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développement, ou bien celui-ci entrerait prématurément dans la société : la lutte entre parents et enfants en deviendrait aiguë, la subordination naturelle des âges serait détruite, la famille et la société seraient désorganisées.
Le mélange des âges dans la société n’est donc pas un chaos. D'abord, en vertu de notre hypothèse, la société n’englobe que des adultes qui vieillissent ensemble, et les âges juxtaposés sont enfermés dans les limites de l’âge mûr (:). D'autre part, le renouvellement des adultes n’est complet qu'au bout d’une génération.
Le fait du renouvellement périodique de la société et des organismes multiples qui la composent n'est pas douteux. Trente ans, c’est, dit-on, la durée d’un joueur : mais c’est aussi la durée d'un homme utile. Au bout d’une trentaine d'années, le personnel d’un établissement est entièrement nouveau. Envisageons les exemples les moms favorables à notre thèse : les organismes à recrutement tardif. L'Académie des Sciences qui comprenait d’abord 60 puis 66 membres, a compté, de 1795 à 1867, 233 titulaires, la durée moyenne du titre ayant été de trente-
() Le mot âge est ambigu et s'emploie en deux sens, comme toutes les expressions relatives au temps, qui désignent tantôt l’époque et tantôt la durée. Un âge au point de vue statique, c'est un arrêt dans le temps; au point de vue dynamique, c’est une période de l'existence. Ainsi Mare Aurèle compare les âges de la vie aux saisons (Pensées, IX, 3). À chaque instant dans notre exposé nous nous heurtons à des difficultés de langue, et nous sommes tenté d'employer des mots latins ou grecs. Cette pauvreté de la longue française est particulièrement sensible dans le vocabulaire de la durée : cest ainsi que notre dictionnaire n'offre pas l’équivalent du latin aequalis qui serait si commode. Il importe que les sociologues se créent un vocabulaire technique pour abréger et préciser le discours, à l’instar de tous les savants. Mais une entente est nécessaire. Ge serait un travail assurément ingrat mais combien utile d'établir un relevé des termes spéciaux employés par les sociologues français depuis A. Comte, et ensuite de faire un choix parmi eux. Sinon, c’est l'anarchie, la pléthore des néologismes et la déformation de la langue. Qui nous dotera d’un bon vocabulaire sociologique ?
deux ans par tête (:). Fontenelle, qui vécut centenaire (1657- 1757), entra à l’Académie française en 1691, à l’âge de 33 ans. En 1741, il pouvait s’écrier : « Cinquante ans se sont écoulés depuis ma réception dans cette Académie... Ceux qui la composent présentement, je les ai fous vu entrer ici, tous naître dans ce monde littéraire. » A sa mort, Fontenelle avait siégé à l’Académie française pendant 66 ans, il avait donc vu passer, par rapport à lui, deux générations d’académiciens. En 1699 (*), le même Fontenelle fut élu secrétaire perpétuel de l’Académie des Sciences, place qu’il occupa pendant 42 ans; pendant ce laps de temps, il composa 69 Éloges d’académiciens morts de 1699 à 1740 (en 42 ans, ce qui fait 52 Éloges environ en 32 ans). Des recherches plus précises exigeraient beaucoup de temps : elles mériteraient d’être entreprises sans parti pris, mais il ne faudrait pas les limiter aux Académies qui n’acueillent guère que des membres âgés. Les recherches sont faciles quand il s’agit de corps fermés comme une Académie qui tient registre de tous ses membres, ou comme une assemblée restreinte telle qu'un sénat inamovible. Mais, dans ce dernier cas encore, l’âge avancé des titulaires fausse le jeu de la loi normale (:). Il
(*) Berruecor, Science et philosophie, p. 190. La moyenne est d'autant plus remarquable que les académiciens sont généralement âgés. Mais leur longévité est supérieure à la normale.
(?) L'Académie des sciences fondée en 1666 par Colbert, trente et un ans après l’Académie française, avait été renouvelée en 1699, juste au bout d’une génération. Elle compte, à partir de cette époque jusqu’à la Révolution, 50 membres : 10 honoraires, 20 pensionnaires et 20 associés dont 12 étrangers. Chaque pensionnaire avait un élève, mais en 1716 on remplaça les élèves par 12 adjoints.
(*) Les assemblées à mandat limité, renouvelées périodiquement par élections exogènes (qu’on excuse ce terme qui marque l'opposition avec les assemblées à recrutement endogène comme les Académies) telles que notre Chambre des députés, offrent un cas exceptionnel très intéressant : leur renouvellement est partiel ou sérié. Il y a toutes les transitions entre les
sociétés de ce genre et les sociétés à recrutement continu, qu'elles soient fermées ou ouvertes.
faudrait étudier de préférence la vie des organismes sociaux à cadres élastiques et à recrutement insensible, comme un groupe de fonctionnaires ou d'employés à traitement échelonné, dans une administration publique ou privée. Il faudrait envisager aussi le recrutement des fonctions volontaires à bénéfices variables, comme l’agriculture, le commerce, les métiers.
Considérons, par exemple, une ville dont la population est à peu près stationnaire. Le nombre des boulangers, des bouchers, des épiciers, etc., y est déterminé par les besoins de la population, c’est-à-dire en gros par sa densité. Qu'un intrus vienne établir boutique en face des anciens : il risque de faire faillite ou de ruiner l’un de ses rivaux. La concurrence commerciale produit le même effet que la réglementation légale : en fixant le nombre des notaires, des avoués, des professeurs, etc., la loi n’a fait que consacrer l’état de choses normal. L’angle d'application des forces sociales peut se déplacer, mais la somme des activités utiles reste à peu près identique dans une société donnée. Les besoins d’une localité peuvent varier avec le temps, par exemple des besoins de luxe peuvent se superposer aux besoins primitifs en vertu du progrès général; mais, à population égale, certains besoins fondamentaux nourrissent le même nombre de producteurs ou d’intermédiaires. Sans doute, les commerçants peuvent changer de localité ou mourir prématurément; mais, ordinairement, un commerçant éfabli reste à sa place jusqu’à la fin, et l'élément flottant de la corporation est beaucoup moindre que l'élément fixe. Les candidats à un genre de commerce doivent attendre le départ des anciens pour prendre leur succession. Il en résulte une prédominance des anciens qui maintiennent les traditions du groupe, et qui sont universellement respectés par les nouveaux. Ce sont les jeunes qui innoveront, qui modifieront les procédés de fabrication
ou de vente ; à part quelques singularités, les anciens se conforment, durant toute leur carrière, aux règles qu'ils ont adoptées à la suite de leur apprentissage, et légèrement perfectionnées par la pratique (!).
Ceux qui restent et qui durent ont sur ceux qui passent et sur ceux qui arrivent un avantage marqué : ils sont les représentants incontestés de la corporation. Les effets de l’âge et du remplacement des générations se font donc sentir dans tous les domaines de l’activité.
Toutefois, il n’est pas nécessaire que Le renouvellement des membres d’une corporation soit complet pour que l'influence des nouvelles recrues commence à se manifester. Lorsque la moitié au moins du personnel d’un corps social aura été remplacée, de nouvelles tendances s’accuseront dans son sein et l’'emporteront peu à peu sur les vieux usages (?). Tout ne sera pas bouleversé : certaines coutumes ont une durée indéfinie, d'autres durent très longtemps ; mais, d’une génération à la suivante, ’esprit de la corporation change, et de nouvelles pratiques s’y introduisent. L'entrée dans la corporation d’une personnalité vigoureuse peut accélérer le changement, à condition qu’elle vienne à son heure et dirige un mouvement latent, tout comme la longévité professionnelle d’un membre influent peut en retarder l’évolution. Maïs ces
(:) Dans l'étude intitulée : Quelques facteurs importants de l'enseignement professionnel (Elementary School Teacher, mars 1914), Léonard P. Ayres a établi que dans toutes les villes de quelque importance des États-Unis (au-dessus de 50.000 habitants), on trouve la même proportion de professionnels pour les tâches essentielles. Les professions constantes seraient au nombre de 27 (20 exclusivement masculines et 7 féminines). Ainsi, on compte par mille habitants : 2 boulangers, 2 cordonniers, 3 coiffeurs, 3 plombiers, 4 maçons, 4 forgerons et serruriers, ete. Le classement des métiers établi par L. P. Ayres n’est pas satisfaisant; mais le principe de la constance des professions est juste : il résulte de la nature des choses.
() C’est ici qu’intervient la loi des majorités de Dromel, qui d’ailleurs ne joue pas dans les séries alternantes, mais dont l'effet se fait sentir dans.
les séries rectilignes, spécialement en politique. Mais le renouvellement des adultes dans les corps fermés déplace la majorité à chaque élection.
accidents ne sauraient prévaloir contre le fait que les . occupants gardent leurs places jusqu’à leur départ, et que
la volonté du groupe est déterminée par les tendances de la majorité. L'organisation interne de la société, la façon dont se recrutent les dirigeants et dont s’y exerce Le pouvoir ont aussi leur influence sur la marche de la société, Mais sa direction est subordonnée aux idées des hommes nouveaux. Les groupements à personnel instable, même dirigés par un homme énergique et qui dure, même maintenus par des traditions minutieuses et immuables, ne sont pas viables, car ils souffrent de bouleversements chroniques, et ils ne deviennent prospères que dans la mesure où ils se stabilisent. L'équilibre social résulte d’un compromis entre la tradition incarnée dans les anciens et le changement apporté par Les jeunes : que l’une ou l’autre de ces forces vienne à l'emporter, et la société sort des conditions normales de la durée.
Quand on étudie la propagation des idées et des croyances de toute nature, on se trouve en présence du même phénomène. Si on compare deux époques successives, on remarque l'opposition de deux espèces d'hommes qui ne sentent pas de même au sujet de la même doctrine : « On ne voit guère, dans l’histoire littéraire, de révolution du gout qui ne décèle un changement dans la composition du public. On ne trouve guère, dans l’histoire générale, de modification considérable des conceptions politiques, morales et même scientifiques qui n’atteste Le renouvellement de ce qu’on pourrait appeler le personnel pensant d’une nation ou d'une époque. La diffusion de certaines conceptions générales correspond à une modification de l'équilibre social, à un réarrangement des hommes dans la société (:). »
(:) Muuoun, La propagation des idées, extrait de la Revue philosophique d’août 1910, p. 22.
Bref, le phénomène est général : la mobilité des cellules humaines explique la vie des idées comme celle des institutions. La société change progressivement par le changement du personnel social. L'accumulation des petits changements apportés par chaque individu enveloppe chaque génération d’une atmosphère particulière. Ceux qui la respirent ne l’analysent pas; toutefois ceux qui vivent assez longtemps ont parfois conscience de passer d’une atmosphère dans une autre, de changer de climat moral. Mais ces changements du milieu qui baigne les âmes frappent surtout l'historien, qui a un recul suffisant pour apercevoir les ressemblances et les contrastes.
Un savant tel que M. Berthelot aurait dû être captivé par le progrès de la science ou de l’industrie, et remarquer de préférence les révolutions intellectuelles. Or sa nature d'artiste lui révèle les délicates transformations de la qualité des âmes: « Un abime se creuse par intervalles, écrit-il, entre les époques qui se succèdent, et sépare les jeunes gens de leurs pères et de leurs aînés. » Pour bien comprendre les sentiments d’une époque, c'est-à-dire les vrais mobiles de son activité, dit Berthelot, il faut être en contact étroit avec cette époque par la tradition orale ou par une sympathie rétrospective. Une fois perdue la tradition des sentiments, il se crée dans le monde de nouveaux courants d'opinion qui empêchent de voir l’originalité des époques précédentes. « Ces sentiments intimes et les passions qui ont animé chaque époque et qui en expliquent la vie, cessent d’être compris au bout de deux ou trois générations (‘). » Ces sentiments ont cessé d'être par- | tagés, et il faut un grand effort pour les retrouver; mais, à mesure qu'on s'éloigne d’une époque, on sent toujours mieux son individualité qu'il est si malaisé de définir.
(*) Berruecor, F. Hérold dans Science et philosophie, pp. 373 et 374.
Les générations spirituelles, échelonnées le long du temps, forment une chaîne continue dont les extrémités sont étrangères l’une à l’autre et présentent un contraste saisissant; mais toutes les générations intermédiaires se donnent la main, et les hommes sont passés de l’une à l’autre insensiblement et presque sans transition. Vue de haut, la chaîne offre des divisions symétriques séparées par des raies sombres.
L'histoire étale l'esprit dans le temps à peu près comme le langage l’étale dans l’espace. Par exemple (:) un Normand et un Franc-Comtois, un Bernois et un Silésien ne comprennent pas le parler local l’un de l’autre; mais, si l’on parcourt toutes les localités intermédiaires, on rencontre une série continue de parlers locaux, qui sont intelligibles chacun pour les voisins immédiats qui ont entre eux des relations régulières. Parfois les transitions sont insensibles sur de vastes domaines (*); parfois, au contraire, le changement est assez brusque : quand les différences de parler sont nombreuses sur un espace restreint, on est en présence d’une imite de dialectes. Cette limite (ligne d’isoglosses) est constituée non par une ligne, mais par une bande de territoire plus ou moins large où règne une sorte d’interférence linguistique ou de sabir local. Ainsi, les générations qui se succèdent se comprennent l’une l’autre, mais elles sont séparées par des régions nodales où tous les courants, les anciens et les récents, s’amalgament; tantôt la séparation est assez brusque et comme fixée par une borne, tantôt au contraire la transition est presque insensible. Les contemporains engagés dans l’action ne la remarquent pas toujours;
(:) J'emprunte cet exemple à M. Meillet.
(?) On peut estimer que deux individus suffisamment éloignés pour ne pas se comprendre parlent un dialecte ou un patois différent.
parfois, cependant, ils ont conscience de traverser une phase critique, d'être à un tournant de l’histoire. Mais l'historien qui voit les choses de haut et de loin est plus frappé des différences que des similitudes.
Sans doute, la comparaison n’est qu’approximative ; pourtant elle est assez juste, car la langue est une réalité vraiment sociale « à la fois immanente et extérieure aux individus (‘) ». Chaque région ou terroir porte des hommes différents qui ont un parler spécial; de même, chaque époque voit fleurir des hommes nouveaux qui ont des idées et des sentiments particuliers.
Dans les deux cas, la difficulté gît dans la fixation des limites. Mais la durée des âges de l’homme, spécialement de la période active de la vie, est un guide aussi précieux que l'étendue des régions naturelles. L'opposition violente entre les hommes qui se succèdent nous avertit du passage d'une génération dans la suivante. À partir d’un certain âge, l’homme ne change plus, l'individu devient stable et vit sur le capital intellectuel et moral qui commande son activité. Mais, autour de lui, tout change par l'effet du progrès général et de l'entrée incessante des jeunes dans la vie, si bien que le révolutionnaire de la veille deviendra le réactionnaire du lendemain : en réalité, il n'a pas rétrogradé, mais il retarde de plus en plus sur la marche des idées et des événements, et s'enfonce toujours davantage dans le passé où il plonge ses racines et où il trouve sa raison d'être. Bientôt il sera devenu un obstacle au progrès; et, pour avancer, l'humanité sera obligée de marcher sur son corps. Dans chaque domaine, on ne progresse que par réaction contre ce qui existe ; mais on ne réagit que contre ce qui existe vraiment, contre ce qui a duré et s’est enraciné suffisamment pour devenir
(‘) Meillet, loc. cit.
une menace permanente contre la liberté de penser, de croire et de sentir. On n’attaque avec ensemble que les idées qui ont vécu au moins une vie d'homme, qui ont été poussées à bout, qui ont porté leurs fruits et dont on a pu vérifier empiriquement la valeur. Le besoin de changer, qui caractérise la conscience humaine et qui est le moteur de la vie psychologique, est aussi Le ressort de la vie sociale. IL n’est pas propre aux Français, comme on se plaît à le répéter; il est universel, mais il est plus accusé chez les peuples civilisés, dans la mesure où ils sont progressifs. Il ne se manifeste pas tant par Le désir de changer de régime que par le désir de voir arriver au pouvoir des hommes nouveaux, capables d'entreprendre les tâches nouvelles qui répondent aux besoins du moment. Jusqu'ici, les théoriciens des générations n’ont guère envisagé que la vie politique d’un pays. Or, le hasard semble présider à la succession des souverains et à la durée des règnes. La série des souverains ne ressemble pas à la lignée des aînés d’une famille qui se remplaceraient régulièrement à leur majorité et dont la galerie des portraits résume toute l’histoire. La vie politique semble être le domaine de l’incohérence. La durée des règnes est extrêmement capricieuse : certains sont très courts, d’autres embrassent plus de deux générations. Mais le changement de souverain ne modifie pas l'allure générale de la société ; la masse des hommes se transforme lentement, et des dirigeants sont obligés de régler leur pas sur celui de la nation. Les singularités de la transmission héréditaire n’affectent pas profondément le mouvement naturel des esprits et le rythme des âmes. Le roi s’entoure de conseillers, il les choisit d'ordinaire parmi ses contemporains qui partagent ses regrets et ses espérances, s’il est en âge de discerner (le favoritisme est un phénomène permanent et nécessaire); ces conseillers, à part quelques excep-