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CHAPITRE PREMIER

Augescunt aliae gentes, aiiae minuuntur,

Inque brevi spatio mutantur saecla animantum

Et, quasi cursores, vitaï lampada tradunt,.

(Lucrèce.)

générations familiales? Le langage courant le laisse

supposer, et tous les théoriciens des générations humaines l’ont admis, non sans raisons, mais sans qu'aucun ait réussi à administrer la preuve de cette proposition. Reprenons donc le problème à sa racine, en partant des réalités les plus accessibles, pour nous élever de proche en proche aux constatations les plus délicates. Avant d'aborder l'étude des générations sociales, dont l'existence reste hypothétique, il importe, en effet, de bien comprendre le mécanisme des générations dans la famille, qui est le réservoir où la société puise tous ses membres. Et, pour comprendre l'organisation de la famille humaine, il convient de jeter un coup d’œil sur les générations animales : en raisonnant d’après les grandes analogies naturelles, on ne risque pas de confondre des traits secondaires avec les lignes essentielles de la réalité.

DES des générations sociales comparables aux

MENTRÉ 12

178 LES FAÎTS ET L'HYPOTHESS

À comparaison méthodique des générations humaines avec les générations animales exigerait une longue enquête qu'aucun théoricien n'a tentée, et dont on

trouverait des éléments dans le beau livre de M. Espinas sur les Sociétés animales. Ici, nous nous bornerons aux indications qui répondent à notre dessein.

La durée de la génération étant une fonction de la durée totale de la vie et spécialement de la durée de l’âge adulte pendant laquelle l’animal peut se reproduire, les générations animales sont ordinairement plus courtes que les générations humaines, parce que, à l'époque géologique actuelle, l'existence de la plupart des animaux, même les plus gros, a une durée moindre que la nôtre. Un expérimentateur américain, M. Woodruff, a suivi pendant cinq ans les descendants d’une paramécie commune, et il a vu défiler 3.029 générations, soit plus de 600 par an. M. Berthelot a calculé que le nombre des générations de fourmis depuis Aristote répond à près de quarante mille années, évaluées d’après les générations humaines (!). Il y a des insectes à générations annuelles ou semestrielles, d'autres à générations quotidiennes. La durée d’un être vivant, comme sa masse, dépend de sa structure : sa vie est bornée ainsi que sa taille, et il ne peut pas plus franchir les limites de la mort qu'il ne peut agrandir à volonté les dimensions de son corps. Mais la connaissance des lois qui régissent la durée de la vie chez les animaux et la durée proportionnelle des phases de leur existence est à peine ébauchée par les naturalistes. Ainsi on ignore presque tout des habitudes sociales des

(:) Science et Philosophie, p. 180.

singes anthropomorphes à l’état libre, et par suite la durée de leurs générations, que nous aurions tant d’intérêt à connaître.

Les générations animales ne sont pas seulement plus. courtes que les générations humaines, elles sont ordinairement discontinues et sans relation Les unes avec les autres (). Chez les insectes, par exemple, les jeunes ne voient pas leurs parents au moment de l’éclosion, de sorte que les générations, séparées généralement par la durée de l'hiver, n'empiètent pas les unes sur les autres. Chez ces animaux, « l’industrie publique, suivant la forte expression de Rivarol, meurt et renaît tout entière à chaque génération ». La physionomie des générations d'insectes est uniforme comme leur durée : toutes sont gouvernées par le même instinct infaillible qui se transmet intégralement d’une génération à la suivante, tendant surtout à assurer la perpétuité de l'espèce, et qui n’est accru ni par l’expérience individuelle ni par la mémoire sociale. Le changement et, par suite, le progrès deviennent impossibles, sauf chez quelques insectes vivant en société (fourmis, termites, abeilles) qui ont pu braver l'hiver, abrités dans leurs nids.

Les générations d’articulés sont sectionnées comme les anneaux de leurs corps, tandis que les générations

humaines, mêlées entre elles et chevauchant, sont mas-

quées par l’afflux continuel des nouveau-nés et Le départ incessant des morts. De ce fait résulte une conséquence remarquable : « Si chaque génération d'hommes, écrit Hume, disparaissait en une fois et qu’une autre lui

(:) La succession des générations chez les hannetons offre une particularité curieuse : bien que leurs générations soient annuelles, elles ne sont abondantes que dans certaines années (le temps du développement d’un hanneton est normalement de trois ans, mais cette durée ne suffit pas à expliquer l'abondance des hannetons de trois en trois ans).

succédât tout d'un coup, comme cela a lieu pour les vers à soie et les papillons, la nouvelle race, en admettant qu’elle fût assez réfléchie pour choisir son gouvernement (ce qui n’est certainement pas le cas pour les hommes), pourrait volontairement et par consentement général établir sa propre forme de constitution, sans tenir compte des lois et des précédents qui ont prévalu chezses ancêtres. Mais, comme la société humaine est un flux perpétuel, comme à toute heure il y a un homme qui sort de ce monde et un autre qui y entre, il est nécessaire, pour sauvegarder la stabilité du gouvernement, que la nouvelle génération se conforme à la constitution établie et suive de près le chemin que ses prédécesseurs, suivant eux-mêmes les traces de leurs propres devanciers, lui ont frayé antérieurement. Quelques innovations doivent nécessairement se produire dans foute constitution humaine...; mais quant à des innovations violentes, aucun particulier n’a qualité pour en faire, et il est même dangereux à un parlement d'en tenter de telles : on doit en attendre plus de mal que bien (*). » Ainsi l’enchevêtrement des générations humaines, qui est le plus grand obstacle à leur discernement, assure à la fois la continuité sociale et la régularité du progrès. Ce que Hume dit de la politique s'applique à l’art, à la science, à l’industrie, à toutes les formes de l’activité. Dans tous les domaines, le progrès suppose Le contact des vieux et des jeunes, qui permet la transmission sociale, et la régularité du progrès résulte de la coexistence des différents âges au sein de la société. Si les générations humaines étaient espacées comme les grains d'un chapelet, la marche de l'humanité (à supposer que les hommes fussent intelligents)

(*) Huwe, Essai sur le Contrat, p. 452 de l'édition anglaise.

serait saccadée et sans suite : elle consisterait en une alternance monotone d'explosions et de piétinements, La constitution naturelle de la société humaine, qui brouille pour ainsi dire toutes les générations et confond tous les âges, nous épargne ces secousses violentes et périodiques; elle impose au mouvement social des conditions de lenteur et de sûreté qui garantissent son équilibre et son efficacité. IL y a entre les jeunes et les vieux toute une gamme d'intermédiaires qui atténuent les écarts de l’instinct d'innovation et la résistance des forces conservatrices, qui suppriment les heurts et ménagent les transitions. La simultanéité de tous les âges introduit dans la mécanique sociale la douceur et la régularité que ne peut fournir un moteur intermittent, et que seule procure un moteur polycylindrique très perfectionné. Si, à certaines époques et chez certains peuples, les hommes n'échappent pas aux révolutions, celles-ci n’offrent pas la soudaineté des métamorphoses ni les risques des catastrophes. Une haute sagesse préside donc au gouvernement des sociétés humaines et règle la marche de leurs destinées.

Cette sagesse apparait non seulement dans la distribution des âges au sein de la société, mais aussi dans la répartition des âges au cours de l'existence individuelle. Ici encore, nous constatons de grandes différences entre les animaux et l’homme; et ces différences retentissent sur la durée de la période d'élevage et d'éducation. Chez l'insecte, la distinction des âges est très accusée et leur étendue très inégale : il passe ordinairement par les trois phases de larve, de nymphe et d’imago ou adulte. Par exemple, les larves des éphémères vivent dans l’eau deux ou trois ans; leurs métamorphoses se font ensuite en un ou deux jours : la nymphe sort de l’eau et se mue en insecte ailé: celui-ci subit une nouvelle mue et n’a plus qu'à se reproduire. Né ordinairement le soir, il

s’accouple : la femelle pond pendant la nuit; le matin elle tombe, épuisée par la ponte, et sert de pâture aux poissons (‘). L'enfance de l’insecte est donc très longue; son adolescence et son âge adulte très courts ne sont pas suivis d’une période de sénilité (:). L'insecte peut mourir dans une pâmoison : sa larve aura le vivre et le couvert! Elle passera son enfance dans un état de torpeur béate, n'ayant rien à apprendre de ses parents qui sont morts en lui donnant le jour. Sa vie véritable sera brève, mais pleine de parfums et d'azur : le papillon naît et disparait avec la soudaineté d’une fleur qui éclate et se flétrit tout d’un coup, il ne connaît pas les déchéances de la vieillesse, qui est inutile au maintien de son espèce. Par là, nous comprenons le rôle de la vieillesse dans la vie humaine : elle conserve le capital social qui, sans elle, serait exposé au gaspillage, et elle défend la tradition, piédestal de tout progrès, contre les témérités de la jeunesse : « Mens et ratio et consilium in senibus est, qui, si nulli fuissent, nullae omnino civitates fuissent (*). » La vieillesse de l’homme est la rançon de son intelligence et la sauvegarde de son patrimoine.

L'instinct si merveilleux de l’insecte, qui explique la discontinuité de leurs générations — car plus les générations sont isolées, plus elles ont besoin d’un guide immuable pour régler les actes de leur vie — et la disparité de leurs âges, fait place chez les mammifères à un autre instinct plus admirable encore : l'amour maternel.

(:) Pour plus de détails, V. E. Msresnixorr, Études sur la nature humaine, pp. 352-359.

(?) Ceci n’est vrai qu’en gros — chez la Cicada septemdecim, le rapport de la phase de préparation à la phase adulte est de 200 à 1. Cette cigale vit pendant 17 ans à l'état de larve sous les pommiers dont elle suce les racines ; l’insecte adulte vit un peu plus d’un mois, juste le temps de pondre ses œufs. :

($) Grcéron, de Senectute, XIX, 67.

SR

Alors l'élevage commence, et, avec lui, l'intelligence s’ébauche, d’abord sous la forme de l’imitation ().

La période d'élevage chez les animaux a une durée constante pour une espèce définie, et les soins de l’élevage sont identiques dans la même espèce, que celui-ci soit isolé ou collectif, qu'il soit donné par la mère seule ou par les deux parents. La période de formation chez les animaux, comme leur période d'incubation ou de gestation, dépend de la durée de leur existence : elle est plus ou moins longue, suivant le degré de complexité du type considéré. Son étude éclaire un peu le mécanisme de l’éducation humaine, qui a une si grande portée sociale, et subsidiairement la répartition des âges dans la vie de l’homme.

Le caractère de la société domestique est d’être successive; et, à mesure quon monte dans l'échelle zoologique, l’unité de la famille embrasse des êtres toujours plus distants les uns des autres dans la durée. Chez les oiseaux, la monogamie est la règle, et la polygamie l’exception (au bas de l'échelle). Leurs générations sont encore dissociées, mais chacune d'elles est élevée parses parents, et peut avoir des rapports fugitifs avec des membres de la génération précédente; Le plus souvent, la société domestique est bornée à la durée d’un an. « Un

(:) Dans la famille animale, constituée par la réunion temporaire des parents et de leur progéniture, on peut distinguer, avec E. Waxwairer (Esquisse d’une sociologie, Bruxelles, 1906; pp. 118 et sq.), trois étapes principales au point de vue de la formation sociale : 1° le jeune voit ses parents, mais le père lui est totalement hostile ou indifférent : l'individu n’a de rapports qu'avec sa mère (les carnassiers); 2° si la ponte ou la portée sont multipares, il y a élevage en commun : l'individu a des rapports avec d’autres du méme âge (oiseaux, chiens et chats), 3° si l'élevage exige une certaine durée, l'individu n’est pas encore formé quand de nouveaux jeunes viennent au monde, el il a ainsi des rapports avec des individus d’âges différents (singes et hommes). Waxweiler est un élève de Giard, qui accordait tant d'importance à l’éthologie animale.

grand nombre de couples sont formés pour toute la vie et mettent au monde d'année en année, sans cesser d’être unis, de nombreuses générations — semblables à un arbre qui s’élèverait à une grande hauteur, en s’environnant de distance en distance d’un vert bouquet de feuillage ({).» Plus les couvées sont espacées, plus la transmission des enseignements de l’expérience est prolongée. -

C'est chez les mammifères qu'on rencontre le type d'éducation et de générations le plus voisin du nôtre. En effet, les jeunes peuvent de moins en moins se suffire à eux-mêmes, et leur formation, de plus en plus longue, s'effectue grâce au concours d'individus de tous les âges. La longue durée de la période de formation entraine l’entrelacement des générations, surtout chez les mammifères à parturition unique, comme les cétacés, les proboseidiens et les bovidés. Ici, la monogamie est rare (carnassiers), et la polygamie à peu près générale (au sommet de ’échelle). C’est, en eftet, la famille à femelles multiples qui offre, selon M. Espinas, le seul type capable de se prêter à une organisation sociale étendue, centralisée, durable. Les mammifères offrent le passage de la société domestique successive à la société ethnique continue, par l'intermédiaire de la horde accidentelle et de la horde organisée : « C'est par le développement de l'individu que la plus grande partie des mammifères se recommande à l'attention du psychologue; et cela vient précisément de ce que l'éducation, soit par les deux parents, soit par la femelle seule, développe chez eux plus que chez les oiseaux l'expérience et la réflexion (*). » Comme la famille et la société des mammifères, la famille humaine est carac-

(1) Esrinas, Les Sociétés animales, Paris, 1877; p. 282. (?) Esrinas, op. laud,, p. 291. Nous renvoyons le lecteur à ce travail, auquel M. Ed. Perrier n’a pas rendu suffisamment justice.

térisée par l’affranchissement progressif de l'individu qui finit par s’incorporer à la société.

Mais l’homme est un être vraiment à part dans la nature (:), un être royal (:). On trouve rassemblés en lui des caractères presque contradictoires, dont on entrevoit seulement l’ébauche parmi les différentes espèces d’animaux. La durée de sa vie, égale à celle des plus gros mammifères, est notablement plus longue que celle des grands singes. Par contre, sa gestation est courte, et sa croissance extraordinairement lente. La grossesse de la femme dure deux fois et demie moins que celle de l’éléphant qui a une existence de même durée; elle est inférieure à celle du cheval qui vit beaucoup moins ; elle est sensiblement égale à celle de la vache, mais le veau est élevé à quatre ans! La durée relativement courte de la période embryonnaire chez l'homme, nécessitée, selon Cournot, par sa stature droite, entraine l'imperfection native de l'enfant (‘); celle-ci, à son tour, impose la nécessité d’une longue éducation; et la dificulté de la tâche éducative à pour corollaire la durée de l’âge mür chez les parents qui assurent l'éducation de leurs enfants. Aussi est-ce dans l'humanité que la tradition sociale est le plus fortement nouée. L'homme présente d’ailleurs à cet égard une étonnante plasticité : alors que la formation d’un jeune Australien ou d’un petit mendiant est terminée à huit ans, celle d’un intellectuel de nos

(:) Cf. Rüsner, La croissance et la durée de la vie de l'homme et de quelques mammifères (C. R. de l’Académie des sciences de Berlin, 16 janvier 1908).

@) Cf. Espivas : « L’homme est pour les plus élevés des vivants qui viennent après lui un être à part, vraiment royal eb en quelque sorte surnaturel. » (Sociétés animales, p. 36.) « Les espèces anthropoïdes, le chimpanzé surtout, considèrent les autres animaux, même les singes, comme leurs inférieurs : vis-à-vis de l’homme il est tout différent, il lui témoigne autant de considération qu'il a de mépris pour les autres animaux. » (dem, p. 322.)

(8) Cf. Courwor, Vitalisme, p. 173.

186 LES FATES ET L'HYPOTHE SE

jours se prolonge jusqu'à vingt-cinq ans (‘). Plus l'humanité se civilise, et plus l'éducation de l'individu tend à durer : plus le contact des âges devient étroit, et plus l’écheveau social se complique et s’embrouille. Mais l'examen des générations dans la famille humaine va nous aider à débrouiller cet écheveau.

se présentent par groupes successifs, que séparent

des intervalles de temps sensiblement identiques : les parents incarnent une génération, les enfants une autre, les petits-enfants une troisième. Chaque groupe embrasse un nombre d'années (douze en moyenne d’après Rümelin) inférieur à la durée qui sépare les représentants extrêmes (le dernier de l’une et le premier de l’autre) de deux générations consécutives. En effet, les naissances qui alimentent la famille ne s’échelonnent pas d’une façon régulière le long de la durée, mais se pressent autour des années qui représentent sa phase d’accroissement. Puis, quand la période de fécondité des parents est close, la famille reste stationnaire, jusqu’à ce que les enfants soient capables de transmettre à leur tour la vie qu'ils ont reçue. Il s'écoule donc un temps stérile avant que les enfants aient des enfants ; alors les membres de la famille grandissent ou vieillissent sans que leur nombre s’accroisse. Au contraire, celui-ci tend à diminuer par l'effet de la mort, qui frappe normalement les plus âgés, et fait disparaître un à un les représentants de la génération la plus ancienne, dépossédée peu à peu au profit des générations neuves. À la série des naissances

D: la famille, princière ou modeste, les individus

(1) Waxweler, 0p, laud.

Lu RS

correspond la série symétrique des deuils, qui se réparüssent également sur une assez courte période, quand la génération des grands-parents et des grands-oncles ou celle des parents et des oncles est arrivée au terme normal de l'existence. Les cercueils se succèdent par séries intermittentes comme les berceaux : le mélange des deux séries explique toute la vie de la famille. Déjà Homère avait remarqué que les générations familiales ressemblent aux feuilles caduques des arbres qui naissent au printemps et tombent à l'automne: a-t-on saisi la justesse poignante de cette comparaison ?

Quelles que soient les variations de la période de fécondité des couples humains, relativement à son amplitude et à sa densité, on peut considérer comme une notion acquise à la science l’uniformité de la durée des générations familiales : Les travaux de Rümelin et de Lorenz sont décisifs sur ce point. Quand on envisage l'histoire d’une famille à branches multiples sur une période suffisamment étendue, on voit les écarts s’annuler et toutes les générations collatérales marcher du même pas. La durée comporte un principe de compensation analogue à la loi des grands nombres : à la longue, le temps neutralise les accidents et met en relief les lignes essentielles du phénomène. Et cela se comprend aisément : imaginons, pour simplifier le raisonnement, des générations d’une durée trentenaire, et supposons une avance ou un retard de cinq ans dans une série. Il faudrait (hypothèse bien invraisemblable) que cette avance ou ce retard fussent répétés six fois de suite durant un siècle et demi, pour que cette série fût en avance ou en retard d’une génération sur les séries normales (30% 5—25 X 6). Si la génération type est égale à un tiers de siècle, il faudra encore plus de temps pour qu'une différence de cinq ans (chiffre relativement consi-

dérable) plusieurs fois répétée se manifeste par l'écart d'une génération. II semble qu’en partant du fils Le plus jeune au lieu de partir de l’ainé, les générations doivent être plus tardives: il n’en est rien cependant, tant la coupure des générations est naturelle. Quand un oncle est plus jeune que son neveu, on considère avec raison ce fait comme une anomalie exceptionnelle, parce que chacun applique inconsciemment la loi des générations. Nous pouvons donc admettre comme un fait constant la périodicité régulière des générations familiales.

On peut étudier le rythme des générations familiales au triple point de vue physiologique, psychologique et pathologique ; mais nous n'envisagerons que l'aspect psychologique de la question, et dans la mesure nécessaire pour éclairer le problème des générations sociales.

La psychologie des générations familiales est extrêmement monotone : les jeunes s’insurgent contre les vieux et visent à les déposséder, en attendant qu'ils soient critiqués à leur tour et dépossédés par leurs enfants. La vie qui se transmet ne regarde pas en arrière : elle est obstinément tournée vers l'avenir. Les enfants qui ont reçu la vie s’acquitteront de leur dette en procréant à leur tour : la reconnaissance qu'ils ont contractée envers leurs parents se dépensera en affection et en soucis à l'égard de leur progéniture. Il est de règle que les parents soient attachés à leurs enfants, et que les enfants soient ingrats envers leurs parents. Le don de la vie engendre le dévouement, et le dévouement l'affection jalouse; mais ceux qui reçoivent ne se soucient pas d’avoir reçu : ils aspirent à donner ; c’est le bienfaiteur et non l’obligé qui est lié par le don! L’oubli est la loi des générations familiales : l’histoire intérieure des familles est faite de déchirements successifs qui séparent toujours davantage les enfants de leurs parents : à mesure que les

enfants sortent du sillage de leur mère pour entrer au collège ou dans la société, la sollicitude des parents s'accroît en raison des dangers que courent leurs petits ; mais les enfants ne peuvent admettre le contrôle des parents : impatients de secouer le joug familial, ils acquièrent toujours plus d’audace et d'indépendance, jusqu’au jour où ils briseront la tutelle qui entrave leur essor.

C'est la thèse que Paul Hervieu a illustrée dans la Course du flambeau, sa meilleure pièce (!). Le vieil universitaire Maravon l’exprime en ces termes : « Ces gens-là se conforment à la loi qui commence par demander à la mère la chair de sa chair, souvent sa beauté, au besoin même sa vie pour en constituer l'enfant. Dès lors, au profit de la génération nouvelle, la nature s'évertue à dépouiller la génération précédente. Elle demande sans trêve aux ascendants, sous forme de dépenses, labeurs, anxiétés, dotations, sacrifices, tout le reste de leurs forces vives pour en équiper, armer, parer ceux qui descendent vers les plaines de l'avenir... » Et il compare la suite des générations à la course du flambeau, aux lampadophories d'Athènes (*) où « chaque concurrent courait, sans un regard en arrière, n'ayant pour but que de préserver la flamme qu'il allait pourtant remettre aussitôt à un autre ! » Cette Loi est si vieille que les commandements du Sinaï ne contiennent pas un mot sur les

(*) Le même thème à été repris récemment par M. Paul Géraldy dans les Noces d'argent. Cette pièce, reçue par le Comité du Théâtre-Français avant la guerre, a été représentée seulement le 5 mai 1917. Au lieu d’un drame, M. Géraldy a fait une comédie douloureuse, et il a mis en scène des personnages moins exceptionnels que ceux d’Hervieu. Une mère perd d’abord sa fille qui se marie (« depuis que j'ai un gendre, dit-elle, il me semble que je suis la belle-mère de ma fille »), puis son fils qui s’affranchit à dix-neuf ans pour s’attacher à une maîtresse. lNevenue veuve, elle compare sa solitude morale à celle d’une amie divorcée qui n’a pas eu d'enfants.

(2) Acte I, scène 11.

devoirs envers la progéniture (l'instinct supplée à la loi), mais preserivent aux enfants d’'honorer leurs parents ‘« afin de vivre longuement ». D’instinct, l'humanité est bonne mère, et d'instinct aussi elle est mauvaise fille.

Pour prouver sa thèse, Hervieu met en présence trois générations : une grand'mère, une mère et sa fille; et il montre que, dans l'épreuve, chacune d'elles se détourne du passé, pour aller résolument à l'avenir : « Ceux qui nous ont donné la vie, c’est à peine si nous nous retournons quand, derrière notre dos, la mort les fauche. Mais quand, en avant de nous, c’est notre enfant qu'elle vient prendre, c’est-à-dire notre propre ouvrage, la création personnelle dans laquelle nous nous mirons, alors notre égoïsme ne se console plus. » Le mot de la fin résume la pièce : « Pour ma fille, s’écrie Sabine, j'ai tué ma mère | On pressent que le départ de sa propre fille va la tuer à son tour.

Quand les parents ont transmis la vie, leur rôle ne fait que commencer : l'existence serait un piètre cadeau si celui-ci n’était pas précédé et suivi de sacrifices qui donneront au nouveau-né les moyens de subsister et de se développer. Aussi les parents dépensent-ils le meilleur de leur activité et le plus pur de leur tendresse à élever leurs enfants. De quels soins assidus et ingénieux ils entourent l'être débile, de quelle sollicitude inquiète ils accompagnent ses premiers pas, avec quelle générosité ils arment l'adolescent des disciplines capables d'assurer sa réussite ! Mais, à mesure que leur égoïsme concerté se dépouille au profit de ceux qui sont destinés à les remplacer, à mesure que le foyer se fait plus chaud et plus enveloppant, les enfants brisent une à une les chaînes familiales ; ils songent à l'avenir et rêvent d’un autre foyer. Un malentendu initial, qui s'aggrave sans cesse, sépare les enfants de leurs parents. De bonne heure, ils

préfèrent à la société des grands celle de leurs pairs et de leurs compagnons de jeu : le semblable attire le semblable (1); bientôt ce sera l'attrait de l’autre sexe, et, d'étape en étape, ils conquerront leur pleine indépendance. La coupure du cordon ombilical qui lie l'enfant à sa mère est suivie d’autres ruptures chroniques non moins douloureuses. L'opposition spirituelle est La loi des générations familiales.

Tous les enfants veulent dépasser leurs parents, comme ceux-ci le souhaitent, mais non pas de la façon qu'ils désirent (la mère qui a voulu le mariage de son enfant, le regrette au jour de la séparation !). Pour faire mieux que leurs devanciers, ils songent à agir autrement ou même à faire le contraire de ce que ceux-ci ont fait. « Le moins qui puisse se produire, écrit M. P. Souriau, c'estque les parents jugent leurs enfants un peu avancés et que ceux-ci de leur côté trouvent leurs parents un peu arriérés (>). » D’ordinaire, les croyances et les désirs des enfants diffèrent de ceux des parents ; souvent les enfants se bornent à prendre le contre-pied des idées de leurs parents : ils décrètent une nouvelle table des valeurs qui abolit la table ancienne. Il ne ment pas le proverbe qui dit : « À père avare, fils prodigue »; le philosophe Victor Egger, fils de l’helléniste Emile Egger, a pu écrire : « Né d’un père croyant, je suis un fils sceptique »,

(:) « Dans les sociétés psychologiques, écrit M. Espinas, la cause de l'attraction réside dans la sympathie, c’est-à-dire dans la plus grande faculté qu’a tout être capable de représentation de se représenter son semblable, et dans la conscience d’une augmentation d'activité (plaisir) qui en résulte. » (Sociétés animales, p. 351.) Cette loi d'attraction du même au méme, formulée par M. Espines, est d’une importance capitale en psychologie et en sociologie. Elle a été entrevue par les philosophes grecs qui lui ont opposé la loi des contraires; maïs celle-ci. qu'on pourrait appeler à plus juste titre la loi des complémentaires, n’est qu’un aspect dérivé de la loi générale.

(2) Les Conditions du bonheur, p. 215.

mais l'inverse est également vrai (‘). Parfois, l'opposition entre les pères et les fils tourne au tragique et aboutit à une rupture définitive. Telle est l’histoire que nous à contée le critique anglais Sir Edmund Gosse dans sa pénétrante autobiographie intitulée : Père et fils (°). Son père et sa mère, affiliés à la secte des Frères de Plymouth, étaient des croyants rigides et mystiques; mais un jour, à propos d’un fait insignifiant, le fils assiste à l’effondrement des convictions que lui avaient inculquées ses parents ; peu à peu la fêlure s’accuse; bientôt 11 dit non au mensonge qui prétendait régir sa vie, et par un fiat décisif il s'éloigne sans retour de son père. « C'était, dit-il, un cas de tout ou rien. » Cette loyauté intellectuelle et cette décision sont rares ; le conflit ne revêt pas souvent une forme aussi aiguë et ne porte pas sur des questions aussi graves, mais il se manifeste toujours peu ou prou, sous une forme ou sous une autre : la docilité n'est pas le fait des adolescents !

Essayons de déterminer avec plus de précision l'influence des parents sur les enfants, et l’attitude desenfants à l'égard des parents.

D'abord l'éducation que les parents donnent à leurs enfants diffère notablement de celle qu'ils ont reçue (:). S'il est des points sur lesquels ils ne transigent guère

(*) « Payer les dettes qu'on n'a point fartes, cela est vrai aussi au moral. Port-Royal ne fait pas autre chose. Quand on entrevoit par Tallemant l'histoire des pères, des grands-pères et des mères, on est renversé du contraste des générations : on comprend mieux alors tous ces jeûnes et ces repentirs. » (Sainre-Bruve, Port-Royal, Il, 510. note.) Ainsi le grand-père du duc de Roannès était très dissolu. Rappelons pour mémoire l'exemple classique de Mme de Sévigné et de Mme de Grignan.

(®) Traduct. française de A. Monod et H. D. Davray (1912). L'histoire de Sir Gosse est celle de beaucoup d'artistes et de novateurs qui doivent briser la volonté de leurs parents.

(°) « On ne désire donner que ce qu’on regrette de n'avoir pas reçu. » (Wiois, Devoir et Durée, p. 260.)

(traditions religieuses, morales, domestiques), ils entendent préserver leurs enfants des erreurs dont ils ont été eux-mêmes victimes. C’est pourquoi leur autorité subit des recrudescences et des éclipses périodiques, dont il ne faut ni se réjouir ni s’affliger outre mesure. Un auteur allemand, cité par Paul Janet dans /a Famille, distingue deux sortes de générations d'enfants : les générations battues et les générations fattées, les unes succédant régulièrement aux autres, parce que les battues, trouvant qu'on les a mal élevées, flattent leurs enfants, et que les flattées les battent par la même raison. Cette boutade renferme une bonne part de vérité. Les adultes qui ont subi de trop dures contraintes durant leur jeunesse sont inclinés à l’indulgence vis-à-vis de leurs enfants; les pères qui ont joui d’une trop grande liberté surveillent de près leurs fils, et les enfants gâtés deviennent facilement des pères tyranniques. Cette alternance de sévérité et de relâchement dans la discipline est, jusqu’à un certain point, indépendante de la transformation générale des mœurs. Il semble pourtant que l’autorité des parents subisse actuellement une crise redoutable : on observe depuis plusieurs générations une aggravation de la faiblesse des parents et de l’indépendance des enfants, la première allant jusqu'à la lâcheté et l’autre jusqu'à la révolte (*). Mais l'histoire nous enseigne que l’excès d’un mal engendre la guérison, à moins que le mal ne dissolve l’organisme, ce qui ne peut être le cas pour la famille. La vie porte en elle une

(:) Cette crise de l’autorité familiale, dépeinte dans les Pierres Millénaîres, a des causes-multiples, au premier rang desquelles il faut placer la diminution du nombre des familles normales. L'enfant unique est idolâtré et conséquemment mal élevé; tandis que, pour diriger un bataillon d’enfants, une stricte discipline est nécessaire. En France, le mal remonte au xvrre siècle (cf. le théâtre de Molière et le théâtre de Marivaux).

MENTRÉ 13

puissance de réaction capable de corriger les pires écarts ; et le contraste n’existe pas seulement entre les générations successives, mais aussi entre les groupes de générations familiales.

Dans le domaine intellectuel, même opposition que dans le domaine moral : les parents essaient de faire bénéficier leurs enfants de leur propre expérience de l’école et de la vie. Ont-ils souffert de l'internat ? Ils veulent l’épargner aux leurs. Éprouvent-ils l'insuffsance de leur formation intellectuelle ? Ils cherchent à munir leurs successeurs des supériorités qui leur ont manqué : ainsi les fils d’intellectuels deviennent des praticiens et des sportifs; les savants n'entendent pas priver leurs fils des avantages de la culture esthétique, et les humanistes ne veulent pas rougir de l'ignorance scientifique de leurs enfants ; à une génération de « modernes » succède une génération de « latinistes ». Dans l'intervalle qui sépare deux générations, les institutions scolaires et pédagogiqües se sont transformées par le renouvellement des maîtres, des idées et du matériel: mais ces grands corps évoluent lentement, et le père s'ingénie à accommoder leurs ressources aux besoins variés de son enfant. Aussi l'éducation des enfants estelle en général complémentaire de celle des parents. Les pères tendent à réaliser chez leurs fils l'équilibre des facultés qu'ils n’ont pas atteint eux-mêmes ; et, comme cet équilibre est instable, ils tombent aisément d’un excès dans l'excès opposé. On a trop développé leur intelligence et pas assez leurs muscles : ils n’hésiteront pas à sacrifier les études au développement physique ; on a desséché leur intelligence : ils chercheront à cultiver le cœur, fût-ce au détriment de la raison. L'instruction des générations successives est faite d’alternances et de retours : le fils continue son grand-père plutôt que son

père, car il prend le contre-pied de son père, qui avait lui-même pris le contre-pied du grand-père. Mais le rythme n'est pas toujours aussi simple.

Et ce n’est pas seulement la formation générale que les parents veulent autre dans leurs fils, c’est encore la formation spéciale et technique. L'ambition avortée des parents se reporte sur leurs enfants, et ils rêvent pour eux de situations plus hautes que les leurs. Connaissant les inconvénients de leur profession (on ne connaît que ce qu'on a expérimenté), ils cherchent souvent à en détourner leurs fils. L'homme se dit en soupirant : « Ah! si J'avais à recommencer ma vie! » Sa vie, il la recommence dans son fils, et il entend que ce fils n’endure pas les mêmes souffrances et ne subisse pas les mêmes déboires que lui. Parfois il lui avoue : « Ne fais pas comme moi. » Le fils n’est que trop porté à écouter ce langage, qui flatte ses secrètes dispositions.

Heureusement, la puissance du milieu familial tempère ces tendances au désaccord, et limite leurs effets. Le contraste entre les parents et Les enfants n’est jamais que partiel au sein des familles fortement organisées (:) : les traditions se conservent en dépit des révoltes périodiques de la progéniture, et les crises les plus graves laissent à peu près intact le patrimoine moral. La formation initiale de l'enfant (premières habitudes) est absolument décisive, et laisse dans l'inconscient des traces qui survivront à toutes les expériences. Mais le milieu familial n’a qu’une part restreinte dans la formation de l'enfant ; bientôt il lie société avec d’autres enfants, il a des camarades à l’école, il fait connaissance avec le

(:) La longévité des ascendants favorise l’évolution modérée de la famille : les rapports suivis de l'enfant avec ses grands-parents tendent à consolider la tradition familiale et à réfréner les tentatives d'émancipation des jeunes.

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monde; un jour, il aura la révélation de l’amour et il aspirera à l'union qui l’affranchira du foyer paternel. Les parents conseillent bien leurs enfants, mais les conclu sions que les enfants tirent de leurs leçons ne sont pas celles qu’ils voudraient leur transmettre : l'expérience d’une génération ne sert pas à la génération suivante. Les parents savent, mais ne peuvent plus; les enfants peuvent, mais ne savent pas, et ils n’apprendront qu'à leurs dépens.

La différence d'âge qui sépare les enfants de leurs parents est la principale source du changement des idées et des mœurs. Les jeunes ouvrent les yeux dans un autre monde que leurs parents, et ils se plient aussitôt aux exigences de la société contemporaine. Les parents ont leur siège fait et leur mémoire meublée, ils conservent vivaces leurs premières impressions, et ils sont partis d’une expérience qui reste lettre morte pour leurs successeurs; s'ils sont encore capables de comprendre les nouveautés, ils ne sont plus assez souples pour les adopter etles faire passer dans leur vie. Le poids de leur existence les paralyse : ils se bornent à approfondir le sillon commencé. Les conversions intellectuelles sont très rares. Au contraire, les enfants ont des yeux naïfs et des sens vierges, ils aspirent par tous Les pores le monde nouveau au milieu duquel ils ont fait leur apparition. Ce monde pétrit leur âme à leur insu; et, dès qu'ils sont en âge de réfléchir, ils notent l'écart qui existe entre la conduite de leurs parents et les nécessités du milieu ambiant. Débordants de sève, ils s’élancent à la conquête du monde. « On a besoin, quand on est jeune, de se donner l'illusion qu'on participe à un grand mouvement de l'humanité, qu'on renouvelle le monde... On est si libre et si léger! On ne s’est pas encore chargé du lest d'une famille, on n’a rien, on ne risque guère. On est

bien généreux, quand on peut renoncer à ce qu’on ne tient pas encore (!). »

Quelle direction les jeunes gens vont-ils imprimer à leurs forces grandissantes? Ils n’ont pas le temps de choisir et ne savent pas encore se recueillir; ils se lancent avec ardeur dans le mouvement de leur époque, et se précipitent sur toutes Les nouveautés, théoriques ou pratiques. Le jeune homme a horreur du piétinement et de l'attente, il a le goût de l’action et du risque, il aime par dessus tout la mobilité et il aspire à la gloire. Candidat éventuel à toutes les aventures, il agrée d'enthousiasme les inventions qui accélèrent la vitesse, et les idées qui augmentent l'instabilité. Or, que de perfectionnements ont été réalisés en mécanique depuis que son père est sorti du collège, depuis une trentaine d’années (*). Les parents d’aujourd’hui ne pourraient plus vivre dans la société de 1850; leurs fils ne peuvent plus vivre comme leurs parents. Nouvelles sont les machines et nouvelles les méthodes : il faut aller toujours plus vite, toujours plus loin, toujours plus haut! Jadis le chemin de fer avait remplacé la diligence séculaire, aujourd’hui le sport de l'aviation a succédé à celui de l'automobile. Notre époque est l’âge d’or de la jeunesse : quelle trépidation et quelle fièvre! Le mouvement tourne au vertige; les jeunes s’élancent dans les airs et se cassent Le cou pour perfectionner l’aéroplane. Les inventions brülent les étapes, leur mise au point s'accélère avec leurs progrès, elles franchissent en dix ans des stades qui exigeaient jadis un siècle et au delà. Et, tandis que la technique de l’humanité se développe en progression géométrique, l’accélé-

(:) R. Rozrann, Le Buisson ardent, p. 16.

(:) Les transformations sociales se remarquent surtout quand on compare deux ou trois générations juxtaposées dans une même famille. (Cf. L. Berrrann, Le Mirage oriental, pp. 252 et 266, 70.)

ration gagne les idées, qui naissent, grandissent et s’usent toujours plus vite. Les changements rapides du matériel de la civilisation augmentent le malaise des esprits et creusent toujours plus profond le fossé qui sépare deux générations contiguës. Mais ce sont surtout les commotions politiques qui dressent les jeunes contre les vieux.

Tandis que les vieillards se plaignent du progrès et que les adultes qui en jouissent aspirent à une stabilité croissante, les jeunes gens s’en félicitent ouvertement. Les parents sont prisonniers de leurs habitudes. Les enfants, nés trente ans plus tard, au sein d’une science et d’une industrie plus avancées, ont été témoins d’autres événements et n’ont pas encore contracté ces liens qui canalisent l’activité : « Un si large fossé sépare une génération de l’autre; leur optique est si différente ; ils, ou elles, sont assis à côté les uns des autres, le soir autour du foyer, sans parler. Le père songe : « Il me reste, au maximum, tant d'années à vivre; bientôt, la retraite; je n’arriverai décidément pas au but que j'avais visé... Ce meuble n'est pas beau; mais pourquoi le changer? Il durera autant que moi et jy suis habitué. » Le fils songe : « Dans deux ou trois ans, je commencerai à vivre, il est inutile de me presser; je n'aurai pas de peine à faire mieux que mon père, en m'y prenant autrement... Ce meuble est bien démodé; Le jour où il serait à moi, je le remplacerais. j

« La mère songe comme son mari, la fille songe comme son frère; cependant, c’est une famille très unie et très tendre (:). » Ce tableau est éternel, mais il semble dater de l’époque où les vénérables diligences roulaient toujours dans les mêmes ornières. L’harmonie de la famille n’est guère troublée quand tout au dehors reste

(") Vicomte D’Avenst, Les Français de mon temps, édit. Nelson, p. 247.

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relativement stable, et le désir de changer un mobilier ou la distribution d’une maison n’engendre pas de conflits violents entre les vieux et Les jeunes. Mais, aux époques de transformations rapides et de croissance sociale, l'opposition peut aller jusqu’à la rupture. Il se produit alors de véritables crises généralisées entre la génération qui élève et celle qui est élevée, comme entre les maîtres et Les étudiants. De ce fait les témoignages abondent : nous ne retiendrons que celui de Sophie Kovalesky dans ses Souvenirs d'enfance (:).

« Les habitants de Palibino, écrit-elle, vivaient tranquilles et calmes, grandissant, vieillissant, se querellant et se raccommodant,; pour passer Le temps, ils diseutaient des articles de journaux (*) et des découvertes seientifiques, pleinement convaincus toutefois que ces questions appartenaient à un monde inconnu, lointain, avec lequel leur vie habituelle ne serait jamais en contact immédiat... Et, soudain, sans qu'ils sachent comment, les indices d’une fermentation étrange se produisent à leurs côtés, menacent d’ébranler jusque dans ses fondements l’ordre de leur vie calme et patriarcale. Et le danger ne menaça pas un point isolé, il sembla attaquer tout. à la fois.

« La période de 1860 à 1870, on peut Le dire, vit presque uniquement une seule et même question agiter les couches intelligentes de La société russe : celle de la scission dans les familles entre jeunes et vieux. S'il awrivait de demander à cette époque des nouvelles de quelque famille moble, on recevait presque toujours la même réponse : « Les parents sont brouillés avec les « enfants. » Et ces brouilles n'avaient pour cause aucune

(:} Paris, Hachette, c. vu.

(2) Le facteur venait à Palibino seulement une fois l& semaine.

difficulté matérielle; il ne s'agissait que de dissidences théoriques de l’ordre Le plus abstrait : « Leurs convictions diffèrent. » C'était tout; mais ce tout suffisait pour séparer les enfants des parents, et pour rendre les parents hostiles ou indifférents à leurs enfants.

« Les enfants, surtout les jeunes filles, devenaient la proie d’une manie épidémique, la désertion de la maison paternelle. Notre voisinage immédiat en avait été exempt jusque-là, grâce à Dieu, mais il circulait des bruits qui parvenaient jusqu’à nous. « Chez tel propriétaire, puis chez «telautre, la fille de La maison s'estsauvée: l’une pour aller «étudier à l'étranger, l’autre pour aller à Pétersbourg chez « les nihilistes. » Bientôt la contagion gagne la sœur aînée de Sophie, Assiouta, âgée de dix-sept ans : elle s'habille simplement, instruit les domestiques ou s'intéresse aux paysannes, et s’adonne à l'étude avec passion après l'avoir dédaignée. Elle demande à partir à Pétersbourg; son père le général Kroukowsky refuse formellement, et la situation entre eux devient de plus en plus tendue : « Dès lors, la discorde régna dans la famille; bien que jusqu'ici nous n’eussions jamais eu aucun objet commun d'intérêt, et que chaque membre de la famille eût toujours vécu de son côté, sans témoigner grande attention aux autres, nous n'avions jamais formé deux camps hostiles comme à présent (!). »

On sait à la suite de quels événements le nihilisme prit naissance. On connait les grands faits du règne d'Alexandre IT (1855-1881) : l'abolition du servage en 1861, Les réformes judiciaires et politiques accomplies de 1861 à 1865, le prodigieux essor économique et intellec-

(*) Dans Pères et Enfants, Tourguenieff a peint à merveille le contraste entre ces deux générations : l’une tranquille et saine, l’autre instable et déséquilibrée. — Cf. aussi A. Barnes, Portraits de Femmes.

tuel du pays, la guerre victorieuse contre les Turcs qui se termina par les préliminaires de San-Stefano et se conclut par l'imprudent traité de Berlin, le tout traversé par les conspirations ef les attentats des révolutionnaires (1). Mais il faut remonter plus haut pour comprendre cette explosion de haines. Tous ces jeunes gens qui s’insurgeaient contre leurs parents, représentaient l'esprit

’émancipation et de révolte contre la bureaucratie et les forces traditionnelles qui avaient modelé l’ancienne Russie. Ces Aommes nouveaux qui surgissaient de partout, ces jeunes filles qui concluaient des mariages fictifs pour s'affranchir de la tutelle familiale et qui passaient sans transition de la propagande par l’idée aux violences de l’action directe, avaient recueilli la leçon des faits. Le nihilisme est avant tout une puissance de négation; et, sous la diversité de ses aspirations, on retrouve toujours sa force effrayante de destruction. Tous ces adolescents ont vu le jour sous le règne despotique de Nicolas [°* : durant trente ans, l’empereur, qui n'avait pas évolué, avait fait obstacle au progrès et avait voulu fermer la Russie aux souffles de la civilisation occidentale ; durant trente ans, grâce à sa forte administration et à ses succès militaires, il avait réussi à étouffer toute velléité d’indépendance. Mais on n’abolit pas le travail intérieur des âmes et on ne détruit pas la respiration des esprits. Les idées prohibées pénétraient clandestinement dans l'Empire, et les jeunes gens leur trouvaient la saveur du fruit défendu; puis les événements étaient venus confirmer ce sourd travail des esprits. Les désastres de la guerre de Crimée révélaient à leur lueur sinistre les tares profondes

(:) Alexandre IT était généreux, mais il avait gardé les mêmes ministres : le personnel gouvernemental entravait toutes ses velléités de réformes. — Cf. plus tard Nicolas II paralysé par la bureaucratie allemande.

de la Russie : le réveil fut terrible (‘). Le « cordon ombilical » entre la vieille et la nouvelle société était eoupé de façon définitive.

À l’origine de ces ruptures soudaines -et douloureuses dans la tradition familiale se placent donc des événements considérables. Les jeunes gens ressentent vivement le contre-coup des faits et y répondent avec leur fougue habituelle : ce sont les agents désignés de toutes les transformations sociales. Pour rompre avec le passé, ïl faut qu’on ne soit pas encore lié par ses chaînes ! L'avenir est annoncé par les désirs des jeunes gens et comme préformé en eux; ces désirs dérivent de leurs croyances qui sont engendrées elles-mêmes en grande partie par le spectacle des faits. Le mouvement normal de flux et de reflux qui oppose les aspirations des générations suecessives se change en hostilité ouverte sous la pression des calamités nationales.

Ce phénomène de l’opposition des enfants aux parents ne se manifeste pas avec la même intensité dans toutes les familles et dans toutes les classes de la société, en supposant les autres conditions identiques. C’est dans Les familles les plus enchaïnées à La tradition que Les crises revêtent Le plus d'acuité, car l'opposition y est exaspérée par les résistances du passé; le déchirement n'existe pour ainsi dire pas dans les familles à tissu lâche où la tradition est presque nulle. C’est peut-être dans Les familles princières que le phénomène atteint son point culminant, car celles-ci offrent le double caractère d'une tradition très forte et d’une possibilité d’affranchissement plus grande que partout ailleurs. L’orgueil des jeunes princes, la complaisance de leurs favoris, les ménagements de leurs parents, la richesse qui permet l'essai de

(*) CE. Rameau, Histoire de la Russie, pp. 669 et 670.

toutes les forces, sont autant de raisons qui favorisent l'insurrection de l'héritier contre le prince régnant. Les familles princières obéissent aux mêmes lois que les familles ordinaires, mais le jeu de ces lois est d'autant plus accusé que Les facteurs de conservation et d’innovation y sont plus vigoureux. Les incartades du kronprinz et ses manifestations tapageuses contre la politique de Guillaume II ne sont pas un fait isolé dans la famille des Hohenzollern; au contraire, l'opposition entre le souverain et l'héritier présomptif estle /ait normal qui se reproduit à chaque génération. Le dernier empereur, lorsqu'il n’était que kronprinz, passait pour l'adversaire de la politique de son père.

Le roi Frédéric [° était, comme prince héritier, en si mauvais termes avec son père, le Grand Électeur, qu'il s'enfuit à Cassel, et, monté sur le trône, détruisit le testament paternel. Son fils, Frédéric-Guillaume [°, alors qu'il n’étaitencore que prince héritier, attaqua vivement le gouvernement de son père, à l'encontre duquel il haïssait Le luxe, raiïllait l’art et les sciences au point de nommer son bouffon de cour président de l’Académie. On connaît sa sévérité à l'égard de son fils, Le futur Frédéric IT : il Le fit arrêter comme déserteur et voulut l’exclure de la succession au trône! Qu'on lise la Jeunesse du Grand Frédéric d'E. Lavisse, et l’on saisira sur le vif cette règle de l’opposition du prince héritier au prince régnant. Qu'on lise en regard les lettres de Voltaire, et on verra comment Frédérie Il se transforme en devenant roi, et prend la succession politique et militaire de son père, bien qu’il rappelle les savants bannis par lui. Cette opposition transitoire, qui porte sur des points secondaires, ne doit pas nous masquer la continuité des règnes. Le nouveau roi, qui a les responsabilités du pouvoir, dépouille la fatuité du jeune homme et commence à comprendre

904 LES FAÏTS ET L'HYPOTHÉÈSE

l'œuvre de son prédécesseur. C’est partout le même jeu de bascule : le député qui a renversé un ministre par une critique violente de ses actes, devenu ministre à son tour, consulte son prédécesseur et prend sa suite, puis trouve qu'il n’a pas si mal conduit les affaires, et finit par lui ressembler. La loi de l'opposition des générations successives porte en elle-même son correctif, car les contraires sont du même genre! Les enfants, après s'être insurgés contre leurs parents qu’ils veulent dépasser et supplanter, finissent par les imiter quand ils deviennent pères à leur tour. Nous devons plus à nos parents que nous ne pensons : à vingt ans nous les blämons secrètement, à quarante ans nous agissons comme eux! L'instinct d'innovation est endigué par les exigences de l’activité féconde plus sûrement que par les remontrances et les conseils des aînés.

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