‹ Les ganaches; comédie quatre actesChapitre 8 sur 238 · ACTE PREMIER · texte numérisé non relu

ACTE PREMIER

BARII.LON.

Dans le salon du Marquis !

MARCEL

Et quelle raison?...

BARILT.ON.

Ah! d'abord, le Marquis et le Docteur ne sont pas ennemis; loin de là! — Sous le Directoire, Vauclin vint à passer dans celte rue, au moment où un enfant de dix ans, tombé d'une fenêtre et suspendu par un pan de sajaquetleà demi déchirée, allait choir sur le pavé ; mon Spartiate le reçut dans ses bras : c'était le Marquis! — De là une affection réciproque, favorisée par la familiarité que justifiait leur âge autant que les habitudes de l'époque; et plus tard une vaillante amitié qui a su résister à toutes les atteintes. — Ce sont, il est vrai, des discussions quotidiennes. Mais le Docteur ne souffrirait pas qu'un autre que lui se levât la nuit pour soigner son animal d'aristocrate, et le Marquis n'accepterait pas d'un autre que de son infâme démagogue la potion qui doit le soulager.

MARCEL

Oui; bien... mais le sieur Fromentel?

BARILLON

Nous y arrivons ! — On se réunissait le soir, pour faire un whist à trois, avec le vieux Duc. On jouait le mort! — Le Duc radotait un peu, mais enfin l'on jouait. Un soir le Ducs'endort sur son jeu; coup de foudre!... on joue bien avec un mort, on ne joue pas avec deux. Il faut à tout prix remplacer le Duc et trouver un troisiê.-'.e : mais lequel?,.. On essaye d'abord de M. le sous-préfet, pour qui l'on sait trouver un sourire : joli joueur, mais faisant l'éloge du gouvernement à chaque levée! — Pour des hommesd'opposition, cen'élait pas tenable!... Il fallut bien se rabattre sur l'abbé Fournel, vicaire de l'église Sainte-Croix et directeur du vieux Duc; mais un soir Léonidas voulut absolument lui faire avouer qu'il n'y a pas de Dieu ! — Sur ce, discussion^ rupture ! — Arrive Fromentel, qui loue le premier ^ ^ étage! — Un joueur émérite!... quelle trouvaille !... Enrichi ■*'"dans les comestibles, c'est vrai, mais du moins toujours mécontent, celui-là! On est sûr qu'il ne fera l'éloge de rien, ni de . la terre, ni du ciel ! — Et voilà comment s'est constitué ce tapis vert, qui représente en petit tout un parlement. — Le Marquis à droite... le Docteur à gauche,., Fromentel au centre... et visà-vis, le Mort, qui est là, mélancoliquement, pour leur rappeler à tous le néant des discussions humaines...

(Il se lève et redescend à gauche.)

MARCEI,.

Et de femmes... point?...

BARILT.ON.

Si! la Forbac; mais est ce bien une fenime?— Une vieille fille de province dont personne n"a voulu, bigote, cancanière, et ne désespérant pas de faire tester le Marquis en faveur de je ne sais quelle soc«efé, dont elle est fondatrice, pour le salut des demoiselles... égarées... jamais de celles qui sont en détresse!... Enfin, charitable à la façon de ces philanthropes qui donnei:! pour le rachat des petits Chinois dix centimes dont ils ne feraient pas l'aumône à un petit Français: tu vois cela d'ici.

^On entend frapper un coup.) MARCEL.

Qu'esi-ce que cela?

BARILLON

C'est le marteau, ton heurtoir, qui t'annonce un visiteur pour le Marquis.

MARCEL

Ou :; Docteur.

BARU.LON.

Non '... non!... un coup pour le premier et le rez-de-chaussée; d ': coups pourle second ; trois pour le troisième. Tu as oubhè iirovince... C'est à chaque locataire d'ouvrir sa poi'te: cela su lime le concierge!

MARCEL, riant.

C'est eut-être un progrès! — Mais je te quitte.

BARILLON *

Déjà! — Tu n'attends pas?

Non! le Marquis tarde trop. J'ai deux confrères chez moi qui s'impatientent, et puis ce que lu m'as dit de ses opinions... Non... décidément, je ne le verrai pas! Et je laisserai seulement ma carte à Bourgogne, (n monlre la porte de gauche par où est sorti

Bourgogne.) Vieus-tu? — Tu verras le Marquis demain matin!...

BARILLON

Oh! moi! impossible!... demain matin, le Marquis serait seul! Il l'iuit que je voie mes trois hommes réunis. C'est une jeune fille à recommander. Ils ont tous une raison de s'intéresser à elle ; reste à savoir lequel e»t le plus capable... le plus digne... Enfin... c'est très-délicat !...

* Maroc! , IJarillon.

Page 1