DES MORTIERS
Évasés largement, assis à croupetons,
Comme de dodus canetons Auxquels on aurait pris, seul, le train de derrière ; — Ventripotents et lourds, telle une ample douairière Douillettement tassée en son large fauteuil, Vides de tout,... mais pleins d’orgueil,
Les mortiers mutilés dorment le long des planches!...
Seul, leur ventre est vivant !... Veufs de leurs gorges blanches, De leurs bras, des thorax qu’ils devraientposséder,
Les vaniteux n’ont su garder Que cette panse énorme où leurs désirs s’agitent !...
Les mouches, parfois, les visitent ;
La poussière, en passant, s’y repose et s’endort ;
Ton soleil même, ô Messidor,
N éveille pas en eux la délirante extase !...
L'araignée y tisse sa gaze,
Et s’y case !. .
Le Zéphyr qui s’en va, rôdant Le nez au vent, baguenaudant,
Cherchant fortune sur sa route ;
Le Zéphyr, ce grand hasardeux,
Craignant de faire banqueroute En s’attardant au milieu d’eux, —
— Dés qu’il les voit, piquant des deux, S’envole à grands coups d’aile et vers le ciel remonte .. ... Tandis, qu’ignorant cette honte,
Béants, béats, bégauds, ruminant leur ennui Les mortiers fainéants sommeillent jour et nuit !...
Ils sommeillent ! .
.— Ne troublons pas
L’ODYSSÉE DES MORTIERS
Leur bedonnante rêverie. —
— D’ailleurs, voici les loups qui viennent à grands pas Vers cette étrange bergerie ! —
Bientôt, mortiers de marbre et de bronze et de fer,
Et vous, les blanches porcelaines,
Ces loups vont déchirer vos symboliques laines 1 Et vous allez vibrer avec un bruit d’enfer !...
Voici les loups !.. Ils ont museaux renflés et longs ! Mortiers, réveillez-vous !... Élargissez vos centres !..: Pour se trémousser dans vos ventres Vers vous se dressent « les Pilons » !...
Regardez-les ! Fermes et droits,
Comme ces doigts
Qui, dans les monuments, indiquent la « Sortie » ; — Regardez-les ! Ils sont tendus Pareils à ces hideux pendus Dont l’âme, en s’étirant, d’un seul jet est sortie !..,
Jeunes ou vieux,
Ils n’ont pas d’yeux
Et voici cependant, que vers vous ils s’élancent !... Frappant, sapant,
Coupant., tapant,
Ils vont, soumis aux mains qui,'par bonds, les "balancent! Réveillez-vous, mortiers ! Voici les Pilons chauves,
Les pilons glabres et nus,
Qui vont tomber sur vous, à la façon des fauves, Transformant en sanglots vos rêves continus ! —
1. <1 La laine des mortiers! » Faut-il avoir oser de semblables images ! ..
audace pour
Consolez-vous pourtant ! Votre rôle est sublime Vous aidez le chercheur à pénétrer l’abîme ; Grâce à vous, serviteurs modestes et discrets, Il peut surprendre et voir les intimes secrets Que cache adroitement la prudente nature Sous les cristaux aigus ou sous l’écorce dure !.
— Mieux qu’Héraclès tuant le géant Géryon, Quand, brisant la cellule il trouve l’embryon,
S’il découvre à nos yeux l’acide mironique, Le savant livre à tous ton énigme ironique,
L’ODYSSÉE DES MORTIERS
O moutarde piquante et qui nous prends au nez 1 ! — En cassant ses cailloux, à grands coups assénés^ Le géologue en dit l’histoire et l’origine...
.... Le chimiste, — à qui, j’imagine,
L’emploi des réactifs donne l’illusion D’être le grand meneur de la réaction, —
Le chimiste lui-même emprunte vos services!
Vous êtes les autels des plus beaux sacrifices J'
Car, par vous, s’élargit l’éternel horizon Où nous allons puiser et science et raison !...
Et vous avez aussi, mortiers, vos heures douces : C’est, par exemple, quand, sous de doctes secousses, Le potard souriant unit, à tour de bras,
L’huile, Baleine, à ton blanc gras,..
Et la cire à la rose au parfum populaire 2 ; —
— Ou, quand, pour affirmer son art manipulairè, 11 fait un looch crémeux artistement battu!...
— N’êtes-vous pas joyeux encor, fleurs de vertu, Quand, pour rendre meilleur quelque bouillon pointu
A l’aide d’un œuf frais pondu,
1. Certes, nous n’oublions pas que le microscope et les travaux d’un remarquable esprit y sont aussi pour quelque chose ; mais il faut faire plaisir à tout le monde, n’est-ce-pas?