‹ Les galeries publiques de l'EuropeChapitre 26 sur 167 · MUSÉE PIE-CLÉMENTIN · texte numérisé non relu

MUSÉE PIE-CLÉMENTIN

n’a pas dû avoir autant de talent que les autres statuaires employés par Néron à ses édifices de Rome , car c’est d’après son œuvre qu’il faut juger un sculpteur et non sur des conjectures tirées de la province où il travaillait. Quoi qu’il en soit, le nom de l’auteur n’est pas venu jusqu’à nous; mais la statue nous a été heureusement conservée, car tout y est antique, à l’exception de la main gauche et de l’avant-bras droit, dont la restauration est due au ciseau d’un élève de Michel-Ange, Montorsoli.

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L 'Antinous clu Belvédère a été ainsi nommé , bien moins à cause de sa ressemblance avec le favori d’Adrien, que parce qu’on l’avait trouvé, sous Paul III, près d’une villa de cet empereur, sur l’Esquilin. Plus tard on l’appela Thésée, puis Hercule imberbe, puis Winckelmann lui donna, sans raison plausible, le nom de Méléagre, et enfin Visconti , avec sa pénétration et sa science, y vit l’image du Mercure Lantin. L’opinion de cet illustre antiquaire n’est pas fondée sur de simples présomptions; elle s’appuie sur le rapprochement qu’il a fait de ce prétendu Antinous avec deux monuments antiques : une statue du palais Farnèse et une pierre gravée dans lesquelles il retrouve, avec les attributs consacrés à Mercure, le même type et la même attitude que dans le Lantin. Visconti reconnaît encore

ROME. VATICAN

une preuve de son assertion dans cette circonstance, que les cheveux sont ici crépus comme ils le sont sur toutes les têtes antiques de Mercure : in capite crispât us capillus , dit Apulée en parlant de ce dieu. Aussi la dénomination de Mercure Lantin est-elle acceptée par les hommes compétents, bien que les attributs ordinaires de Mercure, les talonnières, par exemple, ne se rencontrent pas dans ce morceau. Toutefois les mains, aujourd’hui détruites, ont pu tenir la bourse et le caducée, comme le pense Visconti, qui, à la vigueur des membres de la statue et à ses muscles ressentis, a jugé qu’elle rappelait l’inventeur de la gymnastique, le Mercure ’Evaydmoç. Quelle noble tête et comme l’inclinaison en est charmante! Les yeux sont trop rapprochés peut-être ; néanmoins les traits offrent la plus belle harmonie et leur expression est divine. La perfection des formes et le jeu élégant autant que naturel de toutes les parties du corps ont fait de ce Mercure, en dépit de la maladroite restauration de la jambe gauche, un morceau si célèbre et si admiré, que notre Poussin l’avait choisi, parmi tant de merveilles, pour y étudier les proportions de la figure humaine.

Aussi, bien que l’exécution du Lantin soit inégale et que la partie inférieure ne réponde pas, même dans les endroits non restaurés, à la beauté du torse et de la tête, on peut dire que cette statue fameuse est digne de la haute réputation que lui ont faite les connaisseurs, depuis trois siècles qu’elle est découverte. Elle est en marbre de Paros. Ce fut Paul lll qui la fit mettre au Belvédère, où, malgré les

savants et leurs preuves, elle est appelée plus souvent X Antinous que le Lantin.

Au milieu d’une salle qui précède, comme nous l’avons dit, la cour du Belvédère, s’élève le Méléagre , qui se trouvera ici mieux placé en regard de l’ Antinous , ne fût-ce que pour expliquer, par la ressemblance des attitudes, la dénomination de Méléagre donnée à Y Antinous par Winckelmann; il est en marbre grec cendré du mont Hymette. Suivant l’Aldroandi , il fut trouvé dans une vigne, près du Tibre, hors de la porte Portèse. Le pape Clément XIV en enrichit le Belvédère. Le hlond chasseur, comme l’appelle Homère, a tué le terrible sanglier de Calydon, suscité par Diane pour ravager l’Italie ; il paraît s’appuyer sur une lance dont on ne voit plus que la trace, et la main vaillante qui la tenait est perdue. Michel-Ange n’osa pas la rétablir! Le jeune homme a déposé la hure du sanglier

comme un trophée qu’il destine à l’héroïque Atalante. 11 est accompagné de son

chien, accessoire dont l’exécution très - imparfaite pourrait faire croire que le groupe fut l’ouvrage de deux sculpteurs différents, si les grands artistes n’avaient pas employé parfois de tels artifices pour mieux laisser valoir les parties principales de leurs œuvres. Mais ce qui peut rendre un pareil doute plus légitime, c’est que les jambes de la statue sont beaucoup moins précieuses comme exécution et comme dessin, que les parties supérieures, qui sont véritablement sublimes; rien de plus

M USÉE P I E - C L E M ENTIN.

gracieux, du reste, que le mouvement général (le la statue. Elle est conçue, balancée, exécutée avec cette délicatesse de sentiment et cet atticisme de goût qui 11e se trouvent que dans les plus beaux morceaux de l’art grec.

Virgile a chanté les malheurs de Laocoon, et sa poésie est la légende (pii sert d’interprétation à l’œuvre des trois sculpteurs rhodiens, Agésandre, Polydore et Athénodore, qui vécurent probablement sous les premiers empereurs romains.

Fatigués d’un siège qui durait depuis dix ans, les Grecs méditèrent de s’emparer de Troie par la ruse : ayant construit un énorme cheval de bois, ils cachèrent dans ses flancs des guerriers armés, et le firent avancer sous les murs de la ville assiégée. Laocoon, prêtre d’Apollon et de Neptune, issu du sang des rois, s’opposa de toutes ses forces à l’entrée de ce cheval dans Ilion; il osa meme lancer un trait contre cette machine fatale à sa patrie. Mais les divinités ennemies de Pergame s’irritent de cette audace, et au moment où le prêtre sacrifiait à Neptune sur le bord de la mer, tout à coup, du sein des flots, deux serpents s’élancent sur Laocoon et ses deux lils; vainement les trois victimes luttent contre les deux monstres, ceux-ci leur brisent les membres en repliant trois fois autour de leurs corps dus

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nœuds inextricables. Témoin impuissant de la perte de ses fds, le père tombe avec eux sur les marches de l’autel en prenant les justes dieux à témoin. Telle est la scène touchante qu’ont exprimée les trois sculpteurs rhodiens , et leur groupe a donné, s’il est possible, plus de force encore au sentiment qu’inspire un sujet si douloureux.

Que devons-nous penser de la sublimité des statuaires antiques, lorsque le savant Lessing nous dit et nous prouve , en dépit de l’enthousiaste Winckelmann , que le Lciocoon appartient à l’époque des premiers empereurs, et n’est qu’un produit de l’art, déjà bien affaibli et dégénéré, des statuaires romains? Non, ce n’est pas au siècle d’Alexandre , ce n’est pas au temps des Praxitèle et des Lysippe que remonte cet ouvrage célèbre, dont personne n’a parlé avant Pline, qui l’avait vu dans le palais de Titus. Et pourtant quel admirable groupe! quelle dignité dans l’expression d’une si pathétique douleur! quelle lutte sublime entre la force d’une âme héroïque qui ne veut point se laisser abattre, et les angoisses d’un corps que le serpent torture, «pie la mort étreint! Dans cette antiquité où les gladiateurs eux-mêmes apprenaient à mourir avec grâce , un prêtre d’Apollon 11e pouvait se déclarer vaincu jusqu’à pousser les cris de désespoir qui retentissent dans les vers du poète , cia mores horrendos . Aussi sa bouche frémissante semble-t-elle exhaler seulement un soupir. La langueur de ses regards, le mouvement de ses sourcils, la proéminence de sa lèvre, font voir le sentiment de la compassion mêlé à celui de la douleur physique, de sorte que l’amour paternel permet ici l’expression d’un gémissement qui devrait être contenu par la dignité du héros et par la résignation du prêtre. Partant de cette idée, le sculpteur, qui 11e sacrifie jamais les convenances de la beauté, a pu les concilier avec l’énergie de l’expression. Rarement les artistes grecs imitaient les détails; mais cette fois les statuaires rhodiens ont tiré un grand effet d’une telle imitation. Les veines «pii serpentent sur les cuisses, qui passent en se gonflant sur le cou , ajoutent au frissonnement que la seule vue du Laocoon nous fait éprouver. Il faut remarquer aussi que la réalité est plus vivement accusée dans les parties inférieures, dans le pied, par exemple, qui se contracte et se cambre, que dans les parties supérieures, où l’angoisse paraît étouffée ou du moins combattue par la fierté d’une grande âme.

S’il est vrai, comme le pense Lessing, que le groupe du Laocoon soit un ouvrage des commencements de l’empire romain, une traduction en marbre des vers de Virgile, quelle idée, je le répète, 11e devons-nous pas concevoir de la perfection de l’art aux belles époques de Périclès et d’Alexandre! Depuis qu’il fut trouvé, en 1506, sur l’Esquilin, parmi les ruines du palais de Titus, ce groupe a exercé la sagacité des antiquaires et la plume de bien des écrivains. Quelques-uns, et des plus habiles, ont soutenu, par vives raisons, que c’était là une copie exécutée à Rome

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