LES
— Êtes-vous jamais descendu dans une de ces mines où s'agite le monde souterrain ? me demanda, un soir d'été, mon cousin Cornélius en me montrant sa précieuse collection de minerais Scandinaves, ouraliens et californiens. C'est au fond de ces noires fourmilières que le travail obstiné des hommes-taupes, des gnomes serfs de l'industrie, conquiert ces métaux avec lesquels nous asservissons la nature.
— Jamais, lui répondis-je ; je croirais, en voyageant dans ces étroites galeries, sentir peser sur ma poitrine le poids, de la montagne, et un insurmontable effroi me ferait aspirer à revoir sans délai la lumière du soleil. Pour moi, la nuit c'est la mort -, la clarté, c'est la vie.
— Je comprends cette sensation, repartit Cornélius, car je l'ai ressentie dans toute son horreur diverses fois, mais surtout en visitant les mines de cuivre de Falun, dont vous venez de voir un échantillon. C'est un site d'aspect sinistre et désolé, voisin de Goëthaborg, capitale de la Dalécarlie, en Suède.
— Je vous croyais tout à fait à l'épreuve de ces défaillances réservées aux artistes nerveux, mon cher cousin, et inconnues aux savants de votre trempe.
— Hélas ! non, soupira Cornélius ; vous pouvez même y ajouter des hallucinations fort étranges et spéciales soit aux visiteurs, soit aux travailleurs des mines. Je vous assure qu'il est bien difficile de se dégager de ces influences pour ainsi dire fantastiques. Les plongeurs des bancs de corail et les explorateurs des grottes de stalactites primitives sont moins exposés à devenir le jouet de la chimère que les pauvres mineurs les plus naïfs, les plus illettrés et les plus simples d'esprit. Vous n'ignorez pas qu'il est de ces vertiges dont les tentations sont irrésistibles dans certains milieux, où les conditions d'optique, de toucher et d'audition sont entièrement dénaturées ou déplacées.
— Vous traduisez ma pensée, mon cher ami ; mais je ne sais si ces vagues appréhensions ne
sont pas de simples jeux d'imagination, légers comme des songes, et si jamais quelque fait positif a pu leur donner raison. Les fantômes prennent rarement un corps ; on n'est plus dupe aujourd'hui des mirages.
— Qu'importe ? dit Cornélius d'un air rêveur, si les résultats d'un accès d'hallucination sont aussi terribles que ceux d'une volonté positive traduite en actes criminels. Il s'est passé à Falun un drame étrange, dont Théodore Hoffmann a tracé quelques épisodes dans un cadre nébuleux, mais dont je puis vous reproduire les véritables détails dans toute leur réalité sinistre. Le crime n'eut pas d'autre cause que le vertige singulier qui s'empare des mineurs, quand leur cerveau est Irappé d'une idée fixe superstitieuse. La croj'ance au diable qui possédait les sorcières du moyen âge était-elle autre chose qu'une monomanie ?
— Voulez-vous parler de l'histoire du pauvre Elis Froëbom, mon cousin ? Je vous avouerai qu'en effet elle m'a toujours paru aussi obscure qu'incompréhensible.
— Parce que vous n êtes jamais descendu dans les mines, cher ami, me dit CornéUus Si vous voulez fumer le dernier des colorados que j'ai rapportés de la Havane, je vous conterai immédiatement non la légende surnaturelle d'Élis,
mais son histoire vraie, qui restera toujours colorée, pour vous, des teintes du prisme merveilleux d'Hoffmann.
— Je suis prêt, cousin, à vous écouter pendant dix cigares.
En même temps, je m'étendis paresseusement dans un fauteuil à bascule chinois, et Cornélius commença son récit :
En plein midi, le 24 juillet de l'an 1647, une foule très affairée encombrait les quais de Goëthaborg, capitale de la Gothie occidentale, dont le port sur le golfe du Gattegad est si renommé. Un vaisseau marchand de la compagnie des Indes Orientales, revenant de son long voyage après une traversée propice, avait jeté l'ancre dans le port de Klippa ; de nombreuses barques, des nacelles et des canots remplis de joyeux marins sillonnaient les eaux brillantes de la Goëthaëlf, et les canons du fort de Masthuggetorg saluaient le vaisseau de façon à rendre sourds les respectables messieurs de la compagnie des Indes et les habitants de la bonne ville.
L'équipage, au nombre de cent cinquante gaillards solides, débarquait sur le quai et se réjouissait de célébrer son hoënsing. On nomme ainsi la fête du retour, qui dure souvent plusieurs journées.
Des musiciens, habillés de vêtements bizarres
et disparates, marchaient en tête, au concert discordant des violons, des flûtes, des hautbois et des tambours, tandis que d'autres hurlaient des chansons qui pétillaient et tonnaient comme des pétards. Les matelots suivaient deux à deux. Ceux-ci, fiers de leurs chapeaux bariolés de rubans multicolores, brandissaient en l'air des banderolles ; ceux-là dansaient ou tourbillonnaient sur eux-mêmes comme les derviches tourneurs ; tous éclataient en cris de joie folle.
La bande s'allongea ainsi des quai? aux faubourgs, jusqu'à celui de Haga, où elle s'arrêta pour festoyer dans le gaëstgifvaregard, c'est-àdire l'auberge tenue par maître Biœrnson, gros bonhomme à panse difforme, dont le fils était mineur à Falun.
L'hôtelier se frottait les mains en voyant la bière ruisseler sans trêve comme un flot intarissable, et les biimpers (verres pleins) succéder aux humpers. Cette fête du retour avait attiré des groupes de jeunes filles habituées à jouer avec beaucoup de naturel le rôle de bacchantes sur les genoux des généreux marins qui avaient reçu leur paye. Les danses suivirent les rasades, une expansion communicative enivra tous les couples, et s'exhala en nouveaux cris et en chansons bachiques.
Un seul matelot, jeune homme d'une vingtaine
d'années, dont les yeu^' bleus rêvaient sous des sourcils d'un blond doré, dont le visage pâle et doux semblait détaché d'un de ces tableaux d'église qui représentent le Daniel de la fosse aux Lions de la Bible, s'était écarté de ces scènes bruyantes et restait courbé sur un banc, à côté de la porte de l'auberge.
Trois ou quatre de ses camarades s'avancèrent vers lui.
— ElisFroëbom! s'écria l'un d'eux en ricanant, pourquoi diable rester ainsi enfoncé dans tes humeurs noires ? Arrière la mélancolie ! Viens donc boire et rire avec nous !
Élis secoua la tête négativement.
— Ecoute, reprit un autre, si tu ne veux pas fêter avec nous le hoënsing, je te conseille de quitter à jamais le service. Tu ne deviendras jamais un vrai marin.
Élis leva sur lui ses yeux allumés d'un éclair de dédain.
— Ai-je jamais manqué à la manoeuvre ? ai-je jamais manqué à la discipline ?
— Non, non ; tu es un vaillant matelot, et dans le péril tu sais donner un coup de main aux amis ; mais tu ne sais pas boire.
— Oui, reprit le premier. Élis aime mieux cacher ses .ducats dans ses poches, que de les prodiguer à ces rats de terre et à ces jolies sou-
ris qui nous aident à noyer nos soucis au fond desbumpers. Bois donc et danse avec nous, mon gaillard, ou le diable marin Nœcken et tout le Troll aboieront après toi et te déchireront en morceaux comme une vieille toile goudronnée.
— Je ne crains pas le dieu des mers du Nord et toute sa légion de spectres marins, répliqua Élis en s3 levant, mais je veux me montrer bon camarade.
Il saisit un bumperd'eau-devie et le vida d'un seul trait ; puis, Fœil étincelant : — Tu vois, mon Joëns, que je puis boire comme le plus hardi de vos ivrognes. Maintenant tais-toi et file ton nœud. Je ne partagerai pas vos grossières débauches. Je suis seul maître de mes actions.
— Ah ! ah ! s'écria Joëns en éclatant de rire, mais en se reculant un peu, tu es un enfant de la Néricie, et on sait que tous les Nériciens sont d'humeur sombre et orgueilleuse. Patience, Elis! je vais t'envoyer une nymphe marine qui te forcera à quitter ce banc ensorcelé sur lequel le Nœcken t'a cloué.
Élis regarda en souriant le matelot s'éloigner.
— Ce n'est pas un mauvais cœur, murmura-t-il ; seulement il croit que ce qui l'amuse doit aussi m'amuser. Oh 1 non, je ne jetterai pas mon sac de ducats aux aubergistes et aux rôdeuses du
port. Ce trésor-là est sacré, et je ne me le laisserai pas voler.
Au même instant une jeune fille singulièrement parée, sortit de la joyeuse maison ; elle semblait au premier abord d'une beauté virginale et divine, quoiqu'une sorte de lueur hagarde dilatât ses grands yeux verts ; son nez fin et arqué, ses lèvres blanches, sa chevelure nattée en tresses blondes semées de paillettes d'or, faisaient ressortir la rougeur factice de ses joues tachées de fard. Un corsage noir, fort étroit et échancré, dessinait sa taille mince et souple, tandis que sa courte jupe bleue ballonnait et se gonflait au vent. Un rire nerveux et forcé crispait sa bouche, mais on eût dit que des larmes se cachaient au coin de ses paupières.
Elle s'approcha de Froëbom, qui la regardait avec un naïf étonnement. Elle parut d'abord troublée, embarrassée, et baissa les yeux en chiffonnant sa jupe d'une main distraite ; puis elle dit d'une voix froide et sans expression, comme si elle eût récité une leçon banale :
— Pourquoi donc, mon jeune matelot, dédaignez-vous de partager la fête de vos camarades? n'êtes-vous donc pas heureux d'être de retour dans votre pays, de revoir ce rivage et d'avoir échappé comme par miracle aux ouragans, aux trombes et aux tempêtes de la mer ?
Puis elle posa sur l'épaule d'Élis une main frémissante. Il se sentit remué jusqu'au fond du cœur par cette voix insensible qui prononçait des paroles si affectueuses ; mais, par une contradiction inexplicable, il sentit s'élever en lui une répulsion violente contre la jeune fille.
— Pourquoi viens-tu me chercher dans ma tristesse et ma solitude ? répondit-il gravement. Mieux vaut pour toi. pauvre enfant, aller te réjouir avec mes bru\ ants camarades. Je n'ai pas le droit de dépenser mon argent, et tu ne gagneras rien à essa3'er de me tenter.
— Serais-tu donc avare? demanda la jeune fille étonnée. — Elis rougit.
— Il faut que tu te souviennes de moi quand j'aurai repris la mer, dit-il. Puis il chercha dans sa poche deux ducats brillants, tira de sa poitrine un foulard des Indes, et remit le tout à la belle sirène, en ajoutant d'une voix brève : — Ma paye empêchera ma mère de mendier.
Les larmes remplirent tout à coup les yeux de cette créature; elle rejeta les ducats sur le banc :
— Gardez cet argent, mais je porterai ce beau foulard en souvenir de vous. Maintenant dis-moi ton nom, honnête homme, afin qu'il devienne pour moi comme un talisman et qu'il m'aide à me retirer du péché.
— Je me nomme Elis Froëbom.
La jeune fille pâlit affreusement et un cri rauque jaillit de son gosier ; ses genoux chancelèrent, et si le matelot ne l'eût retenu avec force, elle serait tombée sur le sol. Mais elle se débattait dans ses bras, affolée, terrifiée, et cherchait à le repousser.
— Élis ! répétait-elle Non, ce n'est pas possible ! Ai-je bien entendu ? Non, dites-moi que vous n'êtes pas Elis Froëbom ?
— C'est pourtant la vérité, dit-il avec surprise et mu d'une vague épouvante.
La pauvre femme tremblait de tout son corps et bégayait des paroles incohérentes :
— Lui ! ô mon Dieu, où pourrai-je fuir et me cacher? Laisse-moi, Elis, repousse-moi, ne touche pas une indigne créature !
Elle essayait de couvrir son visage bouleversé de ses mains.
— Chasse-moi ! répétait-elle, je ne mérite pas même ton mépris.
Puis elle ouvrait ses yeux tout grands et le regardait avec une expression de ravissement indicible :
— C'est lui qui courait après moi quand j'ai quitté furtivement notre maison, et qui m'entourait de ses petits bras, comme d'une chaîne, pour me retenir ! Je reconnais ses yeux si bons, son visage qui était déjà sérieux...
Et poussant une sorte de cri d'effroi :
— Oh ! j'ai peur de toi, Elis, comme d'un fantôme. Laisse-moi me sauver bien loin, bien loin d'ici.
Le matelot restait frappé d'un soupçon, d'un pressentiment terrible :
— Malheureuse! dit-il, éperdu et d'une voix impérieuse. Quel souvenir as-tu réveillé dans mon cœur ! Serais-tu donc?... Il n'osa achever. Mais non, ne l'avoue pas, car je ne voudrais pas te croire...
La créature, se redressant par un effort suprême, le regardait fixement, mais elle ne le voyait plus. Elle plongeait dans le passé et ce qui passait devant ses yeux, c'était une cabane de sapin, un amas de filets grossiers, une bonne femme marmotant une prière en filant sa quenouille, et un petit enfant aux cheveux blonds qui dansait sur les genoux d'un pêcheur. La vision lui montrait aussi son propre spectre, une fille rose et innocente, qui remplissait les paniers de poissons frétillants. Elle s'abîmait dans son rêve.
— Serais-tu ma sœur Christine ? dit une voix sourde qui la réveilla soudainement.
Elle tomba à genoux et courba la tête comme le condamné sur le billot :
— Je suis Christine Froëbom I murmurat-elle.
Élis frissonna de tout son corps, et tous deux gardèrent le silence, ayant peur chacun de leur propre voix et de leur pensée. Mais le jeune ma-
rin sentit soudainement un flot d'amertume et de dégoût soulever son cœur :
— Voilà donc où je devais te retrouver, dit-il d'une voix basse et altérée : — la servante et le jouet des matelots ivres, toi que nos voisins appelaient la pieuse et la belle Christine. N'étais-tu pas en effet l'orgueil de la famille ? ajouta le malheureux. Ah ! si ce fard dont tu as barbouillé ton visage pouvait te rendre méconnaissable, j'essayerais de me tromper moi-même et je te crierais : — Non, tu n'es pas la fille de l'honnête pêcheur Froëbom. Mais, sache -le bien, méchante et perverse créature, c'est ton abandon , c'est ta fuite, c'est ton amour désordonné pour un gueux, qui ont ruiné ta famille. A partir de ce jour, le malheur est entré dans la maison et ne l'a plus quittée.
— Oh ! j'étais folle, Elis, j'avais la tête perdue. Élis continua comme s'il se parlait à lui-même,
oubliant que la coupable Técoutait.
— Puis la mère est tombée malade de chagrin de ne plus voir sa petite Christine ; la nuit, elle se réveillait en sursaut pour l'appeler. Le père a défendu de prononcer ton nom ; mais il a vieilli tout à coup, ses bras tombaient inertes le long de son corps ; la pêche lui est devenue contraire et sa barque s'est brisée. Alors je me suis embarqué pour les Indes, afin de rapporter ma
paye aux pauvres vieux. Voilà pourquoi je garde mes ducats, Christine. Mais je n'avais pas mérité ce châtiment de te revoir avant eux 1
Elle l'écoutait sans souffrir de ses reproches, comme le chien qui subit les coups de son maître, en fixant sur lui des yeux languissants, mais elle répétait machinalement :
— Pauvre Élis ! pauvre Élis !
li lui saisit violemment le bras :
— Pourquoi donc est-ce moi que tu plains, maudite ?
Elle frissonna, et évitant de rencontrer ses yeux :
— Parce que ton malheur est plus grand que tu ne penses, Élis !
— Que peut-il m'arriver de plus funeste, dit le matelot avec un sourire désespéré. Va-t-en ! va-t-en loin de moi ! Je vais revoir les43onnes gens et je ne leur dirai pas que je t'ai retrouvée à Haga, fardée et parfumée comme une servante du diable.
— Tu n'iras pas ! tu ne les reverras pas ! soupira-t-elle d'une voix lamentable.
— Qui m'en empêchera ? j'ai mon congé et je suis mon maître.
— Hélas ! mon Élis, moi aussi j'ai voulu les revoir, de loin, en secret, sans qu'ils pussent se douter de mon retour; j'avais vendu mes pen-
dants d'oreilles, mes colliers, pour racheter une barque au vieil homme... Elle s arrêta suffoquée.
— Eh bien ? demanda brusquement Elis.
— Eh bien ? quand j'arrivai, les gens de justice vendaient la cabane.
— Que la foudre du ciel les écrase ! s'écria le matelot. Ont-ils bien osé chasser de leur logis les plus honnêtes gens du pays?
— Les vieux n'avaient plus besoin de rien, répliqua Christine d'une voix rauque. La cabane était vide. La mère était morte de chagrin. . ou de faim. Le père s'était jeté dans la mer, ne voulant pas d'autre linceul, et ayant horreur de vivre solitaire, abandonné, réduit à mendier.
— Infâme ! tu as vu ton œuvre, et les feux de l'enfer n'ont pas purifié ton cœur ! dit le matelot d'un air sombre, en fixant sur la jeune fille des regards où l'ivresse delà douleur faisait luire des éclairs.
— Non, dit Christine, mais j'ai perdu tout mon courage ! J'ai bien senti que Dieu m'abandonnait, et je suis retombée dans l'abîme de perdition. Ce que j'ai souffert, qui le saura jamais? Elis, tu es bon ! n auras-tu pas pilié de moi ?
Le matelot poussa un éclat de rire effrayant.
— Pitié de toi! pitié I répétait-il ; mais la maudite est folle, tout à fait folle. Pitié ! Jamais, jamais ! Ecoute, servante de Satan : j'aurais pu
te pardonner ta honte, car l'expiation l'a suivie de bien près ; mais la misère de nos parents, la honte de nos parents, la mort des vieillards, c'est impossible !
— Si notre mère vivait. Elis, elle me pardonnerait peut-être ?
— Epargne toi les supplications, reprit durement le jeune homme. Je n'ai plus de famille, je n'ai plus de patrie ; il me semble maintenant que le monde, le vaste monde, n'est plus qu'un hideux cimetière. La mer ! je la maudis, puisqu'elle est la tombe de mon père, et je ne la reprendrai pas, dussé-je mendier pour gagner ma vie.
En ce moment, Joëns sortit de l'auberge et lui tapant sur l'épaule :
— Eh bien ! Elis, pourquoi ne fais-tu pas meilleur accueil à cette jolie fille? Tu as vraiment l'air d'un chien hargneux. Faut-il que je t'enseigne comment un brave matelot doit se montrer galant en terre-ferme ?
Et il chercha à attirer à lui Christine, qui le repoussait, ses yeux hagards toujours tournés vers Élis. Celui-ci devint pâle comme la mort :
— Devant moi ! devant moi, damnée ! s'écriat-il. Ne vois-tu donc pas la tête blanche du père qui sort de l'eau pour te maudire ? ne vois-tu pas ta vieille mère qui tend vers toi ses bras suppliants ?
— Ah ça ! notre camarade est fou, dit Joëns gn prenant par la taille Christine défaillante.
— Par le Nœcken et sa légion de spectres 1 ne touche pas à cette créature, reprit Elis avec fureur, ou tu iras les rejoindre au fond de l'eau. Je suis calme et patient, Joëns, calme et patient, mais ne me tente pas.
Le matelot galant ricana.
— Ah ! mon beau garçon, il ne te su Hit pas d'être insensible comme un phoque aux sourires de la plus belle fille d'un port, mais tu veux encore empêcher tes camarades de te donner des leçons. Je ne crains guère tes menaces, et pour te le prouver, je vais embrasser la sirène à ta barbe.
Christine, terrifiée, ne pouvait plus parler, elle regardait son frère avec angoisse ; cependant elle ressentait comme une joie singulière à voir son agitation et son courroux. Cette colère les rattachait l'un à l'autre. Il n'était donc pas si indifférent, si détaché d'elle, qu'on eût dû le croire d'après ses paroles. Quant à lui, il se demandait pourquoi une sueur froide glaçait tous ses membres, pourquoi ses pieds ne se détournaient pas du seuil de cette auberge, pourquoi il s'intéressait aux humiliations de cet être qu'il venait de répudier. Tout à coup il bondit sur Joëns, délivra la jeune fille de son étreinte, le saisit dans
ses bras robustes, dont la vigueur était décuplée par l'excitation nerveuse, et il lui dit froidement en l'emportant :
— Chien marin, je vais te rejeter dans les flots d'où tu sors !
Aux cris de Joëns, effrayé de la résolution cruelle et implacable qui brillait dans les yeux de Froëbom, les matelots et les musiciens sortirent en foule de l'auberge :
— Séparez-les ! séparez-les ! criait Christine.
Ces bonnes gens, la joue déjà allumée par l'ivresse, ne virent dans cette équipée qu'une querelle de galants jaloux et les assaillirent de joyeux quolibets, en formantcercle autour d'eux.
— A qui la belle ? dit l'un.
— Ah ! c'est le ténébreux Élis qui la dispute à Jccns, dit un autre. Nous allons rire !
Cependant Joëns avait pu reprendre pied et secouait ses membres endoloris.
— Quel poignet de diable ! murmurait-il. Il n'est pire eau que l'eau qui dort. Défîons-nous des camarades doux et silencieux, ce sont des sournois. Mais ça ne se passera pas ainsi, mon jouvenceau. La donzelle doit appartenir au plus hardi ou au plus fort Soit I... Veux-tu jouer du couteau, Elis ?.. Elargissez le cercle, camarades, et faites-nous place.
iir
Joëns tira de sa ceinture écarlate sa lame catalane, tandis que Froëbom le regardait ironiquement. -Christine se jeta au-devant de son frère :
— Ne te bats pas pour moi, balbutia-t-elle ; je ne veux pas que ton sang coule pour moi. C'est bien assez des deux fantômes qui m'obsèdent.
— Tais-toi ! dit rudement Élis.
— Je ne veux pas... je ne veux pas.
— Qui t'a permis de parler ? Que m'importe ta volonté ? Ai-je besoin de ta permission ? répliqua-t-il avec une expression de mépris écrasante.
Il semblait à la jeune fille que la terre lui manquait sous les pieds, mais elle persista et, les yeux nojés de larmes :
— Tes camarades, Elis... quand ils sauront ! Il frappa la terre du pied avec impatience.
— Ils ne doivent rien savoir !
Elle le regarda fixement :
— Je vais tout leur dire.
Elis se mordit les lèvres jusqu'au sang, car il voulaitsecontenirdevantses compagnons; mais, se penchant vers elle :
— Je t'en prie, au nom de notre mère, ne reste pas ici ! Voici mon sac d'argent, emportele, et que je ne te revoie jamais, ou bien c'est toi que je frapperai du couteau.
Puis, tendant la main à son adversaire :
— Allons, Joëns, la paix! Souviens-toi de notre amitié et laisse passer cette fille.
— Non pas ! repartit Joëns. Serais-tu donc devenu un lâche ? Alors je regretterais d'avoir été ton ami.
Le jeune homme tressaillit et sa lèvre se teignit d'écume, cependant il résista encore à la rage qui grondait dans sa poitrine. Il feignit de sourire.
— Non, non, Joëns, tu ne dois pas rougir de ton camarade ; mais laisse passer cette fille.
— As-tu un droit sur elle, Froëbom ? Avouele-moi franchement, j'oublierai tes menaces, et je rentre aussitôt dans l'auberge.
Élis ne répondit pas.
— Joëns a raison et se montre bon compagnon, dit un des assistants. Voyons, sois gentil mon garçon. Cette jeune fille est-elle ta fiancée ta sœur de lait ou ta dame de cœur ?
Le jeune homme était blanc comme un suaire
Tous les yeux se fixaient sur lui, et il retenait difficilement les larmes qui brûlaient ses paupières.
— Oh! la honte! la honte publique! soupirait-il. Qu'ai-je donc fait au ciel pour mériter cette épreuve !
Mais il lui semblait qu'aucune puissance humaine ne pourrait arracher une seule parole de sa bouche pour répondre à ces tortureurs qui fouillaient dans son cœur.
— Tripes du diable ! dit le matelot qui avait essayé d intervenir , puisque tu restes muet comme un poisson, Élis, et qu'il ne s'agit pour toi que d'un caprice, il faut te battre avec Jocns et, s'il est vaincu, il cédera à ta prière.
— Allez en braves garçons, et haut les couteaux ! cria la foule.
Elis haussa les épaules.
— 11 leur faut un mort, se dit-il à lui-même, ce sera moi ; car je ne frapperai pas mon ami Joëns pour cette malheureuse. Je me souviens pourtant d'un jour où tout enfant je m'étais foulé le pied en péchant des oursins, et où elle m'emporta dans ses bras, au risque d'être noyée par la marée montante. Bah ! pourquoi ces vains souvenirs et que m'importe la vie maintenant ?
Il se mit nonchalamment en défense, attendant l'attaque de son adversaire, qui lui disait :
— Garde-toi donc, Élis !
Mais lorsque Christine vit que la lutte allait commencer et qu'elle ne pouvait bouger, étant retenue par deux marins, elle s'écria :
— Grâce, Joëns, grâce ! Si tu m'aimes, ne le frappe pas ! N'est-ce pas pour toi que j'ai quitté de nuit, furtivement, la cabane de mon père ? C'est toi qui m'as vouée au péché. Situ veux que je te pardonne mon malheur, ne le frappe pas !
A cette révélation inattendue, une lueur rouge troubla les yeux d'Elis ; il revit en une seconde tout le passé, l'enfant innocente jouant dans les filets et retirant les poissons, la vieille mère récitant ses litanies ou comptant l'argent du marché, l'attente inquiète du retour du pêcheur par les grands vents ; la disparition de la grande sœur qu'on avait crue enlevée par des bohémiens ; les insomnies, les mauvais rêves et les sanglots qui firent ensuite un enfer de la joyeuse cabane, et enfin son départ pour les Indes Orientales ! Et l'auteur de tous ces maux, de tant de honte et de deuil, le véritable assassin de ses parents était là devant lui, et il l'avait longtemps appelé son ami. Un vertige de sang enveloppa comme une buée le jeune marin.
— Christine, dit galamment Joëns, qui sourit d'un air vainqueur, ne crains rien pour ce joli darnoiseau ; je ne veux ni l'éborgner ni le bala-
frer. Tu sais comme je manie le couteau^ et je me contenterai d'une légère saignée pour le plaisir des compagnons qui nous servent de témoins ; ensuite Elis pourra me demander grâce.
— Grâce ? abominable coquin, mais c'eî^t à toi de me demander merci, cria Frocbom dans un transport de fureur; puis il lui cracha au visage.
Joëns bondit comme un tigre sur le jeune homme ; mais celui-ci fit un saut de côté, laissa son adversaire rouler sur le sol, et, s'élançant à son tour, lui posa un genou sur la poitrine :
— Maintenant, dit-il d'une voix tonnante, c'est à Dieu qu'il faut demander pardon de tes crimes, c'est à cette pécheresse que tu dois demander grâce ; sinon, par le Dieu Nœcken, nul te t'arrachera vivant de mes mains.
Et il promena autour de lui des regards si menaçants que la foule, glacée d'épouvante, resta muette.
— Tu m'as craché au visage, à moi qui ne t'ai jamais fait de mal ! murmura Joëns.
— Jamaisdemal! répéta Frocbom amèrement.
— Jamais ! et je te le répète, tu es un lâche, car tu sais bien que je ne mendierai pas ma vie à cette créature de fange et de limon qui nous a armés l'un contre l'autre, nous, deux amis, et qui ne mérite pas d'être née d'une mère chrétienne !
— Tais-toi, blasphémateur ! interrompit Élis; tu veux donc me forcer à me souiller de ton sang.
— Honte sur elle et toute sa famille de réprouvés, répliqua Joëns avec une joie diabolique en voyant la pâleur de plus en plus livide qui couvrait comme un masque funèbre le visage de son vainqueur.
Le jeune homme, égaré par le désespoir, leva alors son couteau sur la poitrine de son camarade, et un cri d'horreur s'échappa de toutes les bouches. Joëns ne ferma pas les yeux devant l'éclair de l'acier.
Au même instant, une petite clochette d'argent tinta sous le porche de la maison de ville comme un appel, à la miséricorde, et le bras du matelot resta suspendu. Les yeux d'Elis se dirigèrent, comme ceux de la multitude, vers les marches de pierre verdâtre du vieil édifice, et furent éblouis par une sorte de vision miraculeuse.
Une belle jeune fille vêtue d'habits de deuil apparaissait sur les degrés, escortée d'un homme de haute taille et de vigoureuse carrure, âgé d'une quarantaine d'années environ. Ses cheveux noirs étaient réunis en tresse sur le sommet de sa tête, des agrafes d'or attachaient son corsage. Elle ressemblait, par sa taille svelte et élancée, par ses yeux d'un bleu foncé, à son compagnon ; un sourire divin resplendissait sur ce doux et chaste visage. Avait-elle vu la scène qui s'agitait à la porte de l'auberge? Nul n'eût su le dire, car le tumulte n'avait pas eu le pouvoir de troubler sa contenance simple et modeste ; elle faisait tranquillement tinter sa clochette et tendait aux gens qui l'entouraient une sorte de bourse ou d'aumônière de toile grise.
Le silence était tout à coup devenu si profond, qu'on entendait clairement ses paroles dites d'une voix si fraîche et si argentine qu'elle remuait le cœur.
— Bonnes gens ! c'est aujourd'hui la fête du
retour ! Il est doux de boire et de danser au hoënsing, mais il est bon de penser à ceux qui ne peuvent ni boire ni danser. Vous avez des jambes alertes et des bras robustes ; mais songez à vos frères dont les jambes sont paralysées, dont les bras sont mutilés. Joyeux chanteurs, envoyez un salut à ceux qui agonisent. Que les marins dont la bourse est pleine n'oublient pas leurs compagnons dont la bourse est vide !
Elis croyait entendre une musique délicieuse, cette voix pure caressait à la fois ses oreilles et son âme ; il eût voulu l'écouter pendant l'éternité promise aux fidèles ; il sentait comme une vie nouvelle s'éveiller en lui et un sang nouveau ruisseler dans ses veines. Il laissa tomber son couteau, croyant voir les yeux suppliants de la jeune quêteuse se fixer sur lui ; il tendit la main à Joëns et le releva. Puis il essuya son front trempe de sueur et lui dit doucement, comme s'il sortait d'un rêve :
— Connais-tu cette fée, mon camarade ?
Le matelot, fort étonné répondit.
- Oh ! celle ci n'est pas une réprouvée, Elis ; c'est la belle Pétrina, la fille du brave alderman Pehrson Dalsjoé, qui est venu ici recruter des mineurs. Elle quête pour les pauvres marins, ainsi que pour les mineurs estropiés ou infirmes, et chacun est heureux de lui porter son offrande.
Ce sont autant de ducats sauvés du naufrage. En effet, personne ne s'occupait plus des deux adversaires; tous couraient vers la quêteuse, qui souriait à tous. Elis chercha son sac et le ramassa à terre ; puis il s'élança comme un fou vers Pétrina, prit à poignée des pièces d'or et d'argent, les jeta dans l'aumôniére de toile, et, s'inclinant avec respect :
— Vous êtes une sainte fille, Pétrina Dalsjoé, dit-il timidement, et vous m'avez sauvé d'une tentation liomicide. So> ez done bénie par un malheureux, et recevez son aumône pour vos souffreteux.
La jeune fille parut très surprise du compliment, mais elle regarda avec compassion ce visage bouleversé :
— Je ne mérite pas vos louanges, réponditelle ; reprenez vos esprits et le calme qui sied aux cœurs honnêtes. Les transports violents m'effraient. Allez rejoindre vos compagnons, et réjouissez-vous avec eux, sans oublier de remercier Dieu, qui seul est le maître des typhons et des tempêtes.
Elis Froëbom éprouva une grande confusion de cette leçon méritée, et comme il lui S3mblait que l'alderman le regardait d'un œil sévère, il reprit en se tournant vers lui ;
— Hélas ! il n'y a plus de joie et de bonheur
pour moi. Je ne veux plus tenter la mer. Je n'ai plus de compagnons. Ah ! que ne suis-je enseveli comme mon père au plus profond des flots !
— 11 ne faut jamais désespérer de la vie, dit sérieusement Pehrson ; comment osez-vous, à votre âge, lorsque vous commencez à peine le dur apprentissage de ce monde, souhaiter la mort ?
Plus Elis contemplait l'alderman, dont la voix grondeuse exprimait cependant une bienveillance sincère, plus il lui semblait que de la sinistre solitude dans laquelle il se croyait abandonné, un visage familier s'avançait affectueusement pour le consoler. Tout à coup , Pehrson lui posa une main sur l'épaule :
— Camarade, dit-il, ma fille doit continuer sa quête, et je ne puis m'arréter ici plus longtemps. Le travail seul te sortira de peine et apaisera ta douleur. C'est là, crois-moi, le véi^itable baume d'oubli et d'espérance. Tiens ! je te laisse avec mon neveu Gudleick. Puisque tu veux quitter la mer, il te donnera un bon conseil et t'enseignera le meilleur moyen de gagner honnêtement ta vie.
Froëbom releva les yeux pour regarder le guide inattendu que lui indiquait le geste du brave homme, et il aperçut une sorte de nain grotesque dont les membres trapus, lourds et
difformes paraissaient avoir été taillés à coups de hache.
Autant Pehrson était le type du vrai Dalécarlien avec son maintien aisé, son front ou\ ert, ses yeux riants, autant Gudleick ressemblait à un de ces monstres de la Laponie dignes de faire concurrence aux ours les plus disgracieux des foires. Ses petits yeux vrillés, clignotants et enfoncés sous des paupières rouges, son nez écrasé comme celui des Finnois, ses larges oreilles sans ourlet, sa bouche démesurée aux lèvres plates, ses cheveux aplatis et huileux, ses jambes torses et grêles sous un buste énorme, le rendaient véritablement effroyable d'aspect. Elis éprouva la sensation du passant qui agace du pied, par mégarde, un serpent engourdi et enroulé dans ses anneaux visqueux, il venait d'être illuminé par la vision de ses bons génies ; le mauvais apparaissait, à son tour, en grimaçant un sourire hypocrite et narquois.
Quand il voulut remercier Pehrson et la belle Pétrina, tous deux avaient disparu, la foule s'était dissipée ou les avait suivis, et il restait seul devant le diabolique neveu, sans avoir surpris le coup d'œil d'iatelligence que ce dernier avait échangé avec l'alderman. Il crut qu'une nuit soudaine avait couvert le ciel d'un crêpe noir; mais non ! le soleil étincelait toujours dans
âO EMMANUEL GONZALÈS
le ciel bleu. Un brouillard flottait devant ses yeux, son cœur oscillait dans le vide ; saisi de froid, il étendit la main comme pour chercher un appui et rencontra celle de Christine, qui, se penchant à son oreille, lui dit :
— Je m'en vais. Elis ; tu ne me retrouveras plus sur ton chemin. Mais prends garde à cet être monstrueux, défie-toi de ses conseils; c'est lui qui recrute les mineurs.
Froëbom la repoussa, quoique sans colère.
— Tiens, répliqua-t-il, emporte ce sac de ducats ; c'cLt ma paye et la part de bénéfices que m'a accordée la compagnie. Je le destinais à la vieille mère. Tâche de te retirer du péché.Quant à te pardonner, non, non, c'est impossible. Adieu, Christine.
La malheureuse fille n'osa résister. Sur un signe impérieux d'Élis, elle ramassa humblement le sac et s'éloigna à pas lents.
Le pauvre Froëbom suivit machinalement le nain dans le triste et obscur logis où il se cachait comme un oiseau de nuit, au fond d'une des ruelles les plus obscures du port. Il faut bien reconnaître que le cousin de la charmante Pétrina passait pour un sorcier fort redoutable parmi le bas peuple de Goëthaborg, et que même les honorables messieurs de la compagnie ne se souciaient pas de le rencontrer trop souvent sur
leur passage. Ils ne demandaient qu'un motif plausible pour le faire bannir de la ville, et, sans la protection du sage alderman Pehrson Dalsjoc, il eût plus d'une fois couru risque de la liberté. D'où lui venait cette déplorable réputation ? C'est ce qu'il nous serait diiïicile de constater.
A cette époque, il n'était pas très prudent de se distinguer des autres hommes par trop de science, et Gudleick passait souvent des nuits entières à étudier les minéraux dont les échantillons sombres ou brillants remplissaient son taudis. Sa lampe restait trop longtemps allumée pour un bon chrétien, qui eût dû se couclier paisiblement après le couvre-feu. La populace du port le craignait et le haïssait, car on l'accusait de recruter sans cesse parmi les hommes de mer les plus vigoureux des travailleurs, qu'il engageait pour les mines de Danemora et de Falun.
Il cherchait à les dégoûter des vicissitudes terrilDles de l'Océan, et leur vantait comme un paradis la vie paisible et uniforme des galeries souterraines. 11 parlait avec un enthousiasme communicatif des fortunes soudaines qu'un coup de pioche pouvait faire jaillir des entrailles de la terre ; il promettait aux plus incrédules la découverte de trapps merveilleux avec tant
d'assurance, qu'il séduisait leur épaisse imagination ; les veines et les filons des gîtes argentifères semblaient devoir obéir à sa volonté et à ses évocations ; il croyait avoir trouvé dans ses veilles le secret des mots magiques qui forcent les génies rebelles à livrer leurs mystérieux trésors. Le nain était donc un conseiller dangereux pour le jeune matelot, qui voulait renoncer à la mer et qui ne se serait nullement défié de lui, si sa conformation bizarre et ses traits repoussants ne lui eussent inspiré une involontaire répulsion.
Gudléick, aussitôt arrivé, grimaça un sourire en voyant Elis examiner avec une inquiète curiosité les minéraux multicolores qui encombraient jusqu'aux poutres de la charpente; il remplit deux bumpers d'eau-de-vie et engagea son nouvel ami à trinquer avec lui. Il feignit de ne pas s'apercevoir de l'hésitation du jeune homme et lui dit sans insister :
— Eh bien ! mon garçon, vous avez donc juré d'un cœur sincère de ne plus risquer votre vie sur ces flots qui engloutissent chaque jour les plus braves enfants de la Dalécarlie, et qui brisent les superbes vaisseaux de la compagnie comme des coquilles de noix ! Allons ! je trouve enfin une créature raisonnable parmi tant de brutes.
— Je hais la mer, parce qu'elle m'a été funeste, répondit vivement le matelot, mais mes camarades ne sont pas des brutes.
— Soit ! mon jeune ami, gardons chacun notre opinion ; l'expérience vous fera connaître qui a raison de nous deux. Mais je ne saurais regarder comme des créatures sages et honnêtes ces vauriens qui, après avoir gagné quelques ducats pendant une année de peine et de dangers diaboliques, vont les gaspiller en deux ou trois jours de débauche.
— Peut être seriez-vous plus indulgent, honnête Gudleick, si vous aviez partagé cette vie si rude et si périlleuse ? Le vaisseau est une prison, et quand on sort de prison, on a soif de liberté et d'agitation.
— Mais vos compagnons poussent la licence jusqu'à la folie. Oscrez-vous le nier, Elis Froëbom, puisqu'ils vous ont forcé, malgré votre naturel pacifique, de repousser leurs provocations, le couteau à la main ?
Elis fronça le sourcil et, saisissant le bumper, il le vida d'un trait comme un homme qui a hâte d'effacer de son esprit un fâcheux souvenir :
— Je veux oublier ma querelle avec Jocns, s'écria-t-il, et je ne vous répondrai qu'un mot en faveur de mes camarades : si tout à l'heure ils buvaient et dansaient avec les rôdeuses du
port, ne les avez-vouspas vus jeter sans compter des poignées de jolies pièces jaunes et blanches dans la bourse de votre cousine Pétrina ?
Sa voix s'affaiblit en prononçant ce nom et un léger tremblement agita ses lèvres.
Le nain s'en aperçut et le regarda avec une attention railleuse.
— Le poisson est pris dans la nasse, pensa-t-il. Mais il se contenta de répondre d'un ton d'insouciance :
— Bah I les ivrognes sont prodigues pour le bien comme pour le mal, ils n'ont pas conscience de ce qu'ils font.
— Ne croyez-vous pas, reprit timidement Elis, que la beauté et la candeur de la fille de l'alderman puissent toucher des cœurs farouches ?
— Certes, Pétrina a fait de plus grands prodiges, dit le nain avec un petit rire saccadé, et je la regarde comme un excellent hameçon pour la pêche aux mineurs.
— Pouvez-vous parler ainsi de votre cousine? s'écria le matelot indigné. Je ne saurais supporter vos perfides allusions, maître Gudleick. Pétrina Dalsjoé est une sainte lille, et son pur visage ne saurait cacher une âme vile ni un esprit enclin à de honteux calculs.
— J'aime à vous entendre louer ma cousine avec ce généreux enthousiasme, mon jeune ami,
répliqua sérieusement le nain. Si je tenais ce langage un peu léger à son endroit, c'était pour vous éprouver. Vous êtes vraiment un digne garçon, et nul mieux que moi ne pourra vous dire combien Pétrina mérite l'estime et l'affection de tous les Dalécarliens. C'est la blanche fée du pays noir des hommes noirs. Toute petite, elle était déjà le soleil de nos galeries souterraines. Elle est douce, charitable et gaie autant que belle. Tous les gens du pays donneraient leur vie pour elle; les vieillards l'aiment comme une fille, les enfants comme une sœur ; quant aux jeunes gens... Mais vidons encore un bumper, reprit-il en suspendant sa phrase avec un sourire sarcastique.
— Soit ! puis achevez ! dit brusquement Élis.
— Eh bien ! les jeunes gens l'aiment tous comme une fiancée.
— Que voulez-vous dire, maître?
— Ne me comprends-tu pas à demi-mot , Froëbom ? Tous les braves garçons qui s'engagent pour les mines de Falun aspirent à épouser la belle Pétrina.
— Pourquoi cela? demanda le matelot étonné. Est-elle donc condamnée par sa famille à n'épouser qu'un mineur ? Ce serait là une flagrante injustice, une tyrannie abominable, indigne de Pehrson Dalsjoë. On ne doit pas contraindre 1§
cœur d'une jeune fille si on ne veut la précipiter dans le péché comme dans un abîme sans fond.
— Silence, Élis Froëbom, interrompit sévèrement le nain. Il est heureux que ma cousine n'entende pas tes paroles de révolte et d'impiété; elle s'éloignerait de toi comme d'un blasphémateur, car elle sait que les enfants doivent obéir aux parents sous peine de subir leur punition dans ce monde et dans l'autre.
Le jeune matelot se souvint aussitôt de sa sœur Christine et crut entendre dans les reproches du nain un avertissement du ciel. Gomment ! il sortait à l'instant de cette crise terrible, où il avait dû maudire la fille perverse, cause d'une d'une ruine si profonde, et déjà, entraîné par quelque démon tentateur, il allait conseiller la désobéissance filiale à cette honnête et charmante créature, qu'il avait à peine entrevue comme une vision. Il descendit alors en luimême et se demanda si son cœur n'avait pas été gangrené par le compagnonnage grossier du bord, ou si son esprit n'avait pas été entièrement troublé par la rencontre douloureuse de sa sœur.
Cependant Gudleick observait malignement la consternation naïve du marin, car ce dernier ne démêlait guère les mouvements confus qui s'agitaient dans son âme :
— Ainsi, Elis, dit-il, tu es bien résolu à ne pas reprendre la mer ? Sans doute tu ne l'as jamais aimée, et tu n avais embrassé cette rude carrière que par nécessité ?
— Je mentirais, répondit Froëbom, si Je disais que l'Océan n'a jamais été pour moi un bon maître. Oui, autrefois mon cœur s'enivrait de joie quand le vaisseau, déployant ses voiles comme des ailes superbes, sillonnait la plaine mouvante et verdâtre, que les flots bouillonnaient et se soulevaient avec une riante harmonie, et que le vent soufflait à travers les cordages qui craquaient. Alors je chantais sur le pont avec mes camarades et, si j'étais de quart par une nuit calme et noire, je pensais à mon retour ; je voyais ma bonne vieille mère joignant ses mains au-dessus de sa tête en m'entendant
accourir vers elle ; je la voyais trotter à petits pas pour apporter à son Elïs une bouteille delà meilleure aie, qu'elle avait gardée soigneusement pour moi !
Il ne put achever. Il s'arrêta pour essuyer une larme, et ajouta d'une voix sombre :
— Mais la vieille est morte. Je ne lui décrirai pas les hommes étranges que j'ai vus, leurs mœurs et leurs coutumes, et toutes les aventures extraordinaires de ma longue traversée. Non, jamais je ne retournerai sur mer. Ma vie n'a plus de but ; et comment me plairai-je à un travail qui me semblerait vain et stérile ?
— Tu parlessagement,mongargoa,le ciel ne t'a certainement pas créé pour être marin. Gomment la vie sauvage et bruyante qu'on mène à bord pouvait-elle rendre heureux un mélancolique enfant de la Néricie ? Mais tu ne peux pas pas non plus te contenter d'une existence de fainéant ?
— J'attends de vous un bon conseil, maître Gudleick, et vous ne me le refuserez pas, j'en suis sûr, dit Froëbom d'un ton suppliant.
— Eh bien ! repartit vivement le nain, va à Falun et engage-toi parmi les mineurs que l'alderman Dalsjoô recrute depuis hier.
Le matelot parut presque alarmé de cette proposition, qui répondait cependant à sa secrète pensée.
— Bonté divine I s'ccria-t-il ; quoi ! j'irais quitter cette terre verte et joyeuse, ce beau ciel resplendissant de lumière, cet air libre et pur qui m'entoure ; je descendrais dans cet horrible trou de l'enfer, et, pareil à une taupe, j'y gratterais la terre à la recherche des métaux, pour un un gain sordide ?
Le visage grotesque du nain parut tout à coup se transfigurer et revêtir une expression sincère de mépris indigné.
— Voilà bien l'ignorance et le cœur débile des hommes ! répliqua-t-il. Les insensés ! ils dédaignent ce qu'ils ne peuvent connaître. Un gain sordide! l'ai-je bien entendu? Grois-tu donc, jeune homme léger et inconsidéré, que les soucis et les tourments cruels des commerçants et des laboureurs sur la surface de la terre soient plus nobles que le travail du mineur, dont la patience et le courage découvrent les trésors les plus mystérieux de la nature ? Tu parles de gain sordide, Elis Froëbom, et de la taupe qui fouille les entrailles du sol par un instinct aveugle ; mais tu ignores que dans les plus profonds abîmes, à la vacillante clarté des lampes du mineur, l'œil de l'homme se fortifie et qu'enfin sa vue, de plus en plus subtile et perçante, peut reconnaître dans les gangues le reflet des soleils qui sont cachés là-haut au-dessus des nuages.
'- ^ Les gangues ?... répéta Elis, chez qui l'accent inspiré du nain commençait à éveiller un étrange sentiment de curiosité.
— Ne sais-tu pas, poursuivit Gudleick, que nous nommons ainsi les roches auxquelles adhère le métal dans la mine ? Ah I tu ne te doutes guère du charme puissant qui s'attache à l'extraction des trésors souterrains. Tu n'hésiterais pas à suivre mon conseil, si tu avais admiré comme moi la grande galerie avec ses flancs d'un brun noirâtre, si tu avais parcouru les puits semblables aux allées d'un jardin enchanté. Sous mes pas, les pierres s'animaient, les fossiles ressuscitaient, le pyrosmolithe et l'almandine, ces grenats éblouissants mêlés à la terre métallique rayonnaient à la lueur des torches; les cristaux des montagnes illuminaient le gouffre noir et effaçaient la lumière du jour.
Le matelot écoutait de plus en plus attentivement le nain, dont l'exaltation enflammait son esprit; il sentait sa poitrine oppressée; il lui semblait être déjà descendu avec Gudleick dans la profondeur des mines et y être ramené par un aimant inconnu dont il ne pouvait se dégager, par une vision qui revêtait la forme de Pétrina Dalsjoc et qui lui ordonnait de renoncer à la clarté du soleil.
Peut-être les bumpers vidés à plusieurs re-
prises n'étaient-ils pas étrangers à l'espèce d'engourdissement extatique dans lequel il se trouvait plongé, non sans une acre sensation de plaisir? Aussi ne tarda-t-il pas à s'endormir lourdement, après avoir essayé en vain de lutter contre le sommeil ; mais un rêve singulier contribua à vaincre les derniers efforts de sa résistance aux conseils du nain tentateur.
Il croyait marcher sur un plancher de cristal et voyait s'arrondir au-dessus de lui une voûte de gangue noire et brillante. Transporté par une force invisible, il s'avança ; mais le cristal devint mobile et de tous côtés il vit se grouper de splendides plantes de métal étincelant qui, du fond des gouffres les plus inaccessibles, élançaient leurs fleurs et leurs feuilles.
Le sol était si diaphane, que Froëbom pouvait apercevoir distinctement leurs racines. Mais bientôt, son regard devenant plus subtil, il aperçut tout en bas une légion de belles vierges, chargées de la garde des trésors et qui formaient une chaîne de leurs bras blancs enlacés. C'étaient de leurs cœurs que naissaient ces racines, ces fleurs et ces plantes, et quand les vierges souriaient, une mélodie d'une douceur inexprimable remplissait la voûte.
Une soif d'amour infini brûlait son âme :
— En bas ! en bas ! vers vous ! s'écria-t-il en
se jetant, les bras étendus, sur le sol. Le cristal céda, et Elis se sentit bercer dans un éther radieux. Presque aussitôt un éclair subit jaillissant de l'abîme, lui montra le visage triste et sévère de Pétrina Dalsjoë, tandis que le nain le saisissait dans une étreinte formidable et lui criait :
— Prends garde à toi. Elis ! c'est la reine des mines de Falun, c'est la gardienne du trésor. Il t'est permis une dernière fois de tourner tes regards en haut !
Involontairement il releva la tête et admira les étoiles du ciel nocturne, qui scintillaient à travers une crevasse de la voûte. Une voix désespérée prononça son nom : c'était la voix de sa mère.
— Porte-moi en haut ! cria-t-il au nain : j'appartiens au monde supérieur et au dôme céleste.
:— Prends garde à toi, Elis ! répéta Guldeick d'un ton lugubre, sois fidèle aux gardiennes du trésor. Reste l'esclave de Pétrina Dalsjoë ; tu lui as voué ton âme.
Froëbom essaya de se débattre dans les bras du monstre ; mais il jeta un dernier regard sur la reine des gardiennes, et quand il vit le sourire divin et suppliant qu'elle lui adressait, il se sentit vaincu et il murmura :
— Pardonne-moi, ma mère; ton fils ne peut
LÈS GARbtENNËS DtJ TRESOR 43
être heureux qu'en obéissant à la belle Pétrina. Le sort en est jeté. Je serai mineur.
Il en était là de son rêve, lorsque le nain lui tapa brusquement sur l'épaule et le réveilla en sursaut. Il avait à peine dormi cinq minutes.
— Enfant sans énergie, lui dit son compagnon, ne peux-tu donc supporter quelques rasades sans tomber en syncope, ni rêver sans nommer à haute voix la dame de tes pensées ?
— Quel nom ai-je prononcé ? balbutia le matelot en rougissant.
Le nain é3lata de rire.
— Eh ! celui de ma cousine tout simplement. Mais rassure-toi 1 tu n'es pas le premier dont elle a fait tourner la tête. Seulement tu agiras sagement en ne pensant plus à elle, si tu ne t'engages pas mineur, car son père ne veut accepter pour gendre que l'ouvrier ou le maître qui découvrira un trapp dont les traces ont été perdues depuis le dernier éboulement.
— Un trapp ? dit ingénument Elis.
— J'oubliais que tu ne connais pas encore les termes du métier. Le trapp, c'est une riche veine qui s'étend au loin, et qu'il ne faut pas confondre avec un misérable trumm, veine détachée qui ne contient presque pas de métal.
— Hélas ! soupira tristement le Néricien, jamais de ma vie je ne serai capable de trouver
un si riche trésor, moi qui n'ai pas encore manié le pic du mineur.
— Qui sait ? dit le nain ; en ce monde, il suffît d'être aidé pour réussir, et ce n'est peut-être pas tout à fait à tort que je passe pour sorcier.
Frocbom tressaillit en regardant son conseiller, dont les yeux malins étincelaient, et un vague espoir se glissa dans son cœur.
— Vous êtes donc disposé à me rendre service, maître Gudleick, demanda-t-il tout bas, mais à quel prix?
— Nous causerons plus tard des conditions. Elis. Tu consens à me suivre comme compagnon mineur, n'est-ce pas ? Eh bien! trinquons nos bumpers, puis tu signeras ton engagement. C'est une formalité indispensable.
Au même instant, deux coups violents de heurtoir ébranlèrent la ports de la vieille maison.
Froëbom se leva précipitamment :
— Entendez- vous, mon maître, dit-il, ces coups frappés avec instance? Il s'agit peut-être d'un malheur, d'un appel à votre charité, à votre protection ou d'un asile reclamé par quelque ami en détresse.
— Je n'ai point d'amis, et ma maison n'est pas une auberge ouverte aux vagabonds, répondit froidement le nain.
lia porte gémit de nouveau sous des coups inégaux ; mais Gudleick poursuivit sans s'émouvoir, après avoir posé un parchemin sur la table :
— Signe d'abord ton engagement, Elis ; puis j'irai congédier l'impudent visiteur qui trouble par son tapage le repos de la rue.
En ce moment une voix suppliante et plaintive parvint jusqu'à eux :
— Ouvrez ! ouvrez ! par pitié ! dans quelques instants il sera trop tard !
Le jeune marin crut sentir cette voix pénétrer comme une flèche dans son cœur, et il essaya de sortir de la chambre ; mais, soit saisissement, soit effet des liJDations répétées, il se trouva si faible que ses genoux se dérobèrent sous lui et qu'il dut s'appuyer de la main au mur tapissé de minéraux.
Le nain haussa les épaules et, sans perdre son sang-froid, descendit les douze marches de l'escalier, se dirigea vers la porte, et, avant de l'ouvrir, il plongea par le guichet ses regards perçants par la sombre ruelle. Mais, en reconnaissant la voix de sa cousine Pétrina, il resta frappé de surprise et s'empressa de lui livrer passage.
— Il était temps ! s'écria-t-elle toute haletante; puis elle s'élança sur les degrés de l'escalier.
légère comme un oiseau, et entra dans la chambre en ajoutant .
— Dieu soit loué ! Gudleick, Dieu soit loué ! il m'a permis d'arriver assez tôt pour vous sauver.
Pétrina était enveloppée d'une mante noire dont le capuchon retombait sur son front et cachait ses cheveux ; son visage animé par la rapidité de la course, rayonnait dans l'ombre du taudis et ses yeux inquiets parcouraient la chambre. Elle aperçut Elis, devint pâle et joignit les mains en s'écriant :
— On ne m'avait donc pas trompée !
— Calmez-vous, ma chère enfant, dit le nain sèchement. J'avoue que je ne comprends rien à votre visite inattendue, ni à vos exclamations ; mais votre présence réjouit ma pauvre maison.
Pétrina Dalsjoô ne l'écoutait pas. Elle étendait sa main frémissante du côté de la rue et prêtait avidement l'oreille aux bruits vagues qui bourdonnaient au dehors.
— N'entendez-vous pas, dit-elle avec angoisse, ces rumeurs, ces cris, ces sons de trompes ? Ils m'ont suivie de prés, ^e perdez pas une minute, cousin, partez vite ; mon père m'a ordonné de
VOUS avertir du danger qui vous menaçait. J'ai
obéi !
— Partir ! répliqua le nain. Et pourquoi ? ne suis-je pas libre dans mon logis ? l'alderman me soupçonne-t-il d'y cacher des conspirateurs ou des malfaiteurs ?
— Partez ! répéta la jeune fille palpitante d'angoisse. On ne ruse pas avec les colères de la foule. Tous les marins du port viennent assiéger votre maison, et elle n'est pas assez solide pour leur résister. Ils enfonceront votre porte, ils ne laisseront pas debout pierre sur pierre de la masure, soyez-en certain. Il faut échapper à la fureur de ces sauvages.
— Je n'ai pas peur d'une troupe d'ivrognes, répliqua dédaigneusement Gudleick ; les veilleurs de la ville viendront à mon secours, si ces mauvais garçons tentent de mordre après avoir aboyé. Mais non ! ils se contenteront de hurler et de jeter des pierres dans mes fenêtres. J'y suis habitué.
— Vous vous trompez, cousin, reprit Pétrina, de plus en plus effrayée ; il s'agit cette fois d'un péril de mort. Jusqu'à présent, les gens de Gocthaborg vous accusaient à voix basse, mais aujourd'hui ils vous accusent tout haut et prétendent faire justice. Aucun magistrat n'osera s'opposer directement à la vengeance réclamée par ce peuple soulevé.
Le nain parut réfléchir et écouter à son tour les bruits extérieurs.
Tout le quartier du port semblait être en rumeur : les cris, les huées, les appels de ralliement devenaient distincts. Ce grondement sinistre, qui augmentait à chaque seconde, était bien celui d'une tempête humaine autrement terrible que les ouragans de la terre ou de l'océan.
Élis Froëbom seul restait calme, absorbé dans la contemplation de Pétrina Dalsjoé, qui lui paraissait plus enchanteresse encore dans sa terreur qu'au moment où elle avait accueilli son offrande avec tant de grâce et de cordialité.
Gudleick commença à ressentir quelque inquiétude, et il dit brusquement à la jeune fille :
— Il faut toujours que les femmes se mettent martel en tête ; mais enfin, voyons, cousine, de quel crime suis-je accusé ?
— Du plus dangereux pour un innocent, répliqua-t-elle : du crime de magie et de sorcellerie.
— Et sur quelles preuves ces brutes ont-elles basé leur accusation ? demanda-t-il en ricanant.
— Que sais-je, moi? dit Pétrina en jetant vers la fenêtre un regard épouvanté. Je ne suis pas votre juge, Gudleick; mais j'en entendu les femmes du marché crier que vous attiriez dans
cette maison maudite leurs maris et leurs fils, qu'ils y buvaient à pleins verres de l'aie falsifiée par des sucs vénéneux, et que vous abusiez ensuite de l'égarement de leur raison pour leur faire signer un engagement de mineur.
— Taisez-vous ! cousine, interrompit le nain furieux en lui désignant du geste le marin immobile et silencieux. Sied-il bien à la fille de Pehrson Dalsjoë de répéter ces sots propos de commères bavardes ?
Pétrina le regarda avec étonnement.
— Je croj^ais que vous m'aviez interrogée, cousin, et que vous vouliez savoir la vérité. Vous avez tort de rester incrédule à mes paroles, mais peut-être en croirez-vous vos yeux ?
Et comme le tumulte allait toujours grandissant, elle lui saisit le bras et lentraîna vers la fenêtre.
La ruelle s'était remplie d'une foule de marins et d'ouvriers, de femmes du peuple et d'enfants, qui grouillaient comme une fourmilière, bariolée de toutes sortes de costumes et armée de rames, de bâtons, de couteaux, de pioches et môme de zagaies indiennes.
Tous les visages paraissaient crispés par une passion farouche, les yeux brillaient comme les couteaux, les mains s'accrochaient aux barreaux de fer des fenêtres basses pour les tordre et les
broyer, les bouches vociféraient des injures et des menaces de mort.
— Ce sont des démons ! dit le nain d'une voix sombre. Qu'ils démolissent donc cette maison et puisse-t elle s'écrouler sur leurs têtes ! Mais elle défiera leur assaut pendant plus d'une heure, et je veux savoir si les lionnêtes magistrats de la ville laisseront écarteler un franc bourgeois comme un voleur de grand chemin.
— Ils ne bougeront pas, Gudleick, car ils vous craignent et seront satisfaits d'être délivrés de vous, sans avoir besoin d'j' mettre la main ; telle est l'opinion de mon père. N'ont-ils pas prétendu au conseil que lorsque vos engagés voulaient vous échapper, vous les reteniez de force prisonniers au fond d'une cave et que, de nuit, vous les envoyiez travailler aux mines comme des serfs ? On a cité plusieurs pêcheurs ou pilotes qui avaient ainsi disparu, grâce à vos maléfices. Ne comptez donc pas sur la protection des magistrats.
— Ainsi tout le monde m'abandonne, dit amèrement le nain ; mais je ne m'abandonne pas moi-même, et je me sens de force à lutter contre toute cette canaille.
A ces mots Pétrina Dalsjoé se tourna vers son cousin avec une expression de mécontentement et de reproche :
— Pourquoi cette résistance opiniâtre, Gudleick? Vous croyez-vous donc tout à fait innocent des plaintes portées contre vos enrôlements ? Cette chambre ne renferme -t elle pas un malheureux qui pourrait porter témoignage contre vous ?
— Quoi ! s'écria le nain irrité, c'est bien la fille de Pehrson qui m'accuse et qui prend le parti de mes ennemis ?
— Oui, poursuivit Pétrina avec une dignité touchante, interrogez votre conscience et elle répondra comme la femme qui est venue pour vous sauver, au risque de son honneur et de sa vie.
Elle étendit la main vers Elis Froëbom et ajouta :
— Voici le compagnon que ces matelots furieux viennent vous réclamer, mon cousin ; ils cernent toutes les issues de votre maison. Rendez-leur ce jeune homme et peut être renonceront-ils à leur vengeance. N'oubliez pas que s'ils pénètrent dans ce logis, je suis perdue.
Gudleick parut un instant embarrassé par cet appel émouvant, mais il reprit bientôt son sangfroid railleur.
— Ma belle cousine, répondit-il, avez-vous bien regardé ce vaillant garçon? il promet de devenir un des meilleurs mineurs de Falun. Ne
fût-ce que pour l'amour de vous et de maître Pehrson, je ne voudrais pas lui arracher sa volonté du cœur !
La jeune fille devint rouge comme une cerise et baissa les yeux, confuse, car les regards ardents d'Elis restaient attachés sur elle sous l'influence d'une fascination irrésistible. Cependant sa piété naïve et le sentiment profond du devoir lui rendirent courage, et elle dit avec un calme forcé, comme si une voix intérieure lui eût dicté ses paroles :
— N'écoutez pas ce tentateur, honnête marin; ne vous engagez pas comme mineur contre votre gré. Il ne faut pas vous ensevelir vivant dans le vaste tombeau des mines de cuivre sur la foi d'autrui. Ne prenez conseil que de vousmême et de Dieu. Surtout... ajouta-t-elle avec une hésitation singulière, ne caressez pas de vaines chimères, repoussez les fausses espérances. .
— Silence, damnée cousine ! lui dit à l'oreille le nain courroucé ; je te défends de défaire mon œuvre.
Le tumulte et le désordre, loin de s'apaiser, tournaient à la révolte dans la ruelle.
Toutes les portes s'ouvraient et lançaient une nouvelle meute d'aboyeurs ; les fenêtres et les toits se hérissaient de têtes curieuses, les cris
devenaient frénétiques ; mais Pétrina et le nain n'y prêtaient plus attention, entraînés qu'ils étaient à se disputer, comme l'ange gardien et le mauvais ange, la destinée du pauvre Elis Froëbom.
La jeune fille, indignée du ton impérieux de son cousin, lui répondit froidement.
— Vous dois-je obéissance, Gudleick, et suisje votre esclave, par hasard ? Libre à vous de tendre vos pièges, libre à moi de les déjouer ; mais je n'entends pas servir d'instrument muet à vos calculs et si je veux sauver une âme honnête de l'enfer où vous voulez la plonger, je braverai votre colère.
— Pauvre fille, dit le nain en se penchant encore à son oreille, tu as donc oublié que Pehrson Dalsjoë me doit trente mille rixdalers, que sa portion de mine m'appartient, et que c'est de son aveu, c'est à sa prière que je me suis chargé d'attirer ici tous les oiseaux auxquels il nous est nécessaire de lier les pattes.
Il croyait avoir accablé sous le poids de ce souvenir le cœur généreux de Pétrina, mais cette fille courageuse ne se laissa pas abattre. Elle répondit d'une voix haute et fiére :
— Vos menaces ne me fermeront pas la bouche, cousin Gudleick. Je ne crains pas que ce jeune homme sache toute la vérité. Oui, mon
pauvre père est votre débiteur, et vous êtes un cruel créancier ; mais dût Pehrson Dalsjoô être chassé de la mine de Falun et de la ville dont il est l'alderman, il ne subira pas votre tyrannie et n'abdiquera pas sa conscience.
Elis, toujours plongé dans une torpeur voisine de l'extase, admirait la noble fille, qu'il comparait à ces walkyries du nord païen qui inspiraient la vertu et le courage aux héros en leur versant l'hydromel ; sa beauté lui paraissait surnaturelle, et par instants il croyait que son rêve continuait.
Tout à coup, les trompes et les cornets des matelots retentirent avec une sonorité terrible comme le signal de l'assaut, et des cris menaçants s'élevèrent.
— A mort le sorcier ! à l'eau le monstre 1 le feu à sa tanière !
Gudleick pâlit et son visage se contracta convulsivement. 11 saisit avec violence le bras délicat de sa cousine.
— Que le jouvenceau signe son engagement, dit-il d'une voix sourde, sinon malheur à ton père et à toi-même, Pétrina. Grois-tu donc que je sois dupe de cette comédie ? Est-ce moi qui t'ai attirée dans cette maison dont tu redoutais de franchir le seuil ? C'est ta charité pour ce gentil étranger qui t'auras perdue. Ta charité t'a menée trop loin. C'est une vertu dangereuse pour les femmes.
Pétrina tremblait comme une feuille secouée par le vent.
— Si mon père était ici, vous n'oseriez pas m'outrager, murmura-t-elle éperdue.
— Pourquoi ce damoiseau ne se lève-t-il pas comme ton champion ? dit le nain en lui montrant Froëbom avec un geste railleur ; mais non, grâce à mon eau-de-vie de sorcier, il reste
muet comme un poisson, et impassible comme un saint de marbre dans sa niche.
La jeune fille leva les yeux sur le frère de Christine ; son visage s'épanouissait du sourire d'un homme heureux. N'avait-il donc rien entendu, rien compris, cet enfant de la mer? Etaitil ivre, comme le supposait Gudleick ? Etait-ce réellement pour un être sans âme et sans dignité qu'elle s'était aventurée dans les ruelles du port ; car, en écoutant les palpitations de son cœur, elle sentait confusément que le nain avait vu plus clair qu'elle-même dans le fond de sa pensée.
Cependant la foule ameutée avait traîné jusqu'à la porte de la vieille maison deux énormes poutres et s'apprêtait à l'enfoncer.
— Je suis perdue ! murmura la pauvre enfant, et une larme brilla au coin de sa paupière, car son honneur était le joyau inestimable qu'elle préférait à la vie.
— Bah ! dit le nain, rassurez-vous, ma belle cousine. Si ces enragés vous insultent parce qu'ils vous auront surprise chez le sorcier de Goëthaborg, le sorcier vous épousera, et il tiendra cet accident pour la meilleure chance du monde.
Cette raillerie dégrisa comme un coup de foudre le jeune marin, engourdi dans la béati-
tude de son rêve vivant. Il porta la main à son front, s'avança vers la fille de Pehrson, et s'inclina avec respect devant elle :
— Vous avez été bonne et généreuse pour un inconnu, Pétrina Dalsjoë. S'il s'agit de me dévouer à votre salut et à celui de votre pére,vous pouvez compter sur moi ; mes camarades ne m'entraîneront pas de force. Je signerai mon engagement de mineur, je travaillerai à Falun, et je découvrirai le trapp merveilleux.
Le nain haussa les épaules.
— Pauvre garçon, crois-tu que ton pic de mineur fera sortir de terre assez de cuivre pour que l'alderman s'acquitte envers moi à l'échéance ? Mais je suis bon diable, et ma cousine sait que j'échangerai volontiers le parchemin de son père contre l'anneau qui brille à son doigt effilé. N'oublie pas, chère Pétrina. que je caresse depuis longtemps l'espérance de cette union fortunée.
Un frisson glacial agita la jeune fille de la tête aux pieds, tandis qu'une pâleur mortelle couvrait le visage d'Elis Frocbom.
— Maître Gudleick dit-il la vérité ? demanda le matelot avec un accent de douleur.
— Oui, répondit-elle en dominant son angoisse, j'ai vendu mon âme et je payerai la dette de mon père ; vous voyez que je ne cherche pas de sub-
terfuges, mon cousin. Mais écoutez mes conditions, à votre tour. Je vous défends de perdre cet honnête Néricien et de le sacrifier au dragon jaloux qui promet à tous les nouveaux engagés la découverte du trapp. Assez de victimes dorment au fond des crevasses des galeries de Falun.
La voix de Pétrina était devenue impérieuse et presque menaçante Le nain, intimidé ou satisfait de sa promesse, ne résista pas davantage.
— Elis, dit-il, tu peux rejoindre tes camarades!
Mais il était trop tard, l'assaut de la maison avait commencé ; les matelots les plus enragés avaient grimpé le long des corniches, s'étaient accrochés aux saillies des murs, suspendus aux barreaux des fenêtres, balancés aux arêtes des gargouilles, plus lestes que des chats sauvages. On eût dit d'une ruche qui oscillait sous cette trombe humaine.
— ■ Froëbom, mon matelot, cria une voix enrouée, que le jeune homme reconnut pour celle de Joëns, sors de la tanière du sorcier, jettenous-le par la fenêtre, s'il fait le méchant, et viens avec nous. Le capitaine Rosencrantz va entreprendre un nouveau voyage pour la compagnie, il a besoin d'un équipage d'honnêtes et vaillants garçons : ne nous abandonne pas.
Elis s'avança vers la fenêtre d'un pas lourd et
chancelant : il songeait que Pétrina Dalsjoë serait compromise si ses camarades pénétraient dans la maison, et il cherchait dans son esprit troublé un moyen de les éloigner.
Gudleick lui mit la main sur l'épaule.
— Tais-toi, lui dit-il ; ne réponds pas à ces ivrognes. Laisse-les chanter leur antienne jusqu'au bout ; quand ils seront essouflés et las de crier, peut-être partiront-ils.
Une fanfare de trompes marines discordantes accueillit en ce moment, comme une huée sarcastique, la tardive apparition d'une escouade de veilleurs chargés de balayer l'émeute, mais qui paraissaient peu convaincus du succès de leurs louables efforts. En vain essayaient-ils de garder un maintien imposant, la foule comprenait qu'ils étaient humiliés de leur rôle et leur décernait des battements de mains ironiques, sous lesquels ils courbaient des fronts honteux et baissaient des regards intimidés.
Heureusement pour eux, ils escortaient le capitaine Rosencrantz, qui exerçait une certaine influence sur les matelots de la compagnie D'un signe de la main, il fit taire les musiciens et les braillards ; puis, montant sur une borne d'où il dominait l'océan populaire, il dit de sa voix brève de commandement :
— Mes enfants, ne troublons pas plus long-
temps de bruit la rue... Voulez-vous que les bourgeois effarés prennent les bons garçons de la mer pour des pillards et des incendiaires ?
— Nous réclamons notre camarade Elis Froôbom, répliqua hardiment Joëns.
— Peux-tu jurer qu'il est entré dans la maison de maître Gudleick ? demanda le capitaine.
Le matelot resta un instant interdit, mais recouvrant bientôt son insolence :
— Ce maudit sorcier retient de force notre compagnon, j'en jurerais sur le Christ ! dit-il en levant sa main rugueuse.
— A ce signal, de nouveaux cris retentirent :
— A sac la maison du sorcier ! — Et les plus acharnés entourèrent les veilleurs de la ville, comme s'ils voulaient les garder à vue.
— Paix donc! reprit Rosencrantz. Qui devons osera braver les ordonnances et forcer la porte d'un bourgeois sur un vague soupçon ?
Joëns garda un silence farouche, et les matelots se consultèrent du regard; mais ils étaient trop habitués à respecter le capitaine pour tenter une rébellion ouverte contre son autorité.
Déjà le nain, souriant, les croj^ait bien prés de se disperser ; déjà il se réjouissait de n'être plus forcé de lâcher sa proie, lorsque Pétrina,
qui devinait sa pensée, s'élança par un mouvement impétueux vers la fenêtre, l'ouvrit et s'écria :
— Élis Froëbom est ici ! que ses amis viennent le délivrer :
Joëns répondit à cet appel par un cri de joie sauvage ; une clameur immense s'éleva du sein de la foule en délire, qui agita ses armes, et le capitaine Rosencrantz, craignant de voir son influence compromise, fut le premier à crier :
— Ouvrez la porte, au nom des aldermen de la ville.
Le nain, exaspéré, repoussa brutalement la jeune fille et apparut à la fenêtre.
— Je ne vous rendrai pas votre compagnon, écumeurs d'eau salée, qui violez lâchement le logis d'un citoyen inoffensif. 11 est mon engagé, il m'a donné sa parole
— Entendez-vous ce traître? fit Joëns, l'entendez-vous se vanter de sa trahison ? Mais il ne l'emportera pas en paradis. Allons, camarades, des cordes, des grapins ! il faut donner l'assaut, il faut arracher Elis de la bicoque, il faut pendre le sorcier à la gargouille du toit !
— Lâches ! hurla Gudleick, lâches ! qui avez besoin d'être deux cents pour attaquer un seul homme.
Des éclats de rire féroces et des pierres lancées contre les fenêtres répondirent à son apostrophe.
— Tu n'es pas un homme, mais un sorcier, dit Joëns.
Le nain entendit la porte gémir lamentablement et craquer sous le choc formidable des poutres, tandis que le nombre des marins qui grimpaient comme des singes ou des écureuils jusqu'aux fenêtres augmentait sans cesse. Il sourit amèrement et grommela :
— J'aurai pourtant raison de ces bourreaux superstitieux !
— Ils ne vous feront pas quartier, dit Pétrina en le regardant avec douleur. Quant à moi, ma réputation sera déchirée comme une toile de navire aux quatre vents ; mais je ne me repens pas de ce que j'ai fait, puisque j'aurai sauvé ce pauvre matelot du gouffre de Falun.
Le nain sourit de nouveau.
— Vous croyez donc, cher cousine, que je vais sottement me laisser pendre par cette canaille? Erreur, je connais le vrai Dieu de ces forcenés, et je saurai bien convertir leurs malédictions en cantiques de joie et en actions de grâces.
Il se dirigea d'un pas ferme et tranquille vers un coffre de chêne bardé de lames de cuivre
placé dans l'angle le plus obscur de la chambre, l'ouvrit, en retira deux sacs remplis de ducats, de rixdalers et de menue monnaie, les éventra, et, prenant l'argent en pleines poignées, lança par la fenêtre une pluie métallique destinée à abattre le vent de la fureur populaire.
Un grand silence succéda tout d'abord au tumulte des assaillants et Gudleick en profita pour leur dire d'une voix retentissante :
— C'est la rançon de votre camarade, mais soj-ez certains qu'il est mon hôte de sa pleine et entière volonté.
Le sabbat de la confusion rugit aussitôt dans la foule, chacun voulant avoir part à la curée ; les mains des plus avides s'armaient déjà de couteaux pour disputer les pièces d'or et d'argent aux plus faibles ou aux moins adroits.
Le nain se retourna d'un air goguenard vers les deux jeunes gens :
— Avais-je tort, Pétrina ? dit-il en se croisant les bras. Ces coquins vont tout à l'heure m'adorer comme le veau d'or à plat ventre dans la poussière; ils ont déjà oublié leur compagnon, et, si je voulais sacrifier un ou deux sacs de plus, ils me le vendraient comme les fils de Jacob ont vendu leur frère Joseph.
A peine achevait-il ce chant de triomphe qu'il poussait un cri terrible.
Un matelot venait de se cramponner par un effort prodigieux aux barreaux de la fenêtre et de lui lancer au visage un double ducat portugais qui l'atteignit au coin de l'œil droit.
— Je te rends ta monnaie, sorcier maudit ! vociféra Jocns. Ah ! tu as cru nous corrompre comme des juges, nous gorger comme des mendiants, nous empêcher de mordre comme des chiens auxquels des assassins jettent un quartier de viande ? Non, tu ne garderas pas Elis Froëbom dans ton antre ; son absence porterait malheur au vaisseau. Nous ferons un feu de joie de ta bicoque et nous en lancerons les cendres dans la mer.
La fille de l'alderman de Falun, résignée à toutes les épreuves et même à la mort, s'était adossée à la muraille et ressemblait plutôt à une statue qu'à un être vivant ; elle comprimait son désespoir, les mains entrecroisées sur sa poitrine, se laissant dévorer le cœur, sans une plainte, sans un sanglot, sans une supplication
— Ne craignez rien, Pétrina Dalsjoë, lui dit Élis ; je vous défendrai contre la furie de mes camarades.
Elle sourit tristement, car ce qu'elle redoutait» pç n'étaient pas les violences, c'était la honte.
Cependant le nain avait recouvré son sangfroid audacieux.
11 ramassa le ducat portugais, et grommela en s'adressant au Néricien :
— Si tu veux réellement protéger ta protectrice, n'attends pas ces enragés qui t'emporteraient pieds et poings liés sur leur vaisseau comme une amulette vivante. Suis-nous sans tarder.
Puis, à la grande surprise de Froëbom, il saisit le bras de la jeune fille au moment où déjà les murs craquaient, où la porte se lézardait, où les barreaux de fer, tordus par le poignet des matelots, se descellaient ; il poussa le ressort d'une trappe presque invisible, pratiquée dans le plancher, qui s'ouvrit sur un étroit escalier en colimaçon, dont les degrés, étroits et humides, descendaient jusqu'aux profondeurs d'une vaste cave remplie de tonnes de minerai.
Quand les matelots sautèrent par la fenêtre brisée dans la chambre, elle était vide et ils eurent beau fouiller la maison, ils ne purent retrouver les traces des fugitifs. Dans leur exaspération, ils voulurent brûler la vieille bicoque. Le capitaine Rosencrantz ne parvint à les en dissaader qu'en leur faisant observer qu'ils incendieraient en même temps tout le quartier ; mais il fut obligé de fermer les yeux sur le
pillage consciencieux auquel la foule se livra.
Le nain s'évada de la cave par une issue souterraine qui débouchait dans une autre ruelle du port, et se dirigea avec ses compagnons vers la porte de la ville qui conduit à Géfle, capitale de la province de Gestricie.
Pour éviter de passer par les voies fréquentées, il leur fit traverser un immense chantier, où s'élevaient des piles de bois de construction ; des barques, des canots, des chaloupes, qui devaient être radoubés, y gisaient le ventre en l'air ; des mâts brisés s'allongeaient sur le sol ; de gros vaisseaux, dont les avaries exigeaient des réparations urgentes, montraient à leurs poupes des figures bizarres de sirènes marines ou de saints patrons, chargés de protéger les marins contre les fureurs de l'Océan.
Maître Gudleick marchait le premier en éclaire ur.
Au détour d'une montagne de planches, il heurta une femme assise sur un bloc de sapin et qui serrait dans sa main gauche une statuette de cire, tandis que de la droite elle lui enfonçait lentement une longue aiguille d'or à la place du cœur.
Elle était si absorbée dans son action qu'elle n'avait pas entendu les pas du nain, et, saisie de frayeur, elle poussa un cri qui ressemblait à un
gémissement. Mais lorsqu'elle eut levé les yeux et aperçut le visage difforme de Gudleick. elle laissa tomber à terre la figurine de cire :
— Mon Dieu ? s'écria-t-elle, ai-je donc un nouveau malheur à redoutei' ? Je croyais pourtant que la mesure était comble.
— Place, mendiante ! dit brutalement le nain; je n'ai pas le temps d'écouter vos sornettes.
Elle fixa son regard sur lui et répondit sans bouger, avec une expression d'égarement :
— Je vous reconnais bien. Vous êtes le sorcier de Falun. Mais vous ne passerez pas sans m'avoir entendue. Ah ! vous fuyez de votre logis comme une chauve-souris chassée de sa caverne par la clarté des torches. Vous aimez, vous aussi, les ténèbres ; le soleil offense vos yeux habitués à la nuit des mines.
— Place donc, mendiante! répétale nain, et trêve de divagations.
— Suis- je une mendiante? murmura-t-elle impassible ; non, vous me faites trop d'honneur. Mais je sais, moi, que vous êtes le mauvais génie des matelots de Goëthaborg. Je leur disais bien qu'ils ne vous surprendraient pas, que vous trouveriez moyen de vous cacher dans un trou de terre ou de vous sauver à Falun : aussi me suis-je écartée de la foule qui courait assiéger votre maison.
— Quelle est cette folle importune ! murmura le nain.
— Mais vous n'êtes pas seul peut-être ? dit la femme, qui crut avoir entendu un léger bruit derrière les planches. Avez-vous rendu Élis Frocboni à ses camarades, qui l'aiment autant que vous le haïssez ?
— Ah ça ! de quoi te mêles -tu ? demanda le nain, désagréablement surpris de cette question. Es-tu la gardienne de ce chantier ? Exiges tu un droit de péage pour me laisser passer ? S'il le faut, ]e serai charitable.
— Je suis venue garder cette porte en effet, répliqua-t-elle ; car Je me doutais bien que tu y chercherais ton salut.
— Ah ! tu avoues enfin ton joli métier I Tu es une espionne, prêle à rallier les rabatteurs et à me livrer si je ne te paie pas rançon. Quel est ton prix ? et dépêchons-nous !
— Maître Gudleick, comment appelez-vous l'homme qui recrute des victimes au dragon qui veille sur les trapps des mines de cuivre ?
— Calomnie 1 C'est un honnête métier que celui de mineur et plus d'un compagnon s'y est enrichi.
Oui, quand il a commencé comme vous, Gudleick, par l'exploitation d'un /ie?nman et que cette riche portion de mine lui a permis de prê-
ter à usure aux pauvres diables qui s'exténuent à son profit jusqu'à la mort.
— Maudite espionne, je te le répète, fais-moi tes conditions et laisse-moi passer.
Il n'avait pas achevé que Finconnue s'était levée :
— Maître Gudleick, dit-elle avec un geste menaçant, qu'as-tu fait d'Elis Frocbom ?
— Que t'importe ?
— Tu as perverti son esprit honnête et ingénu, tu lui as inspiré la soif des trésors souterrains.
— Ce brave garçon m'achoisicommeconseiller et je tiens à le rendre heureux.
— Tu mens, maudit sorcier ; tu ne peux aimer Élis.
— Pourquoi cela, subtile devineresse ?
— Parce que tu es laid comme un gnome et qu'il est beau comme un ange, parce qu'il est courageux et que tu es lâche, parce qu'il est aimé de tous et que tu es haï de tous. Vous êtes l'eau et le feu, le jour et la nuit, le paradis et l'enfer. Gudleick, qu'as-tu fait d'Elis ?
— Eh bien ! je l'ai gardé comme compagnon, et c'est lui qui va te répondre.
Au même instant, le matelot quitta son abri de planches, ainsi que Pétrina, et ils se rapprochèrent du nain.
74 EMMANUEL GÔNZALÈS
L'inconnue en Tapercevant poussa un cri de joie :
— Mon frère ! s'écria-t-elle, oh ! il est encore temps de le retenir à Goëthaborg. Par grâce, reste ici ; ne va pas à Falun avec cet usurier damné.
— Christine, reprit Elis d'un ton sévère, tu m'avais promis de ne plus te trouver sur mon passage. Notre temps est compté I
— Je ne puis t'obéir, répondit-elle avec douceur ; je garde la porte du chantier.
Et lui montrant la grosse cloche de cuivre suspendue à la muraille, elle ajouta :
— Au moindre son, au premier appel, les ouvriers accourront et s'empareront du sorcier.
— Christine, nous sommes poursuivis ; il faut que l'honnête fille de l'alderman puisse rejoindre son père. Est-ce toi qui voudrait la livrer à une bande d'ivrognes et de furieux ?
La sœur d'Élis regarda Pétrina Dalsjoë avec une certaine hardiesse qui déplut au jeune homme.
— Ecarte-toi de son chemin, reprit-il d'un ton d'impatience.
— Ah ! dit Christine, la belle retourne donc à Falun et elle veut bien te servir de guide. L'hameçon est dangereux. Quant au pêcheur, ne t'avais-je pas engagé à te méfier de lui, frère ? Dans
mon opprobre, j'ai dû acquérir quelque expérience. Tu marches en aveugle sur les pas de tes ennemis dans la naïveté de ton cœur.
Pétrinal'écoutaitavecun profond étonnement : — Pauvre créature ! murmura-t-elle ; sa raison est sans doute troublée. Peut-être a t-elle trop longtemps souffert d'une vie misérable. Il faut la plaindre !
Gudleick, dédaigneux de cet obstacle imprévu, lit un pas en avant ; mais Christine étendit la main vers la corde de la cloche.
Gudleick s'arrêta, et dit avec un air do commisération hypocrite :
— Pourquoi veux-tu contrarier la volonté de ton frère, Christine Froëbom ? Nous ne te méprisons pas ; nous avons pitié de ton sort, ma cousine et moi.
Un éclair farouche brilla dans les yeux de la Néricienne :
— Qu'ai-je besoin de votre pitié, répliqua-telle. C'est moi qui vous tiens dans ma main. D'un seul cri, d'un seul coup de cloche, j'attire sur vos traces la foule irritée, et cette fois vous ne vous tirerez pas de ses griffes.
— Mais quel mal t'a donc fait Pétrina Dalsjoé? interrompit Elis en comprimant sa colère.
— Je dirai à ces bêtes fauves, reprit Christine sans détacher ses yeux ardents de la jeune fugitive : Voilà cette statue de neige et de chair qui est honorée de tous comme une sainte, qui quête pour les pauvres estropiés avec un chaste sourire. Eh bien ! elle ne veut pas me rendre mon
frère et le traîne en laisse par cette chaîne invisible dont elle garotte les cœurs.
— Silence ! s'écria Elis, ne flétris pas de tes soupçons perfides cette enfant innocente.
— Ah ! répliqua amèrement Christine, tu la défends contre moi, moi qui te défends contre elle I Mais vous ne franchirez pas ensemble la porte de Gèfle. Que la fille de l'alderman me rende mon frère, si elle est juste et bonne, comme on le prétend. Oui, vos yeux sont candides, Pétrina, et je comprends qu'ils ne puissent inspirer de défiance ; oui, vous ne vous doutez pas du rôle odieux que votre cousin vous fait jouer, je veux le croire ; aussi suis-je prête à vous respecter, à vous aimer, à baiser vos pieds humblement; mais rendez-moi mon frère!
La fugitive fut touchée de ces accents douloureux, dont elle ne pouvait suspecter la sincérité.
— Pourquoi me supplier ainsi et vous humilier devant moi ? dit-elle d'une voix altérée. J'ai conseillé à Elis Froëbom de ne pas signer son engagement de mineur.
— Est-ce bien vrai ? reprit Christine avec un sourire joyeux ; ne me trompez-vous pas ?
Puis, surprenant un geste d'impatience du nain, elle ajouta :
— Mais vous savez bien que mon frère n'o-
LES GARDIENiNES DU TRÉSOR 79
béira pas à vos conseils et qu'il est esclave de votre regard. Dites-lui donc que vous ne l'aimez pas, Pétrina, que vous ne l'aimerez jamais ; car je vois à l'expression de son visage, que son cœur et sa volonté sont passés en vous et qu'il n'entend même pas ma voix.
Ces derniers mots de la Néricienne réveillèrent, comme un éclair fulgurant, aux deux jeunes gens le fond de leur cœur et la fille de l'alderman rougit, tandis que le marin pâlissait.
— Je vous ai trop longtemps écoutée, dit Pétrina d'une voix faible , et elle tenta de s'avancer ; mais Christine agita la corde de la cloche, qui vibra légèrement.
— Nous sommes perdus ! murmura la fugitive, qui essaya de continuer sa route ; son ennemie la repoussa.
— Tu oses toucher à la fille de l'alderman de Falun? s'écria Élis avec violence , toi, la servante des gens du port ! Ah ! c'est vraiment trop d'audace.
— Pourquoi donc mon frère ? répliqua Christine, la tète haute ; parce qu'elle est riche et que je suis une mendiante, parce qu'elle est saluée avec respect dans la rue et moi escortée d'insultes ? Beau mérite, en vérité ! Elle n'a eu que la peine de naître et de se laisser vivre en joie. Moi, j'ai mangé de la misère et de la douleur,
toute enfant et jeune fille. Si je me suis laissé détourner de ma rude vie de famille par la tromperie d'un premier amour, n ai-je pas payé ma dette de péché en roulant dans un abîme d'humiliations ?
— Ainsi, dit tristement Pétrina, je ne puis désarmer votre haine, que j'ai si peu méritée ? Vous me faites un crime de l'opiniâtreté de votre frère à nous suivre. Pourtant c'est d'un cœur sincère que je l'ai supplié de ne pas quitter Goëthaborg.
— Qu'il reste avec moi, alors je croirai en vous.
Le jeune homme indigné ne put se contenir plus longtemps :
— Veux-tu donc, Christine, être livrée aux veilleurs de la ville et conduite en prison ?
Elle le regarda avec stupeur.
— Est-ce bien mon frère qui me parle ? es-tu déjà fasciné à ce point par la cousine du sorcier? Il est vrai qu'elle est bien belle. Moi aussi j'ai été belle. Elle est fière de sa beauté. A quoi m'a donc servi, à moi, ce don fatal ? à la perdition (le mon âme. Je t'aime pour toi-même, Élis. Elle feindra de t'aimer pour son orgueil, elle jouera avec ton cœur ; mais lorsqu'il sera vide et désespéré de son abandon, tu l'appelleras en vain. Elle sera sourde à tes gémissements, car elle
sera occupée à ensorceler quelque autre tête crédule.
— Il faut en finir, dit Gudleick en regardant d'un air sinistre la misérable femme, qui tenait toujours dans sa main la corde de la cloche. Décide-toi, Froëbom. Chasse loin de nous cette espionne, si tu persistes à nous accompagner, ou retourne t'engager dans l'équipage de Rosencrantz.
A l'idée de quitter Pétrina, de ne plus la voir, d'être séparé d'elle, tandis que d'autres, des indifférents, des passants entendraient sa voix si douce, seraient charmés par son sourire, par ses regards limpides, Elis se sentit pris de vertige et de peur. Pour lui le monde entier s'abîmait dans le néant, la verte terre devenait sombre et nue, son cœur se brisait comme un verre heurté au mur. Il conçut soudainement une sorte d'aversion impie contre ce dévouement exalté de Christine qui voulait lui servir de bouclier, et il fixa sur elle des yeux égarés.
— Une seconde fois, balbutia-t-il avec effort, va-t'en, ma sœur. Je te chasse !
A ce mot odieux, elle tressaillit de tous ses membres et son visage prit une expression me- • naçante :
— Oh 1 je l'avais deviné, dit-elle ; l'amour cruel et impitoyable a enfoncé ses griffes dans
ton cœur et il ne lâchera pas sa proie. Sais-tu donc, Elis, ce que je faisais quand ce démon que tu suis servilement m'a heurtée en passant ?
Elle lâcha la corde, fit quelques pas et ramassa la figurine de cire :
— Vous voyez cette poupée, reprit elle avec une irritation jalouse ; c'était ton image, Pétrina Dalsjoë, et je la perçais au cœur de cette aiguille d'or.
Le matelot épouvanté couvrit son visage de ses mains, car la vue de sa sœur lui faisait horreur, comme celle d'une stryge malfaisante écoutant bouillir dans sa chaudière les herbes vénéneuses aux pâles ra;. ons de la lune.
La fille de l'alderman regardait son ennemie d'un air miséricordieux ; sa conscience était si droite, si ingénue et si pure, qu'elle ne pouvait comprendre cette rage sourde et envieuse des malheureux contre les heureux. Elle eût voulu rendre à cette âme troublée la sérénité et la confiance.
— N'as-tu pas sent,i le froid de la blessure ? poursuivit Christine ; n'as-tu pas senti ton sang refluer à ton cœur et t'étoufi'cr ? Oui, car tes joues sont blanches comme un linceul.
— Je ne crois pas à ces charmes et à ces sortilèges, répondit Pétrina d'une voix calme. C'est ta douleur qui me peine, c'est ton soupçon qui
m'offense, c'est ta colère qui me fait souffrir.
Elis s'avança vers sa sœur, et, surmontant
son mépris, il lui saisit amicalement la main :
— Cette douceur angélique ne dcsarme-t-elle pas ta furie? dit-il avec une effusion suppliante. LaisbC cette cloche muette et livre-nous passage.
— Non ! non ! s'écria Christine, je ne suis pas dupe de ces simagrées de femme ; nous nous ressemblons toutes, et je lis dans le cœur de I^étrina comme dans un grimoire ouvert. Ton amour aveugle et insensé flatte son orgueil, et elle t'entraîne à ta perte. Dieu vivant d'éternelle justice! s'écria-t-elle en tordant ses mains par un mouvement de désespoir , puisqu'il m'est impossible de convaincre mon frère de son illusion et de changer son cœur, Dieu de justice, détourne de lui tout malheur, et que ta droite frappe cette charmeresse ! Oui, je souhaite que la beauté funeste de notre ennemie soit flétrie dans sa fleur ! Je te demande de l'enlaidir par une maladie hideuse !
— Vipère vomie par les marais de l'enfer ! s'écria Elis Froëbom au comble de l'exaspération, tu veux donc que je porte une main violente sur toi ?
— Pardonnez-lui , dit vivement la fille de l'alderman, ces imprécations ne sont que vaine fumée.
— Je brave tes menaces, mon frère, reprit Christine, ainsi que j'ai résisté à tes prières ; moi, l'humble créature du ruisseau, je suis plus forte que vous tous- La corde de cette cloche dans ma main, voilà ma force !
Le matelot livide s'avança et serra le bras de sa sœur avec rudesse.
— Ainsi tu oseras me désobéir ?
— Oui, certes. Élis, répliqua-t-elle avec un accent de triomphe. Ne m'as-tu pas reniée ? Je ne suis plus ta sœur, mais une réprouvée, une bohémienne, un peu moins qu'une mendiante. Il n'y a plus de liens de chair et de sang entre nous. Je ne vois ici que deux femmes ; Tune belle et fraîche, l'autre triste et fanée; l'une heureuse, l'autre envieuse de ce bonheur; l'une que tu aimes, l'autre que tu méprises.
Elle étreignit fortement la corde entre ses doigts et dit d'une voix étouffée :
— En donnant l'alarme, je livre le sorcier et sa cousine à leurs ennemis ; mais je te sauve, toi, Élis, que j'ai serré tout petit dans mes bras
Élis n'avait plus qu'une seule pensée : soustraire Pétrina à la poursuite de ses camarades. Sa tête était en feu ; il étendit les bras pour emprisonner sa sœur dans une étreinte violente. Christine, qui se gardait avec défiance, agita aussitôt la corde de la cloche ; mais, en même
temps, Gudieick détacha aussitôt son manteau qui couvrait ses membres informes, le jeta sur le visage de la Néricienne, et, pendant qu'elle se débattait en criant, il lui garrotta les poignets si brutalement que le sang jaillit.
Le matelot, honteux de cet acte sauvage, se recula, et la triste créature, le regardant avec des yeux noyés de grosses larmes, lui dit :
— ISe rougis-tu pas, Élis, de laisser torturer ainsi ta sœur par un étranger ?
Le jeune homme baissa la tête et garda le silence.
— Pauvre frère ! ajouta-t-elle, n'as-tu donc plus ni dignité ni courage? Ah! mais si la cloche est muette il me reste ma voix pour me défendre.
Et elle poussa de toute sa force deux ou trois cris :
— A l'aide ! au secours ! à l'aide, les gens du port !
Le nain inquiet ne perdit pas de temps en vaines paroles ; avec un sang-froid effrayant, il arracha la ceinture ccarlate de Frocbom, la tordit étroitement et s'en servit pour bâillonner la malheureuse femme ; elle tourna alors ses yeux injectés de sang vers son frère avec une si navrante expression de douleur, que dans un instant d'hallucination il crut voir apparaître les fantômes de ses parents et entendre leur voix surnaturelle résonner à ses oreilles et dire :
Pourquoi abandonnes-tu Christine à son bourreau ? De quel droit la condamnes-tu ?
Il releva la tête, décidé à ne pas supporter plus longtemps cette scène odieuse, et son regard rencontra celui de la fille de l'alderman, qui lui dit :
— Votre sœur vous aime sincèrement, Elis, et elle vous donne le même conseil que moi. Pourquoi ne pas le suivre ?
Le nain sourit méchamment.
— Vous êtes libre, mon ami ; je vous tiens
quitte de tout engagement. Quant à nous, nous partons pour Falun. Nous avons trop attendu.
Elis sentait la fièvre monter à son cerveau, il se faisait horreur à lui-même ; mais il lui semblait impossible de vivre désormais loin de Pétrina. Use pencha cependant vers Christine pour lui arracher le bâillon qui l'étoufîait.
— Prenez patience, cher ami, jusqu'à ce que nous ayons franchi la porte de Géfle, dit Gudleick, qui du geste enjoignit à sa cousine de l'accompagner, et tous deux reprirent leur marche si singulièrement interrompue.
Ils sortirent du chantier, et le matelot resta seul avec sa sœur, dont le visage s'illumina d'un sourire de joie. Quand il l'eut délivré de ses liens, il lui prit doucement la main et lui dit :
— Pardonne-moi, Christine, mais la destinée est plus forte que toi. Le trapp merveilleux de Falun m'attire malgré tes supplications. Pour moi c'est la richesse, la liberté, plus encore ! Mon cœur se refroidit ici comme celui d'un vieillard. Oublie-moi, ma sœur, oublie-moi. Nous sommes quittes maintenant l'un envers l'autre, mais aucune puissance humaine ne saurait me retenir plus longtemps à Goëthaborg.
Et il s'éloigna, craignant de retourner la tète, dans la direction des fugitifs, sans que la malheureuse femme, écrasée par de si cruelles émo-
tions, eût la force de faire un geste ni de prononcer un mot.
Cependant ce court espace de temps avait été mis à profit par le nain, car Froëbom fut singulièrement surpris de ne plus apercevoir ses compagnons sur la route lorsqu'il eut franchi la porte de la ville ; vainement il hâta le pas, vainement il interrogea les rares piétons qu'il rencontra : nul n'avait vu les voyageurs qu'il dépeignait, et on eût dit qu'ils s'étaient évanouis comme des Elfes dans la brume des lacs.
Le Néricien n'en persista pas moins dans sa résolution et poursuivit son fatigant pèlerinage dans rUpland, sans prêter grande attention aux contrées tantôt désolées, tantôt pittoresques qu'il devait traverser. Là se déroulaient de longues chaînes de collines dénudées comme des crânes de vieillards et qui ressemblaient à des masses de lave, ainsi que des champs rocailleux rebelles à toute tentative de culture ; ici ondulaient des vallées mystérieuses, abritées sous des rideaux de sapins verts et surprises dans leur abandon solitaire par les rayons de pourpre du soleil, qui allaient s'endormir et s'éteindre au fond des eaux paisibles d'un lac clair comme un miroir.
La terre silencieuse semblait se recueillir et prier. Les maisons s'éparpillaient comme des
ermitages dans les bouquets de bois ou grimpaient comme des chalets aux flancs des collines.
Après plusieurs jours de route, Elis vit le sol se transformer de plus en plus et se dépouiller de végétation, comme s'il eût été rongé par un fléau mortel. Les habitations devenaient de plus en plus étroites et basses, comme ces frêles boutiques de planches que les marchands élèvent à Leipsick pour la durée de la foire ; elles avaient été primitivement peintes en rouge, mais le rouge avait tourné au noir. . J
Tout à coup, le marin aperçut dans le lointain deux lacs entre lesquels ondoyait un énorme panache de fumée.
A mesure qu'il gravissait la hauteur occidentale, il distinguait à travers le dôme de vapeurs épaisses quelques tours et des toits noircis. Serait-il arrivé enfin au but de son hasardeux voyage ? 11 s'arrêta, le coeur oppressé de joie, et attendit le passage d'un mineur qui descendait lentement de la montagne. Cet homme, avec son costume sombre, sa figure noire et brûlée, avait l'air d'un gnome hideux ; mais lorsque Froëbom lui demanda d'un air vif et joyeux le nom de ce site désolé, il lui répondit d'un ton grave et triste, comme si l'expression de la joie sous ce ciel empesté lui eût paru un sacrilège :
— Un étranger seul peut se réjouir de fain