs d'aniline? Mais que dire du Conte d’un fileur de verre, oü l'auteur a mis le meilleur de lui-même 1 ?

Somme toute, je vous présente un pharmacien à la fois historien, philosophe, poète, et même juriste à ses heures, ainsi qu'en témoigne sa Législation

1. Voir en tête de ce volume les références bibliographiques sur les ouvrages cités. La librairie Ambert, 47, rue de Berri, à Paris, vient de donner une nouvelle édition illustrée de ce délicieux Conte d'un pleur de verre.

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des substances vénéneuses b Pour embellir sa vie et charmer les loisirs de ses confrères et de ses amis, il écrit et il chante. Mais, ô miracle! ces délassements ne lui font jamais oublier sa tâche; il Vaime ■par-dessus tout, ce que tant de modernes ont désappris à faire ; bref il est « Vhonneste homme », comme l'aimaient nos pères; aussi ne vous étonnere\-vous pas si je me suis attardé pour, lui dans les jardins fleuris de la louange.

Cette louange rejaillit naturellement sur les Galéniennes sans quoi je ri eusse point accepté la faveur d'en parler. Néanmoins, inflexible, et telle la Critique même, je veux pour débuter faire une petite querelle à mon auteur : Amicus Plato sed magis arnica veritas.

Comme s'il craignait d'être pris trop au sérieux, mon ami s'excuse d'abord de célébrer en vers la Pharmacie qu il aime tant. Et pourquoi donc, si les vers sont bonsP Et ils le sont. La grande ombre de Molière et la silhouette immortelle de M. Purgon, arme de son clystère, eurent-elles jamais rien de comn^un avec la Médecine et sa fidèle collaboratrice à travers les âges, la Pharmacie galénique?

Admire^ notre malchance à tous, médecins et pharmaciens : parce que le plus formidable

1. Ouvrage écrit en collaboration avec son ami, M e Paul Bogelot, avocat à la Cour d’Appel de Paris.

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railleur de tous les temps s’est complu àmdiculiser les praticiens de son époque, personne n'osa jamais s'élever contre cette injustice. De génération en génération, chacun a courbé la tête et accepté la bastonnade, ni plus ni moins que les plaisants héros du grand comique. Eh bien, moi, je me révolte et je proteste. Oui, les médecins du grand Roi Louis Quatorzième- ont purgé à outrance : oui, les apothicaires ont clystérisé sans jamais se lasser ; mais, je vous le demande, était-il médication mieux adaptée au tempérament de ces goinjres que furent nos aïeux, ravagés par l'indigestion et l'embarras gastrique ?

Quant àux vocables et aux conceptions sur la liaison des symptômes, — un mal en amenant un autre, — est-il rien de plus logique? Nous, les malins, devant qui Molière lui-même lèverait son chapeau, avons-nous trouvé mieux que nos pères ? Quand Diafoirus menace le malade imaginaire de tomber de la bradypepsie dans la dyspepsie, de la dyspepsie dans l'apepsie, de l'apepsie dans la lienterie, de la lienterie dans la dysenterie, de la dysenterie dans Vhydropisie et de l'hydropisie dans la mort, Molière, qui connaissait admirablement notre art, n'a pas fait autre chose que de résulter comiquement un chapitre de pathologie, que nous pourrions encore approuver des deux mains : le bradypepsique mange lentement, faute de dents ; ses aliments étant insuffisammen t mastiqués, irritent l'estomac, d'où la dyspepsie. Mais

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Ici cavité-gastrique, troublée dans son fonctionnement, voit se ralentir l'activité de ses sécrétions, d'oii l'apepsie. Le chyme n'étant plus suffisamment homogène, par insuffisance stomacale, l'intestin en subit le contre-coup immédiat, et c'est la lienterie. Les substances mal digérées, ainsi véhiculées par ledit intestin, enflamment sa muqueuse, font contracter les muscles intestinaux, d'où la dysenterie, évacuatrice de poisons. Il en reste malheureusement toujours asse\ dans l’organisme pour endommager les reins, qui ne parviennent plus à éliminer les chlorures, d'oui' hydropisie par rétention chlorurée, et finalement la mort. Tout cela ne se tient-il pas admirablement et nos ancêtres médecins ou pharmaciens étaient-ils décidém ent aussi sots que Molière les a faits ?

Au surplus, ce xvn° siècle, — le siècle de Harvey et de Sydenham, — n'a-t-il pas fourni sa pari au soulagement des humains? Qiiant à la Pharmacie, pour ne parler que d'elle, n'a-t-elle pas laissé, dans l'histoire de l'esprit humain, le plus fécond des sillons? Supprime\ Duhamel, supprime% Hellot, supprime\ Rouelle, le maître de Lavoisier, supprime\ Scheele, Baumé, Proust, Parmentier, Vauquelin, Pelletier, Braconnet, le père de la chimie organique, et Gérard, et vous me dire\ ce qui restera des inventions modernes dont nous

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sommes si fiers. Pensez-vous que des pharmaciens comme ceux-là, honneur de leur profession, bons serviteurs de l'Humanité, n'ont pas légué à la Pharmacie un assez noble patrimoine de gloire pour que leurs descendants et leurs disciples reconnaissants puissent railler à leur tour les railleries de Molière, avec ses purgations et ses clystèresP

Pour toutes ces raisons, j'estime que mon cher Toraude, gêné par la légende de M. Purgon, s'est fait trop modeste en plaçant son livre sous le vocable de Dante. Certes, la Divine Comédie dénote bien une certaine connaissance des sciences naturelles; bien plus, au début de son Chant surhumain, le poète note-t-il avec mélancolie qu'il a quitté sur le tard, nel mezzo camin’della vita, ses occupations antérieures. Je n'oublie pas non plus que le nom de Dante figure au registre des apothicaires florentins; de là à en faire un pharmacien, c'est peut-être une licence poétique aimable mais qu'on peut contester au point de vue de la réalité. Pour ma part, je ne crois pas que nous ayons le moins du monde à nous placer sous le vocable de personne; nos professions , la Médecine et la Pharmacie, sont assez riches de gloire, elles comptent assez de saints, pour que nous n'ayons pas besoin d'aller chercher au dehors un Patron, fît-il le plus grand des Poètes. Et cette réserve faite , j'arrive au cœur même des Galéniennes.

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Pour parler d'abord, de la forme, je dirai que les rythmes des poèmes de mon ami changent tour à tour, comme un paysage coquet et pittoresque. Tantôt L.-G. Toraude se sert de l'alexandrin, — « la pince d'or des poètes », disait Stendhal, — et tantôt du vers de huit pieds. Parfois aussi c est- le vers de six pieds, ce petit coquin léger qui glisse comme un pied de femme sur un tapis de velours ; mais toujours le chant se poursuit, cadencé, harmonieux, plein de grâce.

Le procédé de l’auteur est simple : réveillé la nuit pour une besogne insignifiante et dérangé dans son sommeil, il aurait pu, tout comme un autre, se mettre en colère et morigéner le fâcheux. Lui, il. fait une Galénienne, — j'allais dire une galéjade, — de sa mésaventure. Une autre fois, il délivre sur ordonnance, à une brave femme, des fleurs pectorales et lui en explique, comme il sied, l'utilité et l'usage. Mais tout à coup, les fleurs s'animent, l'imagination s'envole, et voilà le Ballet des Fleurs. Il n’est aucun de ses gestes, aucune de ses potions qui ne soient prétexte à quelque chant nouveau et imprévu.

Même, si je le voulais, il me serait aisé de montrer que les Galéniennes, sous leur forme légère, ne sont autre chose qu'un Traité de Pharmacie galénique et qui, de préférence aux livres rébarbatifs, devrait être mis dans les mains de tous les

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apprentis, grâce à quoi ils aborderaient au moins leur art par un chemin séduisant et fleuri. Et surtout ne cne\ pas au paradoxe. Savant avec mon livre, je vais vous faire ma preuve en musardant sans plus tarder à travers les poèmes de mon ami.

El d’abord, la Dédicace invoccitoire à feu Dante. J'ai dit ce que j'en pensais. Aussi bien le poète florentin ne figure-t-il ici que pour opposer un passé plein de gloire à un présent lourd de mesquineries et de déceptions.

Oui, ces temps-là sont bien passés,

Ils sont engloutis, effacés!

Le symbole est détruit, et disparu le charme...

Aujourd’hui,

NoLre métier n’est plus un sacré ministère,

C’est un métier,

Rien qu’un métier,

— Fichu métier!

Il a du bon, cependant, puisqu’il permet çà et là des envolées vers le rêve et laisse place à Vaimable ironie.

Mais voici la Potion :

Élégante, svelte et coquette,

Pimpante sous son étiquette,

Joli chapeau sur le bouchon.

Dont l'élégant « Julep gommeux » est seul

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XY

capable, s'il est confectionné secundum artem, de masquer les amertumes de nos drogues. Suit un salut à la « Potion Chopart », du nom de ce thérapeute qui mourut subitement de male mort pour avoir trop parlé de la politique et du trépas de Louis XVII , un soir d'été, en prenant le frais sur sa porte avec son cher ami, le chirurgien Dessault.

La « Potioh de Rivière », prompte à apaiser la tempête des nausées, méritait , elle aussi, une mention au passage. Elle ne guérit pas tou jours, hélas! mais du moins aide-t-elle a passer le temps. On prend d'abord le flacon n° i, puis on va au n° 2 ; et si l’orage continue, on recommence. C'est une recommandation superflue avec la « Potion de Todd ». On en abusait jadis, et maintenant on n'en use plus assevfl Sic transit gloria mundi !

Il en est de même pour la « Décoction blanche de Sydenham », le type le plus parfait des préparations galéniques que le temps a tuées. Les nouveaux Codex ont tellement transformé la recette léguée par Sydenham, que s'il revenait sur cette terre il ne reconnaîtrait plus son enfant.

Toutes ces médications s'administrent per os avec la cuiller à bouche. Cuiller à bouche ! Qu'estce à dire ?

Toutes les cuillers sont à bouche,

Ou je suis fou !

Si ce n’est pour mettre en la bouche,

C’est pç>ur mettre où ?

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Il y avait là un idiotisme de la langue à expliquer. On a bien essayé de lui substituer « cuiller à soupe », qui au moins signifie quelque chose, mais rien ne prévaut contre l’usage : la «. cuiller à bouche » a survécu à toutes nos évolutions et même à nos nombreuses révolutions. Ne cherchons pas à comprendre ; enregistrons simplement et arrivons à « l’Odyssée des mortiers », une des plus charmantes Galéniennes qui soient. Et cela se comprend :

Grandi près des mortiers j’en connais les contours,

proclame notre ami dans un alexandrin où est enclose une bonne part de sa vie. Les mortiers sont faits de bois, de marbre ou de métal. Voici le mortier de bronze où l’apprenti a pilé :

Le quassia qui l’altérait Et l’horrible valériane Dont la puanteur l'écœurait.-.

Pour la valériane, nous sommes d'accord. Rien de plus nauséabond en même temps que de plus utile pour l'apaisement des nerfs. J’ai néanmoins connu un praticien d'autrefois, à l'dme subtile autant qu’irascible , et qui avait trouvé le moyen d'asservir la valériane à son esprit de vengeance. Cet homme coléreux ne pouvait sentir les parents de sa femme, qui, eux, ne pouvaient sentir la valériane. Notre homme était-il contraint de recevoir la race détestée, aussitôt chacun dans l officine

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était requis pour piler à tour de bras la drogue mal odorante. Les vapeurs empestaient la pharmacie d'abord, puis elles gagnaient la salle à manger contiguë, et un peu plus loin, la cuisine. Elles entraient dans les casseroles, elles s'étalaient sur les assiettes, elles remplissaient les verres. Je ne sais si les nerfs de la famille subissaient l'influence du médicament, mais ce qui est certain, c est que le repas devenait immangeable. Vous devine\ sans peine la fin de cette histoire, où la morale supérieure n'a peut-être pas trouvé son compte : dégoûtés par la valériane et ses acres senteurs, les beaux-parents ne revinrent plus che\ l'astucieux pharmacien, ainsi délivré à jamais de la gent aborrhée.

Les mortiers de fer, aux voix sonores, sont encore employés, mais moins que ceux de marbre, où se -confectionnent la plupart des pommades.

De tous ces bons compagnons de sa vie, L.-G. Toraude, parle avec amour :

Ma jeunesse s’est dépensée A pilonner durant d’interminables jours...

Ne le plaignons pas. Il vaut mieux pilonner toute une vie, même l'horrible valériane, que d'être « pilonné » pendant quelques heures. Nos Poilus en savent quelque chose! Et puis, n'est-ce pas en pilonnant qu'on rêve le mieux et qu'on devient poète ?

Mais voici « le Suppositoire » (fable). Là, nous

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sommes sur la corde raide de la gauloiserie.

Rassurez-vous, la pièce n'a rien qui puisse choquer. Tout au plus, et puisqu'il s'agit de galénisme ■, reprocherai-je au vieux potard, héros de l'aventure, d’avoir mêlé la cire au beurre de cacao. Je sais bien que, par les chaleurs de l'été, il est difficile de ne point marier la cire avec le beurre pour restituer à ce dernier la tenue qui lui manque. Il n empêche que si le praticien a la main trop lourde, le suppositoire se muera en corps étranger, que l’intestin ne le pourra fondre, et qu'il sera, sans effet calmant, expulsé comme un hôte incommode. N’insistons pas.

Avec le Ballet en deux actes « les Fleurs », nous remontons vers les cimes oii babille la Muse consolatrice des mortels. Je n'ai nulle peine à expliquer comment elle a visité notre ami : toute la journée sans doute, il avait puisé, dans les bocaux, simples après simples, pour les gens simples, et cela valait bien une compensation. La Muse la lui fournit, complète, absolue. Il faut être un vrai poète pour entendre dans une officine les sifflotis moqueurs de Pan, pour voir apparaître Eros, dieu des divins mystères, au milieu des bocaux pharmaceutiques, ce pendant que le Soleil, venu par ordre de l'Amour, illuminera la scène où vont surgir les F leurs, défilant en cadence

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au rythme des vers harmonieux et des molles musiques.

Quoi qu'il en soit, voici le gros Dahlia, Voici la sournoise Pâquerette, — un peu, beaucoup, passionnément, — et dont les pétales effeuillés ont tant de fois servi d'amorce aux doux pièges d'amour. Je ne puis vous citer toutes, ballerines charmantes, car je ne suis point poète. Mon ami vous fait d'ailleurs évoluer avec tant de bonheur que je n'ai pas à m'en mêler.. ParaisseCamélia hautain! Après vous viendra le Pin, — ce conifère, — puis la Rose, moderne reine de la mode, et qui, seule, survit dans nos démocraties à tant de royautés flétries !

Oh! le ravissant Ballet, et si bien ordonné!

Chaque fleur, en deux mots, révèle les vertus qui lui sont propres et modestement en évoque les bienfaits, pour disparaître dans la coulisse et faire place gentiment à sa rivale. Il faut noter ici que toutes ces évolutions s'accomplissent sous l'œil sévère des orties, montant la garde avec leurs sabres. Ah! mais!

Combien je vous préfère, ache, asperge, fenouil, persil, petit houx ! Vous ouvres le bal et cela va de soi, puisque vous êtes apéritives, vous dont les cinq racines font la joie de nos estomacs! Donc, danse% votre pa§, puis laissez entrer les Quatre-Fleurs pectorales, qui en réalité sont sept, à savoir : la mauve, la guimauve, le tussilage ou pas-d'âne, le bouillon-blanc, le coquelicot, le pied-

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de-chat et les violettes bleues. Et si j'osais mêler un grain de pessimisme humain aux évolutions de nos fleurs, je pourrais remarquer à quel point l'esprit des hommes se complaît dans l'erreur et dans la routine : ou bien un copiste distrait, se trompant dans son calcul , écrivit 4 au lieu de 7; ou bien, au cours des âges, trois fleurs s'ajoutèrent aux quatre premières, sans que jamais on songeât à J aire état des dernières venues. Ah! que le train du monde est lent, malgré les apparences du progrès!

Mais revenons à notre Ballet , oü le quinquina qui a la tète près du bonnet, — excuse\ le calembour, il est de mon ami, — fait asseï bonne figure. Pauvre quinquina! il a beau se trémousser, rien n'a pu enrayer sa décadence. Le regretté maître Bouchard ayant déclaré certain jour qu'il fatiguait l'estomac, aucun médecin ne l'a plus jamais ordonné. La malheureuse drogue rebutée n avait plus qu'une chose à faire : passer du comptoir pharmaceutique au comptoir du marchand de vin. Grandeur et décadence!

Mais je n'ai encore rien dit. Il me faudrait vous montrer le « Comte du Séné dansant avec la Rhubarbe portant des pompons de joubarbe », et Badiane, Capillaire, Moutarde, Lin et Sabine se trémoussant à l'envi, ce pendant que cette chattemitte de Jacinthe aguiche la Fleur d'oranger, pour la plus grande joie du Ri\ qui rigole, — naturellement.

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Mon auteur me permettra, à propos de ce Ballet, de signaler un oubli : il n'a point distribué de rôles aux quatre fleurs cordiales, qui sont Bourrache, Rose, Buglosse et Violette. Ces aïeules méritaient mieux, puisqu'elles figuraient dans le Dianthos sthénique nervin et toni-cardiaque de Nicolas de Salerne, galéniste vénérable autant qu'ingénieux.

Paulo majora canamus ! Voici d'autres notes plus graves. Ce so?it les Eaux, maintenant, que célèbre le poète. M™ Segond-Weber a bien voulu prêter à cette pièce, — pièce d'eaux, si j’ose dire, — Vaccompagnement de sa belle voix sonore et de son grand talent. Rien de plus heureux, car le poème, admirablement écrit, est des mieux venus ; même je lui donnerais volontiers la palme dans ces Galéniennes où tout est à louer :

Les Eaux vivent. — Leur vie est pleine de surprises.

S’échappant à grand bruit des rochers entr’ouverts,

Elles vont, sous le souffle impérieux des brises,

Traversant les hameaux, les cités, l’univers...

Les Eaux dorment. — L’étang s'alanguit et sommeille,

Le lac reste muet sous le ciel éclatant;

Si le zéphyr rôdeur les trouble et les éveille,

Ce n’est qu’un court frisson qui s’apaise à l’instant.

Les Eaux chantent... les Eaux meurent... les Eaux savent aussi se moquer... elles savent aimer. .. elles savent se taire... J'ajouterais, si j’étais le moins du monde poète, qu'elles seules, dans la nature dite inanimée, ont le privilège du mouve-

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ment. Et c'est pourquoi un paysage embelli par des eaux vives n'est jamais ennuyeux. Si mon savant ami l’eût voulu, il eût encore parlé des Eaux sans lesquelles nous ne pourrions pas vivre. L'eau unit et sépare les tissus; bonne collaboratrice, elle prête aux cellules tantôt son hydrogène et tantôt son oxygène. Enfin, l'eau, véritable Maître-Jacques de l’organisme, pourvoit à toutes les besognes, faisant une analyse ici , une synthèse là, dissociant, groupant, se transformant. Ah ! la brave ouvrière, et comme le poète a bien fait de la chanter! Il ne pouvait, évidemment, omettre les Eaux minérales, celle-ci purgative, celle-là fondante, cette autre adoucissante. L’eau de Glauber, Providence des hépatiques, est le plus admirable médicament; elle a place dans nos vers, et de même l’eau sédative. Mais en est-il une qui te surpasse, eau distillée, Reine des Reines? Aussi, quand il parle d'elle, le poète escalade-t-il les plus hauts sommets. N'aye\ crainte toutefois, il va en descendre, avec son habituelle bonne humeur, et la pièce se termine par des versiculets renouvelés de Molière et qui ont peut-être fait sourire, par delà les tombeaux, sa grande ombre :

Aqua cœli!

Aqua terræ !

Aqua tecti Et cisternœ !

Urbis aqua Non gratuita !

PREFACE

Mais je rien finirais pas s'il me fallait commenter chacun de ces poèmes, tour à tour charmants, ironiques , graves, débordant de sentiment , et qui font vibrer toutes les cordes de la Lyre comme elles font vibrer toutes nos âmes. L'avouerai-je en terminant ? Après avoir lu pour la première fois les Galéniennes, j'admirai d'abord le beau talent de mon ami; puis, et ce fut ma grande joie, j'y découvris surtout la preuve de la tendresse enclose en son cœur toujours jeune. Jama is alors je ne sentis mieux le prix de son affection.

Puissé-je ne point l'avoir trahie au cou'rs de ces lignes, où du moins j'ai voulu marquer Vardeur de mon fidèle attachement : fraternel et reconnaissant hommage au poète à qui je dois d’avoir connu toute la poésie de l'Amitié.

Docteur François HELME.

AVANT-PROPOS

Cnique suum.

Au Lecteur,

Le parfum des fleurs, dont mon éminent et très cher ami, le D r François Helme, a jonché, en mon honneur, le seuil de ce volume, ne m’a pas grisé au point de méconnaître l’insuffisance de mon talent poétique. Je sais combien les rimes libres et funambulesques que j’offre à votre curiosité sont capricieuses et fantaisistes. Ecrites « en marge du Codex », elles' vous paraîtront même irrévérencieuses vis-à-vis d’un aussi docte et sévère Ouvrage. Elles eussent sans doute gagné votre estime si je leur avais su donner une forme savante et digne, mais ma prétention était beaucoup plus simple. En les lisant, — si vous les lisez, — vous n’y trouverez qu’un aimable passe-temps ; je n’ai pas voulu davantage.

L’Art poétique nous enseigne l’accouplement des rimes. J’ai eu la témérité de passer outre. Aux éclats masculins je n’ai pas opposé, suivant les règles, la splendeur des magnificences féminines. J’ai rimé tout de go. Tantôt c’est un essaim de terminaisons masculines qui vole en rangs serrés ; tantôt les féminines se succèdent

AVANT-PROPOS

sans l’appui légitime d’un masculin obligatoire. Le vers a quatre pieds ici, il en a six un peu plus loin, à moins qu’il se contente de n’en compter que deux ou trois. Tout cela n’a aucune importance. J’ai laissé libre cours à ma fantaisie. Daignez, à titre de réciprocité, donner libre cours à votre indulgence.

Mais accordez-moi, je vous prie, votre bienveillante attention et applaudissez sans compter, comme je le fais moi-même, aux superbes exploits des illustrateurs qui ont orné cet ouvrage.

Déjà, la couverture présente à vos regards une délicieuse aquarellle, reproduisant un des plus jolis spécimens de la t collection de vases anciens réunie dans le Musée de la Pharmacie Centrale des Hôpitaux de Paris. Cette aquarelle est signée des initiales d’un des maîtres les plus aimés de l’Ecole Supérieure de Pharmacie, membre de l’Académie de Médecine, le Professeur Léon Grimbert. Ce grand chimiste est un grand artiste. L’art et la science ne sont point les frères ennemis qu’un vain peuple pense. L’histoire de la Chimie d’un J. -B. Dumas et d’un Berthelot sont des chefs-d’œuvre de style. Les écrits d’un Claude Bernard et d’un Pasteur sont des modèles de grandeur et de noble simplicité. En m’accordant l’honneur inappréciable de collaborer à mes côtés, le Professeur Léon Grimbert a ajouté un nouvel exemple à ces exemples fameux. Le petit poème intitulé les Examens,

AVANT-PROPOS

renferme encore deux compositions originelles, deux aquarelles dues également au pinceau de l’éminent Directeur de la Pharmacie Centrale des Hôpitaux. Elles sont ravissantes de dessin et de coloris.

Le spirituel A. Bonamy, dont le nom est le synonyme mérité du « bon ami » qu’il représente pour moi, a répandu sa verve infatigable dans les compositions multiples qu’il a imaginées pour les Galéniennes. Les hors-texte de la Dédicace invocatoire, de Y Odyssée des Mortiers, de la fable intitulée le Suppositoire et de Pharmacienne. , relèvent de son talent. La jeûne maman portant dans ses bras le gracieux bébé qu’elle promène dans un décor printanier (Pharmacienne) est d’une douceur, charmante.

Aucune pédanterie, une grandé simplicité et beaucoup d’esprit, voilà les traits qui caractérisent les tableaux de A. Bonamy.

La Potion!! Représenter la Potion! Mettre la grâce ingénue, la délicatesse et le charme dans un personnage symbolisant la fiole banale oü le malade va puiser la guérison, tel était le problème posé au' charmant et délicat artiste, C. Hérouard. Voyez l’effet qu’il en a tiré :

est-elle assez ingénue et assez gracieuse, cette petite personne à la frimousse espiègle et mutine que le peintre a conçue? Et n’est-ce pas un chef-d’œuvre de délicatesse que ce groupe délicieux où toutes les petites bouches tendues dans un même mouvement d’attente, prouvent péremptoirement que « toutes les cuillers sont à bouche »?

Pénétrons maintenant au milieu du cadre enchanteur où les Fleurs s’agitent dans ur\

AVANT-PROPOS

féerique ballet. Madame Geiger-Riollet Ta orné d’un pastel de toute beauté ; je le recommande à tous les yeux.

Mais que dire du splendide tableau où le Maître La Lire a répandu les trésors de sa palette enchantée? Voici que tout à coup, et grâce à lui, chaque fleur devient femme. Dans un balancement harmonieux, leur cortège de splendides nudités s'avance sous nos yeux éblouis. C’est un émerveillement! C’est d’une érudite et lumineuse beauté. Plus loin, dans Service de nuit, des groupes d’Amours suspendent à chaque page leurs impeccables envolées, tandis que :

Le peton nu dans sa pantoufle,

Laissant sa chemise glisser,

la gracieuse femme de mon ami l’apothicaire va revêtir une batiste enrubannée et gagner, dans cet attrayant costume, le lit conjugal. Plus loin encore, dans les Trois Arches, Madame la Lune apparaît, grâce au talent prestigieux de Ad. La Lire, marchant vivante sur les flots. Sa robuste beauté resplendit. La vie revient sur la terre dévastée, tandis que le # mystérieux esquif qui jporte dans ses flancs « Potardus » et ses trésors, s’avance, voile au vent, dans la nuit encore sans étoiles. Le remarquable artiste a prodigué là sans compter son admirable talent,

Autour de ces hors-texte, au gré de leur lantaisie, d’autres illustrateurs, d’autres peintres ont apporté leurs dessins, petits chefs-d’œuvre de grâce, d’espièglerie, de délicatesse, d’émotion et de poésie.

AVANT-PROPOS

Voici Antonio Galbez, fils de Daniel Vierge, aussi délicat dessinateur que son père et dont on goûtera la fantaisie dans les compositions des Trois Arches. Voici mon bon camarade Georges Grellet dont la Muse de Montmartre a inspiré le crayon et dont la sémillante Parisienne, échappée des Porcherons du temps jadis, souligne malicieusement la déconvenue des Serins de tous les temps.

Les compositions du jeune Luc d’Hostel se marient à celles de C. Hérouard dans la Dédicace invocatoire. A. Bonamy a crayonné les images de l 'Odyssée des Mortiers, du Suppositoire et de Pharmacienne. C. Hérouard a complété, dans la Potion, l’interprétation dont il avait exprimé l’essentiel dans les deux dessins dont j’ai parlé. La décoration parfaite du poème les Eaux est l’œuvre tout à fait consciencieuse de A. Milaire qui s’est révélé comme caricaturiste dans les Propos humides. L’archiviste paléographe E.-H. Guitard a silhouetté avec grâce les chevrettes et pots anciens de nos vieilles apothicaireries ; et pour nous rappeler son rôle de secrétaire de la Société d’Histoire de la Pharmacie, il a dessiné un vieux Codex, chevauché par un jeune amour casqué d’un bonnet d’âne, emblème des pauvres étudiants que le fantôme horrible de la « colle » paralyse à l’heure des examens. Enfin l’humoriste Rapêno a brossé, en quelques traits heureux, l’antique enseigne potardesque placée à l’entrée du volume.

AVANT-PROPOS

Pour harmoniser un tel ensemble, pour placer et mettre en valeur tant d’œuvres diverses, une direction artistique était nécessaire. J’en ai confié le soin à l’impeccable Léon Lebègue. J’ai voulu, à l’occasion des Galéniennes, ériger un monument d’art en l’honneur de la Pharmacie ; si j’y ai tant soit peu réussi, c’est à Léon Lebègue que le mérite en revient. Avec une patience et une sollicitude dont je reste infiniment touché, il a ordonné et assuré la disposition des gravures, il en a surveillé l’impression et, pour compléter sa collaboration, il a, de sa plume élégante et minutieuse, dessiné les nombreuses et originales compositions qui ornent le Ballet des Fleurs. C’est à lui que sont dus les beaux hors-texte des Propos humides et de la légende de Prométhée ( les Trois Arches ), ainsi que les culs-de-lampe des petits poèmes intitulés Vers d'Amour. Les colorations au pochoir sont son œuvre. Il a mis la main partout, s’attachant à ce long travail avec un empressement et une sûreté de goût aussi charmants que délicats.

Tous les bibliophiles, d’ailleurs, connaissent depuis longtemps l’œuvre de Léon Lebègue. Ses illustrations des œuvres d’Anatole France sont dans toutes les bibliothèques. Sa Passion de notre frère le Poilu est d’une inspiration remarquable et l’édition illustrée du Gringoire de Théodore de Banville 1 qu’il vient d’achever est une merveille.

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