‹ Les Générations SocialesChapitre 17 sur 53 · COLERIDGE · texte numérisé non relu

COLERIDGE

elles dans la société? Il semble bien que tous les

âges y soient confondus, et qu'on ne puisse discerner dans son histoire de périodes comparables à la génération familiale. Le phénomène social Le plus apparent, est celui de l'écoulement insensible des hommes et du remplacement continuel des cellules sociales. Tous les poètes l’ont célébré, et il a inspiré à plusieurs des pages magnifiques. Rappelons-nous Bossuet qui fait écho à Lucrèce : « La nature, comme si elle était presque envieuse du bien qu’elle nous fait, nous déclare souvent et nous fait signifier qu’elle ne peut nous laisser longtemps ce peu de matière

L: générations sont réelles dans la famille : existent-

qu’elle nous prête, qui ne doit pas demeurer dans les mêmes mains et qui doit être éternellement dans le commerce : elle en a besoin pour d’autres formes, elle Le redemande pour d’autres usages (‘). Cette recrue continuelle du genre humain, je veux dire les enfants qui naissent, à mesure qu'ils croissent et qu'ils s’avancent, semblent nous pousser de l'épaule et nous dire : Retirez-vous, c’est maintenant notre tour. Ainsi, comme nous en voyons passer d’autres devant nous, d’autres nous verront passer, qui doivent à leurs successeurs Le même spectacle (:). »

Mais sous ce va-et-vient perpétuel des molécules humaines qui captive le poète, quelque chose demeure qui retient l'attention du philosophe. Comme un fleuve qui, sans changer d’aspect, roule sans cesse de nouvelles gouttes d’eau, la société conserve le même visage malgré la circulation incessante des hommes : Le flot ininterrompu des vagues humaines ne change ni son lit ni son cours; chaque vague nouvelle se fond dans la nappe tranquille du progrès. Et c’est un spectacle singulier que celui du maintien des cadres sociaux sous la mobilité des éléments qui sans trêve disparaissent et sans trêve se renouvellent. Aristote l'avait déjà remarqué, et il écrivait : « C’est une question de savoir si la Cité persiste à être la même, tant qu'elle conserve le même nombre d'habitants, malgré la mort des uns et la naïssance des autres, comme les fleuves et les fontaines dont l’eau s'écoule sans cesse pour faire place à l’eau (!). » Les faits répondent à Aristote par l’affirmative. Le nombre des habitants d’un pays peut même augmenter ou diminuer entre certaines limites sans que

() Cf. Lucrèor : « Materies opus est, ut crescant postera saecla » | rerum Natura, 1. II, v. 980). : “#20

(?) Sermon sur la mort, premier point.

(*) Politique, III, 4.

la morphologie ou la physiologie sociales en soient modifiées. Mais il faut élargir le problème : la forme politique de la cité n’est qu’un aspect de sa vie totale; et

. cet aspect peut changer aussi sans altérer notablement la physionomie de l’ensemble. Les révolutions politiques passent, mais la plupart des institutions demeurent, À travers toutes les crises et sous tous les régimes, la police et l’armée restent debout, la perception des impôts continue, les administrations subsistent, bref les grandes lignes du corps social demeurent à peu près intactes : l’âme de la nation a gardé ses traits essentiels.

À première vue, la société est composée d’enfants qui observent et attendent leur heure, d'hommes qui agissent et font l'histoire, enfin de vieillards qui sont tournés vers le passé. Ea réalité, elle confronte les forces du présent avec toutes les forces traditionnelles. Les enfants, réserve de l’avenir, ne font pas partie du corps social, mais seulement de la famille (‘). Le jeune homme s’incorpore à la société dans la mesure où il travaille pour elle ; la jeune fille n'entre dans la société que par le mariage, ou quand elle remplit une fonction d'intérêt général. La société se compose surtout d'adultes qui remplissent de concert toutes les tâches sociales : les vieillards euxmêmes n’y jouent qu'un rôle secondaire et modérateur.

La vie individuelle comprend trois périodes : une de formation, une d'activité et une de repos. Les jeunes gens se préparent à la vie en imitant et en contre-imitant ; les

(*) Les enfants forment de petites sociétés en marge de la grande société et cherchant à l’imiter, mais assez différentes d'elle. Il ne faut pas confondre leurs groupements spontanés avec les écoles qui sont des institutions sociales encadrées par des adultes. Au xvn° siècle, où l’esprit de société était si développé, les enfants ne comptaient pour ainsi dire pas. Ils ne figurent pas dans les pièces de théâtre (sauf Athalie et Malade imaginaire); non seulement leur instruction est négligée, mais on les laisse vivre à l'abandon.

hommes seuls agissent, détiennent le pouvoir et les capitaux productifs, dirigent le train des affaires et font fleurir les arts et les sciences; quant aux vieillards qui ont pris leur retraite, beaucoup sont détachés de la vie et se bornent à être des spectateurs passifs et sans indulgence du mouvement social, d’autres en petit nombre peuplent les Académies, assemblées conservatrices, les conseils d'anciens, les postes honorifiques (professeurs émérites ou honoraires). Les adultes forment donc le gros ou la partie agissante de la société (:). Leur nombre ne peut

(:) Cette thèse sur les rapports de la famille et de la société est grosse de conséquences qui ne relèvent pas de notre étude.

Nous la croyons justifiée par l'observation des Primitifs et par l'étude comparée de la famille humaine et de la famille animale. Nous avons déjà remarqué que dans les sociétés primitives où règne la promiscuité, les générations sociales sont très distinctes les unes des autres, et que les groupements d’âges y sont prépondérants : la horde ou le clan sont plus réels socialement que la famille. — Cf. Tacite, Germanie, c. 13 : avant la prise d'armes du Germain (qui a lieu entre 18 et 20 ans), les jeunes gens « domüs pars videntur, mox rei publicæ ».— Mais nous ne tirons pas de cette constatation les mêmes conséquences que M. Durkheim (V. les Æègles de la méthode sociologique, pp. 102 à 104) : nous restituons à la famille sa véritable fonction, et nous ne réduisons pas la sociologie à l’étude de ia formation et de la combinaison des représentations collectives (V. Durxaziw, La sociologie en France au XIX° siècle : in Revue Bleue, article du 26 mai 1900).

D'autre part, M. Espinas a fortement établi que 1° le passage de la société domestique à la société ethnique se trouve uniquement dans les relations des jeunes entre eux (j’ajouterais que la société des jeunes est l’ébauche ou plutôt l’image de la société des adultes); 2° que la famille et la peuplade sont antagoniques et se développent en raison inverse l’une de l’autre; 3° que le véritable élément de la peuplade est l'individu, et que la sympathie y est la source de la conscience collective (V. Sociétés animales, 1877, p. 30% et sq.). Je me permettrai seulement de faire remarquer à M. Espinas que, si la société des jeunes subsiste seulement jusqu’à ce que les individus qui la composent deviennent adultes, et si elle est alors dissoute par la jalousie, ce n’est pas elle qui constitue l’agrégat social élémentaire, mais bien les associations d'adultes, comme celles des #anchots terrestres, qui sont groupés d'après leur âge. La société élémentaire, c'est le groupement d'adultes organisé pour la défense ou pour la chasse, etc. Ce fut un de mes gros étonnements, en lisant les Sociétés animales, de constater le contraste social entre les oiseaux et les mammifères. Chez les oiseaux, la famille est admirablement organisée, plusieurs espèces sont monogames et donneraient sur ce point des leçons à l’homme; par contre les peuplades organisées sont rares chez eux. Inversement chez les mammi

diminuer ou s’accroitre d’une manière excessive sans mettre en péril la société tout entière. La famille est l'organe régulateur de la société : vient-elle à défaillir, Le corps social languit et meurt d’inanition ; s’enfle-t-elle démesurément, aussitôt des crises redoutables surgissent. Mais les éléments superflus peuvent émigrer, tandis que rien ne supplée à la disette des hommes. On va répétant que la famille est la cellule de la société (‘). L'autorité

fères, la famille disparait presque devant l’organisation des groupements sociaux, grâce à l'indépendance qu’acquiert l'individu. Or, la vie sociale des mammifères nous offre l’ébauche des sociétés humaines, car les mammifères (surtout les singes anthropomorphes, dont on connaît si mal les particularités sociales : Cf. le livre de R. Hartmann sur les Singes anthropoïdes) se rapprochent beaucoup plus de l’homme que les oiseaux.

Que faut-il conclure de cette analogie ? Sans doute, que la mère ne doit pas couver ses enfants comme l'oiseau, mais préparer leur affranchissement. S’ensuit-il, toutefois, que la société s’établisse sur les ruines de la famille, et qu’on puisse dire comme Naquet dans la Bataille syndicaliste : « La famille privée est certainement l’un des plus grands obstacles au progrès dont la condition est le renouveau qui s’opère constamment dans l’humanité par la mort... Or, la famille détruit en partie les effets de la mort... » ? M. Espinas s’inscrirait sans doute en faux contre cette assertion du père de la loi sur le divorce, qui préconisait l’union libre, seule capable à ses yeux de libérer l'individu de la tradition familiale. Cependant les Sociélés animales renferment une phrase un peu inquiétante : « Si une société supérieure à la famille s’est établie, écrit M. Espinas, ce ne peut être qu’en s'incorporant des familles profondément altérées. » Il est vrai qu’il ajoute aussitôt, « sauf à leur permettre plus tard de se reconstituer dans son sein à l'abri de conditions infiniment plus favorables » (op. laud., p. 307). La correction est d'importance, mais l'observation précédente n’en est pas moins contestable. La société n’est pas supérieure à la famille : elle est à côté, et elle tire d’elle toute sa substance. Une société normale et prospère doit être alimentée par des familles vigoureuses et fortement constituées. Si les familles de mammifères sont en voie de régression (?), beaucoup de mammifères aussi tendent à disparaître de la surface du globe. La famille humaine ne doit pas ressembler à la famille des mammifères. Les cadres sociaux sont formés uniquement d'adultes; mais ce sont les familles (comme telles, elles n’entrent pas dans les cadres sociaux) qui fournissent le contingent des adultes, et leur vitalité est la condition sine qua non de la vitalité sociale.

(:) Pour Aristote, l'élément de la société n’est pas l'individu adulte, mais le couple humain qui est un en deux (Politique, I, 1, 4). Cette thèse a vicié la sociologie jusqu'à et y compris A. Comte qui doit beaucoup à de Bonald. Les sociologues modernes l’ont éliminée, mais sans lui substituer rien de satisfaisant.

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d'A. Comte ou de Le Play ne saurait garantir l'exactitude de cette comparaison. La cellule sociale est l'individu adulte. La famille est le réservoir qui alimente tous les organismes superposés. Elle remplit une fonction analogue à celle des organes hématopoiétiques (foie, rate, moelle osseuse) qui fabriquent les globules sanguins. Ainsi, /a famille régénère le tissu social incessamment miné par les pertes normales et les déchets imprévus.

Le contraste est frappant, en apparence, entre le rythme des familles et celui de la société qui les englobe. La famille se développe par bonds et par saccades, elle juxtapose brutalement les enfants, les adultes et Les vieillards; au contraire, la société où tous les âges sont confondus coule uniformément et change avec lenteur. Les organismes sociaux se rajeunissent peu à peu et comblent les vides causés par les départs au fur et à mesure qu'ils se produisent, grâce à la coexistence de familles de tous les âges qui tiennent à leur disposition des adultes toujours nouveaux. Le personnel d’une institution ne comprend normalement ni enfants ni vieillards : il se renouvelle à l'instar d’une armée, ou, plus exactement, comme les cadres d’une administration stable où les arrivées compensent les défections, et où le flot des recrues remplace sans cesse les serviteurs qui s’en vont prématurément ou à l'heure de la retraite. Sans doute, l’âge du repos varie selon les métiers, les emplois et les professions, mais il oscille entre des limites relativement faibles, imposées par le rythme de l’activité humaine. La période virile est une grandeur à peu près fixe pour le commun des hommes, qui entrent dans la société entre 20 et 30 ans et qui en sortent entre 50 et 60 ans (‘). Les

(*) Jésus-Christ commence sa vie publique vers trente ans. Les lévites ontraïient en fonctions à 25 ans et en sortaient à 50 (Nombres, VIIL 24, 25, 26).

moyennes statistiques concordent dans tous les pays civi-

- lisés, et les exceptions à la règle ne sauraient l’infirmer : une entrée tardive entraîne généralement une sortie tardive, et inversement.

Pourtant, la société n'est pas condamnée à l’immobilité : si l'effectif du personnel social reste à peu près Le même et si les traits généraux de la société sont sensiblement identiques durant une vie d'homme, le renouvellement automatique des individus infuse aux cadres permanents un sang nouveau qui à la longue fait sentir son effet. Le jeune homme qui s’est affranchi si facilement de la tutelle familiale, est contraint, de gré ou de force, de se plier aux exigences de l'organisme dont il devient un membre actif : il ne conquiert l'indépendance vis-à-vis de ses parents qu’en aliénant sa liberté au profit de la corporation qui l’emploie ou du régiment dans lequel il s'engage. Il se plie au déterminisme de sa profession ou des séries sociales auxquelles il donne son concours. Mais il apporte avec lui des énergies qui, sans cesse accrues et multipliées par d'autres, auront leur retentissement sur la vie du groupe qui les absorbe. Il arrivera un moment où le nombre des anciens sera devenu une quantité relativement négligeable, et où il ne restera plus, en face du parti nouveau, qu'une poignée de survivants du passé. L'élément véritablement ancien est éliminé et le personnel entièrement renouvelé, bien que tous les âges intermédiaires y restent juxtaposés, précisément au bout d’une génération (au sens familial du mot : nous verrons plus tard si la génération sociale est objective), c'est-à-dire au bout de l'intervalle qui sépare la naissance du père de la naissance du fils, ou au bout d’un tiers de siècle environ.

Supposons qu'un homme entre dans l’enseignement à 25 ans, y poursuive toute sa carrière et prenne sa retraite entre 55 et 60 ans. Quand il sort de l’université, tous ceux

du même âge se retirent avee lui; ses collègues plus âgés ont déjà disparu ou pris leur retraite avant lui : en sorte que tout le personnel enseignant s’est trouvé renouvelé dans l'intervalle de sa carrière ou dans l’espace d’une génération. Il ne reste dans le corps enseignant que des adultes plus jeunes que lui, qui ont eu par conséquent d'autres maîtres et qui pratiquent d’autres méthodes, sans compter qu’ils participent à la vie générale de la nation qui s’est transformée dans le même intervalle.

Ajoutons que si ce professeur a eu, entre 30 et 35 ans, un fils qui suit l'exemple paternel, ce dernier entrera dans la carrière précisément au moment où le père en sortira. Le fils succédera au père, ce qui arrive souvent dans l’agriculture, l’industrie, le commerce, l’armée ou la diplomatie. Quelquefois Le fils devance un peu la retraite du père; d’autres fois sa carrière commence un peu après la retraite du père. Mais ces écarts, qui oscillent autour d’une dizaine d'années, ne sauraient infirmer la règle constante de la succession sociale des fils aux pères.

Les enfants ne remplacent pas immédiatement les adultes comme les objets fabriqués, dont on accumule des stocks, remplacent Les objets détruits ou hors d'usage. Ils ont besoin d’une longue préparation avant de pouvoir remplir une fonction sociale. Cette période d'apprentissage dans les sociétés évoluées est sensiblement égale à la durée de la vie active (). L'harmonie entre les âges de la vie permet la continuité entre les pères et les fils, et assure l’équilibre du corps social tout entier. Imaginons que la vie active de l'homme soit beaucoup plus courte que la période d'éducation des enfants, ou inversement : le père ne pourrait plus conduire l'enfant au terme de son

(:) En fait, elle est un peu plus courte; mais l'adulte ne se marie que lorsque sa situation lui permet de s'établir et d'élever des enfants.

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