XX VIII
Les ouvriers entourèrent l'orateur.
— Oui, Magnus a raison, s'écriérent-ils ; nous défendrons jusqu'à la mort notre petite reine.
Mais la jeune fille n'accepta pas ces protestations enthousiastes. Elle sourit tristement à Torbern et lui dit :
— Ecoutez-moi. Je ne séparerai jamais mon sort de celui de mon père ; sa loyauté a été surprise, s'il a péché par excès d'aveugle crédulité, il ne m'appartient pas de le juger. Gomme il agira j'agirai, car je crois qu'il suit toujours la voie droite. La violence, mes amis, n'engendre que le mal. C'est par la résignation que nous mériterons de Dieu le pardon de nos erreurs. Garderiez-vous donc votre estime à ceux que vous aimez, s'ils violaient à plaisir leurs contrats et leurs serments ?
Torbern, Élis et tous les mineurs gardèrent un morne silence après avoir entendu ces fières paroles. Des femmes sanglotaient ; les cœurs étaient oppressés, mais s'associaient à l'élévation de sentiments de l'alderman et de sa fdle :
— Ne nous plaignez pas, bonnes gens, reprit
Dalsjoë. Nous serons pauvres désormais, mais nous pourrons marcher la tête haute, nul d'entre vous ne refusera de nous tendre la main. Notre conscience ne sera pas hantée jour et nuit par de noirs fantômes, et nous aurons porté notre croix jusqu'au sommet du calvaire.
En ce moment il aperçut le nain qui s'était hasardé à pénétrer dans la cour, depuis que l'agitation avait cessé, et il fit signe à Hallerson de faire grouper les vigilants autour du sinistre usurier, pour le protéger en cas de nouvelle alerte.
Puis, tandis que les commissaires, les huissiers et les greffiers se rapprochaient des tables encombrées d'objets destinés à la vente, il pressa tendrement les mains de Pétrina et lui dit :
— Ma chère enfant, je puis t'avouer devant Élis Froëbom et Magnus Torbern, nos amis dévoués, que je me réjouirais de voir ma ruine publiquement déclarée si tu ne devais en être victime. Cette vie de misère te paraîtra d'autant plus rude que tu ne pourras plus visiter les malheureux avec une bourse pleine de rixda- 1ers; mais moi, du moins, je ne serai plus la proie de terreurs honteuses. Tu ne porteras plus de ceintures d'argent; mais, moi, je ne verrai plus cette échéance fatale s'asseoir à mon chevet comme un hideux cauchemar. Je ne serai plus le valet timoré d'un misérable que je méprise ;
je ne souffrirai plus dans ma fille, que j'avais presque vouée à la servitude de corps et de cœur dans un instant de faiblesse imprévoyante et d'égarement. J'ai repris possession de moi-même et je respire librement.
— Mon père ! interrompit Pétrina d'une voix altérée en détournant ses yeux du jeune Néricien qui la contemplait avec ravissement, ne vous condamnez pas ainsi à la misère et au désespoir. Vous êtes habitué à commander et non à obéir. Pour assurer votre repos, aucun sacrifice ne me coûtera ; je saurai briser et étouffer mon cœur, je saurai m'imposer un joug détesté.
— Non, jamais ! dit l'alderman en lui montrant Gudleick. Te livrer à cet hypocrite et cruel maître, c'eût été te tuer à petit feu. Pehrson Dalsjoë ne vendra pas sa fille comme une de ces captives, marchandise humaine, qui sont exposées dans les marchés des païens.
Le nain avait entendu ce généreux débat avec un sourire méchant ; il tendit le poing à son débiteur et lui cria :
— J'aurai ma revanche, mon cher oncle, et avant peu vous viendrez implorer ma clémence; mais je me souviendrai de vos insultes et ma porte vous restera fermée.
Quelques murmures s'élevèrent parmi la foule, mais un geste de l'alderman les apaisa :
— Hallerson, dit avec calme le brave homme,
invitez les commissaires à commencer la vente.
Cependant une jeune femme s'était glissée, depuis quelques minutes, dans un groupe de marchands et de paysans; elle était enveloppée d'une mante verte, fripée, déchirée, rapiécée ; son visage pâle et allongé, ses grands yeux entourés d'un cercle de bistre, sa taille un peu courbée, annonçaient la fatigue d'une longue route.
Elle portait péniblement à la main un sac dont le poids paraissait assez lourd.
Intimidée à l'aspect de cette foule, elle n'osait questionner ceux qui Tentouraient ; enfin, avisant le petit Axel, qui courait ça et là avec la pétulance de son âge, elle lui demanda à voix basse :
— Mon gentil chérubin, est-il bien vrai que le neveu de Pehrson Dalsjoë ose exécuter ses menaces et faire vendre la maison et les biens du bon alderman ?
Axel haussa les épaules, croyant que l'inconnue se moquait de lui ; mais un matelot, qui avait assisté à toute la scène avec une attention curieuse, se retourna tout à coup au son de cette voix :
— Par le Nœcken et sa séquelle de nymphes marines 1 s'écria-t-il avec un profond étonnement, ne suis-je pas le jouet d'une ressemblance diabolique? La reine des Elfes a-t-elle emprunté la figure de Christine Froëbom? Mais non, ja-
mais la jolie Christine ne s'est cachée sous des haillons sordides ; elle aime les parures éclatantes, les rubis et les turquoises. Je cherche d'ailleurs en vain le vermillon de ses joues sur ton visage blafard, mendiante !
— Tu ne t'es cependant pas trompé, Joëns, répondit en frissonnant la femme ; je suis la sœur de ton ami Élis, celle que ton amour a rendue la risée des gens du port de GoëLhaborg, et ces haillons sont la seule parure que je sois digne de porter à l'avenir.
Le matelot se sentit troublé, mais il affecta un air dégagé :
— La fortune marâtre t'a donc poursuivie sans relâche, pauvre fille? Pourquoi n'as-tu pas continué à mener joyeuse vie aux dépens de nos camarades, qui sont généreux, après la paye de la compagnie, comme les héritiers d'un avare ?
— Je suis venue jusqu'à Faiun en pèlerinage pour y retrouver mon frère et oublier le passé. 11 te sied moins qu'à tout autre, Joëns, de me rappeler ces souvenirs de honte qui s'attachent à ma chair comme une robe de feu.
Le matelot essaya de ricaner pour dissimuler son embarras :
— Le sac que tu portes n'est-il pas un peu lourd pour tes bras délicats ?
Christine ne rougit pas :
— Les rixdalers dont ce sac est bourré pro-
26â EMMANUEL GONZALES
viennent d'un travail honnête et ne doivent servir qu'à un usage honnête. Fussé-je hors d'état de gagner mon pain, je mendierais plutôt que d'y toucher.
Joëns la regarda avec surprise. L'accent de sa voix était si doux et si humblement résigné, qu'il se sentit réellement ému ; les charbons mal éteints de son ancien amour se rallumèrent au fond de son cœur, et il revit dans sa pensée l'image de la fraîche jeu le fille qu'il avait entraînée, par ses aveux passionnés et ses promesses mensongères, loin du logis paternel. Il murmura :
— Pauvre Christine! sans moi elle serait peutêtre encore l'orgueil et la joie de ses vieux parents I
Mais presque aussitôt, secouant ses épaules comme pour se délivrer d'un fardeau importun :
— Ah bah ! fit-il en se parlant à lui-même, je suis fou ; à quoi, diable ! vais-je penser ?
Un grand coq de cuivre doré, encastré dans la façade intérieure de la maison, venait de déployer ses aîles mues par un ressort et chantait douze fois pour indiquer l'heure de midi.
C'était le signal de la vente.
La tribu rapace des marchands se précipita autour des tables. Les uns examinaient minutieusement les objets exposés, d'autres les palpaient et se les passaient de main en main, tan-
dis que les huissiers priseurs se disposaient à crier les enchères, et les greffiers à dresser la liste des meubles, des bijoux et des vêtements vendus.
L'un des commissaires fit tinter une petite clochette et le silence régna aussitôt profond et lugubre.
L'huissier Olaf tira d'un cofïre, où elles étaient soigneusement pliées et rangées, les diverses pièces d'un costume qui, à en juger par sa fraîcheur, n'avait dû être porté qu'en de bien rares occasions.
D'abord apparut ud pourpoint en damas rouge, pareil à ceux des chevaliers du moyen âge, décoré d'une broderie en or et entouré, à la taille, d'une ceinture en velours noir, garnie de plaques de métal ; sous ce pourpoint, qui tombait jusqu'au genou, un jupon en soie violette descendait jusqu'à la cheville du pied, et des bas de vadmel, des souliers brodés avec une pointe à la poulaine, complétaient le costume.
La coiffure consistait en une couronne à pointe dorée, enrichie de petites pierres d'argent taillées en forme de losanges, de feuilles d'arbre et de croissants. Cette parure était complétée par une grande chaîne de cou à laquelle se rattachaient trois cœurs artistement ciselés et un médaillon. Deux des cœurs renfermaient une petite éponge, suivant la coutume suédoise et norwégienne ; le troisième ne s'ouvrait pas.
A la vue de ces ajustements étranges pour quiconque n'en connaissait pas la tradition symbolique, Pétrina ne put retenir une exclamation douloureuse.
— A trois cents rixdalers la parure, cria Olaf d'une voix glapissante.
Élis Froëbom, qui s'était rapproché de la jeune fille, la regarda avec une tendre inquiétude.
— C'est le costume de fiançailles de ma mère! dit-elle amèrement,tandis que de grosses larmes ruisselaient sur ses Joues.
— N'est-ce pas une honte de profaner ces reliques de famille ? Pauvre Ulrique ! ah ! comme elle est heureuse d'être morte et de ne pas avoir vu froisser, par ces mains brutales, l'ajustement dont elle était si glorieuse, ce souvenir de son chaste amour si précieusement conservé !
Le Néricien, ému jusqu'au fond de l'âme, se dirigea aussitôt vers Gudleick et lui dit d'un ton brel :
— Je viens te proposer un marché.
— J'écoute, fit dédaigneusement le nain.
— Cède-moi cette parure de fiancée, et je prolongerai de trois années mon engagement.
— Marché de dupe pour moi, ricana Gudleick. En vérité, tu serais donc bien heureux d'offrir à Pétrina cette brillante toilette ? Pour un simple ouvrier, c'est trop de vanité.
Froëbom laissa échapper un geste d'impatience.
— Acceptes-tu, oui ou non ?
— Je refuse ; il me faut de l'argent sonnant et trébuchant. Que n'empruntes-tu la somme exigée à Magnus et à tous ces braves mineurs qui sont tes amis ?
Elis aurait volontiers brisé le misérable usurier sous ses pieds, mais il sentit son impuissance, et il dut retourner vers Pétrina, le cœur déchiré et la tête basse.
Il entendit alors comme dans un rêve une voix de femme qui disait timidement :
— Je couvre l'enchère !
Tous les regards se portèrent sur la mendiante, et l'huissier Olaf , très étonné, cria :
— Parlez plus haut , bonne dame , répétez votre offre.
— Voici les trois cents rixdalers, dit-elle en s'avançant vers la table et jetant devant lui son sac, qui rendit un son métallique.
Froëbom leva les yeux et reconnut sa sœur.
— Christine ici ! murmura-t-il avec stupeur.
Tandis que maître Olaf dénouait le sac et comptait la somme avec un soin minutieux, les commissaires et les greffiers restaient plongés dans un ébahissement presque comique ; ils semblaient se dire :
— Comment cette pauvresse est-elle plus hardie que tant de dignes marchands qui ne se hasardent pas à payer si cher une parure antique ?
Cependant Olaf ne pouvait revenir de sa surprise ; il tenta d'exciter l'enthousiasme des acheteurs.
— Quoi ! reprit-il, nul d'entre vous ne profitera d'une telle aubaine ? Ce magnifique pourpoint de damas rouge n'est-il pas des plus galants et ne semble-t-il pas sortir des mains du tailleur? Voyez comme cette couronne brille d'un éclat non pareil ! Quand vous marierez vos enfants, croyez-vous trouver facilement une si belle occasion ? Laisserez-vous voyager loin du pays de Falun un costume qui a dû coûter plus de six cents rixdalers ?
Hélàs ! le maigre Olaf s'essoufflait en pur
perte ; il se vit bien forcé d'adjuger le tout à cette mendiante extraordinaire.
Au milieu du silence général, Torbern dit seulement :
— Il n'y a qu'une étrangère qui puisse acheter à beaux deniers comptants la parure des fiançailles de la mère de Pétrina Dalsjoë.
Le vide se fit aussitôt autour de Christine. Lorsque l'huissier eut encaissé la somme et que le greffier l'eut inscrite sur le registre de vente, de sourdes menaces poursuivirent la jeune femme ; mais elle s'avança vers Élis, sans se préoccuper de la continuation des enchères.
— Pardonne-moi, mon frère, d'être venue à Falun pour te rendre cet argent qui me brûlait les mains. Je ne voulais pas, dans mon indignité, me servir du salaire de tes fatigues et de tes dangers. Et puis je désirais si ardemment te voir ! car je regrettais de m'être séparée de toi, si indulgent, si miséricordieux, avec des menaces et des imprécations. J'avais appris combien la fille de l'alderman Dalsjoë méritait peu mes insultes criminelles, et j'avais grand'honte de moi-même. Ma haine contre elle s'était éteinte comme un tison ardent plongé dans l'eau glacée. J'étais altérée de son pardon; quand j'ai entendu tout à l'heure son cri de désespoir, cela m'a percé le cœur, et je n'ai pu résister au désir de lui racheter cette parure. Mais c'est toi, Élis, qui la
lui offriras ; mes mains ne sont pas assez pures pour toucher les siennes. En la voyant, dans le malheur, si aimée et si respectée, le repentir s'est levé en moi plus poignant. J'ai hâte de laver mon âme de ses souillures et de me con vertir à une vie meilleure.
Froëbom serra Christine dans ses bras.
— Ce bon mouvement t'a purifiée, ma sœur. Tu ne trouveras plus un juge dans ce frère qui t'a traitée, à la porte de Gèfle, avec une dureté sauvage. Je te rendrai ton Elis d'autrefois, mais je veux que Pétrina te remercie elle-même.
Il l'entraîna, malgré sa résistance, vers la fîUe de l'alderman, à qui il présenta le costume de fiançailles d'Ulrique.
La jeune fille baisa avec un pieux respect les symboliques ajustements dont s'était enorgueillie sa mère, puis elle tendit la main à Christine Froëbom et lui dit avec un triste sourire :
— Que le passé »oit oublié ! Vous serez ma sœur !
La vente des meubles et des bijoux avait cependant continué sans autre incident, à la grande joie de l'huissier Olaf, lorsque Pehrson Dalsjoë qui avait supporté cet affreux spectacle avec calme, à force de volonté, devint subitement pâle en entendant adjuger à un marchand l'anneau de mariage de sa chère Ulrique. Son courage était à bout, et il tomba sur un banc,
inerte, froid, inanimé, après avoir balbutié d'une voix éteinte :
— Élis, Magnus, mes amis, faites-moi porter dans ma cliambre !
Les deux mineurs s'élancèrent vers lui, le soutinrent dans leurs bras, et ils allaient le transporter dans la maison ; mais le nain se plaça devant la porte et leur dit :
— Je vous défends d'aller plus loin. Olaf , hâtez l'adjudication. J'achète ce logis; il n'appartient plus à l'alderman, mais à moi I
— Misérable ! s'écria Élis, oseras-tu refuser comme asile à ton bienfaiteur la maison qui a été ton asile !
— Elle est à moi, vous dis-je !
— Il l'a bâtie, lui, et toi tu la lui as volée 1
— Je n'ai pas de compte à te rendre. Elis, et tu payeras cher tes outrages. Ah ! si je devais ouvrir ma porte à tous les vagabonds...
— Pas un mot de plus, usurier maudit ! N'insulte pas ce martyr que tu verras d'un œil sec errer sans feu ni lieu, tandis que tu t'étendras effrontément dans son lit.
— J'ai été trop patient, dit Gudleick furieux, et il faut en finir avec cette racaille. Je suis le maître et saurai vous le prouver à tous. Hallerson, chasez-moi tous ces gueux de la cour à coups de hallebarde, et que les marchands seuls, qui sont gens paisibles, assistent à la vente 1
LES GARDIExNNES DU TRESOR 271
Les vigilants se serrèrent en phalange et, s'avançant vers les mineurs, opposèrent la pointe crochue de leurs pertuisanes aux plus hardis.
— Lâches ! s'écria Torbern sans bouger, frapperez-vous des hommes désarmés ?
Irrités, indignés, exaspérés, les ouvriers et les paysansne reculaient quelentement, etquelquesuns, en voyant le sourire impérieux de Gudleick, tourmentaient de leurs mains noires les bâtons et les couteaux.
L'effervescence était au comble, et le sang allait couler. Tout à coup Joëns s'écria :
— N'engageons pas une lutte inutile ; nous pourrions les écraser sous le nombre, mais ces pauvres diables sont forcés d'obéir pour gagner leur pain. Nous savons cela, nous autres matelots. Je vous propose une meilleure vengeance. Tu prétends que la maison de Pehrson Daisjoë est à toi, n'est-ce pas, infernal sorcier?
— Oui, à moi seul, mon Joli garçon, répliqua Gudleick.
— Eh bien ! sois puni dans ta cupidité, avare usurier. Compagnons, il faut allumer comme une torche cette maison volée.
Le nain tressaillit.
— Ils n'oseront pas suivre ton conseil, bandit! Torbern dit quelques mots tout bas à Axel,
-qui disparut en courant.
-— Le feu nous vengera mieux que la bataille des couteaux et des pics 1 reprit Joëns.
— La roue et la potence font justice des incendiaires, hurla le nain exaspéré.
Mais les cris de la foule couvrirent sa voix.
— Enfumons le diable dans son bénitier, dit Magnus.
— Nul de nous ne touchera à ta vilaine peau, sorcier, car elle souillerait nos mains, ajouta le matelot.
Axel reparut, brandissant deux torches de sapin enflammées. En un instant, les branches des sorbiers et des pins furent arrachées, rompues et partagées entre tous les révoltés.
Déjà des flammèches et des étincelles voltigeaient sur les coffres, les bahuts et les tables, que désertaient les huissiers et les commissaires terrifiés, avec un empressement qui témoignait d'un vif instinct de conservation.
— Vieil Olaf, fit Joëas en saisissant le maigre huissier par le bras, je veux que ce soit toi qui commences la fête. Allume, sans faire la grimace, ce magnifique feu de joie.
Olaf le regardait d'un air hébété, sans résister à cette violence, et agitait grotesquement dans sa main la torche que le matelot lui avait offerte :
— Brandon de discorde, insista ce dernier en riant, donne le signal de l'incendie ou nous te
brûlons, de compagnie avec le nouveau maître du logis.
Jamais huissier ne s'était trouvé dans une position si critique. Gudleick, désespéré, se tordait les mains et criait d'une voix éperdue :
— Mon fidèle Hallerson , mon brave Valborg, protégez-moi ! sauvez ma maison !
Mais, moitié de force, moitié de gré, les vigilants effarés s'étaient laissé arracher leurs hallebardes ; le tison ardent tomba des doigts tremblants de l'huissier sur un grand coffre qui commença à brûler, et le nain, abandonné de tous, dit avec accablement :
— Il n'y a donc pas ici de magistrat pour faire respecter la justice ?
En ce moment, Pehrson Dalsjoë se réveillait de sa torpeur, encore troublé, hagard, le souvenir confus, essayant de ressaisir le fil de sa pensée. Il entendit les derniers mots de son neveu, fit un violent effort et se redressa de toute sa taille ; il chancelait sur ses jambes, et ses yeux voilés erraient sur cette scène tragique.
— Pas de magistrat ! pas de justice ! répétait machinalement l'usurier.
— Tu te trompes, Gudleick, dit l'alderman ; tant qu'il me restera un souffle de vie, nul ici ne portera atteinte à ton bien. Je ne veux pas être accusé de mauvaise foi et de félonie.
11 s'avança de quelques pas, en tremblant de
faiblesse, vers les groupes irrités, qui, surpris à son aspect comme à celui d'un ressuscité, s'arrêtèrent dans leur élan. Il arracha la torche des mains d'Axel et l'éteignit, Técrasa sous son pied débile.
— Et vous, [mes amis , dit-il alors péniblement, quand j'accomplis pour une dernière fois les fonctions de ma charge, méconnaîtrez-vous la voix de votre alderman ?
Les mineurs et les paysans laissèrent tomber à terre leurs branches enflammées.
— Eh bien! qu'en dis-tu, neveu Gudleick? reprit-il, l'affection de ces braves gens, que tout à l'heure ils auraient poussé jusqu'au crime, la soumission qu'ils me témoignent dès que je les conjure de ne pas violer la justice, ne sont-ce pas là des biens au-dessus de tous les autres ? Je n'ai jamais mieux compris qu'à cette heure la vanité des richesses. L'or corrompt le cœur, poiirsuivit-il d'uiae voix mélancolique en regardant Elis et Pétrina. Qui sait, chère fille, si, restant l'opulent propriétaire d'un hemman, je ne t'aurais pas vouée au malheur ! Tu as donné ton cœur à ce jeune homme et j'aurais peut-être refusé de l'accepter pour gendre ; pauvre comme lui, je ne puis m'opposer à ta volonté. Toi, Gudleick, tu as voulu dompter la fortune, tu as cru par ma ruine faire obstacle au bonheur de Hbn rival et tu n'as réussi qu'à l'assurer.
La rage de l'usurier était indicible ; jamais sa cousine Pétrina ne lui avait paru si belle et si attrayante qu'au moment où elle lui échappait sans retour, et, à chaque regard étincelant de joie qu'Élis Froëbom jetait sur sa fiancée, le misérable croyait sentir un fer rouge lui percer le cœur ; sa passion se compliquait de jalousie ef de déception.
Peut-être eùt-il alors donné sa vie entière de trames perfides et cupides, ses trésors lentement amassés et ses nouvelles richesses pour un sourire cordial de cette belle fille. La tenir dans ses bras, imprimer un baiser sur ses joues, telle était la tentation ardente qui tenaillait son âme. En proie àce désir irrésistible, il ne se reconnaissait plus lui-même, il sentait un cœur inconnu battre dans sa poitrine.
Joëns, qui n'avait pas quitté des yeux le nain, devina, aux contractions de son visage bouleversé, les passions violentes dont il était agité ; il se pencha vers Christine et lui dit à voix basse :
— Je ne jouerais pas un species sur la vie de ton frère, s'il devait rester soumis à la t3Tannie de ce haineux scélérat.
Puis, comme poussé par une réflexion soudaine, il s'élança vers son ancien camarade Elis, qui jeta un cri de surprise en le reconnaissant.
— Compagnon, lui dit-il d'un ton de cordialité et de franchise, ne f éloigne pas de moi. Si j'ai commis une lourde faute, je m'en accuse et m'en repens sincèrement. Refuseras-tu deserrer ma main dans la tienne ?
— Mon cœur est trop joyeux pour conserver contre toi, Joëns, un sentiment de colère et de vengeance , je m'elïorcerai d'oublier le passé, mais ne m'en demande pas davantage.
Ainsi répondit le Néricien, mais il ne mit pas sa main dans celle ce Joëns.
Le matelot mordit ses lèvres de dépit, toutefois la sérénité reparut sur ses traits lorsqu'il vit Christine lever sur son frère un regard qui semblait le supplier en sa faveur.
Il reprit d'une voix triste et calme :
— Tu me repousses, Elis ; je n'ai pas le droit de m'en plaindre. Il ne me reste plus qu'à remplir la mission que m'ont confiée nos camarades d'expédition.
Il tira de sa ceinture un petit sac de cuir gonflé de ducats et de rixdalers.
— Le capitaine Kosencrantz mettra sous peu de jours à la voile, dit-il, et l'équipage, chagrin de t'avoir perdu, a fait une collecte pour payer ta rançon : la voici !
Elis refusa doucement d'accepter :
— Non, répliqua-t-il, je ne puis ni ne veux accepter cette généreuse offrande. L'acte qui m'engage comme mineur m'est devenu trop précieux pour que je songe à le déchirer.
Et, comme le matelot le regardait avec surprise, il poursuivit d'un ton où Christine et Pétrinacrurent remarquer une certaine exaltation :
— La ruine de Pehrson Dalsjoë ne sera t-elle pas consommée dans quelques instants? Sa fille ne va-t-elle pas être exposée à connaître pour la première fois les dures nécessités de la misère? Eh bien ! c'est à moi, qui serai le fils de cet honnête alderman, à moi qui serai le mari de la
Perle de Falun, qu'il appartient de réparer tant de désastres. J'ai la certitude d'y réussir, car les gardiennes du trésor m'ont indiqué le gradin qui recèle le trapp d'argent.
— Mensonge ! mensonge ! s'écria le nain, transporté de fureur.
Elis Froëbom haussa ^dédaigneusement les épaules; ses yeux erraient dans le vide et semblaient chercher des êtres invisibles.
Cependant Gudleick ressentait une inquiétude profonde ; la conviction qui animait son rival lui faisait craindre que ces espérances ne fussent fondées sur quelque révélation mystérieuse, et une pensée plus prompte que l'éclair lui suggéra le moyen de les faire évanouir.
Reprenant son sang-froid, il dit au Néricien :
— Je n'entends point profiter de ta signature. Les ouvriers novices et inhabiles sont plus nuisibles qu'utiles dans nos mi.ies de cuivre et de fer. Je renonce à tes services. Reprends ta liberté.
— Non 1 répliqua Elis Froëbom avec un sourire railleur ; tu es lié aussi bien que moi par notre engagement. Tu me subiras malgré toi.
Déjoué dans son calcul, le nain ne put maîtriser sa fureur et dissimuler ses craintes :
— Ah ! tu crois déjà avoir ouvert sous ton pic et ton marteau linestimable trapp d'argent I Présomptueux, tu veux découvrir la veine ma-
gique et tu as l'audace de te marier. Tu vas apporter dans la mine un autre amour que celui des pierres et des métaux. Tu ne les rechercheras pas pour leur éclat et leur rareté, par admiration pour les combinaisons merveilleuses et les efforts de la nature, mais pour le vil profit que tu espères retirer de ta découverte. Insensé ! cours donc au-devant de l'abîme qui t'attend, et que la malédiction du ciel irrité t'accompagne ! Que les gardiennes du trésor te poursuivent de leur jalouse fureur 1 qu'elles te trompent, t'égarent et t'entraînent au fond du gouffre, leur asile, pour t'y faire expirer lentement sous leurs baisers de glace !
Le Néricien, en écoutant ces imprécations, se souvint des conseils de Torbern, qui ne pouvaient être suspects de perfidie et qui ressemblaient si étrangement aux avertissements de l'usurier ; il frissonna et se sentit un instant sur le point de défaillir, tant le doute ébranlait son énergique résolution; mais la confiance ne tarda pas à lui revenir ; il jeta un regard méprisant à Gudleick, et se tournant vers l'alderman :
— Les menaces de votre neveu, lui dit-il, vous forceront-elles à vous dégager de votre promesse ?
Pehrson Dalsjoë joignit les mains d'Elis et de sa fille :
— Soyez fiancés, répondit-il d'une voix so-
lennelle ; que vos fiançailles, au milieu de toutes ces douleurs qui nous accablent, soient le rayon de soleil qui, traversant les nuées épaisses, présage la fin de la tourmente.
-- Ce jour sera donc celui des doubles fiançailles, s'écria Joëns, vaincu par l'émotion : Élis Froëbom, veux-tu de moi pour frère ?
Christine, éperdue de joie, restait immobile, comme pétrifiée, ne sachant si elle rêvait ou si elle entendait bien distinctement les paroles qui allaient la relever de l'abîme de perdition et la ressusciter à la vie.
— Je t'ai repoussé tout à l'heure, répondit le Néricien attendri à son ancien camarade; maintenant voici ma main.
Le coq de cuivre doré venait de chanter deux fois ; la vente était terminée, et la foule commençait à se disperser en silence.
Huit jours s'étaient écoulés depuis la vente de la maison et des biens de Pehrson Dalsjoë.
Après avoir vu sa ruine devenue publique, l'alderman voulut résigner ses fonctions; mais il était trop aimé et respecté par les habitants de Falun pour qu'ils consentissent à élire un autre échevin. Son désastre semblait avoir accru l'estime, la confiance et l'affection que méritait sa loyauté proverbiale dans toute la Dalécarlie.
Ce pays était si peu civilisé que l'honnête homme, vaincu par la mauvaise fortune, était encore exposé à trouver des amis.
Jamais Dalsjoë n'avait pu mieux apprécier la tendresse et les soins touchants de sa chère Pétrina ; loin de se venger, par une ingratitude trop ordinaire, de la faiblesse paternelle, la jeune fille essayait de lui faire supposer qu'elle trouvait une source de bonheur dans le changement subit de leur existence.
Elle ne regrettait rien du passé, elle espérait tout de l'avenir, et pourtant elle ne se croyait pas une héroïne pour si peu. De nos jours, les pères qui se ruinent ont des comptes plus sévères à rendre à leurs enfants, même en Suéde.
L'alderman en arrivait à se demander si le bonheur n'était pas, en réalité, tout à fait indépendant des biens matériels de ce monde, et il osait avouer à ses amis qu'il vivait plus tranquille et dormait plus paisiblement dans le rustique chalet où il s'était réfugié que dans son palais de Falun.
Joëns avait déclaré que le même jour verrait deux fiançailles et il avait tenu parole. Avec les beaux ducats qu'il avait reçus de la compagnie des Indes-Orientales, il acheta une barque, des filets, et un droit de pêche sur le lac poissonneux de Warpann.
Axel devint son mousse. Il ne se consolait
pas de la mort d'Ebba, toujours présente à son souvenir ; mais l'amertume de ses regrets était adoucie par les témoignages d'affection dont le comblait Christine Froëbom si désireuse de racheter son passé par une conduite irréprochable.
L'usurier Gudieick, objet d'horreur et de répulsion pour tous, osait à peine se montrer dans les rues de Filun ; il ne sortait de la maison d'où il avait chassé son oncle qu'à la dérobée et pour aller surveiller les travaux de la mine, en exerçant de nouvelles persécutions contre les ouvriers et les compagnons.
Si Elis Froëbom avait été aussi philosophe que l'alderman , ses amis l'eussent regardé comme un homme parfaitement heureux ; mais plus il voyait approcher le jour fixé pour son mariage avec Pétrina Dalsjoë, et plus il devenait sombre, soucieux, taciturne. Ce changement inquiétait et affligeait le père et la fille ; ils le poursuivaient de tendres reproches et lui demandaient avec une affectueuse anxiété quel chagrinsecret semblait ainsi lui dévorer le cœur.
Pressé de questions, il répondit une fois en soupirant :
— Eh bien ! oui, je ne suis pas heureux !
— Il ne m'aime plus ! soupira la jeune fiancée; il se repent sans doute de m'avoir dit qu'il m'aimait !
Élis la regarda avec une si navrante exprès-
sion de surprise et de douleur qu'elle se hâta d'ajouter :
-- Non, non, loin de moi ce doute funeste ! Pardonne-moi d'avoir eu la faiblesse de t'avouer mes craintes !
— Ne plus t'aimer ! reprit-il, ne plus t'aimer quand ton visage ne cesse de fasciner mes yeux, quand j'entends sans cesse ta douce voix résonner à mon oreille, quand ma pensée ne peut se détacher de toi une minute, même pendant le sommeil, car alors tu m'apparais en rêve !
— Je savais bien, dit Pétrina en rougissant, que ta bouche ne pouvait pas mentir, et je suis bien certaine que ton cœur ne saura pas changer.
— Ah! que ne peux-tu me voir travailler dans la mine et mesurer la grandeur de mon amour à celle de la terrible besogne que j'ai entreprise 1
— H n'y a pas en toi, cher Elis, l'étoffe d'un véritable mineur, dit l'alderman avec bonhomie, ou bien tu apportes à l'accomplissement de ton devoir une trop scrupuleuse rigidité. On ne se doit au travail que dans la mesure de sa force, sous peine d'être bientôt contraint d'y renoncer. Je ne suppose point que Gudleick méconnaisse son propre intérêt au point d'exiger...
— Votre neveu n'exige rien, interrompit Froëbom : je dois même confesser qu'il ne s'occupe pas plus de moi ni de ma corvée dans le puits que si je n'étais pas à ses gages.
— Il faut lui savoir gré de cette insouciance comme d'une bonne action, murmura la jeune fille.
— Je ne partage pas cette illusion, mon enfant, repartit l'alderman en hochant la tête ; je connais mieux que toi ton hypocrite cousin. N'as tu jamais vu un chat tourner le dos à sa proie avec une apparente indifférence, et tout à coup bondir sur elle au moment où elle n'est plus sur ses gardes ? Or, mon cher neveu tient beaucoup de la nature du chat.
— Que le ciel daigne me seconder, s'écria le Néricien avec une sorte d'enthousiasme mystique, et avant que ses griffes sournoises ne m'atteignent , je veux voir ce chat sauvage étouffer de jalousie et de colère! Oui, c'est à cette vengeance sainte et légitime que je m'acharne avec tant d'ardeur. Si un désir brûle mon cerveau, si un vœu s'exhale de mes lèvres, c'est d'écraser le misérable usurier sous le poids de votre prospérité nouvelle. Il faut qu'après avoir cru vous plonger dans un gouffre de calamités, il vous voie redevenir plus riche et plus puissant qu'autrefois. Je ne serai véritablement heureux que si, le jour où sera béni notre mariage, chère Pétrina, cet ingrat monstrueux est réduit à se cacher de honte et de dépit dans la maison qu'il vous a volée, furieux d'entendre tous les gens de Falun saluer de leurs cris de joie votre rentrée dans la ville d'où il espérait vous avoir bannis à jamais !
— Certainement, mon ami. Dieu même ne pourrait blâmer une vengeance si généreuse,
dit la jeune fille en étreignant la main de son fiancé, mais il y a loin du rêve à la réalité !
— Ce n'est pas un rêve ! dit Froëbom d'un air mystérieux.
— Hélas! n'as-tu pas deviné, cher enfant, reprit Pehrson. que le pauvre garçon concentre son esprit et ses forces dans une vaine espérance, qu'il se tue lentement à la recherche delà veine d'argent ?
— Et je la trouverai, dussé-je périr à la peine ! répliqua Froëbom avec une vivacité fébrile.Ton encouragement, Pétrina, vient de raviver mes forces qui s'allanguissaient et de redoubler mon courage. Cœur débile et inconstant, je fléchissais sous le fardeau que je m'étais imposé, et peut-être étais-je sur le point de surprendre le secret du mont Griffîs. Allons, plus de défaillance ! Je retourne à la bure, consolé et palpitant d'espoir. Je ne sais quelle voix intérieure me répète que je dois saluer cette journée comme la dernière de ma triste besogne.
Le Néricien prit en effet le chemin de la mine d'un pas rapide et le cœur joyeux ; la voix de Pétrina avait réchauffé tout son être, et les plus sinistres prédictions n'eussent pu altérer dés lors sa confiance dans le succès.
Une heure environ après son départ, Torbern entra dans l'humble logis de DalsjoL et parut déconcerté de n'y pas rencontrer le jeune mineur.
— Où est Froëbom ? demanda-t-il.
— A la mine, répondit Pehrson.
— Déjà ! fit Magnus avec un geste d'étonnement.
— Élis est un laborieux ouvrier et qui se lève de grand matin.
— L'ignorez-vous donc, Magnus, vous qui travaillez avec lui ? dit la jeune fiancée.
Torbern parut embarrassé :
— C'est un rude mineur en effet, et qui manie le marteau et le pic de fer avec une ardeur opiniâtre • mais je ne suis plus son compagnon de corvée.
— Pourquoi donc ? fit l'alderman surpris.
— C'est lui-même qui l'a exigé.
— Cependant Elis est toujours ton ami, reprit Pehrson ; il ne parle jamais de toi qu'en termes remplis d'affection. N'est-ce pas lui qui a prie sa sœur Christine de tenir lieu de mère à ton cher Axel?
— J'en conviens, seigneur Alderman, j'en conviens, balbutia Magnus. Eh bien ! c'est parce que j'aime sincèrement ce loyal garçon qui a pris ma défense contre Gudleick, le sorcier de Falun, comme un fils dévoue, c'est parce que je veux le sauver de lui-même, que je suis venu le chercher ici.
— Tu m'épouvantes, Magnus ! Quel danger peut donc courir Élis ? Pourquoi ne vas tu pas le rejoindre à la bure?
— C'est impossible, maître Pehrson, répondit douloureusement Torbern. L'entêté me répondrait, comme il y a cinq jours : « Va-t-en, Magnus I Oui, m'a-t-il crié avec colère, va-t-en; je dois rester seul, je dois travailler seul I Est-ce à toi que le vieux Noël est apparu ? C'est à moi, à moi, le Néricien, l'étranger, le mineur plein de foi et de croyance, qu'il a montré la place mystérieuse. Le magicien m'a déjà puni une fois de t'avoir confié mon secret et de t'avoir permis de partager ma tâche. Va-t-en, te dis-je, Magnus ; ta présence me porterait encore malheur! »
Et en me parlant si durement, Elis me regardait avec des yeux si terribles et si égarés que je m'éloignai rapidement, sans avoir la hardiesse de lui répondre un seul mot. Depuis lors, je l'ai rencontré deux fois sur le chemin du mont Grifïis ; deux fois il a passé près de moi sans me tendre la main, sans entendre ma voix. Je n'ai pu attirer son attention ; il marchait comme enveloppé dans un rêve. Etait-il si entièrement absorbé dans sa méditation qu'il ne m'ait pas aperçu ? Cela se peut, mais je ne puis supporter le doute qui m'obsède ; il faut que je sache si j'ai perdu l'amitié de ce cher compagnon. Ce serait, après la mort d'Ebba, le plus mortel des chagrins qui ont déchiré mon cœur. — Rassure-toi, Magnus, dit Pétrina avec un
doux sourire. Ce soir je gronderai Eiis de t'avoir causé cette inquiétude ; mais sois bien convaincu qu'il n'a jamais cessé d'être ton ami.
— D'ailleurs Froëbom ne m'a point défendu comme à toi, Torbern, d'aller le trouver dans le puits où il travaille, reprit Pehrson ; j'y descendrai aujourd'hui même et je lui demanderai pourquoi il cherche àt'éviter, toi, son conseil et son guide. Un autre motif m'engage à le visiter dans son lugubre réduit J'aiétémineur et je connais toutes vos croyances superstitieuses. Suivant toi, le vieux Noël est apparu à Elis. Je sais que dans son ardent désir de nous venger de Gudleick, le fiancé de Pétrina s'opiniâtre à la recherche d'un filon imaginaire, car il y a bien longtemps que le trapp d'argent défie tous les chercheurs et leurs efforts surhumains. Notre ami, abusé par quelquesonge, consume dans un labeur stérile ses forces et son intelligence. Déjà j'ai pu reconnaître sur son visage les ravages causés par la fatigue, l'insomnie et l'espérance à chaque instant déçue. Oui, je veux parler sérieusement à ce brave garçon dans la mine même; je lui ferai toucher du doigt la réalité, afin qu'il ne la confonde pas plus longtemps avec des chimères pernicieuses, etje raffermirai sa raison chancelante. Je connais trop, hélas ! l'influence mortelle des vapeurs de la bure de Falun. Dis-moi, Magnus, dans quel chantier travaille Froëbom ?
Torbern baissa les yeux comme s'il redoutait d'augmenter l'angoisse de Pehrson Dalsjoë par un aveu inattendu ; mais ce dernier ayant répété sa question, le vieux mineur répondit à voix basse :
— Notre nouveau maître m'avait chargé de conduire Élis dans un puits abandonné, où il comptait faire reprendre activement les travaux. C'est sous la fissure du gnome, dans le puits de Gustave Wasa, que le nouvel engagé a rencontré le vieux Noël et que cette vision a troublé son esprit; c'est là que depuis le jour de la vente, il n'a cessé de creuser et de fouiller.
Une pâleur livide couvrit le visage de Tarderman ; il essaya de se lever et retomba anéanti dans son fauteuil
Quant à la jeune fille, elle avait jeté un cri de désespoir, comme si elle avait senti la pointe d'un couteau lui entrer dans la poitrine, et elle s'élança précipitamment hors de la maison, affolée d'une inexplicable terreur.
Torbern restait stupéfait de l'impression qu'il venait de produire.
— 0 misérable Gudleick I fit Pehrson, dont la voix frémissait ; nous nous étonnions tout à l'heure de ton indifférence. Tu trouvais en effet bien inutile de tourmenter la victime que tu avais désignée à la mort !
— A la mort I répéta Magnus en tressaillant.
— Tu ignores donc, poursuivit Dalsjoë, que le puits de Gustave Wasa repose sur une des anfractuosités de la bure. Impossible de creuser la roche sans atteindre, au bout d'un certain temps, la cavité. Alors doit se produire un éboulement énorme, qui entraînera infailliblement le mineur insensé dans l'abîme. Gomprends-tu maintenant pourquoi ce puits a été abandonné ? Gomprends-tu pourquoi le nain haineux y a envoyé travailler son rival ?
— Ne désespérons pas encore, maître Pehrson, balbutia Magnus ; j'ai entendu souvent les mineurs traiter de conte cette tradition et attribuer l'abandon du puits aux frayeurs chimériques de leurs devanciers.
— Hélas ! n'essaye pas de te tromper toimême, Torbern; les travaux et les calculs qui ont constaté le danger ont eu lieu à l'époque où je maniais la pointeroUe comme simple ouvrier, et je ne suis que trop certain de te dire l'exacte vérité... Gudleick, lui aussi, la connaît grâce à moi, et il s'arme aujourd'hui contre Elis de mes révélations.
— Mais, si Elis s'est exposé à ce danger mortel, s'écria Magnus, il n'y a pas un instant à perdre pour Tarracher de gré ou de force, à sa tentative téméraire.
— Aide-moi à marcher, Torbern, dit Pehrson, dont l'émotion était si vive que ses jambes va-
cillaient encore, et courons à la mine. Dieu veuille que nous arrivions à temps.
Pétrina les avait devancés. A peine avait-elle entendu l'ami de son fiancé prononcer le nom du puits de Gustave Wasa, dont les récits de son père lui avaient, dès son enfance, révélé la légende, qu'éperdue de terreur elle s'était dirigée vers le mont Griffîs.
En vain des femmes de mineurs qui la rencontrèrent, effrayées de sa fiévreuse agitation, essayèrent-elles de l'arrêter pour l'interroger ; elle ne les vit pas, elle ne les entendit pas. Pour elle le monde entier s'était évanoui comme une vapeur, les êtres vivants n'étaient que des formes insaisissables ; elle ne voyait de tout l'univers que le puits fatal où allait s'ensevelir l'homme qui l'aimait.
L'œil fixé sur la charpente qui recouvrait l'orifice du puits de descente et qui lui semblait s'éloigner à mesure qu'elle avançait, elle atteignit enfin, heletante, oppressée, épuisée, le but de sa course désespérée.
Les deux ouvriers chargés de faire mouvoir le câble de la benne étaient à leur poste.
— Amis, descendez-moi, leur dit-elle d'une voix sifflante et entrecoupée. Pas une minute de retard. Il y va de la vie d'un homme.
Ils levèrent sur la jeune fille des yeux étonnés ; mais, obéissant comme par le passé à l'as-
cendant qu'elle n'avait cessé d'exercer sur eux, ils s'empressèrent de déférer à son ordre.
Arrivée à la plate-forme, elle s'élança de la benne sur une échelle, d'un pied aussi sûr que le plus intrépide et le plus agile des mineurs ; puis elle se fit conduire à la galerie au bout de laquelle s'ouvrait celte tombe d'attente qu'on nommait le puits de Gustave Wasa, et elle ne s'arrêta qu'au moment où elle se vit seule en face de son fiancé, car ses guides s'étaient hâtés de s'éloigner à moitié chemin.
Elis venait de rejeter à terre sa pointerolle, petit pic à manche court et à pointe aiguë qui servait à déblayer le minerai ; il trouvait cet outil trop lent à son gré et s'était armé d'un énorme pic afin d'entailler largement la roche. Ses jambes étaient enterrées dans la cavité qu'il avait déjà creusée au flanc du gradin ; les coups qu'il frappait avec une sorte de frénésie se précipitaient tellement qu'ils semblaient se confondre ; ses yeux flamboyants ne se détachaient plus du trou béant où son redoutable outil entamait la pierre de plus en plus profondément et en faisait jaillir d'innombrables éclats qui s'entassaient sous lui, sans qu'il se souciât de les lancer hors du creux avec sa pelle.
Tout à coup Élis tressaillit, car il crut avoir entendu son nom résonner dans la galerie.
— Qui m'appelle ? dit-il avec un geste de frayeur,
— C'est moi, c'est ta fiancée, mon cher Élis, dit Pétrina Dalsjoë.
II la regarda, non avec cette expression radieuse de l'amant qui revoit sa bien-aimée, mais avec des yeux farouches où étincelait l'hallucination du chercheur de trésors.
— Que me veux-tu ? demanda-t-il d'une voix brève. L'entrée du puits de Wasa est interdite aux profanes : seul j'ai le droit d'y pénétrer pour y accomplir mon œuvre.
— Non, tu ne dois pas rester plus longtemps dans ce sépulcre, reprit la jeune fille. Jette là ces maudits outils ! Dieu soit loué ! je suis arrivée assez tôt pour empêcher un grand malheur I Viens, mon Élis, suis-moi ; sortons au plus vite de cette horrible galerie
Froëbom se croisa les bras en la regardant avec une attention singulière :
— Pourquoi veux-tu me tromper, image men-
songère de celle que j'aime ? dit-il d'une voix rude. Je suis familiarisé maintenant avec les sortilèges de la mine de Falun et je ne me laisse plus duper par de vaines illusions.
— Tu m'épouvantes, Élis, dit-elle avec an-» goisse. Ne me reconnais-tu donc plus ? ai-je changé de visage ? ma voix n'est-elle pas familière à ton oreille ? ton cœur ne t'avertit-il pas que c'est bien moi, Pétrina Dalsjoë, qui te supplie de fuir loin de ce puits sinistre ?
— Ah ! ah ! ah ! fit-il avec un long éclat de rire, tu veux que je te reconnaisse pour ma fiancée ? Mais c'est elle-même qui, il y a une heure, m'encourageait à persévérer dans mon travail ! Pourquoi viendrait-elle m'en détourner avant que ma tâche soit terminée ?
— Parce que la mort te guette derrière cette tranchée que tu élargis aveuglément et que je ne veux pas te perdre, moi qui t'aime, parce que de longs jours de bonheur nous attendent si tu m'écoutes ! Élis, je t'en conjure, ne reste pas sourd à mes prières.
— Tu mens ! interrompit le Néricien avec un sourire moqueur, et Pétrina Dalsjoë ne sait pas mentir. C'est en vain que tu lui as volé sa ressemblance, astucieux démon ! Pendant que tu cherches à m'abuser,la chaste enfant console son père, et tous deux se réjouissent ensemble de la fortune qui sera prochainement le prix de mes efforts.
Pétrina, saisie de stupeur, avait peine à comprendre la résistance du jeune homme ; elle n'avait pu apprécier chez lui les progrés de cette déraison provoquée par l'appât des richesses, de cetta idée fixe qui envahit les ambitieux d'argent,'de cette ivresse qui déplace l'optique de la réalité et lui substitue les visions d'un monde fantastique. Mais le danger était si pressant qu'elle insista, pour ainsi dire, instinctivement.
— Ecoute-moi, mon Elis, je t'en conjure. Je ne t'apporte ici ni plaintes, ni lamentations. Tu es un homme courageux, mais doué de bon sens et de prudence. Je vais t'expliquer le danger que nous courons tous deux. Au dessous de la roche que tu creuses, s'ouvre un abîme insondable ; il n'est pas un des éclats enlevés par ton outil qui n'amincisse la couche de pierre sur laquelle s'appuient tes pieds. Tu comprends bien cela, n'est-ce pas, mon Elis ! Ainsi chaque coup que tu frappes te rapproche de la mort. Et tu ne veux pas mourir, j'en suis sûre, maintenant que tu te sais aimé. Crois donc à ma parole, mon Elis. Aie pitié de ta fiancée. Viens donc ! oh ! viens avec moi !
Le jeune engagé resta impassible, les yeux toujours rivés avec une curiosité presque menaçante sur le visage bouleversé de la fille de l'alderman.
— C'est bien la voix de Pétrina, murmura-t-il
en se parlant à lui-même, ce sont bien ses traits, et si j'écoutais mon cœur, ce lâche cœur qui me trahit, je te suivrais, démon, jusqu'en enfer ; mais ce que tu n'as pu lui dérober à ma fiancée, c'est son âme généreuse, c'est sou vaillant langage. Ne m'a-t-elle pas dit ce matin même : « Découvre le trapp d'argent malgré les ruses des gardiennes du trésor ; c'est une npble vengeance ! )) Gomment pourrais-je écouter tes lâches conseils, fantôme du puits de Wasa? Puis, jetant autour de lui un regard égaré :
— Qui es-tu ? ajouta-t-il, d'où sors-tu ? Non, tu n'es point la perle de P'alun ! Tu es plutôt un de ces gnomes jaloux qui emploient tour à tour la caresse ou la menace, pour détourner le mineur de la vraie voie qu'il est près d'atteindre. Ah ! ah ! renonce à l'espoir de te jouer de moi. Le vieux Noël m'a indiqué la trace du trapp d'argent, et, dussent mes bras être tordus par la paralysie, je ne cesserai pas ma besogne avant de l'avoir découvert.
Il reprit son énorme pic et ébranla de nouveau la roche par des coups formidables.
La jeune fille poussa un cri perçant ; elle s'élança vers Froëbom et lui saisit le bras :
— Arrête ! s'écria-t-elle, si tu ne veux me voir tomber morte à tes pieds d'épouvante et de désespoir! Au nom de notre amour, je t'ordonne de quitter le puits 1 Si tu refuses, Élis, c'est que
tu ne m'aimes plus et que tu ne m'as jamais aimée !
— Ombre ou démon, va-t-en I dit le mineur, exalté jusqu'à la folie.
Le pic, violemment lancé, disparut à moitié dans la roche profondément entaillée.
Élis voulut redoubler, mais Pétrina l'étreignit dans ses bras avec une vigueur extraordinaire.
— Non, non, balbutia-t-elle d'une voix frémissante, tu ne continueras pas ce travail insensé ! Je t'empêcherai bien de te sacrifier toimême, comme une proie aveugle, à la mort !
Sa force était doublée par l'imminence du péril et sa voix avait pris une intonation surnaturelle ; l'imagination déjà surexcitée d'Elis en fut troublée au point que sa raison acheva de s'égarer.
Des clartés vertigineuses secouèrent une pluie d'étincelles devant ses yeux dilatés.
Le puits de Gustave Wasa s'agrandit dans des proportions colossales ; il vit des statues d'argent s'allonger jusqu'à la voûte et s'animer en fixant sur lui des regards phosphorescents ; sous des arcades innombrables, il entendit des chœurs de voix célestes qui l'appelaient par son nom ; les légions de vierges de son rêve reparurent, sortant du cœur des fleurs de métal étincelant, et tendant vers lui leurs bras de neige; le peuple de l'enfer souterrain fourmilla tout à coup dans
cet étroit espace, et il lui sembla que la jeune fille qui s'attachait à lui si désespérément venait d'arracher son masque et de lui montrer un visage au sourire attrayant et cruel à la fois.
— Arrière ! fit-il avec douleur en repoussant Pétrina ; pourquoi as-tu choisi cette ressemblance qui énerve mon courage? Pourquoi tenter ma faiblesse en abusant de mon amour I Quel triomphe de tromper un pauvre mineur sans expérience et sans défiance ! Mais je ne serai pas ton jouet, car je sais maintenant qui tu es. Arrière, reine des gardiennes du trésor ! mon ami Magnus m'a appris à me délivrer de vos pièges. Je ris de tes défenses comme de ta beauté illusoire, perfide gardienne, je brave ton pouvoir, je serai plus fort que toi, et je :)'enlèverai ce trésor que tu caches depuis tant d'années aux travailleurs du mont Grifïis !
Il tenta en même temps , par un brusque mouvement , d'écarter les bras mignons qui l'étreignaient, mais il ne put y parvenir. Toute l'énergie de Pétrina s'était concentrée dans ce suprême effort ; la frêle enfant, qui n'avait plus la force d'articuler un son, puisa dans sa surexcitation nerveuse assez de puissance pour dompter l'opiniâtre immobilité de son fiancée et l'entraîner dans la galerie.
Alors la fureur du Néricien s'enflamma jusqu'à la démence ; il saisit en ricanant la pointe-
rolle qu'il avait rattachée à sa ceinture et la leva sur la tête de sa bien-aimée. Les yeux de Pétrina fixés sur l'arme terrible souriaient à son meurtrier, car elle ne pouvait croire que le malheureux ne revint pas à la raison sous le charme de ce regard auquel obéissaient des animaux farouches ; elle voulait voir tomber à ses pieds l'outil de mort, elle voulait sentir le bras d'ÉIis se nouer autour de sa taille; elle voulait entendre sa voix tendre et inquiète lui dire :
— Je te reconnais, ma bien-aimée! loin de moi ce rêve odieux qui te transformait en démon !
— Hélas ! il n'en fit rien. Le visage du jeune homme garda son expression sinistre; deux fois il hésita à frapper la créature charmante qu'il pressait contre sa poitrine dans une étreinte fébrile ; puis tout à coup il détourna brusquement les yeux :
— Pourquoi me souris-tu, abominable gardienne du tré;sor ? s'écria-t-il. Tu crois ruiner mon espérance, tu crois rendre à jamais misérable la chaste jeune fille que j'aime ! Eh bien ! tu as beau lui ressembler, tu ne me rendras pas infidèle. Que Pétrina Dalsjoë soit vengée !
En même temps il frappa la pauvre enfant de sa pointerolle comme d'un poignard.
La fille de l'alderman s'affaissa sur le sol en murmurant :
— Pauvre Élis ! pauvre Élis ! que mon père te pardonne !
Froëbom regarda sa victime en poussant cet éclat de rire machinal dont il n'avait pas conscience, revint sur ses pas et sauta joyeusement dans la cavité du puits de Wasa,de plus en plus profonde ; il reprit son pic et recommença à creuser la roche avec l'ardeur d'un forcené.
Cependant Pehrson Dalsjoë et Torbern, dont les appels désespérés retentissaient dans la galerie, étaient arrivés à l'endroit où gisait sans mouvement le corps de la jeune fille. Gomment peindre le désespoir du père et la consternation du vieux mineur? Ces deux hommes ne sentaient plus battre leur cœur, la vie se retirait de ces martyrs du mont Griffîs.
Après avoir étanché le sang qui coulait de la plaie, ils transportèrent péniblement celle qui avait été Pétrina Dalsjoë, la perle de Falun, dans un chantier, à l'autre extrémité de la galerie.
Au moment où ils y pénétraient, une effroyable détonation ébranla les parois et les voûtes de la mine : c'était le puits de Gustave Wasa qui s'écroulait.
Gudleick montra le plus louable empressement à faire pratiquer des fouilles, dans l'espoir de retrouver le corps de son engagé Élis Froëbom, mais il fut impossible de le découvrir.
Pour mettre tout à fait sa conscience en repos, il se décida alors de faire dire de nombreuses
messes pour le salut de l'âme de l'infortuné mineur.
Ces prodigalités charitables auraient dû porter bonheur au nouveau propriétaire de Vhemma.n de Pehrson Daisjoë, mais il était écrit que les deux rivaux se suivraient de près dans la mort.
Un soir d'hiver l'usurier de Falun traversait le lac de Warpann dans la barque de Joëns, lorsqu'un orage violent éclata tout à coup ; il ordonna au pêcheur de gagner la rive à force de rames, mais une manœuvre maladroite du jeune mousse Axel fit chavirer le frêle esquif, le nain tomba dans les flots soulevés en poussant des cris de rage et d'épouvante, et ce fut en vain que Joëns et le fils d'Ebba plongèrent aussitôt pour le sauver ; malgré des efforts désespérés ils ne parvinrent à ramener sur la berge qu'un cadavre.
L'alderman fut forcé, pour obéir aux devoirs de sa charge, d'interroger le matelot et Axel sur les circonstances de cet accident. Ils persistèrent tous deux dans la version qu'ils avaient adoptée, sans varier d'un seul mot. Du reste, aucun soupçon ne parut s'élever contre eux et nulle allusion blessante ne vint siffler à leurs oreilles.
Seulement, lorsque Christine Froëbom, avec l'inquiète curiosité naturelle aux femmes, pressa Axel de questions, l'enfant n'eut pas le courage de résister à ses instances.
Il redressa la tête avec orgueil et répondit d'un ton bref :
— Dieu nous a permis de venger ton frère Élis!
— Que veux-tu dire, mignon ?
— N'est-ce pas Dieu qui a inspiré à ce nain si subtil et si rusé la sotte idée de monter dans la barque de Joëns ?
— Eh bien ? demanda Christine, suspendue aux lèvres du fils d'Ebba.
— Eh bien ! l'usurier Gudleick se croyait un dieu, supérieur à tous les hommes; maître de leur vie et de leur honneur ; à ses yeux, nous valions moins que ses grands chiens de Norwège. Cependant nous n'aurions pas songé à lui nuire, et nous ramions tranquillement sans lui parler lorsque tout à coup le misérable dit à ton mari :
— Pourquoi ne viens-tu pas travailler aux mines ? Tu gagnerais trois fois plus qu'à ce rude métier de pêcheur. Ta femme est belle, et si tu l'envoies m'apporter ton engagement, je ne marchanderai pas.
Joëns crut que la tête lui tournait, mais il se contint et ne répondit pas. Le damné sorcier me regarda d'un air insolent.
— Et toi, Axel, dit-il en ricanant, es-tu toujours mon ennemi parce que je suis arrivé trop tard pour verser mon philtre à ta mère ?
Je sentis un aiguillon me piquer le cœur,mais
j'eus la force de garder le silence. Pourquoi ce lâche s'entêtait-il à nous narguer et à nous tenter ainsi ? Le diable, son patron, l'inspirait sans doute, car il reprit :
— Ah ! vous avez peut-être peur tous deux du sort de votre ami Elis Froëbom ? Mais le Néricien était un visionnaire qui croyait aux rêves. Eh ! eh ! n'a-t-il pas cru voir en moi le vieux Noël ! Une heure avant l'éboulement, je l'ai visité dans son puits et je lui ai dit :
— Élis, tout au fond de la mine étincelle, enchâssée dans du chorithe et du mica, l'almandine couleur de cerise, dont les lignes contiennent le présage de notre sort. Je te la donne en présent de noces. Cette pierre est plus belle que la plus éblouissante escarboucle rouge comme le sang. Si, liés par un pur amour, Pétrina et toi, vous contemplez sa lumière rayonnante, vous verrez distinctement que votre cœur est uni avec les branches merveilleuses qui germent dans le coeur de la reine des gardiennes du trésor. Il ne s'agit plus pour toi, Elis, que d'aller chercher l'almandine.
Ah 1 ah ! ah ! le pauvre niais a voulu trouver la pierre...
A peine Gudleick eut-il achevé son infâme confession, que j'échangeai un seul regard avec Joëns. Je ne sais s'il s'en aperçut, mais il se troubla et nous cria d'une voix menaçante :
— Pourquoi ne me répondez-vous pas, traîtres?...
Axel hésitait à continuer son récit; mais, voyant les larmes gonfler les paupières de la jeune femme :
— Nous n'eûmes pas le temps de répondre, Christine Froëbom, ajouta-t-il fièrement, car la barque chavira, et le sorcier de Falun ne savait pas nager comme nous ; mais je vous en conjure, ne dites jamais à Joëns que vous savez notre secret.
La sœur d'Elis embrassa l'enfant avec un transport de tendresse farouche.
Depuis un demi-siècle les événements qui ont fait l'objet de ce récit étaient passés à l'état de légende dans la ville et dans les mines de Falun.
La reine des gardiennes du trésor s'était, suivant les conteurs de veillées et les chanteurs de complaintes, éprise d'un jeune mineur, et, malgré sa résistance, elle avait un jour transporté son amant dans la cité des gnomes pour lui offrir la royauté de son paradis souterrain. C'est ainsi que les ouvriers expliquaient l'éboulement du puits de Gustave Wasa.
Toutefois un dénouement aussi imprévu que tardif vint rétablir la vérité historique des faits en les complétant.
Un matin du mois d'août 1719, le morne si-
lence des mines de cuivre de Falun fut troublé par une singulière rumeur.
De nouvelles fouilles opérées au fond de la bure avaient tout à coup fait apparaître aux yeux des travailleurs un cadavre plongé dans un bain d'eau vitriolique. La conservation de ce corps, qui était celui d'un beau et robuste jeune homme, semblait réellement étonnante ; on aurait pu croire qu'il venait d'être surpris par la mort dans son sommeil.
Les ouvriers, médiocrement imbus de connaissances chimiques, d'ailleurs bien incomplètes à cette époque, crièrent aussitôt au prodige et au miracle ; car de mémoire d'homme, on n'avait constaté la disparition d'un mineur, et c'était bien un mineur que l'abîme rendait à ses com.pagnons. Son costume en faisait foi.
Ce fut donc avec une sorte de solennité qu'on transporta le cadavre hors de la mine et qu'on l'exposa non loin des sources évoquées par la baguette divinatoire du berger Ericson.
Pendant plusieurs jours, les curieux accoururent en foule, se livrant, autour de cette relique merveilleuse, à toutes sortes d'hypothèses, de commentaires et de discussions, qui auraient fait dresser les cheveux sur la tête d'un savant, s'il n'était pas convenu que tout savant doit être chauve. On finit par se décider à déposer en terre sainte les restes d'un homme qui pou-
vait bien n'avoir pas été un mécréant pendant sa vie, et qu'il eût été injuste de priver de son repos éternel.
Le clergé catholique se chargea du soin des funérailles, vu l'époque reculée à laquelle on jugea convenable de faire remonter la mort du pauvre ouvrier.
Au jour fixé, une longue procession de fidèles et d'oisifs s'empressa de suivre le clergé, qui venait procéder à la levée du corps.
Parmi les femmes, se traînait péniblement une vieille au dos voûté, au visage décharné et sillonné de rides profondes ; comparable à une momie ambulante, elle s'appuyait sur une béquille qui venait en aide à ses pieds vacillants. Il était impossible d'assigner un âge à cette ruine humaine toute parcheminée ; du reste elle ne parlait à personne.
Ceux qui paraissaient la connaître disaient que depuis leur enfance, ils l'avaient vue vivre dans une maisonnette isolée dont elle sortait are ment, et qu'ils n'avaient jamais entendu le son de sa voix ; elle ne parlait que par signes aux paysans qui lui vendaient ses provisions.
Quand vint son tour de s'avancer pour asperger d'eau bénite la bière où le mort était étendu, la face découverte, elle parut comme frappée d'un coup de foudre en le regardant de ses yeux presque éteints.
Elle serait tombée à terre sans l'aide des femmes qui la suivaient ; mais l'émotion avait été trop vive pour cette créature, vivant pour ainsi dire par l'unique ressort de la volonté ; elle laissa choir sa béquille, tendit ses bras vers le ciel et ne put que balbutier d'un3 voix plaintive qui perçait le cœur :
— 0 mon doux fiancé ! ô mon Elis !
A ces mots, elle s'agenouilla devant le cadavre saisit ses mains glacées et les pressa contre sa poitrine refroidie par l'âge, dans laquelle, semblable au naphte enflammé sous une armure de glace, palpitait encore un cœur brûlant du plus sincère amour.
— Ah ! dit la pauvre vieille en regardant autour d'elle, nul de vous ne connaît Pétrina Dalsjoë, l'heureuse fiancée de ce jeune mineur, il y a cinquante ans ! Quand, accablée de douleur et de désespoir, je retournai pleurer au bord de la bure, le vieux Torbern me consola en me disant que je reverrais encore une fois sur la terre mon Élis, que le puits de Wasa engloutit à la veille de notre mariage. Que de fois je suis venue, la nuit, le cœur pénétré d'un fidèle amour , regarder pendant de longues heures dans l'abîme immense; et aujourd'hui j'ai réellement ressenti la joie de le revoir. 0 mon Élis ! mon fiancé bien-aimé 1
Elle enlaça de nouveau le corps insensible de
ses bras desséchés, comme si elle eût désiré ne s'en séparer jamais.
Tous les assistants l'entourèrent, agités d'une émotion profonde. Ses soupirs devinrent de plus en plus faibles et ses sanglots s'éteignirent en sons indistincts ; ses lèvres blêmirent en murmurant :
— Emmène-moi, Elis, emmène-moi ! et de» vinrent immobiles.
Les mineurs s'approchèrent pour relever Pétrina Dalsjoë, mais elle avait exhalé son âme tendre et pure sur le corps de Froëbom. Ils s'aperçurent alors que le cadavre qu'ils avaient cru pétrifié commençait à tomber en poussière.
Le dernier vœu de la fille de l'alderman fut exaucé.
Dans l'église de Kopparberg, où, cinquante ans auparavant, ils avaient dû recevoir la bénédiction nuptiale , furent réunies les cendres d'Élis Froëbom et celles de la fiancée qui lui avait été fidèle jusqu'à la mort.
Tous les écrivains qui ont visité la Dalécarlie font mention de cette touchante et authentique histoire dans leurs impressions de voyage.