‹ Les GaléniennesChapitre 6 sur 43 · ECCE HOMO · texte numérisé non relu

ECCE HOMO

Parenthèse.

Si les temps sont changés, le potard l’est aussi (Autre moment, autre souci !)

Et celui-ci

Se moque un peu de l’antique alchimie !

C’est un monsieur très patenté,

Très diplômé, bien fichu, bien ganté,

Bien cravaté Et qui porte sur le côté,

Complément délicat de son anatomie,

(— Oh là là! quelle épidémie!...

Mon cœur et mon pouls soyez calmes ! —) Les palmes

D’officier d’Académie !...

Sur ce vivant portrait, fermons la parenthèse, Et développons notre thèse.

Or,

D’abord,

Apprends que notre aïeul « l’Apothicaire » est mort ! Les bons vieux fabricants D’onguents,

De baumes, de cérats, de doux électuaires Sont partis... Et Molière a filé leurs suaires Dans la trame d’ardente et suprême ironie De son immense génie !

A chacun son goût sur la terre :

« Le pauvre homme ! » il avait en horreur le clystère !

DÉDICACE INVOCATOIRE

Aujourd’hui

(Seigneur! Où donc m’as-tu conduit?) Notre métier n’est plus un sacré ministère:

C’est un métier Rien qu’un métier,

— Fichu métier ! —

Où le papier...

La cire et le cachet et la rose ficelle Sont chargés d’amener le malade à la selle Et les ducats dans l’escarcelle !

C’est plus joli Et plus poli

Et ça ne salit pas, au moins, les draps du lit !...

Elles avaient du bon, cependant, ces antiques Et quelquefois même esthétiques Indiscrétions ;

Car vos humides fonctions,

Donnant à vos esprits le spectacle divers De contempler, du monde, et la face et l’envers, Vous permettaient ainsi de juger l’Univers !... Hélas! nous avons tout perdu !

N’ayant plus vos nobles coutumes,

Nous n’avons plus votre vertu !...

Et — comble de nos amertumes ! —

Nous avons sottement rendu Turlututu

Le classique chapeau pointu Dont votre front était vêtu...

Alighieri,... t’en souviens-tu?...

Banale redingote, ou jaquette... ou veston — Ce dernier même est de bon ton —

Ont remplacé la robe auguste ;

Et la... bouche... seule déguste Désormais les émollients !

Et les clients

Avalent, pauvres patients Inconscients,

Tout un amas d’ingrédients

Auxquels pas un d’entre eux ne peut comprendre goutte. Et voilà ce qui me dégoûte '

Thérapeutique énigmatique !

Oui, cela me navre de voir Un tas de braves gens avoir Confiance en la Médecine Qui lentement les assassine.

DÉDICACE INVOCATOIRE

Thérapeutique Énigmatique !

Sous ton nom grec et poétique,

C’est fantastique

Ce qu’on invente et ce qu’on croit !

Thérapeutique,

Moyen pratique Pour dépêcher sans viatique,

Par delà le dernier détroit,

Celui dont l’estomac est faible à ton endroit !

Oh ! que je t’aimais mieux, théorie élastique Du mystérieux phlogistique!...

LA POTION

Élégante, svelte et coquette,

Pimpante sous son étiquette,

Joli chapeau... sur le bouchon;

Cordonnet blanc, vert, écarlate,

Formant élégamment cravate,

Avec un rien de folichon.. .

. . .Et, telle une bergère aux pi usbeaux jours de fête De superbes rubis ne parant point sa tête, Modeste en son éclat plein de distinction,

J’ai l’honneur,.. et l’émotion — Protocolairement ! — à votre attention De présenter : « La Potion ».

Saluez ! — Saluons ! — Il sied que l’on se signe Devant ce personnage insigne.

Songez que c’est à lui que nos mondains fameux S’adressent pour suivre la mode :

Arbitre du bon goût, il en dicte le code,

Puisqu’il est le « Julep gommeux. »

Heureux qui, dans sa vie, | ignora les revers Et qui ne mordit pas à des [raisins... trop verts.

Ah ! combien de héros, combien d’esprits célèbres, De savants oubliés, perdus dans les ténèbres,

Si, venant les tirer de leur obscurité,

Potion ! — tu n’avais, à la Postérité,

Porté leurs noms fameux, conservé leur mémoire Et fait planer sur eux les ailes de la Gloire !

François Chopart ! 1

(Dont le nom seul est un billet de faire part),

Jamais ta renommée, à nulle autre pareille,

Ne serait parvenue au seuil de notre oreille Sans le secours puissant de cette noble amie — !

— Ta gloire — et quelle gloire ! — au néant endormie N’aurait jamais franchi les rivages du Styx !...

.. .Car ce n’est pas toi, Dante, épris de Béatrix,

Qui pouvais lui donner ton cas à circonscrire!

Tu ris, en relisant ce que je viens d’écrire?

Tu peux te dispenser de rire...

Ceci n’est pas une satire ;

On sait ce que parler veut dire: —

Heureux qui, dans sa vie, ignora les revers Et qui ne mordit pas à des raisins.. .trop verts!

A chaque rose est une épine :

Pluton lui-même, à Proserpine,

A fait, si l’on en croit des mémoires secrets, Quelques traits ;

1. Chopart (François) [1743-1795], chirurgien français ; a donné la formule de la Potion antiblennorragique.

LA POTION

Et comme ia divinité N’est pas un sûr garant de toute impunité,

Crois bien que, pour cacher les imprudents impairs, Chopart a des clients meme au fond des enfers !

Mais'ces discours sont superflus ;

Ça te déplaît ? N’en parlons plus!

D’autant que ce n’est pas mon affaire, au surplus.

Parlons de plus nobles matières Et portons... autre part nos savantes lumières! — O Toi! contemplateur des Logiques Premières, Rivière 1 ! qui savais que, par Lois Régulières, Les petits ruisselets font les grandes rivières, Salut! hardi vainqueur des fougueux éléments, Toi qui sus mettre un frein à leurs débordements !...

— « Le ciel est bleu! La mer est belle !

« L'oiseau s'envole à tire d'aile ;

« Viens, jouvencelle,

« En ma nacelle! »

Chante, d’une voix tendre, un galant à sa belle. — — Hélas! bientôt la vague interrompt la chanson Du coquet enjôleur, qui ressent un frisson, Et, sans façon,

Offre, par-dessus bord, sa modeste rançon

1 . Riviere (Lazare) [i 58 g-i 655 ], médecin français, auteur de la potion antivomitive, comprenant deux flacons (flacons ieta) s administrant séparément et successivement.

Le ciel est bleu !

La mer est belle I

A toute la tribu Poisson,

Pour ce seul fait que Dieu, qui bénit la Nature,

Aux petits des poissons donne aussi la pâture,

Afin que succulente on trouve la future Friture !...

— C’est alors que, tendant, d’un geste de tribun, Rivière ! ton flacon, où s’étale un grand : « Un »,

Tu dis au malheureux, exsangue, hors d’haleine :

« N’en jetez plus ! la mer est pleine ! |

« D’absorber ce breuvage, ami, prenez la peine « Et calmez ce rictus hideux,

« En prenant, aussitôt après, mon flacon « Deux » ! — ... Voilà comme un savant met vraiment en pratique Les préceptes parfaits de notre arithmétique !...

■Pourquoi ce que fait l’un doit-il être défait Par un autre ? — Et pourquoi tout est-il imparfait Dessus notre planète ronde ?... -,

— Pourquoi le Bien est-il par le Mal combattu Et le Vice toujours plus fort que la Vertu,

D’un bout à l’autre bout du monde?

Hélas ! trois fois hélas ! et quatre fois aussi !

11 faut, pour le Progrès, que cela soit ainsi!

— Il faut que l’herbe verte, avide de rosée,

Sous le soleil brûlant, meure, couperosée,

Pour que, par ses rayons, le fruit soit plus tôt mûr !

— Il faut que, de l’enfant, le cœur sincère et pur Devienne bientôt fourbe, indifférent et dur,

Afin qu’on dise : Il est un Homme...

LA POTION

Car, pour atteindre au but, on est contraint, en somme, De tout anéantir pour réédifier ;

De tuer pour pacifier ;

De brûler pour purifier ;

De punir pour justifier ;

Et d’oser, de la prose, enfin, sacrifier L’élégante clarté pour mal versifier ! !

Tel est pourtant ton crime, infâme alcoolique, Todd 1 ! ami des soiffards ! Toddî savant diabolique ! Qui, pour le vain honneur d’inventer un tonique. Apportas, sous nos fronts, la crise céphalique Et la passion tyrannique Du petit verre empli d’un jus vitriolique.

Débité, sur le zinc, sous forme canonique !!

1. Todd (Robert-Bentley) [1809-1860], médecin anglais auteur de la potion tonique à base d’alcool ou de rhum.

Todd ! ami des soiffards.

... Tu mis bien, pour cacher ton jeu,

Sucre et cannelle en ta formule,

De même que l’on dissimule,

Sous la cendre grise, le feu !...

Mais ne crois pas qu’on y soit pris !

Va ! chacun de nous a compris Que la gloire du bon Rivière T'empêchait de dormir ! Ta jalouse paupière Ne pouvait se fermer lorsque venait la nuit.

Tu cherchais, dans l’ombre, un produit,

Par qui le naïf fût séduit !...

— Impitoyable orgueil ! toi seul as tout conduit ! —

Mais l’Hygiène est là, qui se venge aujourd’hui ! Aussi Rivière est-il, à grands cris, acclamé !

De notre œsophage enflammé,

— Enfin calmé ! —

S’échappe — éolien ! — le très pyrotechnique, Fluet, subtil et volcanique,

Bienfaisant et bruyant « acide carbonique 1 » —- On dirait d’un beau soir de Quatorze-Juillet Ou, soudain, partirait, dans l’air éparpillé, Quelque joyeux feu d’artifice Tiré sans faire appel au coutumier office De notre pétardier favori,

L’inamovible Ruggieri !

Ah! qu’en termes galants ces choses-là sont dites Mais, dans un coin, je te vois qui médites,

LA POTION

O Dante !... Et ton regard, au loin, semble perdu. Tu regrettes, sans doute, en ton rêve éperdu,

Les anciens composés des vieux apothicaires?

Pour te plaire, entr’ouvrons l’huis de nos reliquaires Et plaçons sous tes doctes yeux,

Le vraiment délicieux Inutile et prétentieux Apozème

Que le Grand Sydenham 1 nous décocta lui-même !

Cette simplicité des beaux temps d’autrefois (?)

Qu’on nous veut opposer parfois — Avec peu de succès, du reste, —

Nous en trouvons, ici, l’exemple manifeste :

Qu’exigeait en effet, la fabrication De cette décoction ?

Peu de chose !!. . Il fallait traquer au fond des bois Un pauvre cerf aux abois ;

Avec une fureur sans bornes Le tuer lestement, s’emparer de ses cornes,

— Oubliant, en ce cas, que le Doux Maître a dit « Ne faites pas envers autrui « Ce que vous ne voudriez qu’on vous fit! »

• Puis, poussant jusqu’au bout cette tâche coupable. Réduire en poudre impalpable

1 . Sydenham (Thomas [1624-1689], médecin anglais, a donné la formule de l’apozème (du grec AiriÇsjAci, décoction). Ce médicament, tombé un peu en désuétude de nos jours, se préparait, autrefois, avec de la corne de cerf pulvérisée, de la mie de pain, de la gomme, du sucre, etc.

Traquer au fond des bois Un pauvre cerf aux abois.

Ce donjuanesque ornement,

Pour mieux le transformer en un médicament !

Prendre ensuite le pain...que le pauvre mendie ! Le beau pain blanc ! ô perfidie !

Le meurtrir à grands coups, le battre, l’écraser, L’unir à cette corne et le martyriser,

Le sucrer, le gommer et le pulvériser Et (pour le ridiculiser !) L’eau-de-fleurs-d’or-an-ger-i-ser !...

Et l’engloutir (enfin !) dans quelque casserole !...

. . . C’était très simple, ma parole !! —

Or, pour moi, je préfère, en ma banalité, — Je te le dis, en vérité, —

A toute la. . . simplicité (!)

De ce classique décocté,

... La modeste tasse de thé Bue. . . en famille.. . à ta santé !!

(Permets-moi maintenant ô mon Maître, de te ;poser une petite question personnelle... Il est si utile et si honorable de chercher à s'instruire !...)

Or donc, encore un mot: — Pourrais-tu pas me dire, Ancêtre vénéré, — si, dans le Sombre Empire,

On est un peu plus clair qu’on ne l’est ici-bas ?

11 est surtout un point que je ne comprends pas :

Hors-texte N° 3

LA POTION

Toutes les cuillers sont à bouche

Ou je suis fou!...

(Page 23)

Composition originale de C. HÉROUARD.

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LA POTION

Je ne sais si, dans les Enfers,

L’Administration vous donne des couverts D’étain, d’argent, ou d’or, ou d’un métal tout autre;

Mais je sais bien que, dans le nôtre,

En notre beau Pays d’Amour et de Soleil,

Si nous en avons d’or, d’argent et de vermeil,

Nous possédons aussi ce complexe avantage D’avoir plusieurs cuillers: celle pour le potage,

Celle pour le dessert, celle pour le café. —

— Or, chacune étant, en effet,

Faite pour apporter les mets entre nos lèvres,

Le goût parfait de nos orfèvres A varié leur forme, afin de nous donner Le pratique moyen de pouvoir discerner A quel office exact il nous faut destiner Expressément chaque modèle. ..

... Eh bien, croirais-tu pas qu’une logique telle Est incomprise encore ?... et qu’on prescrit vraiment — En dehors de tout règlement —

La dose d’un médicament Sous ce titre : Cuiller à Bouche !

Voilà bien ce qui m’effarouche !

Que veut dire : Cuiller à Bouche ?

Est-il donc des cuillers faites pour d’autres lieux?

— C’est vouloir offenser les dieux '! —

Toutes les cuillers sont à bouche.

Ou je suis fou !...

Si ce n’est pour mettre en la bouche, C’est pour mettre où ?

Cuiller à Bouche ! — O mortelles Irayeurs Ma raison même en est anéantie !

Serait-il donc des gens, d’âme assez pervertie Pour oser la porter ailleurs ???... —

LA POTION

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