‹ Les galeries publiques de l'EuropeChapitre 53 sur 167 · LA CRÉATION D E L A 1 E M M F · texte numérisé non relu

LA CRÉATION D E L A 1 E M M F

second tableau, l’Éternel apparaît au sein d’un cortège de petits anges, et il chasse le Génie du chaos. Le troisième représente la Création de l’homme , ou plutôt le souffle de la vie qu’il reçoit de Dieu. L’homme est créé; mais il est encore gisant sur la terre, sans mouvement, sans âme. L’Eternel s’approche de lui, le touche à peine, et déjà le corps se meut, l’homme va entrer dans le champ de la vie. Toutes ces compositions sont marquées au coin d’une grandeur inusitée, d’une originalité puissante et hère ; le langage du peintre y a reproduit le laconisme sublime des versets de la Genèse. Une des plus belles est la C réation de la femme. Eve est

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sortie des flancs du premier homme , et elle s’incline avec soumission , avec reconnaissance et avec grâce devant son Créateur. Adam est endormi et paraît accablé comme un être qui a perdu la moitié de lui-même. Il ne la retrouvera qu’ en se réveillant. Plus loin nous voyons les seconds créateurs du genre humain, dans le paradis terrestre, au pied de l’arbre de vie. Le serpent présente à la femme le fruit défendu, qu’elle offre à son époux. Le sombre génie de Michel- Ange s’est un instant déridé dans cette peinture , et pour la première fois sa couleur sauvage est devenue suave et charmante. Le tableau, du reste, est divisé en deux scènes par le serpent qui s’enroule autour de l’arbre, et dans ce même tableau où Adam et Eve mangent le fruit défendu, on les voit chassés du paradis par un ange.

Pressé par l’ impatience du pape, le peintre de la chapelle Sixtine ne put finir ses fresques avec tout le soin qu’il aurait voulu. Un jour que l’artiste voulait aller à la fête de Saint-Jean à Florence, Jules II lui demanda: «Quand finiras-tu? — Quand je pourrai, dit Michel- Ange. — Quand je pourrai , quand je pourrai! » répéta avec colère le fougueux pontife; et il donna au peintre un coup de la petite canne sur laquelle il s’appuyait. Mais à peine l’artiste offensé fut-il sorti, que le pape, craignant de le perdre, lui envoya faire ses excuses par un de ses favoris, qui pria Michel-Ange de pardonner à un pauvre vieillard, toujours menacé de ne pas voir la fin des ouvrages qu’il ordonnait. Il ajouta que le pape lui souhaitait un bon voyage et lui envoyait cinq cents ducats pour s’amuser à Florence. De son coté, voulant satisfaire aux impérieux désirs du pape, qui plusieurs fois, malgré son grand âge, était monté jusqu’à la voûte, le peintre, sans attendre l’achèvement de ses fresques, fit démolir l’échafaud et découvrit son plafond le jour de la Toussaint de l’année 1511. Ce jour-là, le pape dit la messe dans la chapelle Sixtine, en présence des Romains étonnés. Michel-Ange reçut pour cet ouvrage, sur l’estimation faite par Julien de San Gallo, trois mille ducats, qui de nos jours équivaudraient à cent cinquante mille francs environ. U l’exécuta sans aucun aide, dans l’espace de vingt mois; il avait alors trente-huit ans. Ses yeux, après ce travail, étaient tellement habitués à regarder au-dessus de sa tête, qu’il s’aperçut qu’en dirigeant ses regards vers la terre , il n’y voyait presque plus ; pour lire une lettre , il était obligé de la tenir élevée. Cette incommodité dura plusieurs mois.

Les Sibylles et les Prophètes ont tenté le burin de plusieurs graveurs. Ces figures sublimes ont été mises sous les yeux de l’Europe par les estampes de Mantouan et de Yolpato. Mais des nombreuses compositions de la voûte, fort peu ont été gravées, sans doute parce qu’elles sont trop petites pour être bien vues d’en fias, ce qui est un incontestable défaut. Le pape Jules II en fut frappé lui-même le premier jour qu’il les vit, et il s’empressa de dire à Michel-Ange qu’il fallait enrichir et rehausser les tableaux de la voûte avec de l’or et de

LA CHAPELLE SIXTINE

l’outremer. Cette observation parut futile au peintre, qui n’en tint aucun compte; et comme le pape insistait , disant que la chapelle aurait l’air pauvre : « Les

hommes que j’ai peints, répondit Michel-Ange, furent pauvres aussi et professèrent le mépris des richesses. » 11 est certain que les sujets bibliques du plafond et tous ceux qui ont été peints dans les impostes des fenêtres, sont fort peu connus. Et cependant Michel-Ange s’y montre sous un nouveau jour; car on n’y remarque

point ce dessin chargé , ces recherches de contours , cette exagération de formes et de muscles qu’on lui a tant reprochés au sujet de ses autres fresques. Aussi Annihal Carrache préférait-il de beaucoup les peintures de la voûte à celle du Jugement dernier. Il y trouvait une science moins étalée, plus calme et tout aussi profonde.

Parmi les compositions renfermées dans les espaces en forme d’ogives qui sont au-dessus des impostes dont nous avons parlé, il en est une qui nous a frappé encore plus que les autres, par son caractère sombre : c’est la figure d A za ,

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représentée comme l’image du malheur, de la misère, de la condamnation au travail, de l’humanité, enfin, non encore rachetée. Jamais l’accablement, la fatigue, le découragement , la conscience de l’infortune , ne furent peints en traits plus énergiques. On croit entendre les plus sinistres prédictions du prophète : « Tu mangeras ton pain dans l’agitation et tu boiras ton eau avec inquiétude. » Il faut en convenir, aucun autre peintre que Michel-Ange n’a su éveiller à ce point dans le cœur humain le sentiment de la terreur. Ici même il n’a pas eu besoin , pour produire cette impression , d’une figure agitée et convulsive. Le calme l’a servi aussi bien que la violence. «Pour bien sentir ces fresques, dit Stendhal, il faut entrer à la Sixtinc le cœur accablé de ces histoires de sang dont fourmille l’Ancien Testament. C’est là que se chante le fameux Miserere du vendredi saint. A mesure qu’on avance dans le psaume de pénitence, les cierges s’éteignent; on n’aperçoit plus qu’à demi ces ministres de la colère de Dieu, et j’ai vu qu’avec un degré très-médiocre d’imagination , l’homme le plus ferme peut éprouver alors quelque chose qui ressemble à de la peur. Des femmes se trouvent mal, lorsque, les voix faiblissant et mourant peu à peu, tout semble s’anéantir sons la main de l’Eternel. On ne serait pas étonné, en cet instant, d’entendre retentir la trompette du jugement, et l’idée de clémence est loin de tous les cœurs — Combien il est absurde de vouloir chercher le beau antique, c’est-à-dire l’expression de tout ce qui peut rassurer, dans la peinture des épouvantements de la religion! »

a HL III, qui avait eu la joie de voir se terminer sous son pontificat la peinture du Jugement dernier , fit construire une chapelle tout près de la Sixtine, et voulut aussi qu’elle fût peinte par Michel-Ange. L’artiste était déjà vieux, il avait soixante-quinze ans; et bien qu’il eût une santé robuste et une verte vieillesse, il ne se sentait pas d’âge à entreprendre de nouvelles fresques; mais il n’osa résister aux désirs du pape, qui l’avait toujours comblé d’honneurs et de bontés et qui disposait de son temps. Buonarotti peignit donc dans la chapelle Pauline deux* grandes fresques : la Conversion de saint Paul et le Crucifiement de saint Pierre. Son style était fixé : il n’en changea point; aussi retrouvons-nous dans ces deux compositions les mêmes airs de têtes, le même caractère de dessin, les mêmes contours ressentis et fiers que dans les fresques de la Sixtine. Bien que

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Michel- Ange soit peut-être, de tous les peintres, celui qui s’est le moins répété (lui-même il disait n’avoir jamais fait deux fois le même contour), ou peut néanmoins remarquer certaines redites dans le Crucifiement de saint Pierre , et, il faut l’avouer, on y sent déjà la pesanteur de l’âge. Cette peinture a été gravée, mais elle est peu connue; sur les lieux mêmes il est difficile de la voir, tant elle a été obscurcie par la fumée des cierges innombrables qu’on allume dans la chapelle quand on y dit les prières de quarante heures, ce qui a lieu plusieurs fois par an, et depuis trois siècles! Vasari a fait observer, au sujet du Crucifiement de saint Pierre , qu’il n’y entre aucun accessoire, qu’on n’y voit ni arbres, ni paysages, ni fabriques, comme si Michel-Ange n’eût pas voulu, dit-il, abaisser son grand génie à de pareilles choses, corne quelle cite jorse non volera abbassar quel suo grande ingegno in simili cose.

La fresque de la Conversion de saint Paul , qui est aussi dans un fort triste état de dégradation, et n’est plus bonne à voir que dans les traductions, même imparfaites, de la gravure, est un morceau plein de mouvement et d’énergie. La composition se divise en deux groupes, l’un qui remplit l’espace du ciel; c’est celui des anges d’où s’échappe la voix surnaturelle qui renversa Paul sur la route de Damas en lui criant : «Pourquoi me persécutez-vous?» l’autre se compose d’une multitude épouvantée qui prend la fuite. Le cheval de saint Paul, vu par la croupe, dans un raccourci violent, s’enfuit aussi. 11 faut reconnaître que Michel-Ange, fidèle à sa manière , a recherché , ici comme ailleurs , les attitudes les plus forcées , et s’est donné à vaincre les difficultés de dessin les plus ardues. Les figures célestes, qu’il a représentées entièrement nues pour la plupart, n’ont été dans son intention qu’un évident prétexte pour montrer une fois encore sa science prodigieuse de dessinateur, sa connaissance de l’anatomie , et la variété vraiment inépuisable des postures dans lesquelles peut se montrer et se mouvoir le corps humain. La Conversion de saint Paul a été gravée ; on conserve à Naples quelques-uns des

cartons qui servirent à cette fresque et à celle du Crucifiement.

Rien n’est plus précieux que les dessins de Michel- Ange , car on y trouve son génie tout entier, sans avoir à regretter l’absence de la couleur ou les artifices du clair-obscur. Il commençait par dessiner sur un morceau de papier le squelette de la figure qu’il voulait faire, et sur un autre il le revêtait de muscles. Ses dessins, quand ils ne sont pas de simples pensées ébauchées à la plume, sont terminés de telle sorte qu’ils peuvent être facilement traduits en peinture, tant l’artiste y a laissé peu de chose à faire aux élèves chargés de les exécuter. Quant à ses tableaux à l’huile, ils sont extrêmement rares, si tant est qu’il en existe plus d’un ou deux qui

soient entièrement de sa main. Nous avons dit qu’il méprisait ce genre de peinture;

aussi doit-on croire que les morceaux qu’on lui attribue ont été peints sous ses

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