‹ Les ganaches; comédie quatre actesChapitre 62 sur 238 · ACTE DEUXIEME · texte numérisé non relu

ACTE DEUXIEME

MARCEL

Brave homme, en effet, monsieur le Marquis; car en 93 il sauva au péril de sa tête le Duc, votre père, qu'on venait arrêter !

LE MARQUIS, un pun embarrassé, se remettant.

C'est bien ce que je voulais dire : un bon serviteur.

VAUCLIN, avec intérêt.

Monsieur descend du Jean Cavalier qui a commandé les révoltés des Cévennes?

LE MARQUIS, se levant.

Oh! nullement îCavaliern'était même pas unnom... (amifci.) N'est-ce pas? c'était un surnom !... pour le distinguer d'un autre serviteur de la maison! Pierre le Cavalier! C'esl-à-dire que celui-là montait ordinairement à cheval pour porter nos lettres et faire nos courses, (a Marcel.) N'cst-il pas vrai?

MARCEL

Parfaitement, monsieur le Marquis; mais mon père a glorieusement transformé l'épilhèle en nom légitime le jour où, à la tête d'une centaine de volontaires mal montés et mal équipés comme lui, il fit à Jommapes certaine charge à fond de train qui lui vakit l'accolade de Dumouriez et son premier grade sur le champ de bataille 1

VAUCLIN, avec chaleur.

Votre père est un volontaire de 92, jeune homrne 1

MARCEL

Capitaine à Fleurus, monsieur.

VAUCLIN.

Bravo !

MARCEL

Et colonel à Wagram !

VAUCLIN, faisant la grimace et se détournant*

Ah! l'Empire!...

LE MARQUIS

Et vous répudiez un passé si glorieux, monsieur Cavalier; vous n'êtes pas soldat?

MARCEL

Autres temps! autres devoirs!... Mais, pardon, monsieur le Marquis, ma visite se prolonge et je craindrais...

LE MARQUIS

^ Du tout, ne nous privez pas d'une conversation à laquelle j'attache le plus grand intérêt, je vous assure; et dites-nous, au moins, monsieur Cavalier, par quelles fonctions vous ennoblissez, à votre tour, un nom si bien porté ?...

MARCEL

Cela est d'un mc^diqcre intérêt pour vous. Monsieur le Marquis, je suis ingénieur.

Ingénieur civil... ahl très-bien! (a pari.) Et tu fais la couru ma nièce, arpenteur?

FROIIENTEL.

Est-ce que c'est vous qui avez fait notre nouveau pont?

MARCEL

Non, monsieur!

FROMENTEL

C'est que je ne vous en ferais pas mon compliment !... Si on avait bâti comme ça de mon temps !

MARCEL, à lui-même, les regardant.

Ah çà, mais ils sont fort désagréables!... Où veulent-ils en venir?

LE MARQUIS, ironiquement.

Allons, monsieur Cavalier, je vous fais mon compliment : vous avez bien choisi la carrière du moment! Vive Dieu! messieurs, on ne vous accusera pas de ne point remuer les pierres! Vous excellez à démolir surtout! Pif, paf ! allez donc! la pioche et le pic!... Palais! châteaux! églises... bah!... au vent! — courage; et sur les débris du vieux Paris, faites-nous un joli Paris tout neuf, avec chemins de fer sur les toits, et télégraphes électriques d'une fenêtre à l'autre !... le tout parqueté, voûté, éclairé, cliauffé au gaz comme une usine et parfumé d'huile chaude et de carbone: ce sera délicieux!

MARCEL, piqué.

Jsne sais pas, monsieur le Marquis, si nous ferons jamais ce Paris-là; mais je puis bien vous garantir quenousne vous rendrons jamais celui du moyen âge.

LE MARQUIS

Tant pis, monsieur, il était beau !

Les jours de [ este surtout!... Mais de quel Paris parlez-vous, monsieur le Marquis ? — du Paris de Louis XIV, de François l", de Charles V, ou de Philippe-Auguste?

LE MARQUIS

De tous.

MARCEL

Il faut pourtant choisir; car enfin l'un ne s'est bâti que sur les débris de l'autre ; et pour être absolument logique, vous n'avez le droit de regretter que le premier démoli, celui de Julien l'Apostat.

Page 1