VIE INTÉRIEURE DU PANTHÉON
Nardini. Mais cette image, que des Romains auraient dû respecter, a été enlevée et reléguée dans une chambre basse au Capitole. Il ne reste plus que l’épitaphe que le cardinal Bembo y lit graver par ordre de Léon X, et qui finit par ce distique d’une latinité excellente et d’une admirable concision :
I lie hic est Raphaël, timuit quo sospite vinci Rerum magna parens, et moriente mori.
C’est-à-dire, pour essayer la traduction en langue vulgaire, de ces vers intraduisibles : «Ici repose ce Raphaël, par qui la nature craignit d’être vaincue quand il vivait,
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et d’être frappée de mort quand il mourut. » Au-dessous des vers de Bembo est une inscription en sept lignes, composée par Carie Maratte. Ce peintre habile et gracieux qui , du sein de la décadence de l’art , professait tant de vénération pour les grands maîtres , commanda également à Nardini le buste d’Annibal Carracbe , et le lit placer sur le tombeau de l’illustre Bolonais, en regard du monument de Raphaël : mais la réaction religieuse n’a pas non plus respecté ce mausolée si simple, on n’a conservé qu’une inscription touchante rappelant la pauvreté d’Annibal, son génie méconnu, son chagrin et sa mort prématurée.
11 est intéressant de monter sur la coupole de la rotonde, par un escalier de cent quatre-vingt-dix marches, taillé dans l’épaisseur du mur, et qui est vieux comme le temple lui-même. Charles-Quint , étant venu à Rome en 1536, eut la curiosité de gravir ces degrés pour examiner l’ouverture de la coupole. On raconte à cette occasion, dans un manuscrit du Vatican, cité par M. Valéry, qu’un jeune gentilhomme romain, nommé Crescenzi, chargé d’accompagner le roi d’Espagne, eut la pensée de le précipiter dans l’église , pour venger sa patrie des horreurs commises par les soldats de Charles-Quint lors du sac de Rome, et comme il avouait à son père que cette pensée lui était venue : « Mon fds, dit le vieil Italien, ce sont là de ces choses que l’on fait, mais que l’on ne dit point. »
En sortant du Panthéon, il convient d’aller visiter les quelques vestiges qui subsistent encore des thermes d’ Agrippa , dans la rue de Cestari. Sous le nom de thermes , on comprenait non-seulement les salles consacrées aux lotions de toute sorte , mais encore de vastes jardins arrosés par Yacqua Vergine et des cours entourées de portiques où les baigneurs pouvaient se promener et jouer à la paume. Le gendre d’Auguste laissa en mourant ses thermes au peuple romain , que ce raffinement de civilisation dut surprendre, car jusqu’alors il n’avait jamais possédé de bains publics, et n’en connaissait pas d’autres que le Tibre , où il avait vu se baigner Caton et César.
u r le sommet de l’Esquilin , non loin de Sainte-Marie Majeure, s’élève une autre basilique , vénérable par son ancienneté , puisqu’elle a été fondée il y a quatorze siècles. L’impératrice Eudoxie , femme de Théodose le Jeune, étant allée en dévotion à Jérusalem, le patriarche Juvénal lui fit présent des deux chaînes avec lesquelles Hérode avait fait enchaîner saint Pierre : elle en envoya une à sa fille , qui avait épousé Valentinien, empereur d’Occident. Or, on dit que Léon le Grand ayant voulu mesurer cette chaîne avec, celle dont saint Pierre avait été chargé dans la prison Mamertine, les deux chaînes, mises en contact, se réunirent et n’en formèrent plus qu’une seule. Telle est l’origine merveilleuse de l’église Saint-Pierre aux Liens.
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Reconstruite par Adrien Ier, embellie par Jules II 7 cette basilique fut restaurée en 1705, du temps de Clément XI, sur les dessins du cavalier François Fontana. Vingt colonnes doriques et cannelées, en marbre de Paros, aussi blanches que l’albâtre, partagent l’église en trois nefs; ces colonnes servent à marquer le passage de l’architecture grecque en Italie, car elles ont une hauteur égale à huit fois leur diamètre, comme on l’observe quelquefois dans les ruines de la Grèce, tandis que la règle de Vitruve indique seulement une hauteur de sept diamètres pour l’ordre dorique. O11 peut regarder ici une hère peinture du Guerchin, le Saint Augustin de la première chapelle, les Trois Marie de Pomarancio, et une mosaïque byzantine du vie siècle représentant Saint Sébastien ; mais dès qu’on est dans Saint-Pierre aux Liens, on veut voir le mausolée de Jules II, on veut voir le Moïse de Michel -Ange.
Quand on est en présence de cette statue célèbre , il faut bien se rappeler ce que fut Moïse, ce qu’étaient Jules II et Michel-Ange. 11 existe, en effet, une secrète relation entre ces trois hommes, dont l’un fut le plus menaçant des législateurs, l’autre le plus hautain des papes, et le troisième le plus fier des artistes. Il était naturel que la statue colossale de Moïse, placée par Michel -Ange sur le tombeau de Jules 11, fut empreinte de ce caractère terrible qui se trouvait être à la fois celui du héros représenté , celui du pontife qui commandait la statue , celui du sculpteur qui la modelait. Aussi la première impression est-elle une impression de terreur. Michel-Ange nous montre le législateur des Hébreux au moment où il vient de descendre du Sinaï , encore tout plein de l’inspiration divine, assis, mais prêt à se lever. Appuyé d’une main sur les tables de la loi , il va promulguer les commandements d’un Dieu implacable ; son attitude est imposante , son visage est farouche, et sou front est armé de deux cornes naissantes, symboles du génie. Pour caractériser fortement la race dont Moïse fut le plus grand homme , l’artiste a donné à sa statue un masque allongé et osseux, les yeux enfoncés, un nez d’aigle , une bouche sensuelle et une barbe tout à fait démesurée , qui tombe jusqu’au-dessous de la poitrine. Il résulte de ce type recherché avec affectation, accusé avec énergie , que la figure du Moïse de Michel-Ange est plutôt celle d’un chef irrité de brigands , que celle d’un calme et grave législateur ; les signes d’animalité qui distinguent cette tête étroite , posée sur un corps athlétique , expriment plutôt la violence d’un tempérament que la grandeur d’un homme de génie : ce Moïse a des instincts plutôt que des pensées. Le costume est barbare ; la chaussure, qui est celle des anciens Daces, et dont la colonne Trajane offre des modèles, a plus de style que si elle était rigoureusement conforme à la vérité historique. En laissant une jambe et les bras nus, le sculpteur s’est ménagé les moyens de montrer cette science anatomique , cette accentuation particulière du
L’ÉGLISE SAINT-PIERRE AUX LIENS
modelé, cette vigueur dans l’art de faire saillir les muscles, qui étaient le cote le plus individuel de son génie. Sur la jambe découverte se relève une draperie
abondante qui , se brisant en plis nombreux , forme en cet endroit un amas d’ombres , sur lequel on sent fort bien les muscles du genou. Michel— Ange a traité cette partie en peintre; du reste, l’ensemble de la figure avait été calculé pour la
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place qu’elle devait occuper dans la niche creusée au-dessous du sarcophage de Jules II. Cependant, en ES 16, le jeune régent d’Angleterre ayant demandé un moulage du Moïse , les ouvriers mouleurs , pour la facilité de leur opération , firent avancer un peu la statue hors de sa niche , et comme on trouva que l’effet en était encore meilleur, on l’a laissée, depuis lors, dans cette place dont le hasard avait indiqué la convenance.
Le tombeau de Jules 1 1 devait avoir dix-huit brasses de long sur douze de large, c’est-à-dire plus de dix mètres sur sept, et cet immense mausolée devait contenir quarante statues; mais l’impétueux pontife, après y avoir déjà consacré des sommes considérables, abandonna une idée dont s’efforcaient du reste de le détourner les ennemis et les rivaux de Michel -Ange. Les seules statues qui furent exécutées par Michel-Ange sont : le Moïse , un jeune guerrier représentant la Victoire, marbre qui est à Florence, et les deux sublimes figures d’esclaves que nous avons au Louvre. Au tombeau du pape, il n’y a donc que le Moïse qui soit de la main de ce grand artiste; les quatre autres statues, placées dans les niches du monument, sont l’œuvre de Raphaël de Montelupo son élève.
Les chanoines réguliers de Saint-Sauveur, qui obtinrent de Jules II la donation de Saint-Pierre aux Liens, ont fait construire, à coté de la basilique, un couvent dont Julien de San Gallo fut l’architecte, et, dans la cour, une citerne qui fut décorée sur les dessins de Michel-Ange. Cité merveilleuse que celle, où l’on ne peut faire un pas sans rencontrer la trace d’un grand homme ou le souvenir de quelque chef-d’œuvre! Ici même, en sortant du jardin des chanoines, nous touchons aux vestiges de ces thermes de Titus, dans lesquels, il y a trois siècles, on découvrit le Laoeoon!
fym.v
e sont les sables dorés qu’on trouve sur le mont Janicule, qui ont fait donner à cet endroit le nom de monte Aurco , qui , par corruption, est devenu Montorio. Selon certaines traditions, c’est là que saint Pierre aurait été crucifié, et c’est là qu’en mémoire de son martyre une église lui fut élevée par Constantin. Mais il ne reste plus aujourd’hui aucun vestige de la primitive église de Saint-Pierre in Montorio; au commencement du xvie siècle, elle jV a été entièrement rebâtie par Baccio Pintelli, aux frais de Ferdinand IV, roi Æ d’Espagne. Avant d’entrer dans l’église, il faut admirer quelques instants une
'< de ces magnifiques vues que Home seule peut offrir. On aperçoit d’ici toutes les coupoles des églises de la ville sainte , le cours du Tibre , la basilique de Saint-Paul hors des Murs, le tombeau de Cæcilia Metella, Frasent i , Àlbani , et un horizon qui fuit jusqu’à la mer.
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Lorsque Rome fut assiégée par les Français en 1849, des boulets vinrent frapper les murailles de Saint-Pierre in Montorio et endommagèrent le bâtiment. On frémit en pensant an malheur qui aurait pu arriver si la Transfiguration de Raphaël eût été encore dans cette église, dont, pendant trois siècles, elle avait orné le maître autel! Heureusement ce morceau sublime avait été transporté, en 181d, au musée du Vatican, au lieu d’être restitué à Saint-Pierre in Montorio. Mais si l’église a perdu le chef-d’œuvre du peintre d’Urbin , elle possède du moins le Christ à la colonne , peinture que Michel-Ange fit exécuter par Sébastien del Piombo, après l’avoir dessinée lui-même. Trop intelligent pour se mesurer en personne avec Raphaël, et fatigué sans doute de l’entendre appeler le plus grand des peintres, Michel -Ange crut lui susciter un rival redoutable en lui opposant un grand coloriste. Il dessina donc secrètement la composition des tableaux que Sébastien était chargé de peindre dans Saint-Pierre in Montorio, n’imaginant pas que Raphaël pût soutenir la lutte contre un émule qui , au dessin et au style de Buonarotti , réunirait un coloris titiancsqae. En effet, ces qualités se trouvent réunies, autant qu’elles peuvent l’être, dans le Christ à la colonne; mais il ne faut pas avoir L’œil bien exercé pour s’apercevoir, dès l’abord , que derrière Sébastien se cache un génie d’une trempe tout autre , et qu’il est impossible de marier harmonieusement la pâte onctueuse et colorée d’un Vénitien avec les violents et fiers contours d’un Michel-Ange. Le dessin et la couleur ne sauraient triompher ensemble dans le même tableau. Comment, en effet, ne pas ternir l’éclat de la couleur en prenant soin de modeler rigoureusement les figures? Comment respecter la pureté du trait et marquer avec précision la place des lumières et des ombres, si l’on veut laisser au pinceau cette liberté d’allure et conserver au ton cette fraîcheur, sans lesquelles il n’y a point de coloriste? Mais en dehors même de l’inévitable désaccord qui existe, dans le Christ à la colonne , entre deux principes qui se combattent au lieu de se sacrifier l’un à l’autre, on doit dire que Michel-Ange a manqué cette fois de noblesse, ou plutôt d’élévation, en dessinant des figures d’une vulgarité athlétique, là où l’on ne devait rencontrer que des formes et des expressions d’une vigueur idéale.
D’autres artistes qui furent de l’école de Michel-Ange, ou si l’on veut, qui subirent son influence , ont travaillé à la décoration de Saint-Pierre in Montorio : Georges Vasari, l’illustre historien de l’art, Giovanni de’ Vecclii et Daniel de Volterre. Dans la quatrième chapelle, le premier a peint à fresque la Conversion de saint Paul; Jean de’ Vecclii a colorié habilement, sur un dessin de Michel- Ange, le Saint François aux stigmates qu’on voit dans la dernière chapelle; quant à Daniel de Volterre, ce n’est point comme peintre, c’est en qualité de sculpteur qu’il a concouru à l’embellissement de l’église. Lui et son élève Leonardo Milanese ont
L’EGLISE SAINT-PIERRE IN MOjNTORIO
modelé les statues de saint Pierre et de saint Paul qui ornent la cinquième chapelle, et que l’on y admire sans se douter qu’elles sont l’œuvre d’un peintre. Mais les