LA MORT DE I) 1 D O N
quelques peintures du Caravagc, qui sont, comme toujours, brutales, mais vaillantes; un Jésus au jardin dos Oliviers, superbe effet de nuit de Gérard Honthorst, dit Gherardo delle Notti ; quelques portraits de Van Dyck et du Tintoret, dignes de ces grands peintres; une Visitation d’André del Sarto, simple esquisse du tableau qui est dans le Scalzo à Florence, mais remplie de ce sentiment exquis, de cette grâce pénétrante qui distinguent le Corrége florentin; enfin une Charité romaine d’Annibal Carraclie ; et un beau portrait du cardinal Bernardino Spada, par le Guide. Le
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personnage représenté est en pied et assis devant une table; il tient sa plume d’une main et laisse tomber l’autre sur ses genoux. Le clair-obscur de ce portrait est fort bien entendu. La lumière principale tombe franchement sur le visage et va se dégradant avec douceur sur toute la figure. La tète s’enlève sur le fond, pourtant assez clair, d’un rideau couleur de laque; c’était le ton favori du Guide. La draperie, fort Lien peinte, est d’un satin cramoisi, que l’on voit transparaître sons le rochet. Le custode nous a fait encore • remarquer deux servantes robustes peintes par le grossier Caravage, et dont l’une dévide un écheveau de fil : nous avons appris que ces deux servantes étaient sainte Anne et la Vierge. Comme nous allions terminer notre revue des peintures de la galerie Spada, un tableau a frappé nos regards : c’est un Marché, par Michel -Ange Cerquozzi , qu’on appelle aussi Michel -Ange des Bambochades. Cet habile peintre a représenté Masaniello parcourant le marché de Naples, monté sur un cheval blanc, et suivi de la foule.
Avant de sortir du palais Spada, il nous reste à voir une curiosité, un prétendu tour de force architectural : c’est une galerie construite dans un petit jardin par le Borromini , le plus bizarre des architectes. Imaginez une colonnade dorique dont les espacements sont graduellement diminués, de manière à imiter l’effet de la perspective. Cette dégradation artificielle , se joignant à celle que produisent d’elles-mêmes les lois de l’optique, fait paraître la galerie plus grande qu’elle n’est en réalité, et produit cette illusion singulière, qu’une statue de trois pieds de haut, placée au bout du jardin, semble de grandeur naturelle, c’est-à-dire que l’objet grandit dans l’éloignement au lieu de se rapetisser. Ce sont là de faciles tours de force dont l’idée 11e peut certainement venir qu’à une époque de décadence.
La famille Corsini est illustre depuis plus d<i six cents ans. Dès le xme siècle, on la trouve établie à Florence, où déjà elle fournissait à sa nouvelle patrie des professeurs célèbres, des ambassadeurs, des gonfaloniers. Un membre de cette famille , André Corsini , a été canonisé par l’Eglise; Mariette Corsini fut la femme du grand Machiavel; Octave1 Corsini fut nonce de Grégoire XV auprès de Louis XIII, roi de France; et Neri, fils <b‘ Philippe Corsini, sénateur de Florence, et de Madeleine Machiavel, fut successivement nonce du pape auprès de Louis XIV (auquel il apporta en présent la superbe Bataille de Salvator, qui est au Louvre), évêque d’Arezzo, préfet du trésor public et cardinal-légat de Ferrare. Enfin, au xvme siècle, Laurent Corsini, évêque de Frascati et cardinal de Saint-Pierre in / inculis , occupa le saint-siège sous le nom de (dément X1L Homme intègre et généreux, ce pape
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rendit la liberté à la république de San Mari no , et refusant les offres de file de Corse qui voulait se donner à lui, il s’employa à réconcilier les habitants de cette île avec la république de Gênes. Plein de zèle pour la religion et plein d’amour pour les arts, il envoya à ses frais des missionnaires en Orient, en même temps qu’il élevait à Rome le somptueux bâtiment de la Consulta, et construisait la magnifique façade de Saint -Jean de Latran, où il érigea une chapelle splendide en honneur de son aïeul saint André.
C’est à Clément XII qu’est due principalement la magnificence du palais Corsini. Situé dans la Lungara, vis-à-vis de la Farnésine, ce palais fut élevé par le cardinal Neri , neveu du pape , sur l’emplacement et avec les pierres de l’édifice qu’avait habité la reine Christine, de Suède, et où elle mourut en 1089. Là s’était formé un noyau de poètes fameux, de grands artistes et de beaux esprits. Là fut le bruyant berceau de l’Académie des Arcades. Aujourd’hui l'herbe croît dans les cours silencieuses, et, semblable à tous les autres palais de Rome, le palais Corsini est une imposante solitude. C’est du reste une des plus magnifiques demeures de Rome. Le chevalier Fuga en fut l’architecte et sut masquer les vices de sa construction par un certain grandiose qui étonne. On y entre par (rois grandes portes, celle du milieu conduisant à la cour et à des jardins qui s’étendent jusqu’au sommet du Janicule , les deux autres s’ouvrant sur un double et superbe escalier orné de marbres et. de statues antiques , et dont les deux bras vont se réunir au premier étage où se trouvent les appartements et la galerie.
Une partie du palais est consacrée à la bibliothèque Gorsiniana, une des plus riches en manuscrits précieux , en livres rares et surtout en estampes , car la collection des gravures du palais Corsini passe pour une des plus importantes de l’Europe, après celles de Paris, de Vienne, de Dresde et de Londres. On y compte cinquante mille estampes, sans parler de celles qui sont reliées en volumes et forment des œuvres séparés. Des accroissements considérables ont été donnés à ces belles collections par le dernier prince Corsini que nous avons connu à Rome , vieillard bienveillant et gracieux, promenant à cheval ses quatre-vingt-liuit ans, et dépensant avec noblesse une fortune de quinze cent mille francs de rente.
De beaux meubles à incrustations , façon de Roulle , un sarcophage orné de bas-reliefs, de Tritons et de Néréides, une statue couchée du Tibre, découverte à Antium , et deux mosaïques, l’une antique et l’autre moderne, décorent la première chambre de la galerie, ainsi que plusieurs paysages d’un artiste qui ressemble au Guaspre, Orizonti, et d’un peintre médiocre, fort estimé à Rome, Locatelli. Celui-ci a traité à l’italienne les sujets flamands*, il a représenté des scènes de la vie champêtre, des danses et des dîners sur l’herbe, des portes de cabarets auxquelles s’arrêtent des voyageurs à cheval, et il a peint tout cela d’une main légère et spirituelle,