‹ Les ganaches, comédie en quatre actesChapitre 86 sur 116 · ACTE TROISIÈME. lOî · texte numérisé non relu

ACTE TROISIÈME. lOî

plus larges et ta boue chaque jour plus épaisse! 0 ville monstrueusel Tous les crimes et toutes les vertus 1 Toutes les bassesses et toutes les grandeurs! Tu te noies dans l'orgie, ègout des nations; mais tu veilles pour la terre endormie, capitale du monde! On te fuit avec horreur, infâme! On te revient avec ivresse, ô reine! On voudrait t'écraser et Ton t'adore!

ROSALIE, exaspérée.

Adorer Tenfer!

LE MARQUIS

Eh bien, regardez-moi! j'en sors, moi, de l'enfer! la flamme et le feu m'ont retrempé!... et je suis un autre homme ! Car j'ai Paris dans les jambes, Paris dans les yeux, Paris dans les^ veines.

ROSALIEj effrayée, suffoquée et le regardant avec terreur.

Miséricorde !

Et elle!.. .cette pauvre petite Marguerite, arrivant comme moi. de son Paris bruyant, turbulent, resplendissant; vous ne voulez pas qu'elle meure ici d'ennui. Mais cette maison! (mouvement de tous ) que je suis fier d'avoir sauvée, mais triste, sombre, est-ce la cage de cet oiseau venu du pays où Ton rit, où l'oa chante, où Ton danse? Une femme !... une femme jeune, belle, gracieuse, fouler ce tapis aux fleurs fanées; s'asseoir sur ces fauteuils aux bois vermoulus; mesurer le temps à cette pendule (la pendule sonne en ronflant) qui ronflc avant de soTiner, comme si les heures endormies avaient peine à s'y réveiller! Allons^ donc! Pauvre enfant!... Au grenier, les ruines! Au grenier, la vieillesse! Et que tout ici rajeunisse avec moi...

FROMENTEL

Et nous!... Nous mettrez-vous aussi au grenier?

LE MARQUIS, gaiement.

Vous! (Les prenant par la main et its amenant sur l'avant-scène. Confidentiellement et à demi-voix.) Eh bien, oui, si vous ne savez pas fairecomme moi, et vous rajeunir pour lui plaire!... Savez-vousle mot, le mot terrible dont m'a salué à Paris une femme d'es-prit.'., à qui je racontais notre vie? — « Eh! mon pauvre Marquis, vous voilà donc tout à fait tombé dans les Ganaches? »

TOUS TROIS, tressaillant.

Ganaches !

LE MARQUIS^ continuant.

Gaiiaches! entendez-vous?... Ganaches! comprenez-vous?... Nous sommes des Ganaches! c'est-à-dire des routiniers, des radoteurs des rabâcheurs ! Eh bien ! de par la cordieu ! je me

sens encore de force et de verve à faire mentir l'épithète! J'ai le cœur jeune, l'esprit vivace î Je ne veux pas tomber dans les Ganaches-^ etje vous forcerai bien à secouer avec moi votre poussière, et nous donnerons des fêtes, des dîners, des concerts, des bals ! \'A Von ne dira plus de ma maison que c'est un nid de Ganaches!

FROMENTEL

Des bals!

ROSALIE, indignée.

Des bals décolletés! Vous voulez que... (croisant ses mains avec

pudeur sur sa poitrine.) Oh!...

FROMENTEL

Et que je danse!

LE MARQUIS, gaiement.

Je danserai bien, moi.

ROSALIE, éclatant.

Avec elle! et je vous conseilUe de l'épouser aussi!

LE MARQUIS

Pourquoi pas?

ROSALIE

Dieu! ciel! juste Dieu! Et c'est elle qui héritera!

LE MARQUIS, saisi.

Comment ! qui héritera !

ROSALIE

Horreur! ne me touchez pas, Monsieur le Marquis! Vade rétro!,,, vos mains sentent le soufre! Vous avez voulu voir Paris! vous êtes descendu dans la géhenne; et la géhenne vous a rejeté noir, calciné, horrible à voir!

LE MARQUIS, gaiement.

11 me semble pourtant...

ROSALIE *

Laissez-moi parler! je veux parler! je parlerai... comme l'ânesse de Balaam ! — Malédiction sur la maison qui s'ouvre au luxe de Paris! aux modes, aux toilettes, aux danses impures de Paris !

LE MARQUIS

Ah çà, mais...

ROSALIE

Le maître se ruinera! le valet volera! la servante pillera! la nièce se perdra! la Société maternelle la recueillera! le feu prendra! la maison croulera!... Et Rosalie se lamentera sur le

• Le Marquis, Rosalie, Fromenlel.

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