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portant est qu'il y ait un retour périodique dans les événements historiques : peu importe le chiffre qui fixe ce retour (il n’a aucun caractère mystique, pas plus le 3 que le 10), l'essentiel est qu'il traduise un développement réel, intérieur et naturel des choses, qu'il marque une réelle unité de temps.
Chaque être humain est intermédiaire entre deux périodes, l’une antérieure, l’autre postérieure. Pour chaque individu, le père et le fils forment une chaine saisissable des événements et de l’expérience. Rares sont ceux qui ont la chance de jeter aussi un regard personnel sur la vie du grand-père et du petit-fils, et tout ce qu'on sait des arrière-grands-pères vient de la tradition. Mais trois générations sont toujours en rapport direct, de sorte que la génération médiane a chaque fois la tâche de transmettre à ses enfants ce qu'elle a reçu de bon dans l'héritage spirituel de ses parents, et d’éloigner d’eux ce que cet héritage contient de mauvais. La transmission des idées ressemble à celle des qualités physiques. On a fait des observations sur l'hérédité du grand-père au petit-fils (afavisme); parallèlement, dans le domaine spirituel et politique, on peut, avec un peu d'attention, remarquer la loi des trois générations ou du siècle. Les zvin°, xvu°, xvi° et xv° siècles sont bien distincts, et dans le xv° on distingue clairement dans la vie politique, l’art et la littérature, (rois générations qui offrent entre elles des airs de famille. Le siècle est l'expression imathématiquement exacte de la relation qu'a chaque homme historique avec son père et son fils au triple point de vue de la science, du pouvoir et de l’action.
L'histoire des sciences et des arts ne manque pas d'exemples qui confirment cette loi des trois générations. Certaines idées ont besoin précisément de cent ans pour se faire accepter, d’autres sont oubliées pendant cent ans
et reparaissent ensuite. Le grand-père de Darwin a été darwiniste : donc il a fallu trois générations pour conduire cette théorie à son parfait développement et à sa vulgarisation. Inversement, certaines erreurs se sont maintenues pendant cent ans. Bien que Robert Boyle (1627- 1691) eût déjà découvert le phénomène de l'oxydation, Stahl réussit à faire adopter la théorie du phlogistique, et son opinion fut maintenue par ses fils et ses petits-fils spirituels jusqu’à Scheele et à Macquer. Mais Lavoisier, en 1774, fit triompher la vérité. La fausse opinion de Stahl, né en 1660, a duré jusqu’à la mort de Macquer, en 1779, c’est-à-dire à peu près cent ans. L'histoire de la théorie de l’ondulation est analogue (le rapport de Newton à Huygens est le même que celui de Stahl à Boyle). Quand un génie comme Newton s'engage dans l'erreur, il faut longtemps à l'esprit humain pour s’en débarrasser. La théorie de l'émission a prévalu pendant une centaine d'années : Newton est mort en 1727, Léon Foucault est né en 1810.
Il en va de même dans les choses du goût et de l’art : le goût change suivant les époques. Les œuvres d'art ont un principe interne de développement, scandé par la série des générations. Le talent et le goût sont hérités; ils se transmettent de père à fils et de maitre à disciple; mais l'héritage est sans cesse revisé et accru. Chaque génération influe sur le chef-d'œuvre, et est influencée par lui. Ce ne sont pas les idées qui mènent les hommes, mais les hommes qui possèdent les idées et les transforment. Mais la séparation n'est pas toujours saisissable du père au fils. Les théories de Diderot sur le drame, énoncées en 1757-1758 (Entretien sur le Fils naturel et Discours sur la Poésie dramatique) ne seront appliquées que cent ans plus tard par E. Augier et A. Dumas fils. Ce qu'on appelle musique classique est encadré par
CRRŒRAR :EORENZ 451
Glück et Richard Wagner; or, Glück est né quatre-vingtdix-neuf ans avant Wagner. De même, la musique de Mozart était plus vivante dans les trois générations qui ont précédé celle-ci. Et la musique est le domaine des transformations rapides. En architecture, le premier enfant venu peut distinguer Le xvi°, Le xvir' et Le xvrnr° siècle (:).
Tous ces exemples montrent qu’il y a, en dehors des sphères proprement historiques et politiques, des relations entre les idées et les goûts, grâce aux liens qui unissent chaque homme à ses prédécesseurs et à ses successeurs. Trois générations constituent une unité historique spiriluelle. Si cette loi n'apparaît pas plus nettement dans le grand développement des choses historiques, cela tient à deux circonstances : 1° La loi serait tout à fait claire si, dans chaque période de trente-trois ans, une seule génération était active; mais la génération historique n’a pas une influence exclusive et continue sur le cours des idées et des événements : elle est traversée et entravée par d'autres générations qui chevauchent sur elle. 2 Il y a une grande différence entre la durée moyenne de la vie et la durée de la période active durant laquelle l’homme et sa génération influent vraiment sur l’histoire. En réalité, le progrès ne dépend que des individus survivants qui, pour la plupart, ont dépassé la durée moyenne de la vie. Il en résulte que les chiffres calculés par la statistique sont à rejeter, parce que douteux (nous manquons de documents pour les siècles passés) et variables : ils oscillent entre trente-cinq et quarante ans pour les hommes, entre trente-huit et quarante-deux ans pour les femmes. En admettant que la durée moyenne de la vie augmente, cet accroissement
(:) Aïlleurs, Lorenz applique la loi des générations à la vie scientifique -et artistique du xvi° siècle.
n’influe pas sur la durée de la période active. D'autre part, les bonnes et les mauvaises années dans la production virile ne peuvent être fixées comme s’il s’agissait de blé ou de vin : il faut donc se contenter d’une impression d'ensemble.
Mais où les méthodes statistiques, aujourd'hui à la mode, sont impuissantes, la généalogie;science de l'avenir, vient à notre aide et nous permet de déterminer la durée normale d'une génération historique. Considérons la vie des hommes dont nous possédons la généalogie : nous constaterons parmi les époques et les classes sociales les plus diverses, la justesse remarquable de l'opinion d’Hérodote.
La génération énergique de Pépin d'Héristal (714), qui eut trois successeurs jusqu'à Charlemagne (814), régna exactement cent ans. Ici, l'accord est frappant, mais ne peut pas être considéré comme la règle : c’est un hasard que trois règnes remplissent un siècle; cependant ce hasard se répète souvent dans les générations énergiques; mais la ligne directe n’est pas toujours la plus pleine de vitalité. L'histoire de la famille des Hohenzollern présente une régularité remarquable. Ils ont eu leur siège à Nuremberg pendant deux cents ans comme burgraves, et la sixième génération est celle qui est parvenue à la dignité électorale. Le premier électeur du Brandebourg, Frédéric, est mort cent huit ans après son arrière-grand-père, tandis que son arrière-petit-fils mourait quatre-vingt-quinze ans plus tard. Au xvn° siècle, les générations des Hohenzollern sont plus courtes, mais à partir de 1640 elles redeviennent régulières, car, depuis Le grand électeur, elles se succèdent de trois en trois par siècle. La troisième génération, le petit-fils de Frédéric, Guillaume II, règne encore au temps de l’anniversaire de la mort de Frédéric le Grand. Une pareille
DEFOK AR LORENZ 153
régularité ne se présente pas toujours; mais, dans l’ensemble, les générations plus faibles se régularisent par l'accession des lignes collatérales.
La généalogie des rois de Saxe va de Lindolf à Henri IN. L'action du premier commence en 830 et la - mort du dernier en 1024 : durant ces deux cents ans on compte encore six générations.
Dans la famille des Bourbons, la loi est moins apparente, car les six premières générations n’embrassent que quatre règnes, et Les trois dernières pas moins de quatre règnes. Cependant, les six générations royales embrassent une période de cent quatre-vingt-dix ans et, de 1589 à la mort du comte de Chambord, on compte neuf générations et à peu près trois cents ans.
En Angleterre, le xvir° siècle nous présente trois générations de Stuarts (Jacques 11, 1701); le xvirr° siècle, les trois Georges, tandis qu'au xvi°, les trois générations de Tudors donnent un excédent de quinze ans, dû sans doute à la plus longue durée de la vie des femmes.
Une pareille coïncidence entre la durée des règnes et celle des générations n'existe que dans les gouverne- ments héréditaires; elle n'existe plus dans les états électifs comme la papauté (').
Dans le second volume, Lorenz a repris la question avec plus de détails encore (*). Il ne se borne pas à envisager les familles princières, qui ont cependant l’avantage de remonter plus haut dans le passé : il étudie aussi
‘les généalogies des familles bourgeoises et nobles.
Envisageant son propre arbre généalogique, l’auteur remonte dans la ligne paternelle jusqu’à son arrière-
(‘) La durée moyenne du règne des papes est de 11 ans 1/3.
() 11 montre la différence entre la durée des règnes et la durée des générations sur un exemple saisissant, celui des Capétiens (v. p. 202'et p. 203). Cf. Rümeur, étude citée.
grand-père et compte jusqu’à lui 4 générations d'une durée moyenne de 33 ans 3/4; dans la ligne maternelle, il peut embrasser 5 générations de 32 ans. Puis il cite le cas d'un de ses amis intimes qui est Français ; dans cette famille, 3 générations vivent actuellement et sont en pleine vigueur : un grand-père né en 1806, un père né en 1836 et un fils en 1864. En remontant jusqu'à l'ancêtre de la famille (né en 1615 et mort en 1695) qui a dû commencer à être actif vers 1650, et en prolongeant jusqu'en 1895 l’activité de la septième génération, on trouve une durée de trente-cinq ans pour chaque génération. La famille du professeur Delbrück d'Iéna peut remonter à un ancêtre mort en 1719, et compte des générations de 33 à 34 ans.
Lorenz confirme ses calculs par l’examen d’un manuel généalogique des familles bourgeoises de Berlin. Une de ces familles comprend 8 générations de 35 ans chacune, une autre embrasse 3 siècles en 9 générations, etc. La table généalogique du corps des chevaliers vieuxhessois permet de suivre 39 familles à partir du x ou du xr° siècle jusqu'à nos Jours. Une famille compte en 500 ans justement 15 générations; une autre a eu toujours 3 générations par siècle depuis le milieu du xu° jusqu'au milieu du xix° siècle (‘).
Ces exemples suffisent pour établir la réalité du siècle comme unité historique : un siècle contient trois générations actives d'hommes. Ce chiffre diffère de celui qui exprime la durée moyenne de la vie : la généalogie est un moyen beaucoup plus sûr que la statistique, qui était ignorée des anciens. Cette loi était d’ailleurs connue des généalogistes du siècle précédent : pour combler les lacunes de leurs tables, ils inséraient 3 générations par
(*) Cf. les recherches de Faber sur les fondations privées dans le Würtemberg, utilisées par Rümelin.
siècle. Dans certains cas, la loi revêt une rigueur mathématique : il est des familles où les mêmes dates reparaissent tous Les 100 ans avec une régularité que d'aucuns qualifieraient de fatale ; la famille des Hohenzollern offre un changement presque chaque siècle vers l'an 40, et il n’y a là aucune propriété mystique des nombres.
Les irrégularités qui se produisent dans la succession des générations se compensent à la longue. Les mariages précoces ou tardifs n’altèrent pas sensiblement la loi : en général, une génération corrige la précédente; à une génération longue suceède une génération courte, et inversement, L'accord se rétablit surtout après des procréations tardives, les mariages précoces aboutissant rapidement à la stérilité.
Les recherches généalogiques prouvent que la durée de l'influence historique des hommes est de 30 à 35 ans (l'activité de l’homme s'étend depuis 20 ou 30 ans jusqu’à 50 ou 60); mais, pour montrer que la génération est une mesure naturelle comme le mètre ou l’année solaire, il faut établir que la loi des trois générations s'applique au cours des choses humaines, et que le développement historique a pour base des successions réelles de générations. Cela ne veut pas dire que cette étude épuisera le sujet de l’histoire; mais, de même qu'un artiste ne peint pas un tableau sans avoir donné une première couche sur la toile, de même un historien ne pourra se représenter la vie de l'humanité sans avoir au préalable reconnu la succession des générations avec leurs qualités et leurs défauts. L'histoire universelle repose sur un fonds réel, sur une trame uniforme conditionnée par la durée de la vie humaine et la régularité de son cours (‘). La considération des générations délivrera l’histoire de la
(:) Cf. A. France, Les Dieux ont soif.
sèche énumération des faits, et lui communiquera l’animation de la vie.
Il y a, dans l’histoire, des générations respectables qui semblent n’exister que pour préparer un changement, et qui se bornent à élever leurs fils; mais il en est d’autres qui se détachent vigoureusement de celles qui les ont précédées : c'est de ces générations vigoureuses qu'il faut partir. La tâche de l'historien est double; il s’agit pour lui : 1° de discerner les personnes qui peuvent donner leur nom aux générations, et 2° de dérouler la série des générations qui se sont succédé à partir de la génération initiale. Pour cette tâche, on dispose de deux sortes de documents : les portraits (auxquels Michelet attachaït tant d'importance) et les arbres généalogiques. De tout temps les artistes ont aimé à grouper sur un tableau les grands hommes d’une même époque : l'historien procédera comme eux; la philosophie réelle de l'histoire consiste à faire des groupements de contemporains et à séparer Les différentes générations. Mais, dira-t-on, le point de départ est arbitraire : sans doute, un choix ne s'impose pas nécessairement, mais il suffit qu'il soit solidement justifié. Quand Ranke prend l'année 1515 comme point de départ, il n'agit pas par caprice, mais il est guidé par les faits qui lui ont révélé l'influence décisive de François I” et de Charles-Quint. Partir de la venue du Christ n’est pas non plus arbitraire, étant donnée l'influence du christianisme sur notre mentalité : cette date peut être subjective pour des Musulmans, mais elle est objective pour nous. On peut d’ailleurs partir du présent et remonter vers le passé (‘), ce qui rendrait la narration des faits moins
() F. Brunetière propose aussi celle méthode à la suite de d’Alembert. (V. Les Époques du Thedtre français.) C'est ce que les Allemands appellent le Xrebsgang.
OEFOKEAR “LLO RE NZ 157
facile, ou inversement se placer dans le passé et descendre vers l'avenir.
Lorenz part non de la date de la Réforme ou de la découverte de l'Amérique, mais de la seconde dizaine du xvi° siècle. Vers 1515, se produit en Europe un extraordinaire et décisif changement de personnes : les vieux figurants disparaissent subitement de la scène et font place à de nouveaux acteurs. La séparation des jeunes et des vieux fut si nette alors qu’on n'hésita pas à y voir une cassure dans la série des générations. La vieillesse (Erasme et Reuchlin) est prudente, conservatrice, diplomate, théoricienne, heureuse de vivre et traditionnelle en religion; la jeunesse (Luther et Mélanchton) est ambitieuse, progressiste, audacieuse, entreprenante, réaliste, douloureuse, individualiste en religion. La lutte violente pour la vie s'exprime dans la face de Luther comme dans celle de Charles-Quint. En remontant vers le passé à partir de 1515, on rencontre la génération médiane du xv° siècle (entre Sigismond et Maximilien I”) qui commence vers 1440 : Albert Achille est son représentant. En Allemagne et en Italie, le temps des aventures est passé : on renonce aux grandes entreprises, on attache peu d'importance aux faits et aux actes politiques lointains; chacun s’installe chez soi commodément. Succédant à des pères prodigues et sans ordre, les princes (margraves de Brandebourg, princes saxons, Wittelsbachs) sont économes et veulent devenir grands dans leur petit milieu; ils travaillent à la restauration intérieure et domestique : le commerce se développe, la valeur de l’argent croît, celle des terres baisse. L'attitude de ces hommes vis-à-vis de la religion est particulièrement importante, car elle exprime les qualités les plus personnelles : c’est l’époque des concordats, des traités de paix religieuse. Les papes eux-mêmes cherchent leur
grandeur dans le gouvernement de leurs petits États ; leur politique, bien différente de celle de la génération des conciles, est froide et positive. La prise de Constantinople par les Turcs laisse tout le monde indifférent (‘). De 1510 à 1515 on constate un grand changement : ce sont partout des hommes nouveaux. Du xv° au xur° siècle, on compte 9 générations; le xn° siècle comprend également 3 générations. En résumé, on peut montrer 27 générations de 610-20 à 1510-20 : il y a identité entre Le calcul des générations et la généalogie des générations qui ont une influence historique. Bien plus, on remarque des points critiques, qui se répètent souvent dans de nombreuses généalogies : (de 10 à 14; de 38 à 40) et qui marquent précisément la coupure des générations politiques. En partant de 1514 pour aller vers l’époque actuelle, on compte aussi 3 générations au xvr°, au xvni° et au xvin° siècles. Appliquée à chaque siècle en particulier, la loi des trois générations tient debout; elle n’est donc pas une fiction de notre esprit, puisqu'elle cadre avec le cours des événements historiques. Les degrés dans le développement de l'humanité ne sont pas arbitraires, mais gouvernés par les lois de la procréation humaine. Nous n’entrerons pas dans le détail des vérifications de la thèse, qui nous est garantie dans une certaine mesure par la valeur de l'historien qu'est Lorenz.
Ce point de départ une fois établi, Lorenz essaie de grouper les générations pour obtenir des divisions plus larges. Les périodes surpassant un siècle sont des puissances du siècle, c’est-à-dire de trois générations. L'unité immédiatement supérieure est 300 ans, puis vient la
(*) De la fondation de Rome à la chute de Constantinople (durée de l'empire Romain) c’est-à-dire de — 753 à 1453, on compte 21 siècles, es 63 générations ; de 1453 à 1915, 462 ans, soit 14 générations.
ŒETORAR LORE NZ 159
période de 600 ans (1) (3 fois ou 6 fois 3 générations). Mais Lorenz n'a pas repris ces grandes divisions dans son second volume; contentons-nous donc d’un ou deux exemples. En partant de la fondation du christianisme, on trouve jusqu'à sa reconnaissance politique par l’édit de Constantin 300 ans, jusqu’à Grégoire le Grand encore 300 ans, jusqu'à la réforme de Cluny 300 ans, jusqu’à l'établissement des ordres mendiants 300 ans, jusqu’à l'institution des Jésuites 300 ans. De même, depuis les . premières velléités de réforme jusqu'à Luther et Zwingle, on compte 9 générations. Il faut augmenter l'échelle à proportion des temps envisagés. Lorenz croit même trouver dans les retours d’accroissement de la population une périodicité conforme à ses divisions : depuis le xn° siècle, la 10°, la 11° et la 12° générations seraient comparables à la 1°, à la 2° et à la 3°; il y aurait un accroissement de population tous les 300 ans (1.200, 1.500, etc.). Mais cette application est des plus conjecturales (*).
À la fin de son premier volume, Lorenz résume ainsi les résultats qu’il croit acquis :
1° La mesure objective de tous les événements historiques est le siècle;
2 Le siècle est l'expression de la liaison matérielle et spirituelle de trois générations d'hommes ;
3° C’est une unité de mesure trop petite pour les longues séries d'événements ;
4 Immédiatement après viennent les périodes de 300 ou de 600 ans.
(*) Lorenz ou Rümelin cite l'Histoire de la Littérature allemande de Scssrer qui admet des périodes de 600 ans. (Cf. Mizrann, Le Destin de l’Alle- ‘magne, pp. 87-89.)
(*) Sur l’existence de cycles démographiques de 4 ans, de 30 ans et au-dessus, on peut consulter Mrramp, Le Destin de l'Allemagne, notamment pp. 36 et sq. ; pp. 42 et sq.
Les deux premières propositions sont à retenir; les deux dernières, particulièrement la quatrième, sont plus hypothétiques.
Partisans et adversaires de la théorie des généra-
tions, Lorenz passe en revue les comptes rendus de sa Geschichtswissenschaft, signale les approbations et Les critiques, réfute les objections et complète à Foccasion son exposé. Mais, puisque Lorenz est vraisemblablement plus estimé comme historien que comme philosophe, pour connaître le jugement de la science allemande sur sa théorie, il vaut mieux consulter l'ouvrage classique de Bernheim : Lehrbuch der historichen Methode. La troisième et quatrième édition contient un bref exposé des idées de Lorenz, suivi d'une réfutation peu bienveillante. Les arguments a priori de Bernheim : l'idée n’est pas neuve, et elle est sans valeur, ressemblent à ceux de tous les détracteurs systématiques (‘).
Les données essentielles de la théorie de Lorenz, écrit Bernheim, se trouvent chez Rümelin, tandis que Ranke, dont Lorenz invoque l'autorité, ne se prononce à ce sujet que de façon très vague. Puis Bernheim cherche à ruiner la base physiologique de la théorie. Cette théorie, dit-il, est hypothétique, car le renouvellement des générations chaque 300 ou 600 ans s'appuie sur des observations beaucoup trop fragmentaires. En outre, les statisticiens sont d'accord pour reconnaître que le
D’ un chapitre de son second ouvrage intitulé
(‘) On dit d’abord : « l'idée est fausse », ‘puis « elle est sans valeur ».
Quand on commence à entrevoir son intérèt, on ajoute : « l'idée n'est pas neuve. »
2 CPC
OŒREOKAR LORENZ 161
renouvellement de la population, résultant des mariages et des naissances, dépend de facteurs sociaux, politiques, religieux et en somme psychiques, tout autant que de facteurs physiques. Par conséquent, la qualité des générations est elle-même un des facteurs qui conditionnent le mouvement démographique, et, inversement, le mouvement démographique conditionne la qualité des générations : il y a là un jeu d'actions et de réactions mutuelles. D'ailleurs, Lorenz ne parvient pas à démontrer la division de l'histoire par générations, mais simplement que de temps à autre la cohésion naturelle de plusieurs générations se fait sentir sur la marche des événements. Tout cet arsenal de preuves ne suffit pas à établir une régularité, encore moins une constance du phénomène. Lorenz luimême remarque que l'influence d’une génération est souvent contrecarrée et annihilée. Tous ces essais de périodisation de l’histoire font à Bernheim presque l'effet d’une « jonglerie de chiffres ». Mais voici les objections capitales : 1° Si la Loi des trois générations constituait une unité historique, elle serait applicable à l'histoire universelle. Or Lorenz remarque, après Rümelin, que cette loi ne concerne que les sociétés monogames. D'où ce dilemme : ou les peuples monogames appartiennent seuls à l’histoire, où la théorie des générations n’est plus une loi historique ; 2° Lorenz appuie sa théorie des générations sur les lois de l’hérédité; et il appelle reste ou résidu ce qui, dans l'interprétation des événements, ne peut être expliqué par l’hérédité positive ou négative. Mais son sens historique pénétrant l'empêche de considérer ce reste comme négligeable : c'est avouer par là même que l’hérédité n’est pas Le seul principe fondamental de l’analyse historique, puisqu'on admet l'influence novatrice des individus « das neue unbekannte schopferrische in Individuum ». D'où ce nouveau dilemme : ou les impulsions
MENTRÉ 41
individuelles ont peu ou point d'influence sur la marche des événements, ou la théorie des générations (qui doit en tenir compte) n'est pas un principe général de division historique.
En fait, dans la seconde partie de son ouvrage, Lorenz a presque entièrement abandonné l’idée d'appliquer la généalogie à l’histoire des idées; et même, il reconnaît que dans le domaine politique les règles généalogiques sont souvent tenues en échec par les interventions individuelles ou familiales. Enfin, dans son ZLehrbuch il ne s'occupe plus de la théorie des générations en tant que principe de division historique. En terminant, Bernheim tient à déclarer que ses observations n’ont pas pour but de diminuer l'importance des travaux de Lorenz relatifs à la généalogie. En somme, Bernheim reconnait la validité des conclusions de Lorenz relatives à la généalogie, mais condamne leur extension au domaine historique.
Il est clair que Bernheim se réfère surtout au premier ouvrage de Lorenz (c'est pourquoi il insiste sur les périodes de 300 ans) et qu'il n'utilise qu'incidemment les ouvrages postérieurs. Or, nulle part, Lorenz ne dit avoir abandonné ses positions initiales: mais il a cru nécessaire : {° de fortifier Le principe de la division par générations (objet du second volume); 2° d'’initier les esprits à l'étude des généalogies qui sert de point de départ à ses recherches (objet du Lehkrbuch).
Il est inexact que Lorenz dérive de Rümelin, dont il se sépare sur plusieurs points essentiels : l'étude généalogique diffère notablement de l'étude statistique. Le lien avec Ranke n’est peut-être pas très apparent : cependant, si l'on récuse le témoignage de Lorenz, on doit faire plus de cas de l'opinion exprimée dans un article anonyme de la Tägliche Rundschau du 24 octobre 1886, résumé par Lorenz. L'auteur y montre que l'étude des faits a peu à
ŒETOKAR LORENZ 163
peu éloigné Ranke de la manière habituelle de diviser l’histoire, et l’a conduit à l’adoption de courtes périodes : des desiderata de Ranke à la théorie de Lorenz, il n’y à qu’un pas. — Mais arrivons aux critiques essentielles qui se réduisent à trois. 1° Bernheim récuse la base physiologique de la théorie. Mais, si l'être qui transmet la vie subit d'autres influences que l’hérédité, il est lui-même porteur de toutes ces influences : l’hérédité reste Le phénomène constant et créateur qui commande les autres. C'est comme si on disait que le psychologue ne doit pas partir de l'introspection, sous prétexte que l'esprit est formé par le milieu social.
2° La réponse au premier dilemme a été formulée par Lorenz lui-même. « On m’a reproché, dit-il, d'avoir borné mes recherches aux familles monogames. Au lieu de se réjouir que quelqu'un ait observé Les faits d’abord dans ce milieu, et de rechercher ensuite si les mêmes lois s’appliquent aux familles polygames, on a préféré claironner dans le monde savant que l’auteur ne savait rien des peuples orientaux. Mais ce serait déjà beau si l’on pouvait écrire l’histoire des peuples ooeune par générations (1). »
3° Le deuxième dilemme n’est pas plus rigoureux que le premier. Admettre un résidu inexplicable par l’hérédité, c’est admettre le grand homme. Mais l'homme de génie résulte lui-même des lois de l’hérédité dont nous ignorons le mécanisme : s’il explique les changements subséquents, il s'explique lui-même par la somme de ses antécédents physiologiques, psychologiques et sociaux. De
(:) Rümelin fait remarquer que chez les peuples polygames, particulièrement précoces, il peut exister entre les enfants d’un même homme une différence d'âge qui va jusqu'à 50 ans; alors les générations sont tellement entrelacées qu’on ne peut plus les suivre et qu’elles n’offrent plus d'intérêt. Mais il s'agit des générations famihales.
plus, parce qu'il est un novateur, il est le conducteur de sa génération, dont il incarne les tendances les plus profondes : le génie ne se comprend pas en dehors de son public, en dehors de la masse qui l'acclame. Loin de nier le principe de changement, la théorie de Lorenz le met au cœur des choses. Un mariäge est le hasard par excellence, puisqu'il est la rencontre de deux êtres jusque-là séparés, rencontre dont on ne peut prévoir les effets. Pas plus que l'existence de la liberté n’est un obstacle à l’établissement de la science sociale, l'apparition du grand homme ne s'oppose à la succession des générations. Il s'agit seulement de préciser l’action respective de l'individu et de la masse : mais cette tâche n’est pas propre au théoricien des générations.
En réalité, la critique de Bernheim n'est pas dirigée spécialement contre la théorie de Lorenz, et formule surtout des griefs généraux : elle passe sous silence l'essai d'application historique du second volume, qui, seule, peut éprouver l'idée. Bernheim rejette à priori toutes les divisions absolues de l'histoire, et enveloppe dans le même dédain les tentatives de Hegel, d’A. Comte, de Lamprecht et de Lorenz. La division proposée par Lorenz offre pourtant ce caractère de ne pas prédéterminer l'avenir et de laisser le champ libre à d’autres divisions. Enfin, la critique de Bernheim néglige l'objection la plus courante et la plus forte, celle de l’enchevêtrement des générations. Cette objection a été adressée précisément à Lorenz par Jastrow, et nous connaissons sa réponse.
Il faut dire quelques mots de cette grande objection. Jastrow la formule ainsi : une génération ne remplace pas une autre, mais passe insensiblement en elle; il ya toujours un nombre infini de générations qui coexistent et, par conséquent, autant de points de départ pour la
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numération : le mouvement historique n’est pas une ligne droite, mais une chaine fort entrelacée de générations. Certes, il est possible de démêler dans cet enchevêtrement un fil continu qui guide le chercheur dans une certaine direction, mais, prétendre que cette succession de générations explique l'histoire universelle, c’est commettre une pétition de principe.
« N'importe quel système historique, répond Lorenz, encourt le même reproche : chaque théoricien se place toujours à un certain point de vue. La difficulté ne giît pas dans le choix arbitraire du point de départ, mais dans le fait d'englober les générations différentes qui coexistent dans une seule unité. Chacun peut partir de sa propre activité historique : par exemple, dit Lorenz, je suis né en 1832 ; et il est hors de doute que mon influence active sur la postérité appartient au dernier tiers du siècle. Par conséquent, si j'écris une histoire universelle, je puis marquer ma génération par le chiffre 1 et celle de Jésus-Christ par le chiffre 57 ou vice versa. Je ne fais, en adoptant cette division, que me conformer à la vérité fondamentale que trois générations font un siècle. Mais ai-je le droit d’omettre les millions de générations réelles juxtaposées et de les ramener à la mesure d’une seule génération : voilà la vraie difficulté. Or, la même difficulté se présente dans toutes les sciences de la nature. Elle revient à se demander si on a le droit de généraliser et d’englober les individus dans l'espèce. En d’autres termes, peut-on définir le caractère de toute une génération par la vie active d'un seul individu ? Une génération ne se distingue pas d’une autre par sa date mathématique exprimée en années, jours, heures et minutes. Elle est marquée par l’arrivée et la disparition des idées et des desseins des hommes, qu’on calcule d’après les âges d'hommes. Car, qui ne rirait pas de cette phrase : la”
Réforme commença en l'an 4517? Au contraire, si on disait que la génération née avec Luther a été de la tête aux pieds réformatrice, on énoncerait une proposition plus intelligible et plus juste. Cela ne veut pas dire que tous les hommes procréés depuis 1484 jusqu'à la mort de Luther ont été des réformateurs : cela seul qui entre en ligne de compte pour l'historien est la durée active de sa vie, à laquelle une infinité d’autres s’attachent comme la limaille autour de l’aimant. Quoi qu’il en soit, la génération de Luther se présente avec clarté aux yeux du connaisseur, et ce serait une plaisanterie de soutenir qu’elle n'offrirait pas des caractères communs, parce que l’un de ses protagonistes a été un peu plus jeune et l’autre un peu plus vieux. Ce qui prouve la relation de la vie individuelle avec la succession des générations, c'est que Luther a survécu à sa propre génération, comme maint autre grand homme qui arrive trop tôt ou qui, dans sa vieillesse, ne comprend plus le monde. »
Dans cette réfutation, Lorenz ne réussit pas à dissiper tous les doutes. Mais, en admettant qu'on ne puisse actuellement solutionner toutes les difficultés, il reste à prendre une attitude provisoire, celle qu'ont adoptée tous les savants quand ils commençaient à utiliser des notions mal éclairées (cf. les fondateurs du calcul infinitésimal), celle d'aller de l’avant, en attendant la solution de ces difficultés. Et, aux philosophes, on peutrépéter le conseil de Bossuet : « Tenons fortement les deux bouts de la chaîne, quoique nous ne voyions pas le milieu par où l’enchaînement se continue (1). » La division des généalogies par générations est claire, celle des générations historiques l’est aussi : n’abandonnons pas ces deux clartés
(:) Traité du libre-arbitre, ch. 1v.
pour des subtilités dialectiques, et renonçons provisoirement à comprendre comment se fait l'accord.
n'a manqué à Ottokar Lorenz, pour obtenir le succès que ses idées méritaient, que de savoir écrire et composer. Lui-même répète à satiété qu’il n’est pas écrivain (on s’en aperçoit assez à sa prolixité et à son désordre !), qu'il sait seulement son métier d’historien. Pourtant, c’est un homme d'imagination : il trouve des formules heureuses et des comparaisons expressives qui émergent du fatras de ses dissertations. En outre, c’est un vrai savant, doublé d’un philosophe; mais, tel un monomane, il se laisse entraîner par son idée au lieu de la conduire. Le premier sentiment d'un homme habile eût été de détacher ses vues sur les générations et d’en faire un livre à part, au lieu de les enfouir parmi des aperçus sur la philosophie de l'histoire et sur les idées de Ranke. D'ailleurs, si cet auteur avait su composer, il aurait pris les choses par le commencement.
Cependant, l'imperfection de l'exposé n'est pas la seule cause de l’insuccès de Lorenz : il y faut ajouter l’opposition des pontifes de l’histoire, qui avaient leur siège fait et qui ne voulaient pas changer d'idées. Lorenz dit avec raison que, pour réussir, il faut atteindre les jeunes gens qui sont sans préjugés. Si les contemporains de Lorenz ne l'ont pas estimé à sa valeur, peut-être ses successeurs seront-ils plus équitables : l'idée attend son heure, elle est peut-être mûre pour une solution. Il importe donc de se demander ce qu'il y à d'utilisable dans les vues de Lorenz.
Son travail contient des parties qu’on peut considérer comme définitives, notamment la détermination de la durée d’une génération par la comparaison de l’histoire des familles. Cette étude n’est pas gâtée par les défauts que nous avons notés chez ses devancières : Lorenz n’a ni
la facilité superficielle de Dromel, ni l’'emphase italienne et l’'érudition sommaire de Ferrari ; il est documenté et consciencieux. En revanche, il a les faiblesses ordinaires du savant allemand. Les recherches de la science germanique ont une raideur et une intrépidité logique qui déconcertent le bon sens français : les intuitions de ces érudits sont emprisonnées dans une carapace qui les étoufle. Rümelin applique à une idée féconde une méthode qui ne lui convient pas: il fait passer cette idée dans le laminoir brutal de la statistique, et il voudrait que la machine rendit plus qu’elle n'a reçu? Lorenz arithmétise à outrance : il veut promener partout le mètre de la génération, et il aboutit à des impasses. Il ressemble à ces psychophysiciens qui démontrent l'évidence à grand renfort d'expériences, d'appareils et de chiffres. Le côté artificiel de sa doctrine a peut-être contribué à discréditer des recherches qui exigent surtout de la souplesse et du doigté : l'excès de la logique tue aussi sûrement que le ridicule, car c’est proprement la méthode de l'ironiste.
Un compatriote de Lorenz va se charger de le prouver en caricaturant une idée juste. M. Warnotte de l’Institut Solvay nous a signalé un livre de Rudolf Wustmann, intitulé Deutsche Geschichte nach Menschenaltern erzählt (Leipziz, 1911) où l’auteur applique à l’histoire allemance la loi des trois générations. Je ne connais le livre que par un compte-rendu de la « Frankfurter Zeitung » signé W.Martens. Wustmann (qui semble ignorer non seulement Dromel et Ferrari, mais encore Lorenz) a redécouvert que l’histoire se divise en siècles embrassant trois générations, depuis le milieu du premier siècle de l’ère chrétienne jusqu'au milieu du dernier siècle. Il admet donc qu'au milieu de chacun des siècles commence une nouvelle wnité historique qui dure précisément un siècle (par
exemple de 1150 à 1250, etc.). Ainsi l’histoire de la eivilisation est fortement liée par le groupement de trois générations consécutives. Wustmann a essayé de raconter l’histoire de l'Allemagne en partant de cette idée directrice. Le livre est, paraît-il, intéressant; mais ses divisions sont souvent arbitraires, surtout dans les temps primitifs, au dire de Martens qu'on peut croire sur parole. Et, ce qu'il y a de fâcheux pour Ia thèse, c’est que les jJointures de ses générations ne concordent pas avec celles de Lorenz. Faut-il en conclure que la division par générations est arbitraire, puisqu'elle s'accorde avec toutes Les coupures ? Ou n'est-il pas plus sage d’asseoir les bases de la théorie, avant de s'engager dans une entreprise aussi hardie que la détermination des générations historiques ?
Loin de moi la pensée d’assimiler l'effort de Lorenz à la tentative de Wustmann. Lorenz a eu de vives clartés : si toutes ne sont pas également justes, il en est d’extrêmement suggestives. Certaines idées qu'il a jetées incidemment sont peut-être plus fécondes que ses idées directrices. Le profane que je suis trouve son essai d'application à l’histoire un peu schématique, mais c’est aux historiens de profession qu’il appartient d'en décider. Pourquoi aussi vouloir faire marcher du même pas toutes les générations de l’histoire universelle ? ;
Lorenz est mieux inspiré quand il considère le développement de la nation allemande. Il y a en effet dans la vie d'un peuple une continuité qui fait défaut dans l’évolution de l'humanité (:) : ses héros poursuivent un but constant et se passent de l’un à l’autre le flambeau de la gloire
(:) C’est une question à examiner de savoir si les générations coïncident dans plusieurs pays à la fois, s’il y à parfois des moments de l’histoire européenne et peut-être de l’histoire universelle où les rythmes nationaux sont synchrones,
nationale. Mais le choix de l’histoire allemande est aussi défectueux que possible (‘): la race germanique a réalisé son unité depuis peu et dans des conditions assez factices. L'historien allemand qui voudrait adopter la division par générations devrait partir de la formation du royaume de Prusse ; mais il ne rencontrerait pas la magnifique unité et la belle continuité du développement anglais ou français.
Comme Ferrari, Lorenz admet ce postulat que Za politique mène le train de l'histoire et que les hommes politiques sont les promoteurs de tout le mouvement social (?). C'est l'adoption de ce postulat contestable qui l’a conduit à ensemencer un terrain aussi ingrat que celui de l’histoire politique allemande. Mais il y a dans l’œuvre de Lorenz des éléments moins caducs que l’auteur aurait gagné à développer davantage. A maintes reprises, Lorenz s'appuie sur la vie des grands hommes, sans en tirer suffisamment parti. Dans sa réponse à Jastrow, il cite un bel exemple de série religieuse, mais il s'arrête court et ne cherche pas les rapports de la série religieuse avec la série politique. Il montre le rôle des générations dans la succession des idées scientifiques, techniques, esthétiques, et ne songe pas à appliquer la loi des générations à l'histoire d’une série socialed istincte. En partant de l’histoire des séries, il eùt sans doute rejoint l’histoire politique, car à certaines
(:) On ne saurait, sans injustice, reprocher ce choix à Lorenz. Dans tous les domaines de l’activité spirituelle il y a une tradition nationale imposée par la diversité des langues. Un penseur ne connaït bien que sa langue et il s'inspire surtout des penseurs de même langue : un historien allemand à dés facilités singulières pour étudier l’histoire allemande !
(?) Tous les théoriciens politiques français du xvimu° siècle admettent le même postulat. Or, il n’y a pas concordance entre les générations sociales et les générations princières : de Codrus, fils de Mélanthus, à Médon premier archonte, c’est-à-dire de — 1066 à — 752, il y a 13 générations de rois ce qui fait un peu plus de 24 ans par génération. Même remarque à propos des Valois : de Philippe VI (1328) à Henri III (1589)...
époques privilégiées toutes les séries concordent : Cournot l'a noté pour le siècle de Louis XIV, et c’est peut-être la loi normale de l'humanité, bien que la concordance ne soit pas toujours aussi apparente.
Les vues de Lorenz doivent être tempérées par celles d’un autre historien allemand, Karl Lamprecht. Dans son livre intitulé : « Qu'est-ce que l’histoire de la civilisation? », Lamprecht expose que le développement historique consisterait dans le déroulement de cycles de culture au sein d'unités nationales. En étudiant l’histoire allemande du x° siècle, il fut frappé par la mentalité de cette époque, et il remarqua que le même esprit se retrouvait dans les arts, la poésie, les mœurs, la religion des contemporains (1886). Ensuite, 1l fit la même constatation sur d’autres périodes, et il en vint à concevoir le commencement d'une nouvelle époque comme le début d’une nouvelle mentalité. Il parvint ainsi à distinguer cinq périodes de la kultur allemande, qui marquent un accroissement progressif de la conscience individuelle et de l’énergie nationale. Nous voici loin, semble-t-il, de la théorie des générations ; mais les différences tranchées entre les périodes sont préparées par des différences moins accusées, et la tâche de l’historien consiste à fixer toujours plus nettement ces nuances, en subdivisant les périodes ; car les aspects de la kultur changent insensiblement : à la limite, les grandes périodes coïncideraient avec les générations. C’est si vrai qu’un disciple de Lamprecht, M. E. Rothacker se sert de l'exemple des générations successives pour faire comprendre le développement génétique de l'humanité. Imaginez, dit-il, que douze générations de chercheurs s’attaquent aux problèmes de la mécanique. Le père transmet toujours à son fils les derniers résultats de ses recherches. Et le fils possède non seulement, grâce à la transmission orale, les connaissances de son père, mais encore, grâce à
l'hérédité, un cerveau plus affiné, plus apte à scruter les problèmes mécaniques. C’est ce qui lui permet d'aller plus avant dans leur solution, jusqu’à ce que le douzième ait surmonté tous les obstacles. En compliquant ce processus, on obtient l’image du développement génétique des peuples. La psychologie des peuples comprend à la fois l'étude des rapports continus entre les générations successives, et celle de la somme des résultats objectifs consignés dans les livres et obtenus par le labeur des générations. L'exemple idéal cité par Rothacker dans son livre Uber die moglichkeit und den ertrag einer genetischen geschichtschreibung im sinne K. Lamprechts (Leipzig, 1912) pourrait bien constituer Le point d’aboutissement de ses recherches. L'auteur est mûr pour accueillir la théorie des générations : les travaux de Lorenz et ceux des diseiples de Lamprecht vont dans la même direction.
Le théoricien des générations aurait intérêt à suivre l'exémple de Lamprecht. Au lieu de s’obstiner à rechercher une division mécanique de l’histoire universelle par générations, il devrait se cantonner dans un domaine social offrant une unité réelle, et surtout s'inspirer des préoccupations psychologiques de cette école. La base de toute théorie des générations ne peut être que psychologique : ce qui différencie une génération de celle qui l’a précédée et de celle qui la suivra, c’est sa psychologie, c'est-à-dire l’ensemble de $es croyances et de ses désirs.
La théorie des générations aura toujours pour adversaires ceux qui veulent introduire partout la rigueur mathématique: les nombreuses exceptions à la loi les décourageront. C'est oublier que le concept de loi perd de sa rigidité à mesure que l’objet des sciences devient plus complexe: la loi biologique est plus souple que la loi physique, et celle-ci que la loi mécanique. Dans le domaine de la nature, et à plus forte raison dans le
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domaine de l’histoire, on ne doit pas rechercher le constant, mais le normal ou le plus fréquent. Et, s’il faut s'étonner d'une chose, ce n’est pas que la règle comporte des exceptions : c’est que la durée de la vie active soit si régulière, malgré l’étonnante plasticité de l’homme.
Bref, si tout n’est pas satisfaisant dans la tentative de Lorenz, il faut en conclure non que le problème est insoluble, mais qu'il est peut-être mal posé ou qu'il avait été posé prématurément. Il est rare, d’ailleurs, qu’un chercheur isolé réussisse à édifier une théorie définitive. Mieux vaut attendre les progrès ultérieurs de l’idée que de l’abandonner inconsidérément, tel un fœtus non viable, où de la reléguer dans un musée comme une pièce anatomique.
Les essais que nous venons de passer en revue (tous ceux qui sont parvenus à notre connaissance) sont d'accord sur ce point que la génération humaine est une réalité historique. Dromel, Ferrari et Lorenz aboutissent à la même conclusion en partant : l’un de recherches démographiques, l’autre de l’étude des grands hommes, le troisième de la méthode généalogique. Cette rencontre de penseurs indépendants et sincères, dont l’un au moins est un historien sérieux, est déjà une forte présomption en faveur de l'exactitude de leur thèse commune. Toutefois, la coïncidence n’est pas toujours un signe de vérité, car elle peut manifester simplement une convergence historique, être une résultante du « moment ». Mais, même dans ce cas, une découverte simultanée offre un indéniable intérêt. En outre, il faut distinguer soigneusement les faits des théories destinées à les expliquer; or Lorenz et Ferrari ont réuni bien des matériaux solides. Tout nous incite donc à poursuivre leur tâche dans un esprit plus scientifique, en reprenant le problème par la base. En effet, nos devanciers se sont trop hâtés de formuler une
di. ie, |
loi des périodes historiques (multiples de la génération historique), au lieu d’insister sur l’existence même de la génération historique, dont la réalité constitue le nœud du problème : ils ont imité les enfants qui retournent la lorgnette et regardent par le gros bout!