I.F.S GÀRDtENNF.S DC TRÉSCJk î)l
l'ascension du mont GrifTis, où s'ouvre la hure des mines de cuivre. Quant à cet amas de tours et de toils, c'est la ville de l'alun, qui dort tranquille comme une morlc entre les lacs de lîunn et de Warpann ?
Apres avoir prononcé ces paroles emphatiques, il salua honnêtement le matelot et continua sa route.
Elis, ne tenant nul compte de cet av rtissement, s'avança d'un pas léger et plus rapide; car pour lui Falun était désormais son univers, puisque Pélrina Dalsjoë l'habitait, éclairant de sa beauté comme un soleil la morne cité. Néanmoins, quand l'immense gouffre infernal s'étendit ta ses pieds, quand la bure, c'est-à-dire le puits le plus profond des mines, se creusa sous ses yeux dans toute son horreur, il sentit le sang se glacer dans ses veines et resta stupéfait à l'aspect de ce tableau de dévastation inouïe.
Ija bure de Falun est longue de douze cents pieds, comme l'a dit Hoffmann, large de six cents, et profonde de cent quatre-vingts. Les parois descendent d'abord perpendiculairement : mais, vers le milie i de l'abîme, la pente se rétrécit, grâce à des entassements de décombres et de pierres d'où les mineurs ont extrait le métal.
Élis regarda avec étonnement le cuvelage des anciens puits construits avec des troncs d'arbres
énormes, empilés et tassés les uns sur les autres, et emboîtés ensemble par les deux bouts.
Aucun arbre, aucune plante, aucune herbe parasite, ne verdoyaient sur ces détritus chauves et ces cailloux amoncelés ; ça et là des groupes de rochers dentelés comme des scies dressaient leurs aiguilles fantasques, et ressemblaient vaguement à de gigantesques animaux pétrifiés ou bien à des colosses humains.
Plus bas se mêlaient dans un chaos sauvage des pierres de couleurs étranges, des scories, des fragments de métal calciné par le feu, tandis qu'une vapeur de soufre éternelle et suffoquante montait de la profondeur immense.
Froëbom, étourdi par l'acre senteur de cette buée qui l'enveloppait, ferma les yeux en se demandant si Satan ne cuirait pas dans cette chaudière quelque potion infernale dont les exhalaisons flétrissaient si lugubrement la robe verte de la nature et couvraient leciel d'un crêpe de deuil.
11 se rappela alors ce que longtemps auparavant le vieux pilote de son vaisseau lui avait raconté. Celui-ci, saisi d'un transport de fièvre, avait cru voir s'écouler entièrement les eaux de l'Océan et le vaste lit sous-marin s'ouvrir sous son regard épouvanté.
Il avait contemplé les monstres hideux des ! mers qui, s'enlaçant dans des étreintes horribles,
s'étaient engagés entre des masses de rochers et d'algues jusqu'à ce qu'ils eussent péri, la gueule béante. Une telle vision, avait ajouté le pilote superstitieux, était le présage d'une mort prochaine par les eaux ; et, en effet, quelques jours après, il tomba du pont dans la mer, où il disparut, malgré tous les efforts deléquipage pour le sauver.
Froëbom croyait encore entendre la prédiction de son vieux camarade, car ce gouffre s'ouvrait comme le fond de l'Océan desséché, et les cailloux noircis, les scories rouges, les métaux bleuâtres, tendaient vers lui leurs longs bras et leurs tentacules de polypes.
Un doute sur l'avenir se glissa alors dans son esprit troublé, assailli soudainement de soupçons de défiance ; l'image souriante de Pétrina commençait à s'efïacer et à se transformer d'une façon bizarre au milieu de ce nuage ardent, il se souvint alors de son rêve avec une précision surprenante, et pensa qu'il était peutêtre la proie d'un démon qui, sous un masque charmant, cherchait à s'emparer de son âme.
Savait-il si la cousine du nain n'était pas un génie perhde chargé de préserver les t}'af>ps cachés de la recherche des mineurs ou même de précipiter dans les noires crevasses les téméraires qui s'aventuraient à la découverte de la veine
d'argent, trésor inconnu des puits de Faliin ?
Il se rappela mot pour mot les prédictions de Christine et se reprocha de les avoir dédaignées. Certes, sa vie loin de la fille de l'alderman lui semblerait vide et décolorée, mais il retrouverait la sérénité de sa conscience-et n'aurait pas à lutter contre des tentations effrénées de richesse soudaine et d'amour impossible.
Puis il réfléchit que Pétrina mépriserait sans doute sa pauvreté et n'accepterait son dévouement que comme le devoir d'un être inférieur. A cette idée, tout son sang lui refluait au cœur
Plus il s'absorbait dans sa méditation, plus il s'imaginait que la jeune fdle ne consentirait pas à le servir dans son ambition nouvelle et se p'airait à le replonger dans sa détresse, en lui défcn-lant de pénétrer les secrets des. mines. Un travail singulier s'opérait ainsi dans son esprit ; 1 image de Pétrina se dédoublait à ses yeux, sincarnant tantôt dans un ange de lumièi'c, tmtôt dans un ange des ténèbres II ressentait donc tour' à tour pour elle des sensations de tendresse ineffable et des répulsions q^ii allaient jusfju'à l'elfroi et à la haine.
Enfin ses idées devinrent si confuses qu'il craignit l'influence des vapeurs malsaines de la hu^rn et quil se décida à redescendre le mont Grillis d'un pas chancelant.
La nuit tombait comme un voile sur la terre au moment où le jeune matelot, accalmie de fatigue et l'estomac tiraillé par la faim, arriva au bord (lu lac de Warpann.
Bleue et froide comme l'acier, profonde comme la mer, cette cuve superbe était entourée d'un rideau de pâles bouleaux et défendue par une ceinture de hauts roseaux jaunis serpentant jusqu'aux tourbières mou\antes du lUmn, où quelques pécheurs seuls osaient pénétrer, à condition de ne pas quitter les chaussées étroites et presque invisibles qui leur servaient de sentiers.
Ce paysage était désolé. Pas un ciiœur d'oiseaux dans les bouleaux dont les longues ])ranches frêles et vertes flottaient sur l'on !e, pas un bruit d'ailes dans l'air, pas une barque glissant sur la surface du lac; les pécheurs avaient s;ms doute caché leurs embarcations dans l'épaisse forêt des roseaux.
Découragé, Elis s'assit ou plutôt se laissa toni; ber sur un bloc de pierre noire, en disant :
— Il faut que j'aille ce soir jusqu'à Falun ; j'y passerai la nuit, et je reprendrai demain de grand matin la route de Goëthaborg. J'oublierai cette charitable fille qui m'avait ensorcelé ; je rejoindrai mes camarades, et j'irai vider avec eux quelques bumpers à la santé du capitaine Rosencrantz. Étais - je assez fou de m'irriter contre ces braves gens qui voulaient me soustraire aux pièges du démon! Ah ! maintenant je vois clair dans le jeu de maître Gudleick, j'ai recouvré ma raison, mon cœur n'est plus oppressé, et toutes les filles d'alderman de la terre ne me feraient pas seulement retourner la tête.
11 se sentait très fier et très heureux de sa sage résolution ; mais il était encore harassé au point d'hésiter à se remettre en chemin, lorsqu'il aperçut à quelque distance, sur la berge du Warpann, une sorte d'habitation étrange ; il voulut s'assurer qu'elle n'était pas déserte et qu'il pouvait y trouver Thospitalité.
C'était une cabane aérienne, élevée pour ainsi dire sur pilotis, car elle reposait comme un berceau sur de hautes et fortes perches entrecroisées, qui plongeaient dans la fange marécageuse ; de la grossière balustrade de bois qui se découpait le long des parois, un guetteur ou un garde devait dominer le lac et surveiller tous les environs le plus facilement du monde.
Les habitants de la cabane étaient-ils des pécheurs qui se résignaient à vivre en l'air comme des oiseaux, afin de se mieux garder des surprices nocturnes, ou des chasseurs qui tendaient des pièges aux animaux sauvages?
La curiosité d'Elis Froëbom se trouva vivement surexcitée par l'aspect de ce nid humain ; il se leva et s'avança lentement jusqu'à ce que ses pie Is s'enfonçassent dans le limon ; en faisant le tour des pilotis, il s'aperçut qu'une échelle d'herbes tressées flottait le long des perches.
En marin habitué à grimper dans les cordages, même au milieu de la tempête, il saisit machinalement l'échelle, et se hissa avec l'élasticité silencieuse d'un chat jusqu'à la balustrade.
L^ne fois arrivé là, il ressentit quelque vergogne de son audace, mais il entendit un bruit de voix dans l'intérieur du logis aérien et ne put s'empêcher de plonger son regard entre les larges fentes de la muraille de sapin ; la scène dont il fut témoin le frappa d'étonnement.
Une femme jeune encore, mais minée par la fièvre lente et dévastée par les soucis d'une rude vie de travail, grelottait sur un grabat de varech ; ses cheveux blonds avaient blanchi et leurs tresses descendaient comme de minces rubans d'argent sur ses épaules amaigries ; une
casaque de damas rouge rapiécée, ornement de sa jeunesse, se plissait sur sa poitrine rétrécie, qu'elle essayait vainement de comprimer de ses mains débiles, aux poignets ornés de bracelets de cuivre, afin d'arrêter les accès d'une toux aiguë et déchirante. Dans les instants de repos, ses lèvres remuaient comme si elles eussent récité une prière.
Debout devant le grabat, un enfant de dix ans environ la contemplait avec angoisse. C'était vraiment un beau garçon aux cheveux dorés et aux yeux bleus qui exprimaient une hardiesse froide; ses joues n'étaient pas hâves, creuses et flasques, comme celles de sa mère ; la fièvre des lacs n'avait pu altérer cette vivace et robuste nature. Ses dents blanches comme celles d'un jeune loup, son nez aquilin et mobile^ ses oreilles ciselées comme des coquillages , tout faisait présager dans l'enfant l'homme d'action et de combat. Svelte et élancé, il devait être alerte et dispos à tous les exercices du corps. Il était vêtu d'une chemise de laine brune serrée à la taille par un ceinturon de cuir auquel était suspendu un marteau de mineur, mais ses jambes nerveuses et ses petits pieds roses étaient nus.
Neuf heures sonnèrent au clocher de l'église de Falun.
L'enfant alla chercher une cruche d'ale, et se
penchant vers la malade, qui avait tressailli et s'était soulevée sur son coude :
— Tes lèvres sont sèches et altérées, mère, lui dit-il avec une tendresse inquiète ; il faut boire avant que je te quitte !
— Il est l'heure, murmura la femme ; je vais donc rester seule'
— Oh ! je suis leste et je reviendrai bien vite !
— Non, Axel, non ! attends-moi. Il pourrait t'arriver malheur ! Je me sens assez forte maintenant pour me lever et t'accompagner.
En même temps, la fièvre allumait ses joues de taches rouges et agitait de frissons tout son corps.
— Je ne le veux pas, mère, dit Axel avec fermeté. En toussant tu trahirais notre marche, tandis qu'en glissant pieds nus le long de la berge, je défie le plus malin des Vigilants de me harponner.
— Ainsi, Ebba Torbern n'est plus bonne qu'à nuire à ceux qu'elle aime, reprit la malade accablée.
— Tu sais, mère, combien il est nécessaire d'user de précaution et de ruse pour ne pas tomber dans les filets des espions qui nous guettent
— Mais, cher enfant, dit encore Ebba en fixant sur lui ses yeux ardents et en insistant avec cette
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ténacité particulière aux souffreteux, je puis étouffer cette maudite toux.
Axel hocha la tête d'un air d'incrédulité.
— Mon Dieu ! tu ne me crois pas, mais je ne vivrai pas pendant ton absence. Te savoir en danger, la nuit, exposé aux pièges de nos ennemis, toi, un enfant !
— Je suis grand et fort, interrompit-il en se redressant avec fierté.
Puis d'une voix plus douce il ajouta :
— Mon père te gronderait s'il voyait sa chère Ebba s'entêter à risquer inutilement une vie qui lui est si chère. Qui donc l'aimerait et le consolerait si tu mourais ! N'oublie pas, mère, qu'il m'attend.
lia malade, opiniâtre dans sa volonté, répondit comme si elle se parlait à elle-même :
— 11 nous attend tous deux !
L'enfant l'embrassa sur son front moite, tandis que deux grosses larmes lui obscurcissaient la vue.
— Pense donc à ton petit Axel qui resterait seul au monde !
— Que m'importe la mort ! Les Vigilants oseront-ils frapper une malade ? Grois-tu donc qu'une femme doit abandonner son mari parce qu'il est en danger ?
Elis Frocbom vit alors l'enfant frapper du
pied avec impatience et son visage devenir presque sévère :
— Mère Ebba, je ne veux pas que tu m'accompagnes, dit-il d'un ton décidé. Ce ne serait pas seulement jouer ta vie, mais celle de ton mari Tu le livrerais en voulant lui venir en aide. Déjà vendredi, quand tu lui as porté le quartier de jambon au sucre et le flacon d'eaude-vie, le brouillard du lac a pénétré tous tes membres, un accès de toux a déchiré ton gosier et attiré sur ta trace les limiers du sorcier de Falun ; et si l'épaisseur de la brume ne t'avait miraculeusement dérobéà leurs regardsde furet, qui donc t'aurait défendue ? je n'étais pas là !
Axel prononça ces dernières paroles avec une si naïve conviction dans son courage et dans sa force que Froëbom ne put s'empêcher de sourire.
[jC visage de la malade se rasséréna et elle regarda son fils avec une admiration mêlée de tendresse infinie.
— Tu as raison. Axel, reprit Ebba après un instant de silence et en laissant retomber sur le grabat sa tête défaillante, je sais que tu es aussi prudent que hardi ; tu ne ressembles guère aux autres enfants de ton âge.
— Encore ce mot ! dit Axel avec dépit, mais je ne suis plus un enfant ; quand il s'agit de trorn-
perles Vigilants de Falun, il faut agir comme un homme.
— Que Dieu te guide et te garde, cher fils, reprit Ebba. Eh bien, tu iras seul, ce soir, au refuge et je prierai pour toi jusqu'à ton retour.
Un nouvel accès de toux déchira la poitrine de la malade.
— Oh ! s'écria Axel avec un geste de colère en regardant le visage convulsé de sa mère, ce maudit nain qui nous a voués au malheur pourrait cependant te guérir, s'il le voulait, car il connaît les philtres qui arrêtent la fièvre des lacs et des marais.
— Oui, mon cher petit, murmura-t-elle, mais ce n'est pas à notre bourreau que tu peux demander de devenir mon médecin.
L'enfant parut réfléchir :
— S'il consentait à me vendre un de ses flacons magiques, reprit-il, je m'engagerais à son service et j'irais travailler aux mines, malgré mon âge.
— D'où te vient cette idée folle ! dit Ebba épouvantée As-tu donc oublié le martyre de ton père ? Mais le temps marche. Tu es en retard. Il faut partir. Je no te retiens plus.
Et la pauvre femme, qui, un instant auparavant, craignait de le voir s'éloigner seul dans la nuit, étendit son bras maigre comme si elle eût
voulu pousser l'enfant hors de la cabane. Axel au contraire la couvait des yeux, hésitant à s'éloigner et se demandant s'il la retrouverait vivante.
— As-tu bien caché les provisions ? demandât-elle.
— Oui, mère, dans mon filet de pêche que je vais jeter sur mes épaules, et comme je sors armé de ma gaffe et de ma torche, si je rencontre les Vigilants, ils n'auront pas le droit de m'arrêter.
— As-tu bien regardé s'ils ne sont pas aux aguets dans les bouleaux? Ah ! comme le pauvre Tobern doit souffrir dans sa hutte de roseaux 1 Il était déjà si épuisé en quittant la mine, après avoir rampé pendant des années comme une taupe dans cet air épais, dans cette nuit lugubre des galeries ! ses membres s'y sont tordus et noués ; il me semble entendre d'ici ses cris d'angoisse. Pars vite, Axel, je t'en supplie !
L'enfant, après avoir pris le filet et la gaffe, se dirigea vers la porte.
En ce moment, Élis, craignant d'être surpris aux écoutes comme un espion, quoiqu'il n'eût cédé qu'à un instinct de sympathie très naturel, fit un brusque mouvement qui attira l'attention d'Axel ; ce dernier s'élança sur la balustrade, et, y apercevant un inconnu, il brandit sa gaffe, et s'écria d'un air déterminé :
— Que demandez-vous, traître ?
Le Néricien sourit de la hardiesse de l'enfant, et répondit doucement :
— Je réclame l'hospitalité, comme un honnête voyageur qui est très las et très affamé.
— Vous venez à la maie chance, repartit sèchement Axel en le toisant de la tête aux pie Is. Cette cabane est le chenil de la misère. Vous n'y trouverez pas une tranche de lard rance, ni même un œuf gâté.
— Axel, pas de mauvaises paroles, dit f^bba d'une voix sifflante et entrecoupée jiar la toux. Un hôte doit toujours nous être sacré.
L'enfant se mordit les lèvres, mais il changea de ton.
— Entrez donc, reprit-il, puisque la mère y consent. Vous n'avez sans doute pas de mauvaises intentions. Tci, d'ailleurs, nous ne craignons pas les voleurs. Vous ne dormirez guère mieux qu'à la belle étoile, mais le brouillard du lac n'engourdira pas votre corps.
Elis avait suivi le jeune garçon dans la misérable chambre ; mais dès qu'Ebba eut reconnu son costume, elle lui dit :
— Vous êtes un homme de mer ! Venez-vous donc chercher un héritage à Falun ?
— Non, bonne dame, répliqua-t-il ; si je suis monté au mont Griffîs, c'était pour m'engager comme mineur.
Une expression de surprise profonde se peignit sur le visage de la mère et sur celui de l'enfant.
Axel regarda Froëbom avec une sorte de commisération.
— Pauvre jeune homme ! soupira la malade, vous avez faim et nous n'avons pas de provisions à vous offrir.
Les yeux du matelot se tournèrent involontairement vers le filet de pêche qui ballottait sur l'épaule d'Axel, dont les joues se couvrirent d'un vif incarnat. Un mystère douloureux op-
pressait le cœur de la mère et du fils. Froëbom feignit de ne pas s'apercevoir de leur embarras et dit d'un ton cordial :
— Je suis si fatigué que j'ai moins envie de souper que de dormir. Il sera temps demain matin de s'occuper du marché.
Ebba remercia d'un faible sourire l'honnête marin, puis elle dit à son fils :
— Axel, l'heure est passée ; songe à l'anxiété de celui qui t'attend.
L'enfant paraissait cependant hésiter à la laisser seule avec un inconnu, lorsque Elis reprit :
— Si je me suis attardé au bord du lac de Warpann, c'est que j'ignore où je puis rencontrer l'alderman Dalsjoë, qui doit être revenu de Goëthaborg avec sa fille.
— Vous connaissez donc le maître des mesures et la belle Pétrina ? demanda vivement la malade.
— Je comptais être leur compagnon de voyage, répondit le matelot.
Axel parut soulagé d'un poids énorme.
— Soyez donc le bienvenu, au nom de la perle de Falun ! dit-il en tendant la main à Froëbom. Je vous confie la garde de ma mère. Il reste de l'aie dans la cruche; buvez-en quelques gorgées, notre hôte. A mon retour, vous saurez si l'alderman est rentré au logis.
Puis il embrassa de nouveau la malade et partit pour sa mystérieuse expédition.
Une mince torche de résine accrochée au mur éclairait en grésillant l'intérieur de la cabane aérienne d'une lueur pâlissante, qui rendait de plus en plus blafard le visage d'Ebba ; la pauvre femme poussa un profond soupir quand l'enfant eut disparu, et tantôt elle prêtait une oreille inquiète aux bruits extérieurs, tantôt elle interrogeait de son regard voilé les traits purs et naïfs du jeune homme.
Une idée d'espérance venait de traverser son esprit, et elle engagea la conversation avec Elis, afin de savoir jusqu'à quel point il pourrait aider à son accomplissement.
— Ainsi Pétrina connaît votre projet ? Vous a-t-elle conseillé bien sérieusement de travailler aux mines ?
— Non pas, bonne dame, non pas. Si je l'avais écoutée, je serais remonté sur un vaisseau de la compagnie des Indes Orientales, comme le désirait mon capitaine Piosencrantz.
— Oh ! la chère créature ! dit Ebba, je reconnais bien là sa sagesse et sa charité habituelles.
— Oui, c'est une belle et généreuse fille, reprit le matelot, et qui ne trouverait pas sa pareille dans toute la Dalécarlie. Elle n'est pas frivole comme toutes ces mijaurées qui ne songent
qu'à se parer de bijoux et à courir les bals et les fêtes.
— Ah ! vous ne la connaissez pas comme nous, dit Ebba avec un ejithousiasme touchant, elle est la sœur véritable des malheureux. Groyezvous que si elle n'eût pas été absente, vous me verriez tourmentée d'une si cruelle angoisse ? Oh ! non, et mon pauvre Torbern...
Elle s'arrêta comme effarouchée d'en avoir trop dit. Le matelot n'osa l'interroger. La malade continua pour détourner son attention :
— La fille de l'alderman n'est pas une de ces dévotes qui jettent dédaigneusement l'aumône aux pauvres sous le porche des églises pour acheter le paradis ; non, elle est charitable de son cœur et de sa peine, elle apporte des vêtements chauds aux petits enfants qui sont nus, elle compose elle-même des sucs d'herbes et de plantes pour les malades, elle fortifie les âmes par de bons conseils.
— C'est une sainte! s'écria Elis, transporté d'admiration par ces éloges naïfs.
— Oh ! si vous saviez comme elle a le don de relever le courage de ceux qui sont abattus par l'excès du malheur, d'apaiser les querelles et d'adoucir les méchants. Quant aux débauchés qui s'adonnent à l'ivrognerie et recherchent les rixes, elle les rjprend si doucement qu'ils ne
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peuvent se fâcher et qu'ils finissent par avoir honte de leurs vices. Tous ces miracles, elle les accomplit par la persuasion et la bonne amitié.
— Mais Falun doit être un paradis terrestre ! dit le Néricien.
— Hélas ! reprit Ebba d'une voix plus faible, Pétrina n'est plus la maîtresse toute-puissante, la dame du montGrifïîs, et son influence se brise contre la tyrannie brutale du roi des mines.
— Je croyais cependant Pehrson Dalsjoë honnête, juste et généreux.
— Ciel ! je n'accuserai jamais le père de notre ange gardien ; mais il est devenu l'esclave de l'usurier Gudleick, et le nain damné qui autrefois eût échangé un trapp d'argent contre un sourire de sa cousine, exige d'elle aujourd'hui une promesse qu'elle essaye en vain de refuser.
— Quelle promesse ? demanda Elis avec une anxiété secrète.
— 11 a demandé la fille de l'alderman en mariage à son père.
— Et elle refuse, n'est-ce pas ? s'écria le Néricien avec une exclamation de joie.
Ebba Torbern le regarda avec étonnement.
— Oui, mon hôte ; le sorcier, malgré toute sa sorcellerie, n'a pas encore eu le talent de forcer le consentement de Pétrina. Elle connaît le fond du cœur de son cousin, qui n'est pas moins
difforme et hideux que son corps ; il n'a jamais pris la peine de dissimuler ses défauts, et il n'a pas trouvé moyen de se changer aux yeux de sa cousine en archange de lumière.
— L'alderman ne consentira jamais à une union si révoltante, dit Elis.
Un sourire amer crispa les lèvres flétries de la malade.
— Le maître des mesures, répondit-elle, est un magistrat intègre et un père tendre au possible, mais il n'est plus qu'un jouet sans énergie et sans volonté dans les gritïes de maître Gudleick. N'est-ce pas ce monstre qui le force, avec une joie satanique, à augmenter sans cesse et sans mesure la besogne des mineurs, et à les faire châtier capricieusement pour la moindre peccadille.
— Gomment un si brave homme subit-il sans révolte cette odieuse sujétion ? interrompit le matelot indigné.
— Il est lié, il est lié, répéta mystérieusement Ebba comme si elle eût craint d'être entendue. Sachez donc, mon hôte, que si la cliarité et la beauté éblouissante de Pétrina ne protégeaient son père comme des boucliers, le pauvre alderman aurait déjà péri dans la mine ; il serait tombé par mégarde dans quelque crevasse insondable On eût attribué sa mort à un vertige,
à l'éboulement d'une masse de rochers, à une infiltration subite. Rien de plus simple, car il descend souvent dans les puits, le brave homme, tandis que le maudit sorcier n'ose plus s'y hasarder depuis la révolte.
— Quelle révolte ? demanda Elis.
— Ai je dit cela ? fit la malade en tressaillant. C/est une erreur de ma langue. Je souffre tant que parfois ma pensée se perd, et alors je parle comme dans un rêve. Mais j'oublie mon enfant... Qui sait si je le reverrai, mon gentil Axel !
Un accès de toux teignit ses lèvres de sang, mais elle regardait le matelot avec effarement et s'efforçait de continuer.
— Oh ! mon hôte, ne nous abandonnez pas ! murmura-t-elle. Dès que Pétrina sera revenue, vous irez la trouver, promettez-le-moi ; on ne trompe pas une mourante. Elle viendra, la sainte fille, elle ne rejettera pas ma supplication, et peut-être imaginera-t-elle quelque moyen de fuite pour le misérable Magnus Torbern. Pour l'amour d'elle, un asile s'ouvrira devant le fugitif. Qui sait même si son intercession n'obtiendra pas la grâce du mineur évadé ?... Pourvu qu'il en soit temps encore ! Mon hôte, puis-je compter sur vous ?
— Gomme sur un frère, répondit avec force
le Néricien, touché jusqu'au fond de l'âme. Torbern est donc votre mari, pauvre femme ! mais quel est son crime ?
Ebba ne parut pas entendre cette question et une agitation de plus en plus violente s'empara d'elle. Soudain un cri singulier retentit dans le silence de la nuit. Etait-ce un appel ou un cri de détresse ?
— C'est la voix d'Axel ! gémit la mère épouvantée. Miséricorde ! Partez, mon hôte. L'enfant est en danger. Oh ! si je pouvais me lever, courir jusqu'aux sapins de la tourbière.. Elle fit un effort pour se soulever, mais retomba épuisée et sa voix s'éteignit dans son gosier. Ses yeux seuls, qui se voilaient d'une teinte glauque, jetèrent une lueur si douloureuse, que Froëbom n'hésita pas plus longtemps ; il s'élança sur la balustrade, saisit la corde de roseaux tressés et se laissa glisser jusqu'au sol.
Il s'arrêta d'abord, indécis, pour écouter s'il entendrait de nouveau la voix d'Axel, car il ne savait de quel côté il devait se diriger et cpaignait de perdre en vaines recherches un temps précieux. Le ciel orageux charriait de lourds escadrons de nuages, la chaleur était accablante comme celle d'une fournaise ; la vie de la nature semblait suspendue, tant le silence était
profond et menaçant. Puis des rafales faisaient frissonner les bouleaux, dont les branches flexibles louettaient l'eau du lac et balayaient le limon, tandis que les roseaux tournoyaient sous les âpres sifflements du vent.
Le souvenir des tempêtes de l'Océan traversa l'esprit du matelot ; en une seconde il se revit hissé et secoué dans les cordages du vaisseau de .la compagnie des Indes que l'ouragan tour à tour soulevait au haut des montagnes d'écume et précipitait dans les abîmes. Il respirait avec une sorte d'ivresse l'acre senteur de la bourrasque ; il retrouvait en lui cette énergie de l'intelligence humaine luttant contre la fureur aveugle des éléments déchaînés.
Tout à coup il vitétinceler des torches, phares mobiles qui illuminaient un noir fouillis de sapins au bord des tourbières de Runn.
Il marcha rapidement vers ces étoiles, qui, dispersées, voltigeaient comme des feux follets, et il s'engagea bientôt dans les réseaux inextricables d'un bois abandonné depuis de longues années par l'homme et dévasté par les ouragans. De grandes tiges arrachées par le vent rampaient dans le limon, d'autres avaient été déracinées par l'eau marécageuse qui minait i.ices-
samment le sol ; les plus robustes essayaient de se redresser contre le vent qui avait déjà mutilé leurs branches et brisé leurs cimes ; les plus vieilles s'écorçaient, trouées et tachées de plaques verdâtres comme des haillons végétaux.
Lorsqu'il eut atteint la lisière où les sapins écrasaient la première ligne de roseaux, Elis Froëbom entendit une voix stridente crier :
— Attention ! mes vigilants, gardez la chaussée et rabattez le louveteau. S'il ne veut pas sombrer dans la tourbière, il sera bien forcé de montrer son museau. Il a beau être plus malin qu'un singe, il ne se tirera pas de la nasse comme l'autre nuit.
Un silence profond succéda à ces paroles pendant quelques minutes.
Le matelot resta immobile, osant à peine respirer; puis des pas clapotèrent dans le marécage, et les torches se rapprochant illuminèrent de nouveau le paysage nocturne et firent miroiter les flaques d'eau stagnante.
— Ce diable de lutin se joue de nous, maître Gudleick, dit un des vigilants en escaladant le tronc d'un énorme sapin couché en travers de la chaussée, et il est si bon nageur qu'il nous glissera entre les doigts.
— Hallerson ! reprit la voix de crécelle, déta-
che la barque que tu as cachée dans les roseaux et donne-lui la chasse.
— Et s'il s'amuse à plonger, dit le vigilant, que dois-je faire, car il s'agit d'un enfant de dix ans ?
— Eh bien, s'il résiste tu lui casseras la tête avec ton aviron aussitôt qu'il reparaîtra à la surface de l'eau, répondit froidement le nain, dont Élis vit la forme se dessiner vaguement sous l'arcade de branches d'un sapin foudroyé.
Un murmure de mécontentement courut parmi les porteurs de torches.
— C'est un si gentil garçon, cet Axel ! grommela Hallerson.
— Bah! dit Gudleick avec un rire atroce, l'âme de son père Magnus est chevillée dans son petit corps, et pour sauver ce damné rebelle il n'hésiterait pas à vous noyer tous dans le lac malgré vos excellents cœurs !
Hallerson obéit et se mit à ramer vigoureusement avec un de ses compagnons en côtoyant la tourbière jusqu'au moment où la chaussée étroite lui barra le passage ; il se dressa alors sur le banc de la barque, jeta un rapide coup d'œil autour de lui et dit à l'autre vigilant :
— Valborg, hausse la torche.
Un reflet fît briller le fer d'une gaffe au-dessus des roseaux qui bordaient le sentier presque invisible. Le rameur poussa un cri de joie.
— Ah ! tu veux aborder sur la chaussée, fils de traître, et tu te crois sauvé ? Rends-toi, drôle ; tu es pris au piège, et nous connaissons ton secret !
Axel, car c'était lui, se voyant découvert et certain que les menaces des vigilants seraient suivies d'exécution, répondit froidement :
— Vous ne me prendrez pas vivant, lâches chiens de chasse !
Puis, sans hésiter, il sauta dans la tourbière, dont la vase, au lieu de se refermer sur lui le soutint comme un îlot, tandis que Hallerson essayait vainement de l'atteindre. La barque ne pouvait plus avancer dans la lagune spongieuse.
— Vous laisserez-vous donc narguer et braver par un enfant ? s'écria Gudleick.
— Un enfant ? dites un diable, maître, répliqua le vigilant assez confus. Il est léger comme une plume, de sorte que la tourbe le porte, tandis qu'elle nous engloutirait jusqu'aux oreilles d'abord et ensuite par-dessus les cheveux.
Le nain furieux répliqua :
— Dix rixdalers à celui qui m'apportera le drôle !
— Ma peau vaut plus cher, dit Hallerson, et d'ailleurs je n'ai pas de famille à qui laisser vos rixdalers.
Elis se sentait le cœur oppressé en assistant,
sans pouvoir agir d'une manière efficace en faveur de l'enfant, à cette scène tragique qui lui faisait l'effet d'un cauchemar. Cependant peu à à peu la tourbe semblait céder sous le poids d'Axel qui ne bougeait pas, et ses pieds déjà emmaillotés par cette glu mortelle, s'enfonçaient comme s'ils eussent été attirés par une main cachée. Il avait étendu ses bras en croix pour diminuer sa pesanteur, mais il ne poussait pas une plainte.
Hallerson détournait son regard des yeux grands ouverts du fils d'Ebba qui restaient fixés sur lui, il lui tendit machinalement son aviron.
— Foi de chrétien, murmura-t-il, je ne veux pas avoir sur la conscience la noyade d'un enfant de dix ans ; prends cette perche, coquin !
Axel ne daigna pas répondre, une ténacité stoïque cuirassait ce jeune cœur ; il se laissait glisser dans l'horrible gouffre mouvant dont il connaissait le danger, car il était heureux d'f ttirer sur lui seul toute l'attention des vigilants. Déjà la tourbe visqueuse montait au-dessus de ses genoux.
Hallerson, qui, à la clarté de la torche, le voyait sourire avec une expression de bravade méprisante se sentit transporté de colère contre cette opiniâtreté silencieuse.
— Tu ne songes donc pas, mauvais fils, lui
cria-t-il, que ta mère va rester seule, abandonnée, sans aide ni secours, si tu t'entêtes à mourir pour un sot orgueil, et qu'elle mourra du même coup !
Le vigilant avait touché juste. Un frisson passa sur le visage d'Axel, ses lèvres se desserrèrent et il répondit :
— Tu as raison, brave harponneur, je serais un mauvais fils. J'oubliais la pauvre Ebba ; pour l'amour d'elle je me rends.
Hallerson et Valborg lui tendirent précipitamment les avirons de la barque.
Il se coucha à plat ventre sur le marais de tourbe et rampa par des mouvements insensibles et mesurés jusqu'à ce qu'il eût atteint la chaussée sur laquelle il remonta couvert de fange.
Le Néricien restait stupéfait de voir un enfant déployer tant de courage et de résolution, mais il n'était pas au bout de ses étonnements. En effet, le neveu de l'alderman s'approcha d'Axel à distance respectueuse d'une vingtaine de pas, et lui dit avec un hypocrite sourire de bonne humeur :
— Tu es vraiment un brave garçon et tu promets de devenir un homme vaillant, qui fera honneur à notre province de Dalécarlie. Il est fâcheux que tu sois le fils d'un fainéant sans foi
ni vergogne; mais je veux en ta faveur me montrer généreux envers Magnus Torbern. Révélemoi sa retraite et je l'exempterai du châtiment qu'il a mérité pour sa tentative de révolte et sa désertion.
Axel regarda si fixement le nain que celui-ci baissa involontairement les yeux.
~ Magnus Tobern n'est ni un fainéant ni un rebelle, vous le savez bien, maître Gudleick, répondit-il d'une voix calme. C'est à tort que vous l'accusez. Il n'a pas besoin de grâce, mais de justice Si l'iniquité ne régnait pas sur la terre, mon père serait à la place de celui qui le juge.
Le nain comprima son irritation ; mais un éclair jaillit de ses petits yeux clignotants, et il reprit :
— Tu parles comme un Jarl des ancienstemps, Axel, et je suis émerveillé de ton éloquence; mais franchement tu rends un mauvais service au fugitif. Tu connais son refuge, car tu lui portais des provisions, n'est-ce pas ?
L'enfant se tut.
— Hallerson, ajouta Gudleick, décharge le gentil garçon de ce filet, trop lourd pour ses épaules, et vois s'il n'a pas fait ce soir une pêche miraculeuse.
Le vigilant vida le filet et jeta un cri de sur-
prise en y trouvant un quartier de bœuf fumé et quelques poissons secs.
— Nieras-tu encore que j'avais deviné la vérité? demanda le nain. Ne t'entête pas dans ton mensonge et tu gagneras les dix rixdalers promis tout à l'heure à ceux qui te prendraient mort ou vivant.
— Judas a livré son maître, et vous croyez qu'Axel peut bien livrer son père? dit l'enfant sans s'émouvoir.
— Mais, reprit Gudleick avec impatience, tu n'emportais pas cette viande fumée pour la jeter dans le lac ou la distribuer aux corbeaux.
— Non certes ! mais ma mère Ebba ne me laisse jamais partir pour la pêche de nuit ou de jour sans me munir de provisions.
— S'il en est ainsi, repartit joyeusement le nain, tu vas souper sans plus tarder, car tu dois être écrasé de fatigue et ton estomac doit crier famine.
L'enfant songea qu'à cette heure son père souffrait des angoisses de la faim, et il repoussa avec horreur le quartier de bœuf que lui tendait Hallerson, sur un geste impérieux de Gudleick.
Ce dernier sourit ironiquement.
— Allons, nous serons forcés de nourrir à tes dépens les gourmands de l'eau et de l'air.
Il fit jeter à terre les vivres dédaignés par
Axel et les poussa du pied dans la tourbière. Le cœur de l'enfant se serra douloureusement.
— Quant à toi, mon cher garçon, reprit-il, nous ne te ferons pas faire le plongeon, sois tranquille. Nous te garderons comme un bijou de prix. Tu partageras nos joies et nos peines, tandis que Torbern t'attendra vainement, n'osant quitter soa trou. Je crois qu'il te maudira plus d'une fois avant de tomber mort d'épuisement.
L'enfant soumis à cette effrayante torture morale crut voir le fantôme de son père se lever dans l'ombre et murmurer à son oreille, d'une voix faible comme un souffle :
— Ne me trahis pas !
Il resta donc impassible.
— Hallerson, ordonna Gudleick, garottez votre prisonnier et conduisez-le à Falun. L'alderman l'interrogera et trouvera peut-être moyen de tirer quelques aveux de cette bouche fermée. Le drôle a les pieds nus et il pourrait s'enrhumer. Je crois ([u'il a besoin de chausser de bons brodequins de fer à la prison de la Tour.
A ces paroles Axel bondit comme un chevreuil et tenta de se dégager des mains des vigilants, mais il était trop étroitement surveillé ; des larmes brillèrent dans ses yeux.
— Pourquoi me faire traîner à Falum comme un voleur, maître Guclleick, dit l'enfant en joignant les mains ; de quel crime suis-je coupable ? Il n'y a pas de loi dans le pays qui force un enfant à dénoncer son père. Vous voulez seulement m'effrayer. Il faut que j'aille rejoindre la pauvre Ebba dans notre misérable chenil . N'avez-vous pas entendu Hallerson? Il sait bien, lui, que ma mère est malade et que nul autre que moi ne veille à son grabat. Oh ! si vous entendiez cette toux sifflante lui brûle son gosier et tord sa poitrine, vous lui renverriez bien vite son petit Axel.
. Le nain hocha négativement la tête, et se tournant vers ses compagnons :
— N'est-ce pas cette Ebba que les mineurs appelaient, il y a quelques années, la jolie batelière de Warpann ? demanda-t-il.
— Votre mémoire est lidèle, maître, répliqua Hallerson. Elle était gaie, alerte et toujours suivie dans ce temps-là d'une légion d'amou-
reux, quoique sage entre toutes; mais elle savait si bien chanter les vieilles ballades du Nord I Aujourd'hui elle est vieillie par la souffrance ; l'enfant n'a pas menti et ses gémissements vous feraient pitié.
— Quelle est donc sa maladie ? demanda le nain d'im ton moins rude.
— La fièvre des lacs et des marais, s'empressa de répondre le vigilant, qui crut avoir attendri le cœur de Gudleick ; mais Axel s'épouvante à tort, et si vous vouliez vous mêler de cette cure, maître, j ^ suis certain qu'avec vos philtres merveilleux vo is la ressusciteriez en huit jours.
L'enfant regarda Hallerson avec défiance et murmura :
— Une guérison si étonnante est-elle possible?
— Si elle est possible! reprit le vigilant,offensé d'entendre mettre en doute ses paroles. Ma tante, la vieille Ulla, n'avait-elle pas déjà écouté les prières des agonisants, quand l'honorable neveu de notre alderman est entré dans son logis et lui a glissé entre ses dents serrées quelques gouttes de son précieux élixir ; et aujourd'hui, malgré son grand âge, elle marche gaillardement avec ses béquilles et jure de me faire attendre encore longtemps son héritage.
Axel écoutait ce récit avec un émerveillement visible, il répétait à voix basse :
— On ne m'avait donc pas trompé, c'était bien vrai ? Le sorcier possède des secrets qui pourraient rendre la santé à ma mère !
Et il ressentait une craintive et religieuse admiration pour le nain guérisseur.
— Pourquoi ne sauveriez-vous pas ma mère comme la vieille, dit-il soudainement d'une voix entrecoupée ; vous n'avez pasvendu votre philtre à Ulla, puisqu'elle est pauvre comme nous.
— Oui, garçon ; mais mon fidèle Hallerson est son neveu, et ce gaillard-là ne refuse jamais de m'obéir, tu le sais par expérience.
— Oh ! s'écria Axel en tremblant de tout son corps, si vous me rendiez mon Ebba fraîche et forte, si vous chassiez cette fièvre qui la dévore, si vous arrêtiez la toux qui l'épuisé, oh! comme je prierais Dieu pour vous, comme je vous servirais, comme, moi aussi, j'obéirais à vos volontés et à vos caprices !
Le sorcier darda sur l'enfant un regard cruel :
— Puis-je me fier à ton serment ?
— Je le tiendrai aussi loyalement qu'un alderman, maître.
— Eh bien, soit, je guérirai ta mère... Axel, dans le transport de sa reconnaissance,
s'élançait pour lui baiser les mains.
Gudleick ajouta :
— Mais à une condition : tu ne refuseras plus de me révéler la retraite de Torbern.
L'enfant recula comme s'il eût été frappé au visage; son regard éperdu cherchait un appui, car ses jambes fléchissaient sous lui. L'épreuve était trop forte ; il s'était senti le courage de résister aux menaces, aux dangers, aux tentations, — mais rejeter le salut d'Ebba, quand il dépendait de. lui d'acheter sa vie d'un seul mot !
Le nain ctait d'autant plus implacable qu'il affectait un air paterne.
— Allons, j'attends, dit-il: te décides-tu, Axel, à nous prouver que tu aimes véritablement ta mère ?
L'enfant garotté éclata en sanglots qui déchiraient le cœur des assistants ; une rougeur livide couvrait ses joues II s'avança vers Gudleick lentement et lui dit à voix basse, comme honteux des paroles impies qui s'échappaient de ses lèvres :
— Si je dénonce le refuge de Magnus Torbern, promettez-vous de lui accorder la vie sauve ?
— Il en sera quitte pour reprendre son collier de misère qu'il a essayé de briser. Voilà tout. Suis-je assez généreux?
— Vous le jurez, maître Gudleick ?
— Par les gardiennes du trapp d'argent de
Falun ! que je sois englouti dans une crevasse de la mine, dit le nain avec emphase, si je ne tiens pas ma parole. oï
— Suivez-moi donc, fit Axel, dont le visage ruisselait de grosses gouttes de sueur, tandis qu'un sourire triomphant éclairait les traits dif^ formes de son bourreau, mi.; jn
j L'enfant essaya de marcher, mais il s'arrê^^n bientôt ; il avait trop présumé de ses forces. J^Çg trouble moral intense qui avait bouleversé son âme avait énervé et vaincu ce corps v^vacjep^. mais si jeune. ,.,,^.^ ,^{
— Faudra-t-il donc t'aiguillonner aveç,.^ t^^ gaffe pour te faire avancer? dit Hallerson.j, ^^qq
— Je ne puis pas, Jésus! je ne puis pas, ,jifé5[ pliqua Axel ; Dieu ne veut pas que je trahissç}^ mon père, car il a paralysé mes jambes. Non, je ne vous conduirai pas au réfugie; ûqç,,(^X0^^;ngy m'arracherez plus un motl.,: ,! ; '; ,,^ -'oI/
Les vigilants avaient bien remarqué que i'e%-3 fant s'était tout d'abord dirigé vers le coin du bois le plus encombré de troncs desséchés et dj^j branchages morts noyés dans la tourbe. , , ^[i^ni
Au-dessus de cette nécropole végétale f;.u,iîv, gigantesque sapin, rompu par le milieu, Sof-yi mait une arche de pont, couverte d'un manteau de plantes aquatiques semblable à une épaisi^e^ chevelure verte. > oiiinta .aaojsnsrn aani/i Y —
Hallerson , Valborg et les autres vigilants fouillèrent avec ardeur dans ces détritus de forêt, enfonçant au hasard leurs gaffes à crocs de fer dans les amas de feuilles, dans les mares
fangeuses, dans les troncs dévorés par les mousses et les lichens Mais ils ne découvrirent rien ; ils ne retiraient pas leurs gaffes tachées de sang ; ils n'entendaient pas un gémissement, pas un soupir dénoncer le fugitif.
Le nain, courroucé de voir ces recherches acharnées n'aboutir à aucun résultat, fronçait le sourcil en homme gâté par la fortune, et qui ne comprend pas que le hasard même résiste à son désir. Il s'aperçut que l'enfant souriait en le regardant à la dérobée, tandis que Hallerson découragé disait :
— Nous ferons sagement de renoncer à la corvée pour cette nuit.
Alors Gudleick, ne pouvant plus dissimuler sa colère, s'écria :
— Un vent de trahison souffle donc autour de moi ? mais tu te réjouis trop tôt, Axel, de la maie chance de mes batteurs d'estrade. Puisque Magnus Torbern est introuvable, son fils et sa femme payeront pour lui !
L'enfant sourit de nouveau avec une expression sarcastique :
— Vaines menaces, maître sorcier ! autant en
emporte la brume. Vous n'avez pas le droit de m'emprisonner. Châtier injustement un engagé, soit; mais des innocents, mais un enfant et une femme, cela vous est interdit. J'irais me plaindre à Talderman Pehrson Dalsjoë, et, quoique vous soyez son neveu, il serait bien forcé de me faire relâcher et de vous punir de l'amende et de la prison.
Le nain, stupéfait de tant d'audace, ne put que bégayer d'un ton rauque :
— Le perroquet récite bien sa leçon I
Puis il lui posa une de ses lourdes mains sur l'épaule, et de l'autre brandit sur sa tète le marteau de fer dont il l'avait désarmé.
Elis Froëbom, indigné de cette action aussi lâche que féroce, allait s'élancer entre Gudleick et l'enfant, lorsqu'une voix tonnante s'écria :
— Prends garde au traître, Axel ! Prends garde ! J'accours te défendre et te venger 1
Tous les yeux se tournèrent dans la direction de l'énorme sapin suspendu comme une voûte sur le bord de la tourbière ; les broussailles de branchages et d'herbes parasites qui bouchaient la cavité profonde de l'arbre s'écartèrent, et de la crevasse béante sortit en rampant un homme qui ressemblait à une créature sauvage.
Jeune encore, son visage était rayé de rides nombreuses comme celui d'une vieille femmç,
Sa lèvre pendante, son regard terne et glauque, ses membres desséchés jusqu'à la maigreur la plus invraisemblable, devaient apitoyer tous les cœurs ; ses joues étaient tatouées de cette fausse teinte rosée qui accuse la fatigue intérieure ; ses jambes tremblotaient sous le fardeau d'une caducité prématurée. Les forces du mallieureux avaient dû décroître jour par jour au milieu des miasmes délétères de la mine.
C'était l'ombre, le fantôme, la momie du compagnon qui avait été surnommé le joyeux Torbern. Rien de plus lugubre que ce spectre vivant qui se traînait avec des efforts si désespérés vers le sorcier de Falun ; aussi ce dernier, frappé d'étonnement, avait-il laissé retomber son arme.
Nul ne tenta de s'opposer à son passage. Lorsqu'il eut rejoint son fils, il s'arrêta, et un rayon de joie éclaira son regard morne.
- Axel, dit-il, tu as agi comme un enfant inspiré de Dieu. Quant à toi, satan des mines de Falun, je te rends ton esclave évadé ! Pour protéger mon fils, je me livre moi-même. Que ta vengeance retombe tout entière sur moi ! Mais consens à guérir Ebba, je te pardonnerai tes injustices, mes humiliations, mes tortures. Je mourrai sans maudire ton nom.
Gudleick haussa les épaules.
— Oses-tu bien me dicter des condition^^rliifTj
soient coquin ! Hallerson, rattache au cou de ce gueux le collier de cuivre, et qu'on le ramène à la bure.
— Qu'ordonnez-vous de l'enfant, maître ? demanda le vigilant.
— Il faut user d'indulgence avec lui. Qu'il aille raconter à sa mère ce que Magnus Torbern a gagné à vouloir lutter avec moi.
Axel, si courageux jusqu'à ce moment, fondit en larmes lorsqu'il vit Hallerson et Valborg saisir le pauvre mineur au collet, le secouer rudement et lui serrer le cou dans l'anneau de servage; mais Elis Froëbom , naturellement enclin à la révolte contre les actes d'oppression, ne put supporter le triomphe du nain ; il résolut d'intervenir à tout risque.
Il quitta son abri et s'avança rapidement vers le groupe formé par les bourreaux et les victimes.
Gudleick ne put dissimuler un vif mouvement de contrariété en l'apercevant.
— Quelle bonne fortune m'amène ici mon brave compagnon du port? dit Gudleick en affectant un air de cordialité. Tu avais donc bien hâte de me rejoindre, cher Elis ? et je m'en réjouis.
Il lui tendit la main en signe de bienvenue, mais le matelot répondit franchement :
— Je ne puis serrer fraternellement la main du maître mineur qui châtie ses engagés comme des criminels, des voleurs ou des assassins. Cet homme est plus débile qu'un vieillard de quatrevingts ans ; il se soutient à peine sur ses pieds meurtris. Je te demande sa grâce et la guérison de sa femme.
Le nain paraissait décidé à ne plus témoigner d'irritation ; il répliqua donc avec une douceur qui surprit les assistants :
— Tu vas vite en besogne, cher Elis, et tu abuses de mon amitié pour toi. Tu commences par m'accuser d'injustice et de barbarie. Pourquoi ne m'as-tu pas demandé d'abord si ce mineur dont tu prends si ardemment la défense, n'a rien fait pour mériter son sort ?
Le Néricien.un peu embarrassé, dit naïvement :
— Je n'ai vu que sa faiblesse et ses souffrances, la douleur d'Ebba Torbern et le courage de leur enfant !
— Tu seras toujours un garçon mélancolique et ingénu, Elis Froëbom ; mais interroge toimême Magnus, et tu sauras bientôt si je suis ^n tyran et un juge inique.
Le matelot ne pouvait refuser cette proposition et il dit brusquement au mineur :
— Quel est ton crime ?
.-'. — T Je le demanderai devant l'alderman à son honnête neveu, maître Gudleick, répondit froidement Torbern.
si!*« Il est inutile d'ajourner l'interrogatoire, repartit le nain. Impudent menteur, n'étais-tu pas lié avec moi par ta signature et n'as-tu pas manqué à ton engagement?
Torbern s'avança en chancelant vers son ennemi, et un silence profond se ht dans le groupe. Le mineur leva sa main tremblante vers le ciel. ^{j-^iAs-tu rempli le tien, Gudleick? Dieu t'écoute, le Dieu de la justice éternelle. Réponds sans hésiter : as-tu rempli le tien ?
— Le mien ? répondit Gudleick. En vérité, il te sied bien de plaisanter, Magnus.
- ; TT- Devais-je donc respecter seul les clauses de notre contrat, parce que j'étais faible et sans appui ? Avais-tu le droit de les violer, parce que tu étais le plus fort ?
— A t'entendre, nous aurions traité ensemble comme les ambassadeurs de deux princes assis à une table couverte d'un tapis vert.
Et le nain, enchanté de sa saillie, daigna rire aux éclats. Le mineur poursuivit d'une voix sombre :
— Non, tu n'as rien signé, toi, l'honnête représentant de Pehrson Dalsjoë, mais tu m'as trompé avec ta langue dorée. Oh ! je me souviens de tes récits et de tes descriptions enthousiastes au sujet des mines de Falun. Le serpent ne fut pas plus perfide et plus insinuant auprès de notre première mère, et, comme elle, je me suis laissé tenter. J'ai renoncé pour te suivre à la vie calme et libre qui m'avait rendu heureux jusqu'alors. Je cessai d'être le joyeux pêcheur du lac de Warpann et le chasseur de rennes des frontières de la Laponie. Je suis descendu dans la bure empestée, j'ai travaillé dans les puits dix ans, comme un esclave, et, certes, j'ai été moins bien traité qu'un esclave, dont les infirmités ou la mort représentent pour son maître une perte d'argent. Dans cet enfer où tu m'avais plongé par tes mensonges, les plus faibles reflets du soleil sont inconnus, une nuit éternelle m'y enveloppait. Je finis par jeter sur moi, dans un instant de défaillance, un regard désespéré. J'avais surpris chez ma chère Ebba des signes de tristesse et d'accablement ; je l'interrogeai et
elle m'avoua que mes amis me croyaient en péril de mort, si je ne quittais pas la vie souterraine. En effet, mon visage maigri, mon front creusé de rides, mes bras décharnés, mes jambes roidies, rien ne rappelait plus en moi Talerte chasseur de rennes ; mon dos se voûtait comme celui d'un vieillard.
— C'est le sort des mineurs qui regrettent le soleil et maudissent leur marteau de fer, au lieu de chercher avec ardeur à découvrir des trapps abondants en métal, interrompit Gudleick, mécontent de l'attention soucieuse que Froëbom prêtait à ces plaintes.
Le mineur reprit :
— Dix ans d'un travail au-dessus de mes forces ! dix ans dans la vapeur du soufre et dans l'ombre lugubre 1 Et pas une lueur de ce paradis féerique que tu m'avais promis n'avait réjoui mes yeux en récompense d'un si long effort ! Mon noviciat avait-il donc été trop court? Ai-je fait preuve d'une impatience coupable lorsque j'ai réclamé l'exécution de tes promesses ?
— Est-ce ma faute si tu n'as eu ni la chance ni l'adresse de rencontrer une veine d'argent ou un riche filon de cuivre sous ton marteau inhabile ? dit froidement le nain.
— Oh ! tu sais bien, répliqua Torbern, que je n'accuse pas le hasard. Mais tu m'avais dit pour m'entraîner à la bure de Falun : « Magnus, je
t'engage comme ouvrier, puis tu deviendras compagnon et enfin maître mineur. Travaille avec zélé et l'alderman t'accordera bientôt une augmentation de salaire. Plus tard, grâce à ma protection, tu obtiendras un intérêt dans la mine Remplis consciencieusement ta tâche six jours de la semaine ; tu remonteras le septième sur la terre, pour accompagner ta femme à l'église, vider quelques bumpers avec tes amis, et égayer tes yeux de l'aspect des horizons bleus , des vertes forêts et des lacs étincelants. »
— Rêveries et songes creux ! Jamais ces promesses ne sont sorties de ma bouche.
Torbern le regarda avec stupeur.
— Je jure pourtant, continua-t-il, sur la vie d'Ebba et d'Axel, que je n'ai pas profané la sainte vérité, que je n'ai pas changé un seul mot de ta harangue hypocrite. Mais pourquoi aurais-tu aujourd'hui la franchise d'avouer que je n'ai pas menti ? Chaque fois que je t'ai conjuré de tenir tes promesses, ne m'as-tu pas répondu par un refus brutal ?
Le neveu de l'alderman s'efforçait de rester impassible comme un juge.
— J'aurais pu être indulgent pour toi si tu avais employé les prières et non les menaces, si ta femme Ebba était venue solliciter mes bonnes grâces ; mais la jolie batelière de Warpann était trop fière pour supplier un maître aussi laid que
moi, n'est-ce pas? Trois fois pourtant, je lui ai fait proposer de venir m'exposer tes griefs, et elle était certaine de trouver un auditeur complaisant...
Magnus Torbern tressaillit.
— Je le lui avais défendu, répondit-il vivement. Ne savais-je pas que cette audience de l'usurier Gudleick devait cacher un piège? La femme honorée de tous qui entrait dans ton logis n'en pouvait sortir que méprisable et montrée au doigt.
— Ce sont là des insultes et non des raisons. Tant pis pour toi si Ebba était trop docile aux ordres de son mari et trop rebelle envers son vrai seigneur !
Le visage du mineur se crispa sous un frisson de ras^e.
— Si elle avait bravé ma défense, murmurat-il, je l'aurais tué !
— Elle t'a obéi, Magnus, et à cette heure ta femme fidèle et aimée gît sur un grabat, défigurée, vieillie, mourante...
— Monstre, s'écria Torbern, elle a horreur de toi !
Elis Froëbom avait écouté avec une douloureuse attention cet odieux débat ; si les reproches touchants et sincères du mineur remuaient toutes les fibres de son cœur, il ressentait une irritation singulière contre Gudleick, dont le ton sarcastique trahissait la mauvaise foi et la
tyrannie de la force. Il n'osait cependant braver le nain au milieu de ses compagnons, dans l'intérêt même dupauvre Magnus, mais il lui dit avec douceur :
— Vous ne sauriez le nier, maître, au moment où vous engagez des ouvriers pour les mines, vous leur faites entrevoir un avenir de richesses faciles et des chances de découvertes merveilleuses. Souvenez-vous de notre entretien dans votre vieille maison de Goëthaborg !
Gudleick, qui avait remarqué l'impression produite sur l'esprit du matelot par les plaintes de Magnus, sourit amicalement et répliqua d'un ton plus sérieux :
— Bien, Élis, bien ! Il y a plaisir à discuter avec un garçon paisible comme toi ! Tu as raison, les ouvriers n'abonderaient pas à Falun, s'ils devaient s'y ensevelir, comme dans une tombe, sans compensation. Je ne les trompe pas quand je leur cite Texemple de ceux qui de simples manœuvres, sont devenus maîtres mineurs ou qui ont trouvé sous le choc de leur marteau de fer un trapp qui lies enrichissait comme des marchands de la compagnie 4es Indes. (TuiM'^Gq c uses donc à tort, Magnus, 4',ayoir: fait. çnirojt^^) devant tes yeux de mensongères illusions. Majisj^ à gui ai-je fait espérer ce riant avenir, répondSj?j iVi'ouvrier docile, adroit et laborieux.Qserai§-t)j|
vJ ■-■■■■ ■ 4
prétendre que le maître doive fQjr^^mçn^ ^!i^§9MTi
rager la révolte, la gaucherie et la fainéantise? Quels services as-tu rendus à Pehrson Dalsjoë dans son puits ? Au bout de dix-huit mois, le robucte chasseur de rennes était devenu un mineur débile et fiévreux ; tu nous étais à peu prés aussi utile qu'un ver de terre dans son trou.
— Pourquoi ne m'avez-vous pas renvoyé de la mine ? interrompit Torbern.
— Parce que, au lieu de te montrer humble et soumis comme un ouvrier qui n'a pas loyalement gagné son salaire, parce que, au lieu de réclamer ta liberté pour retourner pêcher sur le lac de Warpann et chasser dans les plaines de neige tu es venu, la tête haute et le regard insolent, porter plainte contre moi au maître des mesures. Tu m'as accusé devant lui de déloyauté et d'injustice; toi, l'inhabile et paresseux mineur, tu as exigé la paye accordée aux compagnons.
Magnus courba la tête comme accablé par le poids de la vérité, et il répondit d'une voix hésitante :
— J'ai eu tort peut-être de me laisser entraîner par mon désespoir, mais pouvais-je comprimer mon indignation en reconnaissant jusqu'à quel point j'avais été ta dupe? Du reste, j'ai cruellement expié mon audace : tu m'as fait attacher au poteau et fustiger de verges, puis tu as doublé ma tâche pour me punir d être malade et débile.
Elis Froëbom ne put retenir un geste d'étonnement et de colère; Axel ne pleurait plus; mais ses yeux rougis ne quittaient pas le visage du persécuteur de son père, et les vigilants euxmêmes sentaient leur àme s'amollir, à l'évocation de ce souvenir sinistre.
Gudleick promena un regard dédaigneux sur ceux (^i l'entouraient.
^x) noit
— J'étais dans mon droit, répliqua le nain, lorsque je te châtiais de ta rébellion, et forçais le débonnaire alderman à remplir son devoir. L'obéissance au maître est ordonnée par Dieu. Résister au maître, c'est résister à Dieu ; insulter le maître, c'est blasphémer Dieu, et le blasphémateur est condamné par la loi à avoir la langue percée d'un fer rouge. Si tu t'étais repenti de ta faute, tu serais peut-être rentré en grâce ; mais non, tu as voulu te venger de moi, parce que je n'avais pas assouvi tes rêves ambitieux. Tu as dépensé ton temps à associer nos ouvriers les plus violents et les plus paresseux à tes rancunes. Par tes prédications fanatiques, tu as corrompu le cœur et le jugement des mineurs de Falun ; tu leur as persuadé que Pehrson Dalsjoë était un Moloch d'or engraissé de leur sang ; tu leur as prouvé que son neveu était un sorcier et un empoisonneur. Puis quand le venin delà haine a suffisamment gonflé leurs veines et enfiévré leur cerveau, tu as poussé le premier cri de révolte qui eût retenti dans nos galeries souterraines.
— J'avais trop souffert ! murmura Torbern.
— Nieras-tu devant ce brave jeune homme, poursuivit le nain, nieras-tu devant Hallerson, qui m'a défendu contre toi, nieras-tu qu'enivré de rage, de cupidité et de vengeance, tu aies proféré ces paroles criminelles ; « A mort l'alderman ! à m ort le sorcier Gudleick ? que les mines s'écroulent et s'effondrent plutôt que de les subir encore pour maîtres ! A nous les puits de Falun ! à nous les trapps qui s'ouvrent sous nos marteaux ! La mine tout entière appartient aux bons compagnons qui y besognent dans les ténèbres et dans les vapeurs mortelles du soufre. » A mon tour, je te demanderai si je ne me souviens pas fidèlement de ta harangue.
Un éclair brilla dans les yeux glauques de Torbern.
— Oui, s'écria-t- il avec l'accent d'une joie profonde, oui, ce jour-là fut pour les victimes une revanche victorieuse et pour les bourreaux un soufflet humiliant.
Le mineur sembla se transfigurer : ses joues plissées de rides se colorèrent, sa voix brouillée redevint forte et âpre ; l'inspiration étrange de cette tête où s'était concentrée toute la vie contrastait singulièrement avec l'inertie du corps, car ses membres restaient comme paralysés par des liens invisibles.
Axel dévorait chaque parole de son père avec
la foi enthousiaste du musulman qui écoute réciter les versets du Coran. Le rayonnement de la physionomie du mineur projetait de chauds reflets sur celle de Tenfant.
Les vigilants attendaient les ordres de Gudleick et paraissaient s'étonner de sa mansuétude. Il n'avait pas l'habitude de tolérer de si longues controverses.
Quant à Elis Froôbom, il suivait avec une curiosité ardente cette discussion semblable à un combat singulier, où les paroles se croisaient et étincelaient comme des épées, mais par moments il croyait sentir la pointe de ces épées se tourner contre lui et effleurer son cœur.
Etait-il donc partie ou seulement témoin dans cette lutte entre opprimés et oppresseurs. Pourquoi sa poitrine se gonflait-elle de pitié lorsque le mineur racontait ses misères ? Pourquoi sa conscience hésitait-elle à donner gain de cause à ce dernier, lorsqu'il faisait appel à la révolte contre les maîtres de la bure ? Ce fut donc avec une loyauté naïve qu'il dit à Turbern :
— Etait-il donc nécessaire de provoquer et de déchaîner une rébellion sanglante pour obtenir justice de l'alderman Pehrson Dalsjoë ?
— Oui, poursuivit Torbern dnns une sorte d'extase prophétique, quand le droit est foulé aux pieds par les riches et les puissants, il lui faut s'armer de violence et de colère. Est-il légi-
time que cinq cents familles soient affamées pour remplir le cellier et le grenier d'un seul homme aussi farouche que notre dieu barbare Odin, qui exigeait des bains de sang humain ? Le Christ est mort pour tous les hommes. Il n'a pas fait de choix entre eux. Il n'a pas dit : Celui-ci profitera do mon sacrifice, celui-là est indigne de ma miséricorde. A chacun sa part de bonheur terrestre, à chacun sa part de paradis. Ah ! mes compagnons ont bien compris que mes griefs étaient ceux de tous et que tous nous avions le même compt e terrible à dem \ nder à nos maîtres.
— Tu l'entends. Elis, tu Tentends ? interrompit le nain avec un sourire de triomphe. Il avoue son crime sans qu'il soit besoin de l'appliquer à la question.
— Mon crime ! dit Magnus. Si c'est un crime, je veux m'en ])arer comme d'un manteau d'honneur. Oh ! je vois encore dans mon souvenir tous nos braves mineurs groupés autour de moi, sombres, implacables, résolus à se venger d'un passé de souflrances et d'outrages, jurant de faire dégorger les sangsues qui se collaient à notre misère.
— En un mol, grommela Hallerson d'un ton bourru, ces braves gens voulaient pendre le juge et vider son coffre-fort.
Magnus jeta sur le vigilant un regard de mépris et poursuivit avec une exaltation croissante :
— Ce jour-là nous n'étions plus des brutes pliées au joug par un long servage ; nous étions des hommes libres. L'esprit de Dieu était descendu sur nous comme une flamme. Nous n'allions plus tendre humblement la main à Gudleick, l'usurier de Falun, pour qu'il y jetât dédaigneusement un salaire dérisoire. Nous allions lui dire : « Assez longtemps tu as exploité nos forces à ton profit. Nous étions des ignorants et des isolés, nous nous jalousions les un? les autres ; aujourd'hui nous n'avons plus qu'une même volonté et un même but. A toi, maître, de subir nos conditions, puisque tes mains sont impuissantes à manier le marteau de fer comme nos mains rugueuses ; à nous, tes engagés, de t'imposer nos ordres, puisque sans nous cotte mine inépuisable ne serait qu'un trou stérile. »
— Le raisonnement était subtil, dit le nain en ricanant ; mais vous aviez oublié, bien involontairement sans doute, que nous avions acheté de nos deniers la bure du mont Grifïîs au domaine royal, et que, une fois la mine abandonnée, les mineurs restaient sans travail et libres... de mourir de faim. Ils n'avaient pas tous la ressource de chasser le rêne jusqu'en Laponie.
— Nous n'aurions pas déserté les puits, répliqua Magnus, mais nous aurions extrait le métal au profit de nos familles et non d'un maître avare !
loO EMMANUEL GONZALES
— La tentation était attrayante, en effet, pour tes crédules compagnons, repartit le nain, et je ne m'étonne pas de leur ardeur à te suivre, toi, le digne chef de la conjuration. Il me semble voir encore les révoltés s'abattre autour de moi comme une nuée de sauterelles malfaisantes. Ils ne s'amusaient pas aux niaiseries de la diplomatie ; il fut immédiatement question de me pendre, au premier bouleau venu, haut et court.
Torbern rougit légèrement.
— Je me suis opposé à cette méchante action, qui eût gâté notre cause, dit-il à voix basse ; et pourtant Notre-Seigneur a dit : Celui qui frappera de l'épée périra par l'épée. J'avais horreur du sans: versé ; quand je vis que mes compagnons te menaçaient de mort, je me repentis d'avoir excité leur colère et leur haine jusqu'au meurtre, et je te suppliai de leur octroyer une augmentation de salaire et un dimanche de soleil. Mais tu restas inflexible et tu refusas la moindre concession, malgré les instances du bon alderman.
— Mon oncle n'entend rien à ses intérêts, dit Gudleick. Si je l'avais écouté, un mois après vous seriez revenus à la charge avec de nouvelles exigences.
— N'importe ! la victoire me resta , reprit Magnus, car tous les mineurs quittèrent sur-lechamp la bure de Falun, et les rixdalers cessé-
rent de pleuvoir dans les coffres de nos maîtres.
— Pauvre niais ! repartit le nain avec son rire narquois, la mine a cessé de produire, il est vrai; mais nous ne vivons pas, nous, au jour le jour, nous ne sommes pas tout à fait réduits à assurer notre pain du lendemain par la besogne de la veille. Nous avons donc continué à tuer le veau gras après comme avant la révolte... tandis que vous...
— Tandis que nous, le ventre creux et les pieds nus, au bout de quinze jours nous avions tout épuisé, notre courage, l'épargne du ménage, la charité des voisins... plus de lard ni de fromage dans le bahut, plus de farine dans la huche, plus de rixdalers pour le marché ?
— Aussi l'alderman avait-il pitié de vous, quand il vous voyait errer comme des spectres dans les rues de Falun, sur les rives des lacs, sur les pentes du mont GritBs. Vous aviez peur, en effet, de rentrer au logis, peur d'entendre les aigres lamentations de vos femmes, peur de regarder les berceaux dans lesquels vos enfants hurlaient la faim Aussi, quand tous ces furieux qui voulaient me pendre sentirent la mort roder autour d'eux, ils vinrent, humbles, soumis, repentants, me demander miséricorde. Voilà cette victoire dont tu te glorifies, Magnus Torbern !
Le visage du mineur s'était de nouveau assombri ; le feu de son regard s'éteignit dans
une larme de désespoir, et un long soupir sortit de sa poitrine :
— Les gros poissons mangeront toujours les petits, murmura-t-il, et les hommes se prosterneront toujours devant le veau d'or.
— Avoue cependant, reprit le nain, que je me suis montré bon prince et que je conseillai à mon oncle Pehrson de vous laisser redescendre dans les puits.
— Oui, fit amèrement Magnus, et tu réglas toi-même les conditions de la paix : une augmentation des heures de travail et une diminution de salaire.
— Il fallait bien réparer le temps perdu, et d'ailleurs cela faisait compensation.
Gudleick accompagna cette joviale réplique d'un bruyant éclat de rire, tandis que Torbern, accablé, défaillant, dévoré par la fièvre, était obligé de s'appuyer sur Axel, pour ne pas tomber inerte aux pieds de son ennemi.
Elis Froëbom ne put refouler plus longtemps l'indignation qui grondait dans son coeur.
— Vous avez torturé trop cruellement ce pauvre homme, maître Gudleick, et il a assez expié ses fautes pour que vous lui épargniez des railleries qui atteignent tous vos engagés, ouvriers ou compagnons. Il serait généreux de ne pas abuser de votre pouvoir. J'ai écouté avec un esprit d'équité et de charité ce triste interroga-
toire, et je vous demande, après comme avant, la liberté de Magnus Torbern.
Le nain s'assura d'un coup d'œil que Hallerson et les vigilants étaient prêts à exécuter ses ordres et répondit d'un ton dégagé :
— Je regrette de rejeter ta première requête, mon cher Élis, mais je ne puis donner un si fâcheux exemple à nos travailleurs. Accorder sa grâce au harangueur qui a soufflé la révolte, ce serait encourager tous les serfs de la mine à l'imiter. Ils auraient vraiment trop beau jeu : tout à gagner, rien à perdre. Tu ne voudrais cependant pas ruiner tes nouveaux amis, mon cher Elis, le pèrede Pétrina et son indignecousin.
Le matelot n'était plus disposé à se laisser prendre au miel des paroles hypocrites de l'usurier, et le nom de la charmante fille de l'alderman ne fit pas fléchir sa résolution.
Il reprit d'une voix ferme :
— Maître Gudleick , j'attends la grâce de Magnus Torbern.
Cette résistance opiniâtre irrita le nain.
— Tu dresses bien haut la crête, mon jeune coq de Néricie, répliqua-t-il ; plaides-tu donc pour ta propre cause ? comptes-tu suivre les leçons du docteur Magnus ? Tu es engagé mineur comme lui et la bure de Falun t'attend 1
Élis Froëbom se croisa les bras par un geste de bravade en regardant Gudleick avec une énergie placide :
— Tu ne seras jamais mon maître, dit-il. J'ai des yeux pour voir et des oreilles pour entendre. Depuis quelques heures j'apprends à connaître la vie des mines et je ne veux pas du sort de Torbern.
Le nain lança sur le matelot un coup d'oeil de haine et s'écria :
— Je ne me trompais pas. Le prêche de ce tison de révolte t'a perverti à ton tour, et tu veux le délivrer pour le suivre dans son pèlerinage, comme un de ses apôtres. Mais je saurai calmer ton hu meur voyageuse ; le capitaine Rosencrantz et les capitaines du port ne viendront pas jusqu'ici pour t'arracher des mains de mes vigilants.
En même temps il fit un signe impérieux à Hallerson et à Valborg.
Aussitôt ceux-ci et leurs compagnons s'élancèrent sur leNèricien ; mais celui-ci, se rapprochant lestement d'Hallerson, saisit la gaffe qu'il avait arraché à l'enfant, et en dirigea la pointe contre la poitrine du plus hardi des assaillants.
Le nain pâlit en voyant reculer ses serviteurs, mais il posa deux doigts sur sa bouche et se mit à siffler d'une façon singulière. A cet appel répondit un hurlement prolongé, et une meute d'animaux accourut avec une rapidité étonnante, l'oreille droite, l'œil rouge et menaçant, le poil hérissé ; leur gueule béante laissait briller deux rangées de crocs aigus ; c'étaient des chiens de Norwège, de grande taille, à robe rousse, aux instincts féroces. Le neveu de l'alderman en avait dressé plusieurs couples à la chasse des mineurs marrons, s'inspirant de l'exemple des Espagnols, qui, depuis longues années, avaient imaginé déjà d'employer cet ami de l'homme au même usage contre les nègres.
De la voix il excita les chiens, du geste il leur désigna leur proie, et ils n'hésitèrent pas à se lancer contre le matelot Un instant cette attaque inattendue déconcertale brave jeune homme, mais il recouvra bientôt son sang-froid ; il se rejeta d'un bond vigoureux en arriére, et rencontra le tronc élancé d'un bouleau auquel il s'adossa. Les vigilants s'étaient arrêtés et semblaient assister comme des spectateurs désintéressés à cette horrible lutte. Torbern et Axel étaient paralysés par l'épouvante.
Elis se défendait avec l'éaergie du désespoir, comme ces gladiateurs du cirque de Rome livrés tout nus aux bêtes féroces et armés d'un glaive par une sorte d'atroce dérision. Déjà deux de ses terribles adversaires gisaient éventrés et pantelants ; mais le cercle grouillant et furieux se resserrait autour de lui, un troisième allait rouler à ses pieds, lorsque la gaiïe, portant à faux, s'engagea dans la branche morte d'un sapin couché sur le sol et se brisa : il ne restait plus entre les mains du défenseur de Magnus qu'un tronçon fendu en plusieurs éclats.
La meute, de plus en plus enraj^ée, montait pour ainsi dire à l'assaut de cet homme à moitié désarmé, mais dont le courage ne fléchissait pas.
Les vigilants, malgré leur habitude d'obéissance passive, paraissaient honteux de protéger cette curée impie. Le nain lui-même ressentit
comme un remords qui troubla sa conscience, et il s'écria involontairement :
— Repens-toi, Elis, et je te pardonne !
— C'est à toi de te repentir, car ton action est d'un lâche ! répondit le matelot.
Il continuait à opposer le tronçon de la gaffe aux chiens exaspérés, dont les morsures déchiraient déjà ses vêtements en lambeaux et faisaient ruisseler des filets de sang sur ses membres.
— Jette ta gaffe, insista Gudleick, demande grâce et je rappelle mes chiens.
— Demande toi-même grâce à Dieu, car il t'infligera pendant l'éternité ce supplice infâme auquel tu as condamné un chrétien.
Et en même temps Élis plongea dans le flanc d'un chien qui mordait son bras gauche le dernier éclat de son arme. Le péril, en grandissant, semblait avoir décuplé ses forces et son intrépidité : ce n'était plus un homme, mais un de ces dieux du Nord qui accomplissaient, sous les ordresd'Odin, des exploits plus prodigieux queceux d'Hercule; ce n'était plus de la crainte ou de la pitié qu'il inspirait aux assistants, mais une admiration mêlée d'étonnement. Il saisit un des chiens qu'il avait terrassés, et il s'en servit comme d'une massue contre les survivants. Mais l'acharnement des animaux, qui ont senti le sang, s'est exalté jusqu'à la frénésie ; leurs yeux rouges, dilatés, leurs gueules rouges, leurs crocs rougis,
aspirent leur victime dévouée à cette boucherie vorace. Les regards du lutteur commencent à se voiler ; sa respiration halète, courte et pressée ; sa poitrine palpite, et ses mains balafrées de morsures s'amollissent en essayant de se roidir dans une dernière contraction.
— Insensé ! dit Gudleick, tu as repoussé mon pardon. Pour un mineur de moins, j'en trouverai cent ; mais tu as cherché là une affreuse mort, et si tu te tires vivant de cette triste bataille, je te plains encore. Ton visage fera peur, même à tes camarades, et les jeunes filles se détourneront de toi avec horreur, malgré ta vaillance.
Froëbom n'espérait plus disputer sa vie aux chiens affolés ; résigné à périr, il ne se défendait plus que par cet instinct machinal de la conservation qui survit à la volonté, lorsque des pas précipités résonnèrent dans le sentier.
Tous les yeux se tournèrent vers les nouveaux arrivants Magnuset Axel poussèrent une exclamation de joie en voyant apparaître l'alderman et Pétrina Dalsjoë, qui avaient été attirés sur le théâtre de la lutte par les hurlements des chiens, lorsqu'ils allaient porter des vivres à Ebba Torbern. En apercevant le Néricien chancelant sous le dernier choc de la meute, la jeune fille devint blanche comme un linceul et s'écria d une voix brisée par l'angoisse :
— Cousin Gudleick ! comment ne portez-vous
pas secours à votre engagé ? Ne Tavez-vous pas reconnu ? Et vous, Hallerson, et vous tous qui regardez froidement périr ce courageux matelot sous la dent de ces bêtes furieuses, êtes-vous donc des hommes ou des statues ? êtes-vous des lâches ? Quoi ! vous avez des armes et vous ne le défendez pas ?
En effet, la pauvre enfant ne comprenait rien, ne devinait rien. Pouvait-elle se douter que Gudleick se servait, pour se venger, de si monstrueux auxiliaires 1
— Les femmes n'entendent rien aux actes de justice, répondit froidement le nain, qui continua à exciter les chiens.
Saisie d'une indignation inexprimable, Pétrina joignit les mains en regardant l'alderman avec égarement :
— Il parle d'un acte de justice, grand Dieu ! il ose profaner le saint nom de la justice, lorsqu'il lâche sa meute féroce sur l'homme qu'il a luimême attiré à Falun ! Mon père, défendez donc à votre neveu de se jouer de votre autorité et d'ordonner des crimes en votre nom.
Seul, Froëbom n'avait pas vu la jeune fille, car il se débattait dans les dernières convulsions de ce combat odieux ; mais il avait entendu sa voix, cette voix qui lui ouvrait le ciel et lui faisait oublier la mort. Son cœur tressaillit, il ressentit une ardeur de vivre qui affaiblit son cou-
rage, et il se demanda tout à coup s'il ne devrait pas humilier son orgueil devant Gudleick pour obtenir le droit de revoir sa bien-aimée.
— L'alderman est notre maître à tous, dit le nain, et il est libre d'user de son pouvoir.
Pershon Dalsjoë, stupéfait de cette scène étrange, semblait n'avoir entendu ni la prière de sa fille, ni la réponse ironique de son neveu.
Pétrina se retourna avec un geste d'étonnement douloureux, puis elle dit d'une voix haute :
— Bon courage, Elis Froëbom ! Puisque les hommes te condamnent ou t'abandonnent, il appartient à une femme d'essayer de te sauver !
Les vigilants voulurent la retenir, car ils regardaient le matelot comme perdu et croyaient que l'aspect de cette lutte sauvage avait frappé de vertige la raison de Pétrina, mais elle les écarta doucement de la main et marcha résolument vers le groupe formidable.
Chose étrange ! à peine la jeune fille eut elle fait quelques pas vers Elis, la meute, en lapercevant, cessa de hurler et se détacha, pour ainsi dire, de la proie à laquelle déjà elle se suspendait comme une grappe sanglante, secouée par les efforts convulsifs du Néricien.
Gudleick, surpris d'abord et inquiet de la témérité de sa cousine, ne pouvait en croire ses yeux. Les chiens abandonnaient leur victime ils désertaient le combat, ils étaient las de leur
curée ; en vain le maître continuait par ses cris à aiguillonner leur furie, ils ne l'écoutaient plus.
Pétrina s avançait sans crainte au milieu d'eux, et leur soif de sang s'apaisait comme si la baguette d'un enchanteur les eût touchés et changés en esclaves obéissants ; leurs regards étincelants s'étaient adoucis, leurs gueules bavant l'écume se refermaient.
La jeune fille chantait une sorte de mélopée plaintive et traînante qui semblait endormir leur férocité et étonner leurs oreilles.
Le nain les vit avec surprise quitter leur proie dédaignée, puis se coucher à terre et lentement se traîner en rampant jusqu'aux pieds de Pétrina. Elle fut bientôt entourée du cercle des animaux frémissants qui lui léchaient les mains, tandis que debout, presque souriante, semblable à l'idole devant laquelle se prosternaient les dévots païens, elle les domptait et les fascinait de son regard fixe mais doux et limpide, d'où se dégageaient des effluves magnétiques.
Le nain avait oublié que ces chiens de Norwege avaient été nourris dans la maison de l'alderman, de la main de la jeune fille bien souvent, que sa voix leur était familière et qu'ils avaient l'habitude d'être dociles à ces accents mélodieux comme une musique, avant d'être dressés à obéir aux cris, aux menaces et aux coups de fouet de leur maître.
La scène fut rapide du reste 'et surprenante pour tous les assistants, lis regardaient avec un superstitieux émerveillement cette jeune fille qui remplissait à leurs yeux le rôle d'une charmeresse, d'une de ces Egyptiennes errantes, habiles dans les magies occultes et qui savent enrouler des vipères autour de leurs bras, irriter leur colère venimeuse jusqu'au paroxysme et les calmer soudainement par un regard ou l'attouchement de leurs mains.
Torbern et Axel, malgré leur affection pour Pétrina , ressentaient une vague terreur et n'étaient pas éloignés de la soupçonner de sorcellerie.
Quant à Elis Froëbom, sauvé miraculeusement à l'instant où, affaibli par la perte de son sang, écrasé par l'assaut de la meute, étourdi par les aboiements enragés, il allait chanceler et tomber comme un corps inerte, il regardait la jeune fille avec cette admiration et cette tendresse extatiques qui touchent à la stupeur et qui ne peuvent s'exprimer par la parole humaine. Il est des sensations dont les effets mystérieux pénè-
trent jusqu'au plus profond de l'âme et pour lesquelles tout langage est insuffisant.
Seule, Pétrina gardait sa sérénité triomphante, tandis que Gudleick tremblait de colère et que l'alderman baissait les yeux, honteux d'être resté spectateur passif de ce supplice infâme, presque ordonné en son nom.
Le nain n'était-il pas lui-même soumis au prestige étrange exercé par cette Walkyrie de Falun, dont la beauté resplendissait à la clarté des torches comme une vision surnaturelle ? on aurait pu le croire, à la fixité de son regard attaché sur elle avec une persistance qui essayait vainement d'être menaçante.
Il subissait à son tour l'attrait de cette volonté féminine, il ne put s'empêcher de s'écrier avec un faux sourire :
— Pétrina, vous avez souvent entendu traiter votre cousin de sorcier par ceux que je contrains à remplir leur devoir et à tenir leurs promesses, Mais de quel nom saluer une jeune fille qui force à l'obéissance des animaux furieux ? Aux yeux des ennemis de votre père, qui m'accusent d'être un mauvais génie, vous serez sans doute digne d'être aimée comme une bonne fée ayant mission de détruire mes maléfices; mais j'espère que vous n'abuserez pas de votre puissance magique pour me faire dévorer par mes propres chiens !
Pétrina, suivie par la meute, qu'elle semblait
conduire à l'aide d'une chaîne invisible, s'approcha de Gudleick et lui répondit avec douceur :
— N'avez-vous pas mérité, cousin, que la peine du talion vous soit appliquée ? Mais vous savez bien que je ne suivrai jamais d'autre loi que celle de l'Evangile. Je ne me venge pas des méchants; je les plains, car leur âme se lamente sans cesse d'être imprégnée de fiel et de venin. Le bonheur ne leur appartient pas, même sur la terre. Ils soufYrent de se voir détestés, ils ont l'instinct des haines cachées qu'ils soulèvent, et ne se laissent pas tromper au masque des lâches et des menteurs qui les flattent ou les approuvent. J'ai donc pitié de vous, Gudleick, et je voudrais changer votre cœur.
— Oui, vous voudriez que je devienne l'ami et le protecteur de ce joli garçon que vous venez d'arracher à la mort. C'est impossible. Je ne crois pas à la sincérité de votre compassion pour cet insolent matelot. S'il était aussi laid que moi, vous n'auriez pas essayé de charmer mes chiens de Norwège, et si j'étais aussi beau et aussi bien fait que lui, je suis convaincu que vous ne m'accuseriez pas si ardemment de lâcheté et de barbarie.
Pétrina Dalsjoë rougit.
— Vous êtes impitoyable, Gudleick, réponditelle à voix basse, mais c'est là un mauvais moyen de réussir dans vos desseins. Ne poussez
pas à bout celui qui est encore l'alderman de Falun et votre maître. C'est à lui et non à vous que nos braves vigilants doivent soumission. A cette lieure vous êtes désarmé et nous pouvons vous mettre hors d'état de nuire. Soyez donc miséricordieux de bonne grâce. Vous avez refusé la grâce de Magnus Torbern au matelot Elis. C'est moi, votre cousine, qui vous la demande maintenant ; me la refuserez-vous ?
Elle accompagna ces paroles d'un regard si touchant, si pénétrant et si pur, que le nain s'étonna de ne plus sentir en lui la force de résister et il balbutia d'une voix étouffée :
— Qu'il soit donc fait selon votre désir, ma cousine.
Puis, affectant de se montrer plus généreux encore , comme s'il avait hâte de supprimer l'obstacle vivant qui s'était dressé entre lui et celle qu'il regardait comme sa fiancée, il ajouta :
— Je veux être absous de tous mes péchés par vous, Pétrina. La colère m'égarait quand j'ai tenté de me venger trop cruellement de l'engagé qui m'avait bravé. En m'insultant, il insultait votre père ; en défendant Torbern, il rallumait la révolte contre l'autorité de l'alderman. Néanmoins, pour entendre un merci de votre bouche, Pétrina, pour voir un sourire rayonner sur votre visage, je dois tout oublier. Je vous donne Elis Froëbom comme prisonnier.
Qu'il VOUS appartienne, qu'il reste notre engagé ou qu'il retourne à Goëthaborg, peu m'importe. Je le délie de sa parole, je biffe sa signature, je le tiens quitte de toute reconnaissance, car je comprends qu'il ne peut me pardonner le châtiment que j'ai voulu tirer de lui, et je sens que si je restais son maître, je ne pourrais promettre d'être juste et loyal. La haine bout dans mon cœur et sa vue m'irrite. Qu'il se garde donc de moi et qu'il parte ! qu'il parte le plus tôt possible ! Donnez-lui ce conseil, ma cousine. Vous voyez que je suis sincère, et que je vous ouvre le fond de ma pensée, parce qu'il me semble que vos yeux candides y lisent couramment et que je ne saurais rien vous cacher.
Ces paroles si étonnantes, sortant de cette bouche hypocrite, produisirent sur la jeune fille une impression bien plus profonde que des menaces et des outrages. Il était évident que, pour le Néricien, rester à Falun, c'était être condamné à mort ; Gudleick ne lui pardonnerait pas de dédaigner la grâce qu'il lui accordait. Elle était si troublée qu'elle ne songeait même pas à remercier soncousindesamansuétude inattendue.
Dans son embarras, elle se tourna vers Pershon Dalsjoë et lui dit :
— Mon père, n'est-ce pas à vous de délivrer le pauvre Elis de toute crainte, et de le rendre à ses camarades de Goëthaborg ?
— La tâche est facile maintenant, répondit l'honnête alderman ; mais, puisque c'est toi qui as obtenu de mon neveu la rupture de l'engagement d'Elis, il t'appartient mieux qu'à moi de lui annoncer la bonne nouvelle.
— D'autant plus, chère Pétrina, ajouta le nain, que vous allez combler les vœux de ce brave matelot, qui brûle de retourner sur le vaisseau du capitaine Rosencrantz. 11 m'a déclaré bien nettement qu'il ne voulait pas du sort de Magnus Torbern.
En achevant ces mots, il fit signe aux vigilants de le suivre, et s'éloigna dans la direction de Falun, afin de ne gêner en rien les derniers adieux de sa cousine et du frère de Christine.
Les chiens de Norwège ne quittèrent la jeune fille qu'en poussant des gémissements plaintifs, et escortèrent leurs conducteurs habituels.
L'alderman s'avança vers Axel.
— Mon enfant, lui dit-il, ta mère Ebba t'attend dans l'angoisse ; cours vite lui apprendre que jMagnus n'a plus rien à craindre, qu'il lui est rendu sans conditions, et ajoute que sa famille ne sera pas abandonnée par sa protectrice.
— Pétrina Dalsjoë est une sainte et une charmercsse, dit l'enfant avec une conviction naïve; elle guérira ma mère si elle le veut, comme elle a su délivrer le matelot.
Il s'élança aussitôt vers la jeune fille, baisa
ses mains avec transport; puis, saisissant le bras de Torbern, il l'entraîna dans le bois en suivant le sentier qui serpentait vers la berge du lac de Warpann.
Cependant, Elis Froëbom était resté adossé au bouleau, épuisé par la lutte et assistant comme dans un rêve au dénoùment de cette scène terrible. Il ne restait dans sa pensée qu'un souvenir : la vaillante et chaste fille de l'alderman l'avait délivré d'une mort inévitable. Celle qu'il avait soupçonnée de sorcellerie et de complicité avec l'odieux usurier, était certainement douée d'une puissance surnaturelle et inexplicable, mais elle avait employé ce don en sa faveur. Elle avait résisté aux siens, elle s'était révoltée contre eux, elle avait peut-être risqué sa vie, et pour qui? Pour lui, matelot obscur, un inconnu, un engagé mineur ! Un lien mystérieux rapprochait donc leurs âmes.
Ces réflexions soudaines avaient jeté une nouvelle confusion dans son esprit indécis.
La bure de Falun lui inspirait, ainsi que Gudleick, une horreur de plus en plus profonde ; mais s'exiler de la présence de Pétrina, c'était un effort impossible à accomplir. Ainsi pe. sait-il lorsqu'il frissonna en voyant sa libératrice marcher vers lui à pas lents, les yeux baissés, comme si elle eût redouté de rencontrer les siens.
Elle s'arrêta, pâle, immobile, muette : aucun
d'eux n'osait parler, mais il leur semblait qu'un fil d'or menu attirait doucement leurs deux cœurs l'un vers l'autre.
La fille de l'alderman lutta contre sa faiblesse pour sortir de ce trouble singulier, et, par un effort de volonté, elle parvint à dire d'une voix à peu près distincte :
— Elis Froëbom, remercie Dieu de t'avoir protégé ! Tu vas retourner au port, où t'attendent tes joyeux camarades.
Le matelot ressentit une secousse qui fit trembler tout son corps ; il regarda la jeune fille avec une expression de reproche :
— Je ne suis pas ingrat envers Dieu, réponditil ; mais, si c'est sa voix qui vous a guidée jusqu'à ce bois désert où je devais périr,quelle autre femme aurait poussé le dévouement jusqu'à obéir à un ordre si dangereux ! Ne diminuez pas votre part dans mon salut, Pétrina Dalsjoë, et, quelque étrange que me paraisse votre pouvoir sur ces animaux furieux, je ne puis croire que Satan soit votre complice, puisque toutes vos magies sont au service des opprimés ou des malheureux. Mais pourquoi exigez-vous toujours que je m'exile de Falun ? Qu'ai -je fait pour que ma vue vous soit insupportable? qu'ai je fait pour mériter votre haine ?
— Ma haine ! repartit la fille de l'alderman avec étonnement. Etait-ce vous haïr que de vous
signaler des dangers inconnus et d'essayer de vous en écarter ? Vous êtes un honnête et vaillant garçon, Elis ; je vous ai jugé du premier coup d'œil, et je n'ai pas voulu m'associer à ceux qui conjuraient votre perte. N'hésitez donc pas à partir, retournez à votre vie libre et active, oubliez-nous. Votre vo^-age à Falun aura été le rêve d'une mauvaise nuit. Nous qui restons dans les brumes des lacs et les vapeurs de la bure, nous qui devons nous résigner à une vie solitaire et douloureuse, nous ne vous oublierons jamais.
Le matelot reprit amèrement :
— Ah ! vous êtes généreuse et vous craignez de me déchirer le cœur. C'est par bonté que vous essayez de me déguiser la vérité. Ma présence vous pèse. C'est bien vous qui me conseillez toujours de m'éloigner du pays où vous êtes aimée et respectée, c'est bien vous qui me chassez de Falun !
— Vous êtes vraiment injuste envers moi, Elis, dit Pétrina, émue de ces reproches jusqu'au fond de l'âme. N'avez-vous pas déclaré vous-même à mon cousin Gudleick que vous renonciez à la vie monotone et pénible des mines et que la destinée de Magnus Torbern ne pouvait vous faire envie ?
— Vous vous armez contre moi, reprit le Néricien, des paroles inconsidérées que j'ai laissé échapper dans un instant d'indignation et de violence. Je me répons sincèrement de ces fanfaronnades et il ne faut pas en abuser pour me briser le cœur. J'ai signé mon engagement de mineur avec maître Gudleick, et quoiqu'il ait
outre passé son droit sur un engagé indocile, je ne suis plus maître de mon corps, car je ne veux pas être méprisé comme un malhonnête homme.
— Votre ennemi vous dégage de tout lien, Élis, et vous devez profiter de la liberté qu'il vous accorde.
— Je ne consens pas à accepter les bienfaits de votre cousin, Pétrina. Il aurait le droit de se vanter de ma faiblesse ; il dirait que la rude besogne des mines m'a effrayé, et que j'ai été heureux de m'y soustraire, grâce à vos supplications.
— Mais vous n'avez donc pas compris, mon ami, que Gudleick est jaloux de votre force, de votre courage, de votre jeunesse? Il abhorre chez un autre les qualités dont il est dépourvu. Il trouvera moyen de vous nuire, de vous torturer, de vous calomnier.
— Que m'importe, si vous ne croyez pas à ses calomnies et si vous continuez à m'appeler votre ami.
La voix de la jeune fille trembla légèrement :
— Vous jouez avec le danger. Élis, comme un enfant qui court à l'aventure au bord d'un précipice. N'avez-vous pas pris la défense de Torbern contre mon cousin, n'avez-vous pas fait pâlir et frissonner ce maître impitoyable? Si vous oubliez son crime, lui ne l'oubliera jamais.
— Que m'importe, vous dis-je, la haine de
Gudleick? Je le désarmerai à force de patience, de résignation et d'ardeur au travail.
Pétrina se recula de quelques pas :
— Serait-ce la tentation des richesses, l'espoir de découvrir le trapp d'argent, l'ambition de posséder à ton tour une portion de la mine qui te retiendraient à Falun ?
Gomme elle lui avait adressé cette question avec une sorte de dédain, le matelot fixa sur elle un regard de reproche si douloureux qu'elle sentit tressaillir toutes les fibres de son cœur.
Après un instant d'embarras et de silence, elle reprit d'un ton presque suppliant :
— Pardonnez-moi un injuste soupçon. Elis Froëbom ; je vous sais incapable d'un sentiment vil, mais il est de mon devoir d'achever mon œuvre et ,de ne pas vous laisser en péril. Les farouches pécheurs des côtes tuent et dépouillent les naufragés que le flot jette sur leurs grèves. Je ressemblerais à ces païens si je ne vous signalais pas l'ennemi qui vous guettera jusqu'à ce que vous tombiez dans l'abîme, de gré ou de force.
Le matelot la regardait avec ivresse, mais il ne répondait plus.
— Pourquoi cette obstination à ne pas me croire ? Pourquoi rejeter ma prière ? murmura tristement la jeune fille. Quel bonheur peut donc vous réserver ce sol inhospitalier ?
— Quel bonheur 1 tu me le demandes, Pétrina ?
s'écria le Néricien dans un transport de passion qui anéantissait pour lui le monde entier.N'as-tu pas entendu les plaintes et les soupçons de ma sœur Christine ? Je ne savais pas alors si elle parlait comme un faux oracle ou si elle pressentait la vérité. Tu dois te souvenir que je ne l'ai pas démentie Sa jalousie l'éclairait. Ne t'a-t-elle pas dit : Le cœur et la volonté d'Élis sont passés en vous, et il n'entend pas même ma voix?
La jeune fille troublée par l'exaltation de son protégé; inclina sa tête charmante et sentit une flamme soudaine empourprer ses joues :
— Votre sœur était aigrie par son malheur, et elle prêtait trop facilement aux autres les sentiments violents que Dieu condamne chez ses créatures.
— Non, Pétrina, Dieu ne condamne pas les tendresses sincères et loyales ; il se plaît à rapprocher les cœurs. Christine avait raison, et cependant elle ne pouvait comprendre à quel point ma vie allait devenir l'esclave de la tienne. Je ne m'expliquais pas moi-même pourquoi ta vue remplissait mon cœur et pourquoi je souffrais de ton absence Tu me demandais, n'est-ce pas, pourquoi je veux à tout prix rester à Falun ? Tu le sais maintenant. Je t'aime d'un amour irrésistible et, cet amour dut-il me coûter la vie, je refuse de m'éloigner.
La fille de l'alderman resta interdite en enten-
LES GARDIENiNES DU TRESOR 177
dant cet aveu passionné, mais elle avait l'âme trop pure et trop fiére pour se laisser détourner du devoir qu'elle s'était imposé; elle comprima les battements de son cœur et répondit avec une dignité touchante :
— S'il est vrai que vous m'aimiez. Élis Froëbom, prouvez-moi votre sincérité en obéissant à ma volonté.
Le matelot devint pâle comme la mort.
— Froide comme une statue de neige ! Ah ! Pétrina, vous ne connaîtrez jamais la douceur ni l'amertume de l'amour. Vous passerez au milieu des hommes comme ces filles pieuses qui pansent les plaies saignantes et remplissent les huches vides, mais qui ne se doutent jamais des fièvres qu'un seul regard peut allumer dans les veines. Vous abusez de mon aveu pour exercer contre moi votre charité implacable. C'est par pitié que vous me renvoyez en exil, car il serait cruel pour vous de me voir souffrir d'un amour que vous ne partagerez jamais. Mais vous aurez beau me haïr, je ne cesserai pas de vous aimer !
La pauvre enfant fut vaincue par ces reproches injustes et ses yeux se remplirent de larmes.
— Il m'accuse de le haïr! murmura-t-elle avec accablement.
Ce naïf désespoir n'était-il pas la plus douce des révélations ?
Élis comprit que le cœur de Pétrina lui appar-
tenait, et il se sentit disposé à lutter contre l'en- , fer même pour garder ce trésor inestimable.
— Je suis un aveugle et un ingrat, lui dit-il avec une effusion de tendresse infinie. Ne m'avaistu pas donné assez de preuves de dévouement ? devais-je douter de toi ? nos cœurs ne s'entendaient-ils pas, sans avoir besoin de protestations ni d'étreintes ? Et pourtant, quand on aime, on ne peut se défendre du doute, on veut être rassuré par des serments ! Pétrina, jure-moi d'être fidèle à celui qui t'a voué sa vie !
— Eh bien, soit ! dit-elle en redressant la tête, je ne dois pas mentir, je ne dois pas te tromper. Élis, j'avais deviné ton amour et je ne cacherai pas le mien comme un secret honteux. Tu es un honnête garçon et nul ne saurait me blâmer d'avoir mal placé ma tendresse. Pourtant nous devons nous séparer.
— Nous séparer ! répéta le matelot avec stupeur.
— Notre amour n'est encore qu'un malheur, reprit-elle ; plus tard il deviendrait un crime. J'ai promis de me sacrifier au salut de mon père. Je ne souffrirai pas que par ma faute le pauvre cher homme sombre dans la ruine et le déshonneur. C'est pour moi qu'il a désiré devenir riche, et qu'une fois tenté par cette ambition funeste, il a écouté les conseils de Gudleick et s'est bientôt trouvé à sa merci. Aujourd'hui
le vautour tient sa proie entre ses serres, prêt à lui porter le coup de grâce au premier signe de résistance. Résister ! mon père n'en a plus l'énergie. Il laisse son neveu commander dans la mine, dont il n'est plus propriétaire que de nom. Vous l'avez vu subir fatalement les exigences toujours croissantes de cet usurier. Ce n'est pas tout : pour obtenir une paix longtemps marchandée par son ennemi, il a dû lui faire espérer que si aucun mineur ne découvrait avant un mois le trapp enseveli sous le dernier éboulement, je consentirais à l'épouser.
— Mais tu n'as rien promis, toi, chère Pétrina ? dit vivement Elis.
— Je ne trahirai pas la confiance de mon père, je ne serai pas une fille perverse et dénaturée ! Il ne dépend pas de moi de donner mon âme, mais j'aurai le courage de sacrifier mon bonheur en ce monde et de vivre par le souvenir.
— r4'est impossible ! cet engagement sacrilège ne s'accomplira pas ! Toi, Pétrina, devenir la femme de cet être difforme de corps et de cœur ! toi, un ange, dans les bras de ce Satan ! Le ciel se voilerait de deuil et l'enfer se réjouirait d'un tel spectacle. Je reste, chère fille, je reste à Falun pour défendre ton père et pour sauver mon bonheur. Je comprends maintenant le sens caché de ce rêve qui avait troublé mon esprit.
C'est un avertissement de Dieu. C'est à moi qu'est réservée la joie de découvrir le trapp merveilleux. Les vierges gardiennes du trésor souterrain ne se joueront pas de moi et ne me disputeront pas sa possession. Alors je serai riche, plus riche que notre ennemi. L'alderman ne courbera plus le front sous les railleries et les menaces de son créancier, et toi, Pétrina, tu appartiendras au maître du trésor.
La jeune fille luttait contre l'ivresse de cet enthousiasme qui la pénétrait peu à peu ; elle secoua la tête d'un air de doute :
— Mon cousin soufflera sur ce beau rêve comme sur une bulle de savon, répondit-elle. Si tous les Dalécarliens le craignent comme un sorcier redoutable, c'est qu'il a prouvé, par la ruine et la mort de tous ceux qui lui ont fait obstacle, son habileté dans l'art des maléfices. Je voulais t'écarter de sa route et m'exposer seule à ses rancunes.
— Encouragé par ton amour Pétrina, j'atteindrai mon but, en dépit des sortilèges de mon ennemi. Quand il me donnera ses ordres, j'obéirai ; quand il me menacera, je serai sourd ; quand sa main se lèvera sur moi, je serai aveugle. Qu'importeront les humiliations et les souffrances à celui qui te verra dans sa pensée et pourra se dire : Elle n'aime que moi 1
— Mais tu oublies, répondit la jeune fille
d'une voix entrecoupée, tu oublies, Elis, d'avoir pitié de moi ! Tu imposeras silence à ton orgueil, à ta dignité, à ton courage. Mais moi que tu prétends aimer, as-tu songé aux angoisses qui me dévoreront le cœur ? Jour et nuit je te verrai frémissant et prêt à te révolter contre un Joug de fer, asservi à une besogne surhumaine, étouffant tes plaintes et maudissant peut-être celle pour qui tu te seras condamné à cette odieuse torture ! Ce sera un supplice de toutes les heures, de tous les instants ! Non, je ne pourrai m'y résigner ; ma douleur éclatera malgré moi, et Gudleick jouira de mes larmes 1
— Eh bien ! fît le Néricien avec impétuosité' il est un moyen d'échapper à cette effrayante épreuve. Le sorcier de Falun ne tyrannise qu'un coin de terre. Pourquoi ne pas quitter ensemble ce district maudit ? Pourquoi ne pas aller chercher loin de notre pays, au-delà des mers, le bonheur qui nous est refusé en Suéde ? Le navire du capitaine Rosencrantz est prêt à remettre à la voile, nous pouvons nous y embarquer comme passagers; Pétrina, n'hésite pas à nous sauver tous deux.
La fille de l'alderman avait reculé de surprise en entendant cette audacieuse proposition.
Etait-ce bien l'honnête Froëbom, si droit et si loyal dans toutes ses actions, qui osait la supplier de quitter son père et de s'évader furtivement comme une pécheresse de la maison où elle était née et où elle avait vécu respectée ? S'était-elle trompée en lui supposant une probité de cœur qui ne résistait pas à l'entraînement de la passion ?
Son visage s'assombrit :
— Tais-toi, Elis, tais-toi, dit-elle ; un blasphème m'eût moins offensée que cette indigne parole ! J'ai compris ton courroux et ton mépris pour ta sœur Christine, qui avait taché l'honneur de sa famille et mérité les malédictions des vieux parents qui sont morts de sa honte. Et toi, pour me prouver ton amour, tu me demandes d'imiter son exemple, tu veux qu'à mon tour j'attire sur moi ton mépris ?
Des larmes tremblaient au bord de ses longs cils,
Le Néricien baissa les yeux avec confusion, mais il reprit :
— Il est facile d'être un juge sévère pour les fautes que l'on ne connaît pas. Quand le cœur est libre et calme, quand il n'est pas touché par un de ces amours qui vous brûlent comme une robe de feu, on condamne tous ceux qui sont la proie du démon, mais on est indulgent quand on est possédé à son tour.
Pétrina resta pensive et sérieuse.
— Chasse cette mauvaise pensée. Elis, ditelle à voix basse. Dieu m'est témoin que ma tendresse est sincère, mais je ne l'élève pas audessus du devoir. Mon père descend la pente d'un abîme ; je dois chercher à le secourir et non lui porter le dernier coup pour chercher un là die et facile bonheur.
— Chère fille, répliqua le jeune homme, pardonne-moi un instant de folie et d'aveuglement. Tu m'as ouvert les yeux. Mieux vaut lutter courageusement contre la destinée et subir son martyre que de déserter le devoir. Je vais demander pour cette nuit l'hospitalité à ton père, et demain je remonterai à la bure de Falun.
L'alderman n'avait pas bougé de place.
Plongé dans ses mélancoliques réflexions, il était resté à l'écart, sans écouter l'entretien des deux amants ; lorsqu'ils le rejoignirent, il se contenta de dire au Néricien :
— Tu restes donc avec nous^ garçon ? Que Dieu bénisse ton travail, et que les gardiennes du trapp te soient propices ! Je souhaite que tu ne succombes pas à la tâche périlleuse, comme tant d'autres.
— Votre vœu sera exaucé, digne Pehrson, répondit hardiment Elis, car j'aime votre fille, et j'ai le pressentiment que la chance tournera en ma faveur.
L'alderman regarda Froëbom avec une expression d'étonnement.
— Toi aussi, tu veux lutter contre mon neveu ? C'est une tentative insensée, et si tu ne réussis pas....
— S'il ne réussit pas, interrompit vivement Pétrina, soyez tranquille, mon père, je tiendrai votre promesse ; je vous sauverai de la ruine, je serai la femme de votre créancier impitoyable
— Et cependant tu aimes ce vaillant garçon ? dit Pehrson en regardant sa fille avec une sorte de tendresse inquiète et craintive.
Puis tout à coup :
— Tu as donc cru. ajouta-t il avec une explosion de douleur, que j'accepterais ton sacrifice, que j'immolerais mon enfant à ce monstre, comme Abraham a offert son fils au Dieu d'Israël ! mais non, je ne suis pas tombé à ce degré d'indignité et de bassesse. Je veux que tu
sois heureuse. Peu importe de quel prix je payerai ton bonheur.
Et sans vouloir écouter les supplications de sa fille, il se dirigea vers la berge du lac où Gudleick et les vigilants l'attendaient derrière le rideau de bouleaux.
Le nain s'approcha de l'honnête alderman et lui dit d'une voix railleuse, après avotr jeté un regard perçant et haineux sur les deux jeunes gens :
— Mon cher oncle, n'oubliez pas que dans un mois vous devez faire face à l'échéance de notre marché. Si vous n'êtes pas en mesure, vous vous souvenez que j'aurai le droit de vous demander l'exécution d'une promesse qui m'est aussi précieuse que la fortune et la vie.
Pehrson Dalsjoë ressentit une sorte d'éblouissement, son front blêmit, et tout son corps se courba sous le frisson d'un effroi indicible.
Hallerson et Valborg furent obligés de le soutenir pendant le trajet du lac à son logis de Falun, où Elis Froëbom reçut l'hospitalité.
La découverte de la mine de Falun était due au hasard. Élis l'apprit de Magnus Torbern, qui avait obtenu de l'alderman d'être employé comme ouvrier libre, à cause de son état de débilité.
Un Finnois, nommé Kare, qui habitait cette contrée, s'aperçut un jour qu'une de ses chèvres,
après avoir couru plusieurs lieuresdans le bois, était revenue couverte d'une espèce de terre rouge qu'il n'avait jamais vue. C'était du minerai de cuivre. Il alla faire une perquisition dans la forêt et trouva la première veine.
Cette grande mine consiste en un énorme cône renversé, c'est-à-dire dont le sommet se projette en bas. Les travaux attaquèrent d'abord la base du cône qui formait la partie superficielle du trésor souterrain ; mais, les galeries ayant été pratiquées avec des précautions insuffisantes, un immense effondrement engloutit nombre de travailleurs. La profonde excavation qui en résulta, livrant passage aux énormes colonnes de vapeurs qui s'élevaient du fond, ressembla dès lors au cratère fumant d'un volcan.
Aujourd'hui les mineurs descendent par des escaliers creusés dans les parois de la bure ; mais, à l'époque de ce récit, la descente s'opérait par un puits, à l'aide d'une tonne suspendue à un câble.
Le surlendemain du jour où Pétrina Dalsjoë avait obtenu la grâce de Magnus, à quelque distance du cratère et dans la direction du puits, s'avançaient trois hommes dont l'un semblait parler en maître. Ce dernier, reconnaissable à sa difformité, était l'usurier Gudleick.
Les deux autres étaient vêtus du costume réglementaire des mineurs. Ils portaient une
longue robe noire, un tablier de cuir et des tampons de cuir destinés à garantir leurs genoux ; une ceinture de cuir serrait leur taille et supportait le pic et le marteau de fer. Leur tête était disgracieusement coiffée d'un béret de feutre dur, élevé, rond et remontant sur luimême ; leurs pieds étaient solidement chaussés de souliers dalécarliens, gros, lourds et ferrés. Le plus âgé, Torbern, paraissait toujours fatigué et souffrant ; l'autre était notre ami Élis Froëbom, un peu gêné dans ce costume, qui n'avait ni l'ampleur ni la souplesse de ses habits de matelot.
— Tu n'es plus ici un étranger, disait le nain à son engagé ; la mer, la trompeuse mer a cessé d'être ta patrie. Te voilà devenu un des compagnons de l'heureuse famille de la mine. Falun, aux riches montagnes, aux filons inépuisables, t'adopte pour enfant et te rendra riche comme un galion des Indes, si tu te montres bon fils !
— Ce qui signifie, interrompit Elis en souriant, que je dois beaucoup travailler pour gagner les bonnes grâces de ma nouvelle mère !
— La fortune ne vient pas toujours en dormant, Froëbom ; aussi ne te laisserai-je pas chômer d'occasions de fournir bon témoignage de ton zélé, dit Gudleick en jetant sur le Néricien un regard équivoque. Tu es jeune et vigoureux, tu ne manques ni de courage ni d'intelli-
gence ; comment ne réussirais-tu pas au delà de tes espérances ? Une splendide récompense t'attend au bout de ta tâche.
Les yeux d'Elis s'allumèrent aussitôt d*une lueur étrange :
— Vous voulez parler du trapp d'argent enseveli par le dernier éboulement, mon maître ?
— C'est là, en effet, le but poursuivi par nos pauvres ouvriers. Plus d'un mineur, il faut l'avouer, a péri en cherchant à le découvrir, et les mauvaises langues ont prétendu que ces malheureux avaient couru après une chimère ; mais j'ai la certitude, moi, que ce filon inestimable existe, et s il se rencontre sous ton marteau, bien des rois envieront ton sort.
— Pourquoi le hasard ne me favoriserait-il pas ? reprit Elis avec un accent de conviction. J'ai vu dans un rêve les gardiennes du trésor me sourire et m'appeler. Là où de vieux mineurs ont succombé, un novice peut asservir la fortune. Question de chance, comme au jeu.
— Oui, garçon, fit le nain, les génies de la terre aiment les audacieux, et si tu gagnes le lot mystérieux, quelle gloire pour toi I ton nom devient célèbre dans toute la Suède, et tu pourras choisir ta fiancée parmi les plus belles et les plus nobles ; car l'argent purifie tout, même l'humilité de la naissance.
Gudleick étudiait curieusement le visage du
jeune mineur en prononçant ces derniers mots ; mais Élis ne put répondre, car Torbern leur indiqua de la main un berger, vêtu d'un sayon de peau de chèvre, qui, à une centaine de pas au plus piétinait, en tous sens, un espace de terrain assez étroit. Dans ses doigts, il tenait par une de ses extrémités une baguette, à Tautre bout de laquelle pendait une plaque d'argent attachée par un fil ; ses yeux ne perdaient pas de vue le morceau de métal, et il ne cessait pas un seul instant de marcher à pas mesurés à droite, à gauche, en avant, en arrière.
Le nain s'emp^essa de se diriger vers cet homme, suivi de ses compagnons, et dès qu'il l'eut rejoint, il lui demanda :
— Quel résultat, Ericson ?
— Rien encore, maître.
— Je crains bien qu'il n'en soit ainsi longtemps encore, mais ne t'avise pas de me duper avec des simagrées et des momeries, je ne crois pas aux grimaces, tu le sais. Je ne change pas mes rixdalers contre du cuivre, mais le cuivre contre l'argent.
— Ayez patience ! le procédé est infaillible et nous trouverons le précieux filon.
Le berger continuait à piétiner la terre avec un grand sérieux.
Gudleick se retourna vers le Néricien, qui regardait ce manège avec curiosité.
LES GARDIENNES DU TRÉSOR I9l
— Cet homme, lui dit-il, est un pauvre fou à la recherche d'un filon d'argent ; il s'imagine qu'il parviendra à son but par la vertu de sa baguette devinatoire. Le bout auquel pend la plaque doit, selon lui, s'incliner vers le sol, dès qu'il aura réussi à poser ses pieds au-dessus du filon.
— Vous avez bien raison, dit Elis, ce pauvre berger a perdu la raison et vous devriez le renvoyer à ses chèvres.
— Chacun a sa marotte ! répliqua le nain en haussant les épaules.
Tout à coup le chercheur poussa une exclamation de joie et resta immobile.
La curiosité des trois compagnons fut vivement excitée par le cri du berger, et ils l'entourèrent aussitôt.
— Pourquoi t'es-tu arrêté, Ericson ? demanda vivement le nain.
— Parce que la baguette vient de s'incliner, répliqua le berger radieux, et que le filon gît sous mes pas.
— Insensé ! tu ne comprends pas qu'à force de fixer ton regard sur le bout de ta baguette, tu as cru la voir remuer. Tu es dupe d'une illusion.
— Peut-être ! fit Torbern en hochant la tête.
— Oh ! je sais, reprit (ludleick, que vous autres vieux mineurs, vous aimez à vous bercer de croyances absurdes, vous prenez vos désirs pour des réalités. Mais voilà bien du temps perdu. Elis, Je ne te conduirai pas moi-même au puits. Torbern te servira de guide et t'enseignera la besogne de ta première journée.
Magnus et Froëbom se hâtèrent de s'éloigner, mais ilsn'eurent pas plus tôt disparu que l'usurier de Falun, cet esprit incrédule et dédaigneux
des superstitions, se rapprocha vivement du berger :
— Tu es bien certain, n'est-ce pas, d'avoir vu la baguette s'incliner ?
— Aussi certain que je le suis de ma propre vie.
— Bien, Ericson ; demain je ferai creuser le sol à cette place.
Cependant les deux nouveaux amis étaient bientôt arrivés à l'oiifice du puits, autour duquel se rangeaient les mineurs en attendant le signal de la descente.
Élis regardait la tonne suspendue à un énorme câble, lorsque le tintement d'une cloche annonça l'heure de la reprise du travail. Aussitôt un maître mineur ouvrit une sorte de missel et lut à haute voix une prière au milieu d'un religieux silence, ensuite chaque compagnon ficha une résine allumée dans un tampon d'argile accroché à son béret, et la descente commença.
Élis et Magnus se placèrent à leur tour sur la tonne.
L'intrépide matelot, une main appuyée sur la hanche, serra le câble de l'autre, et les pieds posés sur le bord, ressentit d'abord sinon une impression de frayeur, du moins un étonnement vertigineux qui secoua tous ses membres. Il eût préféré à cette étrange sensation du vide, qui le surprenait tout à coup, les mugissements de la tempête et le choc tumultueux des flots.
Son anxiété croissait à mesure qu'il se voyait glisser dans ce trou, si étroit qu'à chaque instant la tonne égratignait les parois, et si obscur que la clarté de sa résine n'en pouvait percer les ténèbres.
Parfois il lui semblait qu'une pluie glaciale le fouettait au visage . c'était l'eau filtrant de la roche, dont les gouttes, brisées ça et là contre des saillies, s'éparpillaient en fine poussière.
Tantôt de chaudes vapeurs montaient du fond, et le Néricien, oppressé, se croyait sur le point d'étouffer; tantôt c'était, au contraire, un courant d'air qui le saisissait et le pénétrait jusqu'à la moelle des os.
En même temps il était assailli de réflexions sinistres : un bloc de pierre pouvait se détacher des parois, un choc suffisait pour broyer la tonne ou rompre le câble ; mais il renfermait bravement ces appréhensions en lui-même.
Il aurait eu honte de laisser soupçonner à son compagnon la moindre défaillance, et de se montrer moins courageux que le vieux mineur.
Magnus, habitué à ces voyages souterrains, descendait dans le puits, calme et insouciant comme s'il glissait en traîneau sur le lac de Warpann, par un brillant soleil d'hiver.
Enfin la tonne atteignit une plate-forme sur laquelle le jeune engagé posa le pied avec ur\ secret contentement.
De là il s'agissait de se diriger vers un carrefour où aboutissaient les galeries en cours d'exploitation. On n'y parvenait que par une série d'interminables échelles de fer dont les degrés étaient à peine larges d'un pouce.
Élis ne s'y hasarda qu'avec hésitation, lui qui tant de fois avait grimpé lestement et joyeusement aux grands haubans de son vaisseau. Il ne put, malgré toute son audace et son agilité de marin, s'empêcher de fermer les yeux pour échapper au vertige qui l'étourdissait déjà.
— Nous voici arrivés, dit enfin Magnus d'un ton aussi tranquille que s'il eût annoncé la chose du monde la plus indifférente.
Élis Froëbom soupira de soulagement et rouvrit les yeux. Un tableau étrange apparut à son regard : tout un monde dont il n'avait jamais soupçonné l'existence se développait et s'agitait devant lui à la lueur des lampes accrochées aux parois des galeries et dont les rayons, tombant sur des parcelles de minerai, étaient reflétés avec un éclat extraordinaire.
Ici des mineurs divisaient le gîte en piliers, là d'autres travailleurs découpaient le filon en gradins droits. La pic, le coin, la pince, tels étaient les outils primitifs à l'aide desquels ils désagrégeaient les roches fissurées. Le bloc abattu, le minerai, empilé dans des paniers ou dans des sacs, était transporté à dos d'homme,
le long des échelles, jusqu'aux ateliers où s'opérait le triage.
Tous ces ouvriers, que leur sombre costume faisait ressembler à des ombres, allaient et venaient sans cesse, montant, descendant, au milieu du bruit continuel des coups de pic et de pointerolle, répercutés par le roc des voûtes et les parois des galeries.
— Jésus ! est-ce donc là ce qu'on appelle une mine? s'écria involontairement le Néricien.
Un sourire mélancolique effleura les lèvres de Magnus.
— Tu te repens déjà?
— Non, répliqua Elis, non assurément ; je ne SUIS pas de ces girouettes à deux pieds qui tournent à tout vent ; mais j'avoue qu'à mon entrée dans cette cité souterraine, je me souviens de ces images lugubres queje contemplais avecterreur dans mon enfance et qui représentaient l'enfer.
— Pauvre matelot 1 tu vas vivre en effet d'une vie bien nouvelle pourtoi.Gependantlamer n'est pas toujours un miroir étincelant et radieux.
— Sans doute; mais que sont ses horreurs à côté du tableau qui m'attriste en ce moment ! Oui, la mer nous menace de ses vagues mugissantes que heurtent les nuages noirs gonflés de pluie et de grêle, rayés d'éclairs et de tonnerres. Malheur au vaisseau que rencontre une trombe dans son vol impétueux ; il est tordu, brisé,
englouti comme un fétu de paille ; mais que le soleil brille et fasse une trouée dans les pavillons noirs du ciel, ce grand fracas se tait et la joie rentre dans les cœurs de ceux qui ont échappé au naufrage. C'est une résurrection.
— Ici rien de pareil, soupira Torbern; jamais un regard du soleil ne filtre dans ces obscures cavernes, jamais un souflle du printemps n'y rafraîchit nos poitrines haletantes. Ah! maudit soit le jour où moi, l'aventureux chasseur de rennes, j'ai associé ma vie à celle des noirs vers de terre qui rampent dans ces humides galeries !
Froëbom ne voulait pas se laisser envahir par le découragement ; aussi répondit-il avec une vivacité fébrile :
— Mais si l'un de ces vermisseaux rencontre un trapp abondant, il cesse de ramper, il remonte sur la verte terre, et là, grandi de toute sa richesse, il s'assied au banquet des heureux et des puissants de ce monde.
— Il en est un sur mille que le sort protège, mais combien meurent à la peine 1
— Un sur mille, soit ; mais je puis être celuilà ! répondit Elis d'un ton exalté.
— Mon Dieu ! fit Torbern, il suffit que les gardiennes du trésor te prennent en amitié !
— Les gardiennes du trésor ? répéta le Néricien en interrogeant sonsouvenir.Depuisqu'elles m'ont parlé dans mon rêve, je les revois toujours
avec leurs visages célestes et leurs yeux brillants comme des escarboucles. Hélas ! elles ne sortent sans doute jamais du domaine des songes. Quel est le mineur qui les ait jamais vues apparaître devant lui pour le conseiller et le guider ?
— Ne parle pas avec cette légèreté coupable, dit Magnus en regardant autour de lui non sans inquiétude. N'irrite pas les génies des mines, enclins à la colère et presque toujours malfaisants. Les gardiennes du trésor remplissent ou vident le filon suivant leur caprice. Ijorsqu'elles veulent nuire à un mineur, elles brisent la veine ou elles la cachent si bien qu'il s'épuise en vains efforts pour la retrouver. C'est surtout dans les chantiers abandonnés, dans les anciennes galeries qu'elles se plaisent à errer. Elles s'en échappent de temps à autre pour se glisser, légères comme des phalènes et le plus souvent invisibles, parmi les travailleurs^ et pour reproduire le minerai à mesure qu'ils l'exploitent.
— Comment oses-tu, Magnus, me raconter des fables que les mères et les nourrices récitent aux petits enfants lorsqu'elles les déshabillent pour les coucher dans leurs berceaux ?
— Libre à toi de ne pas y ajouter foi, reprit le mineur d'un air mécontent, jusqu'à l'heure où, comme tant d'autres de nos compagnons, lu te seras soudainement trouvé en présence des gardiennes du trésor. Quand tu les auras vues rôder
autour de toi, quand tu auras entendu leur rire moqueur, douteras-tu de leur existence ? Mais elles aiment à jouer de malins tours aux incrédules : elles te pinceront le nez, elles te tireront par les cheveux au point de t'arracher des larmes, ou bien de leur souffle elles éteindront ta lampe, et tu resteras grelottant de peur, plongé dans les ténèbres du puits.
— Eh bien I j'attendrai cette épreuve avant de me méfier de tes génies chimériques.
Élis fit cette réponse d'un ton de bravade, mais ses yeux s'allumaient du feu de la curiosité et il prenait évidemment un vif intérêt au radotage de Torbern.
— Il était de mon devoir de te prévenir du danger, poursuivit gravement le mineur. Les conseils de l'expérience ne sont pas à dédaigner. Je suis ton ami, puisque tu es aimé de Pétrina Dalsjoô, et je te conjure, en son nom, de ne te montrer ni fanfaron ni imprudent. Que ton incrédulité ne brave pas les gardiennes du trésor ! Grains de les mécontenter ; les effets de leur vengeance sont parfois terribles.
Froëbom sentait son cœur battre avec violence, mais il persista dans son scepticisme apparent.
Torbern parut affligé et même anxieux de l'incrédulité de son nouvel ami. Il lui serra la main avec force et lui dit :
— Pourquoi n'as-tu pas confiance en moi ? c'est pour ton bien que je veux te convaincre. Oui, défie-toi de l'humeur vindicative des gardiennes du trésor...
— Pourrais-tu citer quelque exemple à l'appui de ton conseil salutaire ? demanda Elis d'une voix ironique.
— Des exemples qui ont convaincu les plus entêtés railleurs, reprit Torbern. Un maître mineur, Fleborg, précipité à bas d'une échelle, paya de son crâne fracassé, le tort d'avoir comparé ces génies irritables aux sept péchés mortels. Linderson, un ouvrier novice, ayant dit qu'il donnerait au diable toute la légion des gardiennes pour un bumper d'eau-de-vie, tomba écrasé sous une énorme pierre tout à coup détachée de sa roche. Vingt autres n'ont pas été moins sévèrement punis par ces divinités souterraines.x\ussi ne négligeons-nous aucun moyen de nous les rendre propices. Nous déposons pour
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elles, dans des niches secrètes, des pièces de monnaie, du pain, des gâteaux, toutes sortes de provisions... Mais nous voici arrivés dans la galerie où tu dois travailler.
— Déjà ! soupira Froëbom.
— Tu achèveras de tailler ce gradin ; il ne te manque aucun outil, n'est-ce pas ? Je te quitte ; ma tâche m'attend sur un autre chantier.Quand la cloche de la retraite sonnera je reviendrai te chercher.
Le Néricien prit son pic à deux mains, attaqua vigoureusement le rocher, et en détacha le minerai, qui s'amassa bientôt à ses pieds sur legradin.
Ce lent et continuel labeur, qui le retenait cloué à la même place et le dos courbé, ne ressemblait guère aux corvées du matelot, qui exigeaient surtout du mouvement et de l'agilité. Il n'avait pas l'habitude de mesurer ses efforts à l'importance du résultat, et croyait, comme tous les novices, qu'il avancerait beaucoup en besogne en allant vite. Il consumait donc inutilement la meilleure part de son ardeur et de ses forces.
Il se supposait infatigable ; au bout de quelques heures il se vit contraint de s'asseoir sur un bloc de minerai pour reprendre haleine et détendre ses muscles roidis.
Tandis que ses membres se reposaient, son cerveau travaillait involontairement. Il étudiait du regard la galerie qui lui avait été assignée, il en
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mesurait l'espace étroit, il en sondait la profondeur, il comptait le nombre de ses compagnons par celui des lampes dont la pâle lumière perçait à peine les épaisses ténèbres de la mine. Si les coups de pic des ouvriers ne lui avaient révélé la présence d'êtres vivants, il aurait pu se croire enseveli dans une immense nécropole.
Peu à peu sa pensée s'absorba dans une méditation lugubre : les récits de Torbern assaillirent sa mémoire. Rien ne dispose à croire aux choses surnaturelles comme la solitude et l'obscurité. Elis fut tenté d'attribuer les bruits lointains des marteaux et des pointerolles à quelque opération mystérieuse des gnomes : au moindre courant d'air humide, il se demandait avec inquiétude si une gardienne du trésor ne venait point se glisser derrière lui, ou bien il se surprenait à regarder tout à coup sa lampe dans la crainte que le souffle d'un génie hostile ne l'éteignît.
Le Néricien tomba donc insensiblement dans une sorte de torpeur phj'sique, tandis que son imagination surexcitée chevauchait sur les plus extravagantes chimères de l'exaltation. Immobile sur son siège glacé et le regard fixe comme celui d'un halluciné, il paraissait plongé dans la contemplation d'un être ou d'une action invisible pour tout autre que pour lui.
Tout à coup il entendit un coup de pic résonner dans une galerie inférieure; son saisisse-
ment fut d'autant plus vif qu'au dire de Magnus il n'existait pas dans la mine de galerie plus profonde que la sienne.
Cependant le bruit mystérieux se rapprocha et devint de plus en plus distinct ; puis Élis, au moment où il cherchait une explication à ce fait étrange, vit apparaître devant lui une ombre noire et difforme dans laquelle il crut reconnaître le nain Gudleick, qu'il avait laissé en compagnie du berger.
— Bonne chance ! s'écria le sorcier de Falun avec un ricanement guttural, bonne chance ! Te voilà donc à l'œuvre au milieu des roches, camarade, comme si tu maniais le marteau de fer depuis des années ! Eh bien ! le métier te plaît-il ?
— Avant de te répondre, maître Gudleick, je voudrais savoir par quelle voie secrète tu as pénétré dans ma galerie.
— Eh ! eh! tu es vraiment trop curieux pour un novice, mon brave Néricien ! si tu m'interroges à chaque nouvel étonnement, tu n'es pas au bout de tes questions.
Elis allait insister, lorsque le nain frappa de son marteau sur la pierre avec tant de force que des étincelles jaillirent et que l'écho en fut répercuté de galerie en galerie avec un roulement semblable à celui du tonnerre. Le Jeune engagé tressaillit.
Le maître mineur poussa un éclat de rire
saccadé, puis il s'écria d'une voix formidable :
— Que dis-tu de ce trapp, honnête matelot ?
— Pourquoi te moquer de mon inexpérience, répondit Froëbom surpris; je ne vois ici qu'une poignée de poussière métallique brillant au milieu des morceaux de roches brisées.
— Taupe aveugle ! reprit le nain avec une expression de profond mépris, le plus précieux des trapps de la mine reste donc invisible pour 'toi, comme pour tous ces manœuvres ignares qui savent à peine distinguer le cuivre du fer ? Tu ne parlerais pas plus irrévérencieusement d'un misérable trumm dont la valeur n'égalerait pas celle d'un fétu. Tiens ! voilà la place où tu dois frapper pour trouver la veine, poursuivit-il en indiquant du doigt l'entaille qu'il venait d'ouvrir.
— Torbern m'a conduit sur ce gradin, que j'ai ordre d'attaquer, répliqua le Néricien obstiné.
— Magnus n'est pas un novice comme toi, mais c'est un mineur sans croyance et sans foi. Quelle a été ton ambition, Elis, en rsfusant de rompre ton engagement ? Tu as espéré découvrir le filon d'argent, afin de pouvoir obtenir pour femme ma belle cousine Pétrina Dalsjoë.
— Ne mérite-t-elle pas l'amour d'un garçon honnête, résolu à la défendre au péril de sa vie contre tout outrage et toute contrainte ? interrompit le Néricien d'un ton menaçant.
Le nai^i hocha la tête.
— Tu n'as que l'image de la fille de l'alderman en tête, Elis ; tu es sans amour pour le métier, tu ne seras jamais qu'un triste mineur. Vois ! pour débuter, tu t'acharnes après un méchant trumm et tu négliges le filon d'argent qui dort sous tes pieds
— Je crois plutôt aux conseils de mon ami Magnus qu'aux tfens, maître Gudleick.
— Prends garde, faux compagnon ! cette sotte obstination ne peut manquer d'irriter les gardiennes du trésor. Grains qu'elles ne frappent tes yeux d'éblouissement, qu'elles ne te renversent du haut d'une échelle et ne te brisent les membres en mille morceaux.
Le jeune homme commençait à sentir le feu de la colère lui monter au visage; son amour-propre était offensé par les reproches dédaigneux de l'usurier. Il ne pouvait supporter l'idée d'avoir travaillé avec tant d'ardeur à une veine stérile et de ne pas avoir su reconnaître le trapp, objet de tous ses rêves; mais il ne put se contenir lorsque son en?nemi lui répéta d'un ton provocateur :
— Oui, tu deviendras le jouet des vierges souterraines, et jamais ma cousine Pétrina ne sera ta femme !
Élis se plaça aussitôt devant le nain, saisit son picàdeux mains et lebrandit d'un air menaçant:
— Pourquoi, dit-il, es-tu descendu, vil sorcier, dans le puits de maître Pehrson, où je travaille
de toutes mes forces ! Va-t-en par où tu es venu, sinon il faut savoir qui de nous brisera le crâne à l'autre !
Le nain partit d'un éclat de rire moqueur, et Élis le vit avec eiïroi sautiller comme un écureuil de gradin en gradin et disparaître dans les fissures de la terre rocheuse.
Il retomba sur son bloc de pierre, paralysé d'émotion et hors d'état de se remettre à la besogne. A ce moment il se sentit frapper sur l'épaule et se réveilla comme d'un cauchemar affreux.
Torbern venait lui demander s'il n'avait point entendu la cloche sonner l'heure du repos.
Elis se retourna et Magnus ne put retenir un cri de surprise en remarquant les traits bouleversés de son nouveau compagnon.
— Au nom du Christ! que t'est il arrivé, Froëbom ? Tu es pâle comme un suaire ! La vapeur du soufre, à laquelle tu n'es pas habitué, t'a sans doute suffoquée ?
— Non ! répondit l'engagé, dont le regard inquiet accusait un profond ébranlement de tout son être.
— Qu'est-ce donc, bonté divine ? mais avant tout, bois quelques gouttes de ce cordial des mineurs.
Le Xericien saisit la gourde que lui présentait Magnus et but une gorgée d'eau-de-vie ; puis,
se sentant ranimé, il raconta au vieil ouvrier son étrange aventure.
Torbern l'écouta avec attention, sans l'interrompre et secouant la tête d'un air pensif :
— Ce n'est pas la première fois, dit-il, que l'ombre du sorcier joue pareil tour dans les puits ; d'autres mineurs ont été poursuivis par la même vision, ont entendu les mêmes bruits et répondu aux mêmes questions ; mais ils sont peu nombreux, ces protégés des puissances souterraines, et tu dois te réjouir d'un privilège si rarement octroyé.
— Te moques-tu aussi de moi, Magnus ? Ce sont des menaces et non des prédictions favorables qui ont frappé mes oreilles.
— Tu te méprends singulièrement sur le sens de cet oracle, Froëbom. Le fantôme t'a averti comme moi de ne pas mécontenter les gardiennes du trésor, et de plus il t'a indiqué le trapp qui doit t'enrijhir, si tu obéis docilement à ses conseils.
— Je me défie de ce démon, Magnus, car je sens que c'est un ennemi. Il savait bien frapper à la fois sur la roche et sur mon cœur. Renoncer à E^étrina, crois-tu que cela me soit possible ? Et pourtant il m'a dit qu'elle ne m'appartiendrait jamais. C'est un ennemi, te dis-je. Pourquoi d'ailleurs a-t-il choisi pour m'apparaître le visage de Gudleick, de cet usurier que nous haïssons tous deux ?
Le vieux mineur soupira profondément en entendant la question d'Elis Froëbom et garda le silence pendant quelques instants ; mais, comme il vit le regard de son ami profondément attaché sur lui, il résolut de lui révéler tout ce qu'il avait appris du secret des mines.
— Chasse ces soupçons dangereux, Elis ; le fantôme s'est manifesté à toi sous une forme qui fut autrefois la sienne. C'est le vieux Gudleick que tu as rencontré, le grand'pére du nain qui est ton rival, et voici la tradition des mineurs sur son compte. Il y a plus de cent ans, arriva un jour à Falun un homme au visage sombre, parlant peu, ne frayant avec personne, toujours absorbé dans la méditation. Il était sans feu ni lieu et avait abandonné femme et enfants; mais jamais, dans les trois royaumes Scandinaves, on n'avait connu un mineur aussi habile que ce vagabond. Le nom de Noël Gudleick fut bientôt populaire dans toute la province. L'un des premiers, il exploita heureusement les mines de Falun, beaucoup plus riches en ce temps-là qu'aujourd'hui. Il vivait dans
les profondes cavités de la montagne de cuivre et fouillait incessamment le roc dans les noires galeries ; rarement il apparaissait quelques heures à la surface du sol.
Tous les Dalécarliens le croyaient doué d'un pouvoir surnaturel, car il était aussi savant qu'un alchimiste dans les magies occultes, et il découvrait de riches filons là où les autres mineurs perdaient leur peine. Aussi ses compagnons prétendaient-ils entre eux que Noël avait fait un pacte mystérieux avec les gardiennes du trésor et avait sacrifié à ces divinités barbares sa femme et ses enfants.
Ce qu'il y a de certain, c'est que le chercheur de trapps n'épargnait aux ouvriers ni les bons avis ni les prédictions. 11 leur répétait sans cesse que d'effroyables désastres les attendraient s'ils ne se sentaient pas poussés au travail des mines par un sincère amour pour les pierres et les beaux métaux, s'ils se laissaient distraire par une pensée terrestre d'amour ou d'affection de famille.
On ne prit point garde à ses prudentes exhortations. Entraînés par un désir effréné de lucre, les mineurs élargirent démesurément les puits, si bien que le jour de la Saint-Jean 1678, la montagne fut éventrée par le terrible éboulement qui produisit notre énorme bure. Toutes les constructions, escaliers, voûtes et soutène-
ments, s'affaissèrent en monceaux de décombres. Quelques puits seulement purent être rétablis, mais au prix de travaux immenses. A partir de ce jour, nul ne vit plus Noël Gudleick.
— Avait-il péri dans l'éboulement ? demanda Elis Froëbom avec une ardente curiosité.
— Son corps certainement, mais son esprit ne cesse d'errer dans le sombre palais qu'il s'était choisi, vivant.
C'est même à ces apparitions que les Dalécarliens attribuent la prospérité croissante des mines de Falun. Plusieurs ouvriers ont affirmé, à diverses reprises, qu'ils avaient été visités à l'improviste dans les galeries par le vieux Noël, qu'il leur avait prodigué d'excellents conseils, et qu'ils lui devaient la découverte des veines les plus fécondes. Si tu as réellement parlé au grand-père du nain, sois persuadé qu'un trapp merveilleux se cache dans le flanc de la roche qu'il a frappée de son marteau.
— Ah ! s'écria Froëbom avec enthousiasme, puisses-tu dire vrai ! qui sait ! il s'agit peut-être d'un filon d'argent.
— Nous le chercherons ensemble. Élis, si tu veux et quand tu voudras.
— Dés demain, Magnus !
— Et nous le trouverons, ajouta Torbern avec un accent de ferme conviction.
Le lendemain, dès six heures du matin, le
neveu de l'alderman rejoignait Ericson à l'endroit où le berger avait cru voir s'incliner la baguette devinatoire.
C'était un terrain creux, d'une largeur de trente mètres environ, dont les bords s'abaissaient insensiblement jusqu'au centre, où la profondeur atteignait près d'un mètre.
— Ne dirait-on pas la besogne déjà commencée ? grommela le nain en jetant un regard soupçonneux sur son compagnon, tandis qu'il jetait ses outils sur le sol.
— D'autres chercheurs ont peut-être soupçonné l'existence de ce filon, qui a mis hier ma baguette en mouvement, répondit le berger.
— En tout cas. ils n'ont pas fait preuve de grande persévérance, car l'écorce de cette terre rocheuse est à peine entamée, quoiqu'elle ne semble pas offrir de résistance sérieuse.
— N'importe, maître, il ne faut pas leur laisser le temps de recommencer leurs recherches.
— A quelle profondeur espères-tu rencontrer le filon ?
— Si j'en juge par l'inclinaison de ma baguette, il nous suffira de trois à quatre heures de travail ; la roche est tendre et nos outils sont excellents. La besogne aurait marché plus vite si vous aviez amené quelques mineurs pour pous aider.
c— Pourquoi partager avec ces ouvriers avi-
des et ingrats le bénéfice de notre découverte ? Allons, Ericson, à rœu\ re et bon courage !
Armés chacun d'un pic, ils creusèrent le sol rocailleux avec cette ardeur fiévreuse qu'enflamme l'espoir du gain ; ils ressentaient en effet les secousses étranges qui font palpiter le cœur des joueurs, dont le visage garde néanmoins la rigidité d un masque. C'était la passion mauvaise, c'était l'ivresse de la fortune facilement et rapidement conquise qui décuplait la force factice de leurs bras, qui illuminait leurs yeux et plissait leurs fronts de rides.
Cependant depuis deux heures Us s'acharnaient à creuser le sol rebelle, sans que nul indice leur fît présager un heureux résultat, lorsqu'ils redressèrent tout à coup leur échine courbée et prêtèrent l'oreille à un bruit de pas précipités.
Us virent se diriger vers eux, du côté du lac de Warpann, une jeune fille et un enfant qui hâtaient leur course comme s'ils eussent été poursuivis, tandis qu'une volée de noirs corbeaux croassait au-dessus de leurs têtes.
Gudleick, mécontent d'être troublé dans sa besogne, dit froidement au berger :
— N'interromps pas ta corvée, Ericson. Je reconnais ce maudit enfant de Torbern qui a osé me tenir tête l'autre nuit et que j'aurais dû laisser se noyer dans la tourbière ! Vient-il nous demander l'aumône ?
— Mais il accompagne votre belle cousine, maître.
— Oh ! elle a cette sotte manie d'accrocher à sa jupe tous les enfants vagabonds et mendiants du pays ; mais, quand elle sera mariée, elle sera bien forcée de perdre des habitudes qui ne conviennent guère à la fille d'un alderman.
Axel s'était arrêté pour attendre la jeune fille, dont la protection lui paraissait nécessaire, mais lorsque Pétrina, s'avançant vers le nain, lui eut dit de sa voix mélodieuse :
— Bonne matinée, cousin !
Les traits crispés de ce dernier se détendirent, il essaya de les plier à une expression gracieuse, et répondit :
— Soyez la bienvenue, Pétrina Dalsjoë,si vous voulez encourager par votre présence un pauvre travailleur qui n'épargne pas sa peine.
— Ce n'est pas le maître mineur que nous venons visiter, dit-elle d'un air mélancolique, mais le maître guérisseur.
— L'alderman serait-il malade ? demanda Gudleick avec une nuance d'inquiétude.
Mais Axel ne laissa pas à la jeune fille le temps de répondre ; il regarda le nain fixement et s'écria :
— Il ne s'agit pas de votre onc^le, maître, mais de la pauvre Ebba Torbern. 8a vie est dans vos mains, après la volonté de Dieu. J'ai prié Dieu
toute la nuit, et maintenant je viens vous prier comme lui, puisqu'il vous a accordé le don de guérir.
— Le ciel ne se mêle pas de mes affaires, répliqua brutalement Gudleick.
— Oh ! ne niez pas votre pouvoir, maître ! Vous l'avez avoué, vous avez composé des philtres qui éteignent la toux, qui arrêtent le sang épais montant de la poitrine aux lèvres, qui calment la fièvre ! vous êtes plus savant que les prêtres et les docteurs. Oh ! vous ne repousserez pas les supplications d'un enfant qui ne veut pas voir mourir sa mère.
— Elle était bien belle quand je l'ai vue pour la première fois, cette Ebba, dit le nain, presque aussi belle que vous, ma cousine.
— Ah ! si vous la voyiez maintenant, reprit Axel, comme vous auriez pitié d'elle ! Vous ne reconnaîtriez plus la batelière du lac de Warpann ; elle est si maigre et si pâle !
— Tu es un fils tendre et pieux !
— Gomment n'aimerais je pas celle qui m'aime plus que tout au monde ? Quand je me réveillais tout enfant, je la surprenais à me regarder dormir. Avec quelle tendresse elle m'embrassait ! Elle était belle comme une image de sainte, se détachant de son cadre pour me réchauffer le cœur de ses baisers. Et je la verrais se roidir, froide et immobile, sur son grabat, quand vous
pouvez me la sauver ! Oh ! votre cousine m'a bien promis que vous guéririez mon Ebba.
Il joignit ses petites mains par un geste touchant ; mais Gudleick répondit froidement :
— Tu as eu tort de compter sur moi, Axel, et de me déranger de ma besogne. Je ne suis pas un médecin.
Frappé de stupeur, l'enfant n'eut pas la force d'insister ; mais Pétrina, indignée, dit aussitôt :
— Ne grondez pas Axel, mon cousin. Sa mère se meurt; j'ai veillé cette nuit la pauvre femme, et dans son désespoir cet enfant n'a plus confiance qu'en vous. Combien de fautes sont pardonnées à celui qui cède, fût-ce une seule fois, à un moment de charité et de miséricorde I
— Métier de dupe ! grommela Gudleick.Groistu donc, Pétrina, dans ta naïveté de jeune fille, à la reconnaissance humaine ? J'ai lu mieux que toi dans les cœurs. L'homme mord toujours la main qui l'a guéri, il lèche la main qui l'a châtié. Il se venge d'un service comme d'une offense ou d'une humiliation; il hait celui qui l'a secouru comme son ennemi le plus mortel. Je veux conserver l'amitié de ton protégé.
— Ma mère se meurt ! répéta Axel, suffoqué par les sanglots.
— Ce sera pour Magnus Torbern une bouche de moins à nourrir, répliqua le nain.
L'enfant regarda l'homme avec l'effroi du
voyageur égaré qui se voit glisser dans le vide d'un gouffre.
— Vous ne m'avez donc pas compris? s'écriat-il ; la mère qui m'a allaité, qui m'a bercé sur ses genoux, qui m'a appris mes prières, Ebba va mourir.
Gudleick reprit insouciamment son pic.
— A l'ouvrage, Ericson !
La fille de l'alderman arrêta le bras de son cousin.
— Tu ne peux rejeter la supplique de l'enfant, dit-elle vivement : ce serait défier Dieu, lorsqu'il t'ouvre cette voie pour réparer tant de mauvaises actions qui t'ont déjà marqué pour l'enfer !
— Vous êtes une jolie prêcheresse, Pétrina, et votre voix est bien douce ; mais pourquoi protégez-vous ce nid de vipères ?
— Ebba va mourir 1 répéta Axel d'une voix déchirante.
— Par ton salut éternel, Gudleick, reprit la jeune fille, je t'adjure de sauver cette malheureuse créature.
Le nain parut hésiter un instant ; mais il ne put soutenir l'éclat des yeux de sa cousine, et répondit avec embarras :
— Eh bien, soit! Je vais te prouver que je ne suis pas aussi mécréant que tu le crois.
En même temps, il tira d'une poche de sa veste de Vadmel un petit flacon ciselé, rempli d'une liqueur verdâtre.
— Le philtre ! le philtre ! s'écria Axel en allongeant la main et en sautant de joie.
— Oui, le philtre que tu demandes avec tant d'instance et qui peut, sinon guérir ta mère, du moins prolonger sa vie.
— Oh ! donnez-le-moi vite, vite, vitq.! dit l'enfant radieux, et jamais saint patron n'aura été béni comme vous par toute la famille, maître Gudleick. Nous confondrons ceux qui vous accusent de maléfice, et, si vos ennemis vous attaquent, nos corps vous serviront de boucliers.
Le nain gardait toujours le flacon dans sa main serrée.
— Hélas ! mon gentil garçon, je n'ai pas l'ambition de passer pour un saint, mais tout est
mai'chanclise en ce monde. A toi donc ce philtre quand tu l'auras paj^é I
— Au prix de tout mon sang ! s'écria Axel, les yeux étincelants.
— Cette monnaie-là n'a pas cours, répliqua Gudleick.
— Qu'exiges-tu donc pour la rançon d'Ebba Torbern ? demanda avec angoisse la jeune fille, en retenant le fils de Magnus, qui allait s'élancer sur le maître mineur pour lui arracher son flacon.
— Ma sainte cousine, répondit ironiquement le nain, si j'accueille la requête de cet enfant détesté, si je renonce à ma vengeance contre cette famille de rebelles, c'est pour ne pas m aliéner votre amitié. Voici mes conditions : Priez Dieu, vous, qu'il écoute avec faveur, priez Dieu de protéger l'œuvre à laquelle nous travaillons, Ericson et moi. Quant à toi, Axel, aide-nous de tes bras. Prends un de ces outils, creuse le sol avec courage et gagne la vie de ta mère 1
L'enfant frissonna et, tordant ses petites mains dans une convulsion de désespoir :
— C'est impossible, maître, impossible ! Les gémissements et les râles d'Ebba sonnent dans mes oreilles ! mes yeux ne voient pas, mes bras trembbnt comme des feuilles sèches au vent. J'entends Ebba qui m'appelle I Oh ! bonne Pétrina, suppliez votre cousin d'avoir pitié de nousl
— Axel, j'ai besoin de ton travail, dit Gudleick i mpassible ; on prétend que les génies souterrains sont propices aux efforts d'un être innocent.
La fille de l'alderman comprit bien, à l'expression farouche du visage de l'usurier, que la cupidité l'emportait dans son âme sur la miséricorde, et qu'elle n'obtiendrait rien si elle n'obéissait à son tyrannique caprice. Elle prit aussitôt une courageuse résolution.
— Trêve de prières, Axel! Ramasse ce pic que tu foules sous tes pieds, achète la guérison de ta mère, et tu ne devras aucune reconnaissance à cet homme. Pour moi, je ne me contenterai pas de prier, je vais te donner l'exemple :
Elle saisit vaillamment une pioche et commença à frapper la terre rocheuse à coups fedoublês. L'enfant l'imita sans mot dire et s'épuisa en efforts acharnés ; mais au bout de dix minutes il s'arrêta.
— Déjà fatigué, paresseux 1 s'écria le nain.
— Maître, répondit Axel, je ne suis pas un fainéant, mais quelle est cette étrange besogne? Il s'exhale de cette roche humide une chaude vapeur. Ce n'est pas du minerai.
— Voyez ce savant en herbs qui veut nous faire la leçon ! ricana Gudleick. Allons ! pas de défaillance, Axel, et pense à ta, mère.
A ces derniers mots, l'enfant poussa un cri de douleur, comme si la pointe d'ane flèche lui eût
traversé le cœur ; puis il reprit silencieusement le pic échappé de ses mains.
Tous les quatre fouillaient la terre avec une sorte de rage opiniâtre. Soudain le sol rocailleux s'entr'ouvrit et se déchira ; des gerçures crépitaient çà et là, des crevasses béantes faisaient miroiter des flaques d'eau inattendues, et bientôt de tous ces trous surgirent des filets d'une onde sulfureuse, dont les travailleurs sentirent la chaleur insupportable à travers leurs chaussures.
— Misérable! s'écria le nain étonné en secouant le sayon de peau de chèvre d'Ericson, tu m'as trompé Ce n'est pas un filon d'argent que tu as découvert, mais une source.
— Source ou filon, qu'importe ! répondit gravement le berger. La baguette ne trompe jamais!
— Ah ! je vous avais bien prévenu, reprit Axel, que la terre était humide et chaude...
Il s'interrompit, car les filets sourdaient de]toutes parts, le sol s'effondrait sous l'eau montante, la source grondait et bouillonnait furieusement : c'était une fournaise d'eau qui s'étendait avec une rapidité effrayante, tandis que d'énormes colonnes de vapeur montaient dans l'air, et que de puissants jets d'écume se dispersaient en pluie diamantée sur un espace presque mouvant.
D'abord immobiles et stupéfaits, le nain et le berger se regardaient avec terreur. Mais Axel s'étant écrié :
— II faut fuir, Pétrina, ou nous sommes perdus !
Gudleick saisit violemment le bras d'Ericson :
— C'est toi, faux devin, qui m'as trahi ! Oh ! si nous sortons de ce gouffre, je te ferai payer cher tes mensonges.
— Ne pense pas à punir, mais à paraître devant Dieu, avec ta charge d'iniquités, dit la jeune fille ; ne vois-tu pas cette eau ardente courir en bouillonnant comme un torrent. Avant quelques minutes, tout ce terrain ne sera plus qu'un lac. Tu as bravé la justice céleste, tu t'es joué de la douleur de cet enfant : Dieu te répond.
Le sorcier de Falun jeta des yeux égarés autour de lui.
De la vaste cavité comblée par l'eau, émergeait un quartier de roche, semblable à un îlot étroit, s'effîlant comme une petite pyramide.
Il s'y réfugia en toute hâte avec le groupe qui l'entourait, se cramponnant aux aspérités et ne parvenant qu'à grand'peine à s'y maintenir. Ainsi durent escalader les rochers et les pics ces désespérés du déluge, qui voyaient la terre s'abîmer sous la nappe jaunâtre des océans irrités.
— Il faut traverser ce lac dont l'éruption nous menace de mort ! dit résolument Pétrina.
— Vous êtes téméraire, cousine, répliqua Gudleick ; nous serions noyés dans cette cuve bouillante avant d'avoir fait vingt pas.
— S'il en est ainsi, reprit-elle, prions Dieu et mourons chrétiennement.
— Mourir sans revoir Ebba 1 fit Axel avec l'accent du désespoir. Oh ! non, je ne veux pas mourir sans avoir tenté un dernier effort. Maître Gudleick, donnez-moi votre flacon, et si le ciel me permet de traverser le gouffre sain et sauf, peut-être arriverai-je à temps au bord du lac de Warpann pour retrouver ma mère vivante.
Le nain repoussa l'enfant qui embrassait ses genoux et d'une voix frémissante de colère :
— Tu oses, insolent coquin, me parler de ce philtre quand je suis moi-même en danger de mort. Et pourtant je ne suis pas un misérable gueux sans sou ni maille comme ton père. Cette montagne de cuivre travaille pour moi, les gens de Falun obéissent à mes volontés et me craignent. Tu me dois soumission comme tous les autres. Songe donc à me sauver, puisque tu as Tespoir de te sauver toi-même.
— Vraiment, mon cousin, je ne te croyais pas si lâche ! dit la jeune fille avec un ton de souverain mépris.
— Lâche ! tu m'appelles lâche, Pétrina ! répéta Gudleick exaspéré.
11 jeta un regard éperdu sur la nappe d'eau qui les environnait, menaçante comme une inondation, et sentit ses genoux chanceler.
— Eh bien 1 oui, j'ai peur et je ne veux pas
LES GARDIENNES DU TRESOR 22o
mourir. Pourquoi le nier ? J'ai travaillé si longtemps à conquérir une fortune digne d'un prince ou d'un marchand de la compagnie des Indes, et, au moment d'atteindre mon but, je mourrais ! II me faudrait perdre tout ce que j'ai amassé, abandonner à des héritiers joyeux de ma mort tous ces biens si chèrement payés, rixdaler par rixdaler. Non, je ne veux pas mourir! Ericson, sauve-moi et je te récompenserai noblement. Tu me crois avare et ingrat; n'en crois rien, mon bon Ericson. Maudite soit la source que ta baguette a fait jaillir de terre! Mais, si tu me tires de péril, je te pardonnerai ton imprudence. Je suis très généreux pour mes véritables amis. Tu seras content de moi, Ericson, et tu ne traîneras pas tes vieux jours dans la misère. Tu ne seras plus forcé de travailler, et à toute heure tu béniras le sort qui t'a inspiré le courage et la volonté de sauver le maître de Falun. Le vieux berger haussa les épaules :
— Que valent tes promesses à cette heure? Si je trouvais une voix de salut, je tendrais d'abord une main à cet enfant qui veut revoir sa mère mourante, et l'autre à cette pieuse jeune fille qui subit sa mauvaise destinée avec une résignation si fière.
— Tu es fou, Ericson, répliqua le nain, bouleversé par l'angoisse, tu es fou. Tu as tort de t'occuper de ceux qui ne peuvent rien pour toi, tan-
dis que moi Je remplirai tes poches de rixdalers.
— Que valent vos rixdalers ? dit le berger en lui montrant l'envahissement de plus en plus rapide des eaux.
Cependant la fille de l'alderman, malgré le profond mépris que lui inspirait la lâcheté égoïste de Gudleick, était si touchée de la douleur d'Axel, qu'elle essaya encore d'émouvoir son cousin en faveur d'Ebba Torbern.
— Dieu te regarde, lui dit-elle ; si tu veux qu'il te prenne en miséricorde, sois toi-même miséricordieux pour ce pauvre enfant.
— Ebba se meurt ! répéta Axel, torturé par son idée fixe. Le philtre! maître, donne-moi le philtre!
— Si je dois périr, bégaya le nain, livide et claquant ses dents, que ta mère ne me survive pas, que le mont Griffis s'effondre, et que tous les mineurs soient engloutis dans sa chute I
Axel, Pétrina et le berger, le regardèrent tous trois aveo horreur en entendant ce sonhait impie; mais l'enfant ne se découragea pas encore :
— Je réclame l'exécution de ta promesse, Gudleick; mon travail devait payer ce flacon, et j'ai travaillé.
— Jolie besogne ! dit le nain avec un rire farouche ; tu nous as aidés à faire jaillir les sources qui seront notre tombeau.
— J'ai obéi à vos ordres ! murmura Axel désespéré.
La base du quartier de roche d'où ils dominaient l'inondation avait entièrement disparu sous l'eau.
Ericson examinait d'un regard morne les progrés de la nappe bouillonnante, lorsqu'il se frappa le front en disant :
— Si mon souvenir ne me trompe pas, le terrain s'élève dans la direction de Falun, et ce renflement nous permettrait d'atteindre le bord de la source ; nous marcherons dans l'eau jusqu'aux genoux, mais la chaleur n'en est pas si forte que nous ne puissions la supporter pendant ce court trajet.
— Ericson, mon sauveur, mon ami, s'écria le nain d'une voix tremblante, n'est-ce pas là un faux espoir ?
Le berger ne daigm pas lui répondre.
— Ah ! dit impétueusement Axel, il faut essayer ce passage et je vais donner l'exemple.
— Je te suivrai, mon brave enfant, ajouta Pétrina.
— M'abandonnerez-vous donc tous ? bégaya Gudleick, dont la peur décomposait le visage
êâ8 EMMANUEL GONZALÈS
difforme Mon bon Ericson, je t'en supplie, porte-moi sur tes épaules !
— Lâche ! dit le berger, je devrais me montrer aussi impitoyable que toi ; mais je consens à te sauver, si tu donnes à l'enfant le philtre qui doit guérir sa mère.
— Dès que nous aurons abordé sains et saufs la rive de ce lac de soufre, je jure de remettre le flacon à Axel.
— Monstre ! s'écria le vieux berger, tu mens encore. Eh bien ! je t'arracherai de force ce précieux élixir et tu resteras seul sur ce rocher, où les corbeaux et les vautours viendront te tenir compagnie.
En même temps Ericson saisit Gudleick à bras le corps ; celui-ci se débattit ; mais, dans la lutte il laissa échapper le flacon, qui roula dans les flots d'écume sulfureuse.
— Ericson, dit l'enfant sans perdre son sangfroid, fuyons et emporte notre ennemi ; car lui seul peut guérir Ebba, et sa vie m'est sacrée.
Le vieux berger garda le silence ; mais il chargea Gudleick sur ses larges épaules et s'élança dans Teau, suivi de l'enfant et de la jeune fille.
11 ne s'était pas trompé sur les mouvements du terrain ; ils traversèrent difficilement, mais sans courir de danger sérieux, l'espace qui les séparait de la rive.
Le neveu de Dalsjoë fut contraint d'accompagner vSes sauveurs jusqu'à la berge du lac de Warpann, où la cabane de Magnus Torbern se dressait sur les perches entre-croisées qui lui servaient de piliers.
Axel grimpa lestement jusqu'à la balustrade par la corde de roseaux tressés et bondit dans la chambre où agonisait Ebba.
— Mère ! s'écria-t-il, tu pourras encore embrasser ton petit Axel ;. j'ai forcé le sorcier de Falun à me promettre ta guérison.
Au même instant, Gudleick apparut sur le seuil.
Ebba se souleva par un suprême effort et fixa sur lui ses yeux vitreux, cernés d'un cercle violet par les affres de la dernière heure.
— Gudleick. murmura-t-elle d'une voix faible comme un souffle, tu viens trop tard. Après avoir souffert par toi, je devais mourir par toi. Que Dieu te pardonne, si tu as pitié de mon mari et de mon enfant !
Sa tête retomba sur le grabat ; Ebba Torbern avait vécu.
Pendant le mois suivant, Froëbon et Magnus creusèrent avec ardeur la roche qu'avait frappée le marteau du vieux Noël, mais le trapp resta invisible, et un soir le pic tomba des mains du jeune mate'ot découragé ; il lui semblait entendre le fantôme répéter ces mots funestes à
son oreille : Pétrina ne t'appartiendra jamais !
En ce moment, l'alderman Pehrson Dalsjoë parcourait les galeries, non moins sombre, non moins soucieux qu'Élis. Il marchait sans but et ne s'arrêtait point à converser avec les mineurs, lui qui d'ordinaire s'enquérait volontiers de leurs besoins ou de ceux de leur famille.
11 parvint ainsi à un carrefour où aboutissaient plusieurs des voies souterraines de la mine.
Cette petite place était surmontée d'un dôme, soutenu au centre par un pilier svelte et hardi comme les faisceaux élancés des colonnettes qui supportent les hautes voûtes des églises gothiques.
— Je vous cherchais, seigneur alderman ! dit tout à coup une voix qui le fit tressaillir.
C'était celle de son neveu Gudleick, qui venait de déboucher d'une des galeries.
— Je suis venu le premier au rendez-vous, répondit Pehrson d'un ton brusque. Que nous nous rencontrions ici ou dans une maison de Falun, peu importe; l'explication sera courte. Crois-tu nécessaire de me rappeler que je suis ton débiteur ? Je ne l'ai pas oublié. C'est donc à moi de demander à mon créancier quelles sont ses exigences ?
— Oh ! je ne prétends pas vous couper une livre de chair, comme font les usuriers juifs de
Venise, repartit le nain. Non, mon cher oncle, payez-moi votre dette et nous resterons les meilleurs amis du monde.
La voix de l'alderman devint rauque :
— La mine a été, cette année, d'un maigre rapi-ort et ma sacoche est vide.
— Bah ! cherchez de l'argent, vous en trouverez, maître Pehrson. Un homme aussi estimé que l'alderman de Falun ne restera pas longtemps dans l'embarras.
— N'ai-je donc pas déjà visité tous mes amis ? Hélas ! tu le sais aussi bien que moi, Gudleick, toutes les bourses sont ouvertes à qui n'a pas besoin d'y puiser ; elles se referment aussitôt qu'on veut y plonger la main. Il me faut donc recourir à l'indulgence de mon créancier.
— Je ne vaux pas mieux que les autres hommes, dit froidement le nain.
— Avoue que tu veux m'effrayer, Gudleick, répliqua l'alderman, qui essayait de cacher son embarras. Je suis sûr que tu vas consentir à m'accompagner jusqu'à ma maison de Falun; là nous déchirerons l'ancien engagement et je t'en souscrirai un nouveau.
— Vous me jugez bien mal, mon cher oncle ; deux fois déjà j'ai accepté cette sotte transaction, et je me repens aujourd'hui de ma faiblesse.
— Chaque fois pourtant ta faiblesse a doublé ta créance et par conséquent ma dette.
— C'est possible, mon cher oncle ; mais entre parents, à quoi bon compter?
— Ne t'ai-je pas donné des garanties suffisantes ? reprit l'alderman avec une sourde irritation. Ne dois-je pas te fiancer ma fille ou t'abandonner tout ce que je possède, si Pétrina ne devient pas ta femme ?
— Mes rixdalers employés dans la compagnie des Indes Orientales m'auraient peut-être rapporté une fortune plus rapide encore, maître Pehrson.
— Soit! ce n'est pas l'heure de discuter, Gudleick. J'en passerai par où il te plaira. Tu tiens le couteau sur ma gorge ; fixe toi-même le prix du renouvellement de notre marché.
— Et au bout du délai, il ne vous sera pas plus facile de me payer qu'aujourd'hui. Je ne pousse pas l'amitié jusqu'à la duperie, mon oncle.
— Eh bien ! puisque tu doutes de ma loyauté... Pehrson Dalsjoë s'arrêta ; un cercle de fer lui
serrait le gosier et les paroles n'en pouvaient plus sortir. Son visage, alternativement pâle et empourpré, témoignait d'une horrible lutte intérieure. Tantôt la colère le dominait, tantôt l'épouvante. Son indignation était sur le point d'éclater, et aussitôt la crainte d'empirer un débat déjà accablant étouffait les imprécations sur ses lèvrçs.
Cependant, soutenu par l'énergique résolution de ne pas provoquer une rupture, Talderman parvint à se maîtriser et reprit avec un calme factice :
— Eh bien ! puisque tu doutes de ma loyauté, accorde-moi seulement un sursis de quinze jours. Je chercherai un acheteur pour moitié de ma part de la mine. Quel que soit le prix de la vente, il sera versé entre tes mains soit comme à-compte, soit comme remboursement.
Le nain répondit sèchement :
— Ce n'est pas dans quinze jours, c'est aujour* d'hui l'échéance de notre marché. Dès cette heure, tous vos biens m'appartiennent. Pourquoi vous laisserais-je tenter le hasard contre moi ? Ah ! mon cher oncle, vous me croyez bien novice ou bien fou.
Pehrson Dalsjoë resta atterré par cette obstination invincible qui le vouait à la ruine.
— Gudleick, fît-il d'une voix indistincte, quel mal t'ai-je fait ?
— J'use de mon droit, seigneur Alderman, voilà tout.
— Ton droit ! mais tu as donc oublié que si tu n'es pas mort tout enfant de froid et de misère, c'est que je t'ai recueilli orphelin et élevé comme mon propre fils. Tu as grandi à côté de ma [chère Pétrina, choyé d'affection et de caresses, protégé contre la haine instinctive de nos
paysans et de nos ouvriers. Tu étais laid et contrefait, as-tu jamais entendu dans mon logis une parole blessante ? Tu étais insolent et hypocrite, as-tu jamais été châtié rudement de ma main ? Non; Pétrina demandait grâce pour toi, et j'étais heureux d'écouter sa prière. Quelle accusation oserais-tu porter contre moi ?
Les yeux du nain brillèrent d'un éclat sauvage.
— Vous vous trompez , maître Pehrson, en vous croyant innocent de toute faute envers moi. Votre pitié même était une insulte. Vous détourniez les yeux de ma laideur, mais vous regardiez Pétrina avec orgueil et vous l'aimiez. J'étais humilié de vos efforts pour me pardonner ; j'aurais préféré être battu comme ces enfants alertes et robustes dont on châtie les espiègleries. J'étais jaloux de la beauté de votre fille, que je comparais à ma laideur ; j'avais besoin de sa protection, et j'ai longtemps ha ma protectrice.
— Misérable ! misérable ! interrompit l'aider- ( man, épouvanté de la bassesse de cette âme noire qui se révélait à lui ; mais ne t'ai-je pas accablé de ma confiance? ne t'ai je pas chargé de tous mes intérêts ? et si ma fortune s'écroule aujourd'hui, n'est-ce pas à tes mauvais offices que je le dois peut-être ?
— Cher oncle Pehrson, j'étais votre obligé,
votre inférieur, votre serf ! Eh bien ! dès ma jeunesse, je me suis juré de briser cet anneau que vous m'aviez passé au cou, et de devenir votre maître. Vous ne vous êtes pas défié de moi, parce que je semblais docile à toutes vos volontés, et chaque jour je me disais : Il viendra une heure où cette belle maison de l'alderman Dalsjoë, qui a été mon refuge, sera la mienne ; où son fauteuil auquel je grimpais enfant, sera le mien ; où son bahut, bourré de rixdalers tout nenfs que je m'amusais à empiler, se videra tout à coup et deviendra le mien ; une heure enfin où cette belle et douce Pétrina, adorée de tous nos Dalécarliens, appartiendra à ce pauvre cousin que ses compagnons bafouaient.
— Tais-toi ! tais-toi, Gudleick !
Le nain n'écouta pas la supplication de l'alderman ; il se plut à l'accabler encore de ses révélations ironiques :
— Dès lors, dit-il, j'ai été si économe, si zélé, si ardent au travail, que vous vous êtes déchargé sur moi de l'exploitation de la mine, que vous m'avez délégué votre autorité sur les ouvriers et les compagnons, si bien que vous ne voyiez plus que par mes > eux et n'entendiez plus que par mes oreilles. Pourquoi avez-vous sicrédulement abdiqué votre pouvoir ? Pourquoi avez-vous rejeté dédaigneusement toutes les plaintes portées contre moi ?
— Et c'est toi, Gudleick, qui me reproche ma confiance aveugle en toi ! Je t'ai supposé honnête, je ne t'ai jamais soupçonné d'ingratitude : voilà mon crime. Réjouis-toi donc de ta victoire honteuse ; car, grâce à toi, le riche Dalsjoë sera réduit à tendre la main comme un mendiant, l'alderman Dalsjoë sera chassé de sa maison et de la ville comme un vagabond ; Dalsjoë, l'heureux père de la belle Pétrina, verra sa fille lan-
2â8 EMMANUEL GONZALES
guir dans la misère et t'abandonner ses bijoux, pour s'exiler de Falun en haillons !
L'infortuné pressa son front de ses mains glacées, et, au milieu des sanglots qu'il s'efforçait en vain d'étouffer, il répéta plusieurs fois :
— Ma pauvre chère fille! ma pauvre Pétrinal Un éclair illumina le regard de l'usurier, cet
éclair de joie féroce qui jaillit de la prunelle du tigre lorsque sa griffe s'abat sur une gazelle longtemps et patiemment guettée.
— Pétrina est une honnête fille, dit Gudleick après un instant de silence ; ce n'est pas elle qui s'est dégagée, elle sacrifiait ses rêves à votre honneur de magistrat et à votre repos. C'est vous, mon oncle, qui, par je ne sais quel élan ridicule de sensiblerie paternelle, c'est vous qui avez refusé d'accepter son dévouement. Sans votre entêtement, je la verrais aujourd'hui me tendre la main et je l'entendrais me dire de sa voix angélique : Prenez, voici la rançon de votre débiteur. .
— Livrer Pétrina pour me racheter ! interrompit Dalsjoë avec une expression de colère ; tu veux encore me tenter, démon?
— Patience ! seigneur alderman, le mal n'est pas irréparable. Dites un mot, redevenez sage et prudent, et vous trouverez en moi le plus soumis, le plus tendre des fils I
— Assez ! s'écria Pehrson en redressant la
tête, assez de tes abominables railleries, Gudleick ! Garde pour d'autres dupes tes tendresses de fils, et reste pour moi le neveu lâche et ingrat qui me ruine. J'ai cédé tout à l'heure à une impardonnable faiblesse, en balbutiant cette requête que tu as considérée comme une prière. Moi te demander merci et racheter mes biens, mon honneur passé, présent et à venir, en déchirant le cœur de ma fille, jamais ! Il te faut ma maison, mes cotïres et mes vêtements, il te faut ma part de la mine : prends tout, fais argent de tout !
L'alderman jeta un regard autour de lui et sourit d'un air sinistre en apercevant quelques outils de mineur épars sur le sol.
— Oui, cher neveu, reprit-il d'une voix raffermie par le sentiment d'une résolution inébranlable, pour ne pas condamner Pétrina au supplice d'être ta femme, je subirai avec joie misères et humiliations. Tu comptes sur la pauvreté pour abattre mon orgueil. Détrompe-toi. Avant de devenir propriétaire d'un hemman, j'ai été ouvrier mineur et je me souviens de mon premier métier. Je travaillais alors pour m'enrichir ; il me suffira maintenant de gagner ma vie et celle de ma fille. Voilà bien des années que j'ai quitté le marteau et la pointerolle du compagnon ; je les reprends.
— Vous aurez ce courage ? dit Gudleick avec une expression d'incrédulité.
240 EMMANUEL GÔNZALÈS
— A moins que tu n'aies honte de compter Pehrson Dalsjoë parmi tes ouvriers et que tu ne le chasses de tes chantiers !
— Vous vous jouez de moi, n'est-ce pas ?
— Ah ! tu crains peut-être que mes forces ne trahissent ma volonté ? répliqua l'alderman. Rassure-toi, l'âge ne m'a rien ravi, Dieu soit loué ! de ma vigueur ni de mon adresse.
Il saisit des deux mains un énorme pic parmi les outils déposés à terre, le souleva aussi facilement qu'un autre eût fait d'un jouet d'enfant, et il en porta sur le pilier qui soutenait la voûte un coup si rudement asséné que l'usurier en pâlit d'effroi.
— A quoi bon cette épreuve, digne alderman ? dit celui-ci, qui se rejeta machinalement en arrière.
— Je veux te convaincre, mon excellent neveu, qu'en m'engageant tu ne feras pas un trop mauvais marché.
Et Dalsjoë frappa sur le pillier un second coup non moins vigoureux que le premier.
L'air en fut si violemment ébranlé dans les profondeurs des puits, qu'on aurait cru entendre la foudre rouler et éclater de voûte en voûte, de galerie en galerie.
— Cessez, de par le diable ! jetez ce pic loin de nous ! s'écria le nain. Vit-on jamais un mineur attaquer les piliers de soutènement,comme
LEâ GARDIENNES DU TRESOR 241
s'il s'agissait d'un gradin pratiqué dans la roche?
— Je sais mon métier, répliqua l'alderman ; arrière, tendre neveu !
Et il continua de frapper avec une sorte de frénésie joyeuse.
— Mon oncle, mon bon oncle, insista Gudleick, vous ignorez donc le danger auquel vous vous exposez? Chaque coup de ce pic détache un morceau du pilier. Qui sait les désastres que peut causer une mutilation ou un ébranlement trop fort de cette colonnette déjà si mince ?... Cessez, je vous en conjure.
De nouveaux coups retentirent, car Pehrson Dalsjoë semblait se complaire et s'exalter dans son étrange besogne. Le croyant atteint d'un accès de folie passagère, par suite de la déception qu'il venait d'éprouver, Gudleick se jeta sur lui et essaya de lui arracher son redoutable outil ; mais vainement il s'accrochait à ses vêtements, à son cou, à ses bras, l'alderman le secouait comme une branche sèche et frappait toujours.
Le pilier paraissait sur le point de fléchir. En ce moment une scène bien différente se passp.it dans une autre partie de la mine.
La fille de l'alderman s'était fait descendre dans les puits pour accomplir sa tournée habituelle de semaine. Elle avait gardé cette coutume de sa charitable mère, dont le nom était vénéré de tous les habitants de Falun.
Deux servantes accompagnaient Pétrina, portant de grands paniers qui contenaient du linge, de lacharpie, des médicaments. La jeune fille, une aumônière gonflée de rixdalers suspendue à la ceinture, parcourait les galeries, s'arrêtantdevant chaque mineur ; elle s'informait des petits événements survenus dans sa famille, des réclamations qui devaient être soumises à l'alderman, et l'aidait de ses conseils, de ses exhortations et, ce qui n'était pas moins efïîcace, de sa bourse.
Les blessés attiraient surtout sa sollicitude ; c'était pour eux qu'elle réservait ses regards les plus doux, ses sourires les plus sympathiques. Loin de détourner la vue de leurs plaies avec cette affectation de pitié sous laquelle se dissimule la répugnance et le dégoût, elle les lavait et les pansait de ses mains délicates, avec des attentions presque maternelles.
Aussi, dés qu'elle paraissait, la mine noire et lugubre rayonnait comme si le soleil y eût pénétré, et un chœur de louanges et de bénédictions éclatait sur son passage. Les plus hardis lui baisaient les mains et jamais elle ne s'offensait de cette tendre hardiesse. On l'eût volontiers comparée à une reine bienfaisante, marchant au milieu d'un peuple reconnaissant.
Pétrina, près d'achever sa visite, approchait peu à peu du carrefour où son père et le nain luttaient désespérément l'un contre l'autre.
Pehrson Dalsjoë ne s'était pas arrêté dans son œuvre de destruction, malgré les vains efforts de son adversaire.
" Le pilier entaillé fléchissait de plus en plus.
— Ah ! je devine votre abominable dessein, s'écria l'usurier, saisi de frayeur et de rage à la fois ; vous voulez m'ensevelir avec vous sous les ruines de cette voûte.
— Puisque je n'ai rien à espérer de la vie, répliqua l'alderman, j'ai pensé qu'il nous serait doux de mourir en famille.
— Assassin ! assassin ! s'écria Gudleick en se cramponnant à Pehrson et en faisant retentir les galeries de ses cris d'appel. Puis, voyant qu'il ne pouvait venir à bout de sa résistance, il reprit d'une voix larmoyante :
— Pardonnez-moi, mon bon oncle ; n'avezvous donc pas compris que je plaisantais tout à l'heure ? Moi vous haïr, lorsque je vous dois tout ! mais c'était une bouffonnerie. Entre parents, on peut bien rire. Mon cœur saignerait de douleur si je vous voyais tomber dans la misère; et vous croyez que moi, votre neveu, je vous volerais votre bien, je vous chasserais en haillons de votre maison et que je vous réduirais à demander l'aumône ! Mais que serais-je sans vous ? Ne suis-je pas fier d'être le neveu de l'honorable alderman de Falun ? Ne sais-je pas qu3 les mineurs me détestent? Ma vie ne serait-
elle pas en péril à toute heure, si votre parenté ne me protégeait pas ?
Dalsjoë, impassible, les yeux étincelants d'une flamme sombre, poursuivait sa terrible besogne.
Le pilier s'écaillait, oscillait, s'affaissait ; des débris pleuvaient de la voûte.
De blême, l'usurier était devenu livide ; de livide il était devenu vert. 11 tremblait comme un roseau pliant sous l'aquilon, de grosses gouttes de sueur perlaient sur son front, des larmes gonflaient ses paupières rouges et luisaient sur ses joues épaisses.
Il reprit :
— Mais voyez donc, mon bon oncle, les pierres de la voûte se disjoignent et vont s'ébouler. Vous ne croyez donc pas à mes serments ? Je vous jure d'accepter vos conditions, toutes vos conditions; je déchire notre engagement. Plus d'échéance, si vous voulez. Vous garderez votre hemman, votre logis, votre fille.
Eh bien ! oui, j'aimais Pétrina, et je voulais vous forcer à me l'accorder comme femme ; mais, si elle ne m'aime pas, je vous rends votre parole. Ah ! ah ! vous avez pu supposer que je haïssais cette chère fille, qui n'a jamais cherché à me nuire ! je vous croyais plus avisé, mon oncle. Mais je vous porte tous deux dans mon cœur. Vous êtes mes seuls parents; je veux vieillir à côté de vous Je doterai ma cousine et
j'aimerais ses enfants, et j'entends qu'ils soient mes héritiers.
Gomme toutes ces paroles saccadées, incohérentes, heurtées, ne parvenaient pas à paralyser le bras du terrible manieur de pic, le nain, dans une suprême explosion de colère, s'écria :
— Mais vous ne songez donc pas, Pehrson, que vous ne reverrez plus votre fille, qu'elle n'a pas reçu votre adieu, et qu'elle ne retrouvera ici, sous les décombres, que votre corps froid et inerte !
L'alderm^an, à ces mots, suspendit le coup qu'il allait porter ; mais au même instant, un craquement formidable ébranla le pilier et la voûte.
— Ne plus revoir Pétrina ! murmura Dalsjoë. Cette pensée traversa son esprit comme un
dard empoisonné, désarma sa fureur de vengeance, et le pic lui tomba des mains, tandis qu'un cri déchirant s'échappait de sa poitrine.
Il venait d'apercevoir Pétrina qui sortait d'une galerie latérale et s'avançait vers lui.
D'un geste terrible, il envo\ a l'usurier rouler sur les pierres mêlées de minerai : puis il jeta un regard rapide sur le pilier, dont les entailles eussent inspiré de l'effroi au plus intrépide, et il entendit les craquements raisonner à ses oreilles comme un glas d'agonie. Alors il se sentit devenir lâche, la raison vacilla dans son
cerveau, il s'élança vers Pétrina, la saisit dans ses bras, et, chargé de ce fardeau qui lui semblait plus léger qu'une plume d'oiseau, il se mita courir de galerie en galerie, d'échelle en échelle, sans jeter un cri, sans détourner la tête, jusqu'à ce qu'il eût atteint la benne.
Sur la grande pl?ce de Falun s'élevait, construit en bois comme les autres maisons de la ville, un petit bâtiment de forme élégante et gracieuse. Il se composait d'un rez-de-chaussée et d'un premier étage.
La porte s'ouvrait sur le perron de quatre marches, orné d'une balustrade d'où s'élançaient de grêles colonnettes qui supportaient un auvent. La balustrade, les colonnettes et l'auvent étaient en bois si délicatement découpé qu'il ressemblait à des arabesques de dentelle. Partout les poutres, coupées carrément, étaient recouvertes de minces planchettes, qui affectaient la forme d'écaillés de poisson.
Deux têtes de chevaux décoraient les rebords extrêmes du toit pointu dont un feston de bois surmontait la crête.
C'était la maison de l'alderman Dalsjoc, qui l'avait fait bâtir avec amour, répondant à ceux qui s'étonnaient d'un luxe architectural inconnu en Dalécarlie : A gentil oiseau gentille cage. Il .croj'ait ne pouvoir rien inventer de trop char-
mant quand il s'agissait du nid destiné à sa bien aimée Pétrina.
Derrière la maison s'étendait une cour plantée de sorbiers et de pins, et c'était d'ordinaire le paradis du silence. Les oiseaux eux-mêmes semblaient y chanter en sourdine, et le bruit des pas des serviteurs y était amorti par une couche de sable fin.
Cependant, le second lundi du mois d'août, vers onze heures du matin, ce calme normal fut singulièrement troublé, et la cour aux sorbiers s'emplit d'étranges rumeurs.
Des huissiers, des commissaires de vente, des hommes de peine s'agitaient en tous sens : les uns apportaient des tonneaux, des tables et des coffres; les autres jetaient dessus des monceaux d'étoffes, de lingerie, de vêtements et de bijoux. Derrière cette avant-garde, étaient entassés en corps de bataille les grands bahus ciselés, les lits gothiques, les dressoirs, les vases, les glaces à grands cadres dorés et les horloges.
Tout cela, ainsi que la jolie maison, ainsi que la portion de la mine appartenant à maître Pehrson, allait être vendu par autorité de justice, à la requête de l'usurier Gudleick, le tendre neveu de l'alderman.
La nouvelle de cette vente s'était bien vite répandue dans tout le pays.
Les bourgeois de Falun, indignés, s'étaient
promis de n'y point paraître, ne voulant pas contribuer, même indirectement, à dépouiller un homme qu'ils avaient toitjours aimé et respecté ; mais quelques marchands, habitués à spéculer sur le rendement des mines et à ne considérer que le gain en toutes choses, n'avaient eu garde de manquer cette excellente occasion. A chaque instant arrivaient aussi des groupes de mineurs dont la face sombre et énergique pouvait faire redouter des complications violentes. Parmi eux, marchait Elis Froëbom, accompagné de Magnus Torbern et du petit Axel.
— Père, dit tout à coup l'enfant à demi-voix, est-il donc possible que les gens de justice chassent le bon alderman de sa maison pour enrichir ce méchant Gudleick? Dieu ne saurait permettre une telle iniquité ! D'ailleurs tous ces braves ouvriers et compagnons se feront plutôt casser bras et jambes que d'assister comme témoins à la ruine de Pehrson Dalsjoë.
— Ce n'est certes pas la bonne volonté qui nous manque, à nous et à eux, répondit Magnus en regardant Elis ; mais il faut bien respecter la loi, même quand elle est injuste et cruelle.
Puis, s'approchant de Hallerson, l'un des vigilants chargés de maintenir Tordre parmi la foule :
— Est-il bien vrai, demanda-t-il, que l'/iemman de notre digne maître des mesures fasse partie de la vente?
— Certainement, dit l'homme ; vous savez bien que votre ami Gudieick ne fait jamais les choses à moitié.
— Ainsi, reprit Magnus d'une voix altérée, nous allons tous tomber sous les griffes de ce chat sauvage, qui jouera avec nous comme avec des souris.
— Mon Dieu ! pourquoi vous plaindre, Magnus? dit Élis avec un sourire équivoque; le sorcier de Falun a épuisé sur vous sa science
.du mal, et il sera bien forcé de chercher désormais d'autres victimes à torturer. Malheur surtout à ceux qui montreront un visage triste et
. mélancolique à cette vente ! Malheur à ceux qui ne jetteront pas insolemment la pierre à l'alderman ruiné ou qui oseront lui faire cortège quand il sera expulsé de son logis !
Les mineurs s'étaient groupés autour du Néricien et de Torbern, leurs regards devenaient menaçants et de sourdes imprécations s'échappaient de leurs bouches :
— Nous ne sommes ni des lâches ni des ingrats ! disait l'un.
— Nous n'insulterons pas celui qui ne nous a jamais offensés, ajoutait un autre.
— Nous n'avons pas vendu au nain notre âme, mais notre corps, criait un troisième. Je ne poserai pas un masque hypocrite sur ma figure pour réjouir ce bon apôtre,,
— Je baiserai devant tous les mains de Pehrson Dalsjoë, reprit à voix haute Torbern, et je lui demanderai sa bénédiction pour mon fils Axel. Si notre nouveau maître veut se venger de moi, qu'il se garde bien ! Les échelles qui conduisent aux puits pourraient lui jouer un mauvais tour lorsqu'il y appuiera ses pieds de démon !
Dès que les mineurs eurent entendu ces paroles hardies, qui flattaient leurs ressentiments secrets, dés que le grelot fut ainsi attaché, un choeur formidable d'imprécations et de menaces s'éleva du sein de cette foule indignée ; l'irritation contre le nain gagna jusqu'aux cupides marchands attirés par l'appât du gain, et Magnus put proposer, sans soulever la moindre opposition, d'assaillir les gens de justice et de les jeter hors de la maison.
Les huissiers et les commissaires commençaient à se consulter du regard et allaient essayer d'une retraite savante, lorsqu'un profond silence succéda subitement au tumulte.
Tous les assistants ôtérent spontanément leurs bonnets.
L'alderman. accompagné de sa fille, venait de franchir le seuil d'une porte ouvrant sur la cour aux sorbiers.
Les vigilants obéissaient encore à l'autorité de l'honnête homme qui allait bientôt cesser d'être
leur maître, mais ils n'eurent pas besoin d'user du manche de leurs hallebardes pour écarter la foule sur le passage de Pehrson Dalsjoë.
D'un coup d'œil ce dernier comprit l'émotion de ces travailleurs qui l'entouraient. Ne connaissaient-ils pas tous sa vie pure et droite, son esprit d'équité, son âme généreuse et loyale ? Il résolut de prévenir l'explosion d'un ressentiment populaire, dont les conséquences seraient fatalement aussi désastreuses que stériles , et il s'adressa d'une voix calme à Torbern :
— Tu as eu tort, Magnus, de quitter ton travail pour assister à la vente de mes meubles et de ma maison ! Je ne te crois pas beaucoup plus riche que je ne le suis aujourd'hui. Pourquoi donc venir repaître tes yeux du tableau de ma ruine ?
Le mineur regarda avec étonnement l'alderman :
— Maître Pehrson , Je regarde cette vente comme une spoliation. J'ai voulu savoir si, parmi tous ceux que vous avez aidés de vos conseils ou de votre bourse, je ne trouverais pas quelques bons garçons...
Il hésita à finir sa phrase et jeta autour de lui un regard défiant.
— Et de quelle besogne chargerais-tu ces bons garçons ? dit sévèrement l'alderman.
— Eh bien l maître, advienne que pourra, je
ne cacherai pas plus longtemps ma pensée, répliqua Torbern d'un ton brusque. Ils m'aideraient à chasser d'ici les voleurs qui vous dépouillent, et à sauver ces épaves du naufrage, pour les rendre à leur propriétaire légitime.
— Oui, Magnus a raison, ajouta Elis, nous nous opposerons tous à la vente.
— Si les huissiers osent crier à l'enchère vos bahuts, vos habits et vos bijoux, seigneur alderman, dit un autre, nous garrotterons soigneusement ces pourvoyeurs de prison et nous irons les précipiter au fond de la bure du mont Gritfis.
— Nous ne craignons pas les coups, s'écria le pe'.it Axel, et la vieille tour de Falun n'est pas assez vaste pour que les vigilants y enferment tous les ouvriers de la mine.
De la main l'alderman fit signe à ses partisans de se taire.
— Bonnes gens ! dit-il d'un ton ferme, vous croyez me donner un témoignage éclatant de votre amitié, et vous outragez en moi, magistrat de Falun, la justice, que je représente. Non seulement je ne puis approuver ni tolérer votre résistance à la loi, mais je dois la condamner comme un crime.
— Un crime ! répéta Torbern ironiquement.
— Oui, insista avec force Pehrson ; car il n'en est pas de plus grand, à mes yeux, que de s'opposer à l'exécution de la loi.
~— Votre créancier Gudleick, répartit Magnus, est un usurier infâme, un ingrat et Un lâche !
— Qui donc vous a donné mission de le juger? Mon neveu est dans son droit, mes amis. Malheur à moi seul, si je n'ai pu tenir mes engagements. Il saisit les gages que je lui avais offerts comme garanties. C'est justice, et je serais le premier à lui prêter main-forte contre vous : tel est mon devoir.
— Ainsi , répliqua douloureusement Elis Froëbom en regardant l-alderman avec admiration, vous vous abandonnez vous-même et vous rejetez notre assistance ? Si nous chassons cette nuée de corbeaux qui cherchent leur curée dans votre maison, si nous voulons défendre l'homme le plus loyal opprimé contre son hypo-' crite oppresseur, vous n'hésiterez pas à nous combattre ?
— Je n'hésiterai pas ! dit stoïquement Dalsjoë d'une voix sourde.
— Vous ordonnerez à Hallerson de nous arrêter et de nous conduire à la tour ?
L'alderman fit un violent effort pour rester calme et des larmes brillèrent dans ses yeux, mais il répondit simplement :
— Je remplirai mou devoir.
Magnus s'approcha alors hardiment et posa ga main amaigrie sur l'épaule de Pétrina, immobile et blanche comme une statue de pierre.
LES GARDIENNES t)tJ TRESOR 255
— Et votre fille, maître Pehrson, dit-il d'un ton plus doux, l'avez-vous oubliée ? Doit-elle souffrir de vos malheurs, dont elle est innocente ! Que vous soyez puni de votre confiance imprudente en votre neveu, c'est bien ; mais de quel droit imposerez-vous à cette enfant de partager votre ruine et votre exil ? Si vous repoussez le secours de nos bras , c'est pour l'amour de Pétrina Dalsjoë que nous nous révolterons contre l'abominable vol du sorcier de Falun. Pour nous tous qui ne savons rien des subtilités de la chicane, mais qui comprenons les iniquités ou les abus de la loi, votre neveu Gudleick est digne d'être pendu haut et court, au premier pilier venu, comme un voleur de grand chemin...