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nouveau maître se plie aux règlements de la maison et s’imprègne bon gré mal gré de la mentalité du groupe. Ses velléités d'innovation sont réprimées par les anciens et neutralisées par l'esprit de la collectivité. Une levée de boucliers de la part des étudiants contre les méthodes de l’enseignement supérieur n’influe pas immédiatement sur l’enseignement : il faut attendre que la nouvelle génération ait remplacé l’ancienne dans les chaires que celle-ci détient présentement; il faut que les disciples ingrats soient devenus maîtres à leur tour. Encore auront-ils atténué leur programme et adouci leur méthode. Toujours les adultes qui prennent la place des anciens sont moins avancés que les jeunes; /a génération enseignante retarde sur la génération scolaire.
L'éducation délibérée que reçoivent les enfants est complétée par celle qu'ils se donnent à eux-mêmes ou qu'ils reçoivent des événements, et dont la part est toujours plus grande à mesure qu'ils avancent en âge. Les maîtres n'absorbent pas à leur profit toute l'attention des élèves : le groupe éduqué résiste à la direction que veut lui imprimer le groupe éducateur, et l'influence de celuici est limitée par celle du milieu proprement scolaire. -Les jeunes s’éduquent entre eux, et cette éducation mutuelle est très efficace; les écoliers sont des maîtres à leur façon et des maîtres docilement acceptés. J’irais jusqu’à dire que, dans une école, la qualité des camarades importe plus que la qualité du personnel enseignant. L'enfant imite ses pairs et obéit à leurs suggestions. De plus, la vie du dehors filtre à travers les mailles de la discipline intérieure. Les adolescents se grisent du vin trouble de la littérature qui s’élabore, pendant que les maîtres s'évertuent à leur faire admirer les beautés des écrivains classiques. Des livres introduits en cachette par les externes ou apportés de vacances en contrebande sont
dévorés par les internes. À. Thierry s’initiait à l’histoire pittoresque et s’enflammait en lisant les Martyrs, tandis qu’on lui enseignait l’histoire à la manière de Vertot ou de l’abbé Velly. Mais cette action du dehors sur le dedans est assez restreinte et ne s'exerce avec fruit que sur une élite : la masse des élèves est moutonnière; en matière d'instruction, elle reçoit passivement l'empreinte du maître, et emmagasine ses idées en leur faisant subir un déchet considérable.
Certes, l’histoire de la pédagogie et des établissements scolaires reflète la vie de la société; mais la montre des pédagogues retarde singulièrement sur le cadran de la nation ou de l'humanité. Les écoles enseignantes sont même plus rétrogrades que les Académies, qui sont peuplées de vieillards et de talents consacrés. Assurément, Je ne veux pas médire des Académies, corps essentiellement conservateurs, qui jouent dans l’évolution sociale un rôle important et nécessaire. Mais il faut bien reconnaître qu'elles représentent la tradition et la génération défunte. « Il est permis de dire que c’est un symptôme inquiétant pour une école littéraire, quand ses chefs ont enfin leur fauteuil sous la coupole : l'hommage qui lui est rendu est presque funéraire, elle est bien près d'être morte, dès qu'elle a sa place en ce musée des antiques (:). » Qu'on songe, par exemple, aux difficultés que les romantiques, sauf Lamartine, ont éprouvées à forcer les portes
de l’Académie. V. Hugo échoue en 1836 et en 1840, il ne
réussit à se faire admettre qu'en 1841. On lui préférait Dupaty, un de ces immortels qui sont morts de leur vivant; et Thiers disait alors à V. Cousin : « Je donnerai ma voix à M. Hugo, quand vous m'aurez montré quatre
(9 G. Renan, La méthode scientifique dans l’histoire littéraire, p. 427. Les pages que G. Renard consacre à l'Académie française sont à retenir.
vers de lui qui soient seulement médiocres. » À. de Vigny essuie trois échecs successifs en 1841, 1842, 1844, et n’est jugé « dignus intrare » qu'en 1845, un an après Sainte-Beuve. Il a raconté dans le Journal d’un poète ses visites aux Académiciens. Chateaubriand lui dit solennellement : « Les hommes de mon âge doivent vous faire place, Messieurs, c’est juste; nous devons disparaître de la scène, nous l’avons occupée trop longtemps. » Royer Collard le reçut mal : « Quels sont vos ouvrages ? questionna-t-l, car je ne lis rien de ce qui s'écrit depuis trente ans ; je l'ai déjà dit à un autre. » On n’est pas plus ingénu! Cet autre était V. Hugo, à qui Royer Collard avait dit: : « On ne lit plus à mon âge, Monsieur, on relit (:). » Musset est reçu à l'Académie en 1852, quand il n’est plus que l'ombre de lui-même. Michelet et Balzac sont encore moins heureux. Mais l’aventure n’est pas propre aux romantiques (*) : plus tard Leconte de Lisle échoue régulièrement de 1873 à 1886 ; il pouvait se consoler en pensant qu'il avait non moins régulièrement la voix de V. Hugo, mais il dut attendre la mort du maître pour lui succéder.
Berthelot, dont on ne peut récuser le témoignage, a fait les mêmes constatations à propos de l’Académie des sciences. « Le corps académique entier, dit-il, a singulièrement vieilli (*). » Ce vieillissement, qu’il attribuait à la prépondérance des sections dans l'élection des membres, tient aussi à des causes permanentes, à « la défiance naturelle et fatale des hommes qui vieillissent pour les idées et les personnes des générations nouvelles qui vont les remplacer ». « Il arrive un jour, écrit-il encore, où l'homme ne relève plus que du but idéal qu’il a donné à
(:) Lettre de Doudan à M”° de Staël, 1 avril 1840.
(2) Les romantiques furent académiciens avant de devenir classiques, c’est-à-dire d’être étudiés dans les classes.
(8) Science et philosophie, p. 212.
sa vie, sans qu'aucune récompense scolastique puisse le grandir ou luiimprimer une impulsion nouvelle. » Berthelot lui-même ne voyait pas que sa propre immobilité faisait obstacle au progrès scientifique de son pays, comme Duhem et Bouasse le lui ont vertement reproché.
Étendue à toutes les Académies, l'enquête donnerait partout le même résultat. Ils’explique d’ailleurs aisément par la psychologie des âges et par la différence entre les jugements contemporains et le jugement de la postérité. IL n’est pas étonnant que l’Académie exige qu’un candidat ait fourni ses preuves avant de l’admettre en son sein; il n’est pas étonnant non plus que, comme toute institution, elle commette des erreurs. Ce qui est moins excusable, c'est qu'un corps d'hommes éclairés préfère des hommes médiocres à des talents robustes. Mais on compte les exceptions et, somme toute, l’Académie est fidèle à sa mission conservatrice. Il serait également injuste de reprocher à l’enseignement son retard involontaire et systématique sur la marche des idées.
C’est en vain que le sociologue et l'historien cherchent la directrice de l'histoire : i/ n’y a pas de série uniformement maitresse. L'examen de la morale, de la religion, de la littérature, etc., aboutirait à la même conclusion. «Les différentes catégories de faits sociaux, écrit Xénopol, ne suivent pas toujours une marche égale et parallèle dans l'évolution. Il y en a qui vont de pair, d’autres qui restent en arrière, comme pour se reposer, reprendre des forces, et rattraper plus tard celles qui les ont devancées; d’autres, enfin, suivent pendant quelque temps une marche rétrograde, avant de s’élancer de nouveau sur l'onde qui les porte en avant(:). » Ces
(:) Principes fondamentaux de l'histoire, p. 255.
avances et ces retards prouvent que les institutions et les séries ne forment pas une hiérarchie régulière et fixée une fois pour toutes. Comme les facultés de l’homme, elles ont entre elles des rapports de dépendance et d’interaction ; c’est tantôt l’une, tantôt l’autre qui domine : à telle époque la science, à telle autre l’industrie ou l'art. Aucune d’elles n’est subordonnée à toutes les autres, non pas même l'intelligence, car, de quelle intelligence s’agitil : de celle du savant ou de celle du technicien, de celle de l'artiste ou de celle du philosophe? Le mouvement intellectuel est tour à tour et simultanément dirigeant et dirigé. L’augmentation de l'intelligence humaine est peut-être un idéal (‘), ce n’est pas une cause exclusive et souveraine. Toutes les fonctions sociales s’enchevêtrent et concourent ensemble à l’évolution historique. Il est intéressant de les considérer isolément, et d'évaluerleur action sur les multiples rouages de la société. De chaque point de vue on découvre des aspects nouveaux, sans qu'on parvienne jamais à épuiser la réalité. Bref, il est téméraire de transformer une hypothèse heuristique en hypothèse explicative : c’est fausser l’ordre naturel des choses et mutiler l’histoire. « L'histoire, écrit Fustel de Coulanges, n'étudie pas seulement les faits matériels et les institutions : son véritable objet est l'étude de l'âme humaine ; elle doit aspirer à connaître ce que cette âme a cru, a pensé, a senti aux différents âges de la vie du genre humain. »
Nous ne pouvons faire nôtre la thèse de Dromel, de Ferrari et de Lorenz qui, tous trois, s'accordent à considérer la politique comme la rectrice du mouvement social. Par suite, nous ne pouvons donner à la règle des
(:) Cf. P. Lacowss : « Si on pouvait croire que la nature vise pour nous un but, on dirait : ce but, c’est l’accroissement de l'intelligence humaine. » (De l'Histoire comme science, p. 281.)
majorités et à son corollaire, la période de seize ans, l'importance que Dromel lui attribue. Selon nous, l’histoire politique d'un pays ne résume pas toute sa vie. L'histoire juridique, morale et religieuse que certains prennent comme guide dans l'exploration de la vie intime des nations, nous fait déjà pénétrer plus avant dans ses « organismes intérieurs et profonds ». Mais aucune série n’a le privilège de commander toutes les autres et de diriger l’histoire. L'histoire est menée par des hommes, et ces hommes sont quidés par le mouvement général des esprits : c'est ce mouvement qu’il s’agit d'embrasser; et, pour en percevoir le rythme, il faut s'établir en son centre. Sinon, l’histoire manquera d'unité et de continuité véritable : les historiens retomberont dans la faute de Voltaire qui découpe le Siècle de Louis XIV en tranches arbitraires et qui s'expose ainsi à des redites. Toutes les histoires spéciales, celles des institutions et des séries, relèvent de histoire générale dont le mouvement entraine tout. Et l’histoire générale, l'histoire vécue par la masse des hommes, est impossible en dehors de l'idée de génération.
Or, ce qui caractérise la génération, ee n’est ni son savoir, ni sa puissance matérielle. Certes, la science étend nos connaissances et l’industrie accroît nos moyens d'action; mais l’une et l’autre sont des instruments au service de l’homme, comme son cerveau et ses mains. La science est indifférente au bien comme au mal, et les machines sont les esclaves de nos besoins : le savoir et l'outillage ne définissent pas l’homme. La génération ne peut se définir qu'en termes de croyances et de désirs, en termes psychologiques et moraux. Ce n’est pas un appareil à découper le temps, mais une unité spirituelle, un éfat d'âme collectif qui implique une philosophie de la vie contemporaine, et non pas une philosophie abstraite,
mais une conception latente qui justifie Les actes et imprègne les habitudes.
Notre conception de la vie dérive de notre éducation, en donnant à ce mot Le sens le plus large (‘). Les enfants s’appliquent à combler les lacunes dont souffrent leurs parents et à éviter leurs erreurs; ils rectifient leuridéal dont l'usage a révélé l'insuffisance, et subissent la pression des événements quotidiens avec d’autant plus de force qu'ils sont plus ignorants. Mais tous les événements ne sont pas égaux en importance eten volume : beaucoup n’intéressent qu'une catégorie restreinte de personnes et n’ont que des répercussions superficielles. D’autres, au contraire, remuent l'être jusqu’en ses fibres les plus intimes et ont le pouvoir d’ébranler toutes les âmes, de secouer la masse de la nation. Ceux qui les auront vécus en resteront marqués d’une empreinte indélébile. La leçon des faits, qui contredit l'héritage de leurs parents et de leurs maîtres, amène les adolescents à préciser leurs amours et leurs haines, à reviser la table traditionnelle des valeurs, à établir une hiérarchie des fins et des types d'humanité qui inspirera désormais leur conduite. De là découlera leur mission sociale, la tâche à laquelle ils consacreront le meilleur de leurs forces; de là viendra l'attitude qu'ils adopteront vis-à-vis des autres hommes : compatriotes et étrangers, vieux et jeunes, vivants et morts; de là sortira leur conception de l’amour et de la beauté, bref leur morale, leur esthétique et jusqu’à la nuance de leur religion. La génération sociale résulte d'un sourd travail des âmes qui enfante un nouvel idéal d'activité humaine; c'est une transformation spirituelle qui a pour corollaire
(:} La « psychologie des âges » ne saurait exagérer la puissance des premières impressions (morales, religieuses, sensoriclles, intellectuelles, amoureuses, ete.).
une nouvelle conception de la vie ou un remaniement de cette conception.
Des descriptions concrètes vérifieront cette analyse rapide. Voici deux exemples que nous n'avons pas forgés pour les besoins de la cause. Dans ses Propos littéraires (‘), E. Faguet résume l'enquête des Déracinés de Barrès sur la génération née aux environs de 1860 et qu'on peut appeler « la génération de 1880 ». « Cette génération, la première de la France diminuée, historiquement analogue à celle de 1815, fut, dit-il, ambitieuse, passionnée de recherches philosophiques, à peu près étrangère aux passions de l'amour, très peu artiste, assez généreuse et sans aucun principe dirigeant, malgré son très vif désir d’en trouver un. » Par contre, la génération précédente, celle à laquelle appartient Faguet, et qui avait vingt ans en 1868, « était surtout joviale, gaie, un peu criarde, point du tout concentrée, ambitieuse extrêmement peu. » Faguet insiste sur ce dernier trait qui caractérise à ses yeux la jeunesse française de 1848 à 1870 ; elle était insouciante et nullement impatiente de faire son trou : « Quand nous causons souvenirs de jeunesse, M. Sarcey et moi, dit-il, nous nous trouvons absolumént du même âge (?). » Et il ajoute : « J'ai très bien vu, à partir de 1870 et surtout à partir de 1880 — ce qui s'explique parce qu'il faut, pour que le changement soit sensible, qu’une génération ait complètement remplacé l'autre — l'esprit de la jeunesse changer à cet égard absolument. » Philosophique comme sa devancière, la génération de 1880 contraste avec elle par son ambition, son peu de goût pour l’amour et son manque d'équilibre ; c’est une géné-
(*) T. IL, p. 342.
(°) Faguet est né en 1847 et Sarcey en 1828 : vingt ans de différence, c'est beaucoup ! Mais Faguet et Sarcey se sentent du même âge par rapport à la nouvelle génération qui contraste fort avec ses devancières.
ration inquiète, mal assise, qui se cherche en gémissant: « une immense inquiétude plane sur toute cette jeunesse (1). »
Ne chicanons pas trop E. Faguet sur les limites de cette génération, puisque aussi bien il admet la relativité des dates : appelons-la, si l’on veut, la génération d'après la querre (*). « L'année terrible » change l'atmosphère morale de la France et creuse un fossé entre ceux qui étaient sortis du collège avant 1870 et ceux qui, nés depuis 1860, par exemple, n’eurent pas le temps de connaître la France d'avant la guerre : « Des hommes qui ne différaient par l'âge que d’un petit nombre de saisons, furent datés, séparés comme par un déluge de sang. La génération du lendemain a grandi dans les ruines. Ces petits qui s’ouvraient à la vie n’entendaient parler que d’un écroulement total. On les prémunissait contre une menace toujours suspendue sur leurs têtes. Tout étranger prenait à leurs yeux figure d’ennemi. » Combien différents étaient les sentiments de leurs aînés! « Notre seule qualité de Français, dit M. de Vogüé, nous conférait la prééminence sur tout le genre humain... Nous ne vimes d’abord dans le grand écroulement. qu’un accident très fâcheux, mais réparable comme tant d’autres qui l’avuient précédé (*). » Sur la génération issue de la guerre, tous les témoignages concordent : qu’on lise par exemple la préface du Disciple de Bourget, datée de 1889, et la préface que M. de Vogüé, à la même époque, dédiait à ceux qui ont vingt ans. « On n'était pas gai à cette époque, déclare P. Bourget... Notre aurore était mélan-
(*} M. Abel Herwanr proteste contre celle description.
(#) Cf. P. Bounesr, dans Revue des Deux-Mondes du 15 janvier 1912.
(®) Discours académique du 17 janvier 1907, en réponse au discours de M. Barrès.
colique et embrumée d’une vapeur de sang... Nous nous disions que notre œuvre à nous était de refaire... une France nouvelle. » Et J. Lemaître : « Ces jeunes gens sont venus à un mauvais moment... Chez beaucoup l'impression a été si forte qu'elle leur a laissé au cœur une amertume foncière et les a pour longtemps rendus incapables des gaîtés abondantes, régulières et saines de leurs aînés. » Voilà un trait que Faguet avait déjà noté à la suite de Barrès. Albert de Mun dans sa réponse au discours académique d’H. de Régnier en indique un autre, également noté par Faguet : cette génération, façonnée par le spectacle de l'invasion, « semblait chercher son chemin dans le crépuscule ».
Mais c’est peut-être Romain Rolland qui a donné de la génération qui nous occupe la peinture la plus pénétrante et la plus large. Son témoignage confirme d’ailleurs les précédents : « J'ai écrit, dit-il, dans la préface de la Nouvelle Journée, la tragédie d'une génération qui va disparaître. Je n'ai cherché à rien dissimuler de ses vices et de ses vertus, de sa pesante tristesse, de son orgueil chaotique, de ses efforts héroïques et de ses accablements sous l’écrasant fardeau d’une tâche surhumaine : toute une somme du monde, une morale, une esthétique, une foi, une humanité nouvelle à refaire — voilà ce que nous fûmes.
« Hommes d'aujourd'hui, jeunes hommes, à votre tour! Faites-vous de nos corps un marchepied, et allez de l'avant. Soyez plus grands et plus heureux que nous. »
Car Jean Christophe, sur le déclin de l’âge, assiste à la faillite de ses rêves de jeunesse. « Christophe avait comme amis des gens pour qui son art, sa foi idéaliste, ses conceptions morales étaient lettre morte; ils avaient des façons différentes d'envisager la vie, l’amour, le mariage, la famille, tous les rapports sociaux : — de
bonnes gens d’ailleurs, mais qui semblaient appartenir à une autre époque de l’évolution morale (!). »
Ce « nouveau sang », dont nous avons déjà parlé au début de notre étude, voici comment R. Rolland le caractérise : « Un nouvel ordre naissait. Une génération se levait, désireuse d'agir plus que de comprendre, affamée de bonheur plus que de vérité. Elle voulait vivre, elle voulait s'emparer de la vie, fût-ce au prix du mensonge. Mensonges de l’orgueil — de tous les orgueils : orgueil de race, orgueil de caste, orgueil de religion, orgueil de culture et d’art, — tous lui étaient bons, pourvu qu'ils fussent une armature de fer, pourvu qu'ils lui fournissent l’épée et le bouclier, et qu’abritée par eux, elle marchât à la victoire (*). » Cette génération de conquérants se détournait de l'intelligence dont on avait abusé, « elle abominait Le dilettantisme des Renan et des Anatole France, cette dépravation de la libre intelligence » ; « par réaction contre l'abus écœurant des idéologies, elle érigeait le mépris de l'idéal en profession de foi. » Affamée de certitude, elle éprouvait le besoin de l'ordre et de la discipline, elle admirait la raison et l’équilibre classique ; « dans le même temps que les mœurs devenaient plus libres, l'intelligence le devenait moins; elle demandait à la religion de la remettre au licou. » Mais ce qu’elle ôtait à l'intelligence, elle ie donnait à l’action, elle avait le sentiment de sa force et voulait dépenser son énergie : elle s’adonnait aux voyages, à la musique, à l’amour, aux sports, à l'aviation surtout. Et elle entendait consacrer
(:) La Nouvelle Journée, p. 255.
(2) Zd., p. 104 et passim. — Les orgucils dont parle R. Rolland reposent sur des réalités : l’hérédité est une loi naturelle qui détruit la chimère de l'égalité ; les classes sociales sont un fait nécessaire et bienfaisant ; on peut être fier d’être chrétien, quand on songe à ce que le christianisme a apporté au monde; enfin la culture n’est pas une illusion.
cette force au triomphe de la France et du droit, car, réagissant contre la foi humanitaire de ses devanciers, elle avait un sentiment très vif de la grandeur nationale, « La génération nouvelle, robuste et aguerrie, aspirait au combat et avait, avant la victoire, une mentalité de vainqueur. Les prouesses de la race, les vols fous par-dessus les Alpes et les mers, les chevauchées épiques à travers les sables africains, les nouvelles croisades.. achevaient de tourner la tête à la nation. »
Une génération est donc une façon nouvelle de sentir et de comprendre la vie, qui est opposée à la façon antérieure, ou du moins différente d'elle.
ommEenT atteindre cette conception dominante de la
vie ? Par le langage, par la littérature et par l'art.
À défaut d’une série dominante, n'avons-nous pas là des séries éminemment expressives et qui reflètent toute la vie des âmes groupées en sociétés ?
L'évolution de l’âme humaine dont Fustel de Coulanges réclamait à juste titre l'étude, n'est-elle pas inscrite d’abord dans l’histoire du langage, pour qui saurait l’interpréter convenablement? Ne s’est-elle pas déposée et enregistrée matériellement dans le vocabulaire et la grammaire, au fur et à mesure que l'âme se transformait? Le Dictionnaire d’un peuple n'est-il pas l’abrégé de l’histoire de la race, et le vocabulaire d'une époque ne contient-il pas la somme de ses connaissances, de ses rêves, de ses espoirs et de ses échecs ? La série linguistique est donc la série que nous cherchons : elle doit nous offrir l'image mouvante des générations successives.
Le programme est, en effet, tentant pour un linguiste,
mais il est irréalisable aujourd'hui. Ce que nous voudrions connaître, c'est l’histoire spirituelle de la langue, et c'est ce que nous connaissons le moins (‘). De toutes les parties de la linguistique, la phonétique ou histoire des sons est de beaucoup la plus avancée, et elle n'’intéresse pas l'historien des mœurs. Pourtant, quelques savants, se basant sur ce fait que l’enfant altère l'héritage linguistique, ont essayé d'introduire le concept de génération dans l’histoire naturelle des langues.
C’est, je crois, M. l’abbé Rousselot qui utilisa le premier cette notion dans son étude sur le patois de la Charente : Les modifications phonétiques du langage dans le parler d'une famille de Cellefrouin (1891). Comparant trois ou quatre générations d’une famille réunies autour d’une table, son oreille exercée de phonéticien reconnut dans leur prononciation des mêmes mots, des différences souvent très faibles, mais parfois aussi très marquées. Par exemple, M. Rousselot prononçait di à la deuxième personne du singulier du passé défini du verbe « dire » : en étudiant le patois de sa mère, il s’aperçut que celle-ci prononçait diré en accentuant fortement di et faiblement la syllabe ré. En effet, l’enfant qui apprend à parler de la bouche de sa mère, recueille imparfaitement les sons entendus et les reproduit nécessairement mal. Il n’entend plus les sons faibles, expirants, que la mère prononce encore : c’est à ce moment que tombent les consonnes ou les voyelles; mais leur chute, brusque en apparence, a été préparée par un affaiblissement progressif.
De la génération familiale à la génération sociale la transition était naturelle, et le pas fut vite franchi. On constate, en effet, que, dans un même groupe social ou
(t) Cf. F. Bruxor : « L'histoire immatérielle de notre langage est en retard sur l’histoire matérielle. » (Histoire de la Langue française, À. Colin, 4905, Préface, p. vir.)
MENTRÉ 20
dans une aire linguistique définie, tous les individus d’une même époque éprouvent des changements identiques dans leur prononciation, et que ces changements affectent un même son dans tous les mots sans exception où il se rencontre (:). On s'explique ainsi que tous les enfants d'une mème génération (l'expression est de M. Dauzat, un vulgarisateur de la linguistique) placés dans les mêmes conditions, apprennent leur langue de la même manière.
Telle est en effet l'explication qu’adopte M. A. Meillet dans la première édition de sa savante /ntroduction à l'étude comparative des langues indo-européennes (?). Dans son étude surla Linguistique, qui a paru dans la deuxième série de la Méthode dans les sciences (*), M. Meillet
(:) Tel n’est pas l'avis de M. F. Brunot qui signale le grand embarras qu’éprouve l’historien de la langue à fixer des dates : certains phénomènes ne peuvent pas être datés avec précision, méme à un siècle près : « Un phénomène comme la substitution de mon à m’ devant une voyelle ne peut pas être plus sûrement situé dans la suite des siècles que l’altération du # latin devant e et 1. » (Histoire de la Langue française, Préface, p. xx.) « Un phénomène phonétique nese produit pas en un jour, un nouveau tour syntaxique ne s'impose pas en une génération » (1d.). — Dans ses Souvenirs, Cournot fournit un bon exemple, aisé à discuter, de changement phonétique et orthographique : le changement de la prononciation françoys en français (p. 15) et de l'orthographe françois en français (p. 37).
(?) « A partir d’un moment donné, tous les enfants nés au méme endroit ont telle ou telle articulation différente de celle de leurs aïnés et sont incapables d'émettre l'articulation ancienne. Par exemple, les Français du nord sont nés, à partir d'un certain moment, incapables de prononcer [’ mouillée et y ont substitué l’y qui en tient aujourd’hui la place dans les parlers français... On peut encore observer tel parler où les générations anciennes ont / mouillée, où les enfants de 4850-1855 par exemple ont tendu à substituer y à / mouillée, et où ceux de 1855-1860 ne connaissent plus du tout ! mouillée, prononcée par leurs aînés.
« De mème, les enfants nés à partir d’une certaine date présentent telle ou telle nouveauté dans la flexion, ainsi le duel s'est conservé en Attique jusqu'à la fin du v° siècle, mais, vers 410 avant J.-Ch., il commence à être négligé dans les inscriptions... ; à partir de 329, il ne se rencontre plus sur les inscriptions attiques.
« Dans certaines langues, à certains moments, les innovations se précipitent, tandis que, ailleurs, les générations successives conservent presque sans changement le même parler. »
({ntroduction, 64. 1903, p. 7 et 8.)
(“) Paris, Alcan, 1911, p. 284, 300 et 304.
s'exprime ainsi : « Même dans la forme la plus courante du parler le plus un, en dehors de toute hétérogénéité de la population, en dehors de toute langue spéciale, il existe un ordre de différences qu’on ne peut éliminer, celui qui est dé aux différences d'âge entre les sujets. I ne s’agit pas ici des particularités que présentent les enfants dont l'apprentissage linguistique n’est pas achevé, ou les vieillards dont les organes sont altérés par l’âge; mais chaque génération apporte des innovations ; et des sujets également normaux, mais d’âges différents, ont en principe des différences appréciables dans leur langage. » Et plus loin : « La langue se transmet normalement par le fait que les enfants, en apprenant à parler, s’assimilent la langue de leur entourage, donc du groupe social auquel ils appartiennent par leur naissance... À chaque fois que des enfants apprennent à parler, le langage qu'ils se fixent diffère de celui de leur entourage, et ces changements, petits à chaque fois, s'accumulent dans la suite des générations. »
Remarquons que dans cet exposé plus récent le concept de génération est devenu vague : s’agit-il des générations familiales ? C’est vraisemblable, si l’on considère que l’entourage immédiat de l'enfant est sa famille, et d'abord ses parents, ensuite que l'enfant apprend sa langue maternelle surtout de la bouche de sa mère, qui est plus souvent avec l’enfant que le père ou tout autre membre de la famille. Mais, d'autre part, la famille ne constitue qu'exceptionnellement un groupe linguistique ; elle-même se confond avec d’autres familles dans l'unité d’un parler local ou d’une aire linguistique plus étendue. Et, dans ce cas, on n’a plus affaire à des générations distinctes, mais à une succession ininterrompue d'enfants, séparés respectivement de leurs parents par l'intervalle d’une génération, mais qui, pris ensemble,
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n’offrent plus de groupements temporels définis. D'ailleurs, l'apprentissage linguistique des enfants ne se termine pas dans la famille : ils subissent l’influence de leurs camarades et ensuite de leurs maitres. Leur langue s’altère par la contamination du parler de leurs contemporains, et par les emprunts qu'ils font au parler local et aux langues qu’on leur enseigne : « Il est maintenant reconnu que l'emprunt joue dans le développement des langues un grand rôle ; il est non pas exceptionnel, mais fréquent et normal, tout comme la transmission du parler des parents aux enfants. Ces emprunts sont en partie impossibles à discerner de ce qui provient de la transmission de la langue d’une génération à la suivante, et ils peuvent s'étendre à tous les phénomènes linguistiques : prononciation, grammaire, vocabulaire (‘). » La langue des enfants change aussi par l'usage même qu'ils en font, car ils apprennent à parler plus vite et plus économiquement : « À chaque fois qu'un élément linguistique est employé, l'usage en devient plus facile au sujet parlant, plus habituel et par suite moins expressif; des groupes de mots d’abord autonomes tendent ainsi à s'unir, des prononciations à s'abréger, et ceci entraîne des réactions (*). » Ce travail d'imitation et d'apprentissage ne dure pas toute la vie : une fois les gens adultes, leur langue est fixée et ils n’en changeront plus. A vingt-cinq
ans, un homme a sa langue toute faite (‘), et même sa
(:) Mur, loc. cit., p. 801 et 302.
(?) Jd., p. 304.
(®) Il s'agit, bien entendu, de la langue parlée, non de la langue écrite ou de la langue littéraire. Mes enfants, nés en Normandie de parents lorrains, ont adopté un accent lorrain plus léger et des locutions qui n’ont pas cours en Normandie. Mais je constate en même temps la contamination du parler lorrain par le parler normand, contamination qui porte à la fois sur les phonèmes, les morphèmes et les mots, et qui est plus accentuée chez mon fils cadet que chez ma fille aînée.
prononciation, contractée dès Le bas âge, est déjà arrêtée jusque dans ses détails depuis longtemps.
Que conclure de ces remarques ? M. Meillet, interrogé par nous (‘), nous répondit qu’il avait d’abord attribué une grande importance à l'idée de génération, mais qu’il devenait toujours plus sceptique à l'égard de cette idée qui ne repose pas sur une observation précise de l'enfant: à l'heure actuelle, il s’en défie. L'idée, exprimée dans la première édition de son /ntroduction, a été atténuée d’une édition à l’autre, et elle le sera encore davantage dans la quatrième édition qui esten préparation. Suivant M. Meillet, elle se réduit à ceci: Les enfants nés à partir d’une date donnée, par exemple depuis 1880, présenteraient certaines innovations en commun, par exemple dans la prononciation ou dans la flexion des mots. M. Meillet n’estime pas, d’ailleurs, qu’il faille abandonner en linguistique le concept de génération; mais il convient de l’assouplir, de le nuancer et de l'adapter étroitement aux faits. En définitive, M. Meillet s’arrêterait à cette formule : « C’est par les jeunes que le changement linguistique intervient (?). »
Parmi Les partisans les plus convaincus de l'hypothèse des générations en linguistique, il faut encore citer le professeur suisse Louis Gauchat qui explique l’évolution des langues par l'alternance des générations phonétiques, et qui estime que chaque génération offre une unité linguistique ().
(:) Le 19 avril 1945.
(2) La formule : le progrès se fait par les jeunes, est une vérité incomplète. En effet : 1° les jeunes vieillissent ; 2° ils sont remplacés par d’autres jeunes. En vieillissant, les jeunes consolident leurs innovations, et cela demande une trentaine d’années, car les innovations sont inexistantes si elles ne sont pas transmises aux héritiers naturels. D’autre part, une équipe de jeunes est entièrement remplacée au bout d’une génération: il y a place alors pour d’autres innovations; jusque-là, elles ne pouvaient être que timides et incertaines.
(8) L. Gavomar, l’Unité phonétique dans le patois d’une commune, dans
Mais tous les linguistes n’admettent pas l'hypothèse des générations phonétiques. Déjà M. Bréal, après avoir signalé que chez les indigènes de l’Amérique et de l’Australie la langue se modifie d’une génération à l'autre, ajoute, en ce qui concerne la langue des civilisés : « On a prétendu, non sans vraisemblance, que les enfants sont les premiers auteurs des changements de phonétique, car il s'établit, à titre de compromis, dans chaque maison, entre grands et petits, une sorte de sabir. Ces embryons de langues n’ont chez nous aucune chance de durée, parce que l’action individuelle est annulée par le grand nombre (‘). » J'avoue ne pas comprendre les raisons de la distinction entre langues barbares et langues civilisées au point de vue du rôle des enfants; et je ne trouve pas pertinent l'argument de M. Bréal, qui est de l’âge de Gaston Paris et qui subit l'influence des théories germaniques sur la création anonyme et inconsciente des masses. Car les changements collectifs ont leur source dans les changements individuels, et le milieu linguistique est lui-même composé d'individus. Plus sérieuses sont les objections adressées à la thèse Meillet-Vendryes par M. Terracher, dans l'ouvrage intitulé : les Aires morphologiques dans les parlers populaires du Nord-Ouest de l’Angoumois (1800- 1900) (2).
Il n’y a, dit-il, ni chez l’abbé Rousselot, ni chez Gauchat, un semblant de démonstration de la théorie énoncée par Meillet et Vendryes que l'identité des tendances articulatoires existe chez tous les individus d’une même génération: « Qui à jamais constaté ces modifications du sys-
Aus romanischen Sprachen u. Litteraturen. Ct. également Vexprves, Aéfleæions sur les lois phonétiques, dans les Mélanges Meillet.
(:) Essai de Sémantique, 4° 64., p. 324.
(°) Paris, Champion, 1914, p. 130 et sq.
tème articulatoire dans une génération appartenant à un groupe social disparu ? » C’est un truisme de dire que le langage change avec les hommes; mais la génération n'est pas cause de ces changements. 1° Comment des enfants qui apprennent à parler chacun dans des conditions généalogiques différentes, peuvent-ils présenter les mêmes divergences articulatoires d'avec leurs aînés? D'ailleurs, qu'est-ce qu'une génération? Où commence-t-elle? Où finit-elle? — 2° Il y a des phonèmes qui semblent particulièrement sujets aux modifications, par exemple # devant e, i, or il est resté en logondorien. Ÿ a-t-il donc des cas où l'alternance des générations ne parvient pas à ébranler des phonèmes très instables ? Et pourquoi? — 3° Pourquoi l'étude historique des langues nous montre-t-elle des périodes où les transformations s'accumulent et se précipitent, à côté d’autres où aucune modification ne s’introduit ?
Cette critique est très intéressante, à notre point de vue, parce qu'elle est plus théorique que technique, et qu'elle pose surtont des points d'interrogation. Nous croyons que si la notion de génération était scientifiquement établie, les deux derniers arguments de M. Terracher tomberaient d'eux-mêmes. Bien plus, Le troisième est plutôt un argument favorable à la thèse : l'accumulation des changements phonétiques à certaines époques, qui contrastent avec les périodes de stabilité relative, accumulation que M. Terracher admet comme M. Meillet, est un phénomène qui nous est maintenant familier et qui sert de point de départ à notre étude. De ce que la comparaison n’a pu être instituée scientifiquement entre deux générations phonétiques, et pour cause (la génération phonétique disparait sans retour), il ne s'ensuit pas que cette comparaison ne vérifierait pas la thèse initiale Meillet- Vendryes. Mais ne pourrait-on pas dès maintenant faire
porter la comparaison sur la grammaire et le vocabulaire ? M. Terracher a raison d’être sceptique : la science n'avance que par le doute provisoire; mais le scepticisme n’exelut pas la curiosité, que dis-je, il l’appeile et la renforce.
Pour arriver à quelque précision sur cette question de l'unité linguistique dans un groupe humain quelconque, conclut M. Terracher, il faut que l'étude du langage de l’enfant soit plus avancée qu’elle ne l’est, ou plutôt qu’elle soit dirigée dans un autre sens. Assez bien renseignés sur l’acquisition du langage par l'enfant dans ses trois ou quatre premières années (‘), nous ne savons presque rien de l'influence du père, de la mère (dont l'influence est prépondérante), de la nourrice, et nous savons beaucoup moins encore de la conservation ou de la disparition de ces particularités généalogiques du premier âge, lorsque l'enfant, vers cinq ou six ans, entre en contact avec les autres sujets de la communauté linguistique. Donc, la question reste ouverte, et elle ne sera tranchée ultérieurement que par les observations des linguistes de profession. Car les philosophes qui ont étudié avec complaisance comment leurs enfants apprenaient à parler, se sont placés à un point de vue trop général, hantés qu'ils étaient par le problème de l'origine des langues ou par celui des premières manifestations de l'intelligence.
Il est certain qu’au sein des familles, la langue se transforme surtout par l'apport des jeunes qui imitent leur entourage : les mots se transmettent comme le feu! Là, la génération linguistique est un fait. IL est non moins certain que des enfants, appartenant à des familles différentes, introduisent dans le parler courant, à peu près à la même époque, des modifications communes. Voilà un
(*) La meilleure monographie existante est celle de CI. et W Die Kindersprache, Leipzig, 1907. et W. Srenx,
autre fait : comment s’explique-t-il ? Peut-il s'expliquer en dehors de l’hypôthèse des générations linguistiques ? L'avenir nous l’apprendra.
Si M. Meillet, qui attend un surcroît d’information, ne croit plus guère à la génération phonétique, il croit du moins aux générations de linguistes, comme cela résulte de son histoire de la linguistique. « De 1874 à 1880, dit-il, en substance, la linguistique a subi une transformation radicale. » Depuis Bopp et Grimm qui avaient fondé la grammaire comparée et fixé le système des consonnes primitives de l'indo-européen, et des voyelles i et u (ou), la science piétinait sur place. La reconstitution simultanée du vocalisme proethnique des langues indo-européennes par Fick, J. Schmitt, Collitz, Ascoli, L. Havet, etc., ouvrit soudain à la linguistique des horizons nouveaux. Les linguistes actuels datent de 1875, ils appartiennent vraiment à une autre génération que leurs prédécesseurs. « Les travaux antérieurs à 1875, nous a déclaré M. Meillet, ne comptent pas; je ne les ai pas vus. Ferdinand de Saussure dont j'ai été l'élève, en tenait encore compte, mais il a dispensé ses disciples de les connaître. Né en 1857, F. de Saussure à écrit en 1877 (à vingt ans) le mattre-livre de ma génération (:). » Plus jeune de onze ans que F. de Saussure, M. Meillet continue son œuvre dans le même esprit; mais ses idées ont évolué et acquièrent chaque jour plus de souplesse : il accorde à « l’historique » une importance toujours croissante, ce qui confirme les vues de Cournot que d’ailleurs M. Meillet a lu.
Vers 1875, la linguistique traversa donc une crise de croissance : il se produit alors dans son évolution une sorte de mutation brusque ou de cassure géologique. Le phéno-
(‘) Mémoire sur le système primitif des voyelles dans les langues indoeuropéennes (daté de 1879 et paru en 1878). Cf. les travaux de Scherer, 1875 ; Leskien, 1876; K. Verner, 1877; Osthoff et Brugmann, 1878.
mène n’est pas propre à la linguistique, il se rencontre dans l’histoire de toutes les sciences, et il montre une fois de plus l'importance du facteur individuel dans la vie scientifique. Une génération scientifique, c’est la durée de l'influence d’un maitre, qui coïncide avec la durée de son existence virile. On a beaucoup insisté depuis quelques années sur la vie indépendante des idées, et c'est juste ; mais on a oublié qu'une grande idée est portée par un homme, et ne peut durer socialement que si cet homme dure ou est bien placé pour la propager, c’est-à-dire s’il a des disciples qui recueillent sa succession et, au besoin, remplacent le maître prématurément disparu.
Il serait beaucoup plus intéressant pour nous de savoir si les langues obéissent au rythme des générations sociales. Je me consolerais volontiers de la faillite des générations phonétiques (qui est d’ailleurs incertaine), s'il était démontré qu'il existe des générations sémantiques et grammaticales (non de grammairiens). L'émission des sons relève surtout de la physique (bien que l'hérédité physiologique y ait sa part), et son histoire, qui nous révèle la paresse persistante de l’homme (loi du moindre effort), ne nous apprend presque rien sur l'histoire des hommes. Mais la phonétique n’est qu'une province, la plus accessible actuellement, de la linguistique, cette science jeune dont les perspectives sont immenses: l'étude des variations dans le vocabulaire (contingent et signification des mots) et la grammaire, serait autrement significative pour l’historien psychologue. Or, l’histoire lexicologique et syntaxique de notre langue (‘) est encore dans l'enfance. M. F. Brunot et ses élèves ne me contrediraient pas sur ce
(*) Cette histoire n’est pas simple : il faut distinguer la langue littéraire de la langue populaire, la langue écrite de la langue parlée. Mais une histoire de la langue littéraire serait déjà précicuse pour l'historien des générations.
BGÉNÉRATIONS SOCIALES 34
point. L'histoire de la langue française de Brunot, qui est une excellente mise au point, est divisée d’une façon arbitraire : ses périodes, de durées très inégales, sont calquées sur celles de l’histoire de la littérature française de Petit de Julleville, dont le livre de M. Brunot s’est ensuite détaché. Or, cette histoire de la littérature, écrite par un groupe de spécialistes, ne respecte pas suffisamment l'unité chronologique des œuvres et des écrivains : on n’y saisit pas le mouvement continu des esprits et l’enrichissement graduel de l’âme nationale, comme dans une œuvre élaborée par un cerveau unique. Aussi persistai-je à penser que le concept de génération sociale est une idée d’avenir pour le linguiste.
La langue littéraire, issue du langage populaire, résume le sourd travail des âmes et enregistre sans interruption les variations de la sensibilité et du goût, de la connaissance et de l’activité. Les mots sont chargés de toute l’expérience de la race, et les éditions successives du dictionpaire contiennent l’abrégé de son histoire : tout élargissement d'horizon s'accompagne d’un enrichissement de la langue! La langue employée par un homme le définit tout entier, et c’est l’homme que nous voulons atteindre derrière les faits historiques. Une bonne histoire de la langue française nous apprendrait l’histoire de notre sang. On sait l'importance des mariages dans l’altération des patois : tous les changements introduits dans la race par les alliances et les immigrations étrangères sont inscrits dans le vocabulaire et la syntaxe.
Mais les linguistes ne sont pas encore en état de nous fournir cette histoire idéale. En attendant, nous pouvons nous adresser aux écrivains (‘). La littérature suit pas à
(:) On nous objectera que les écrivains, et même tous les intellectuels, ne forment qu’une très faible partie de la nation, qu’ils ne sont pas la véri-
pas l’évolution de la langue : la courbe de l’histoire littéraire est rigoureusement parallèle à celle de l’histoire linguistique, et leur allure est identique. Les périodes d'éclat littéraire coïncident avec les époques de maturité de la langue : Boileau (‘) et Voltaire l’avaient déjà remarqué. En dépouillant la production littéraire d’une période, on fait, du même coup, l'inventaire de sa langue et de ses acquisitions en tous genres. Or, par un hasard heureux, de toutes les spécialités de l’histoire, c’est l’histoire littéraire qui est actuellement le plus avancée. Les analyses accumulées par une nuée de critiques, de biographes et d’historiographes, autorisent dès maintenant une vue d’ensemble sur l’évolution du type français à travers Les âges.
adressé tout à l'heure à des écrivains pour avoir le
portrait schématique d'une génération et que nous avons insisté, au début de notre étude, sur la tentative de M. Giraud, car les lettres fournissent sur la société le point . de vue le plus compréhensif : comme les variations des fonds d'Etat sont le thermomètre du crédit d’une nation, ainsi les productions littéraires reflètent le mouvement général de sa vie. Déjà M°° de Staël considérait la littérature dans ses rapports avec les institutions sociales, et de Bonald écrivait que /a littérature est l'expression de la société d'aujourd'hui et la fabricatrice de la société de demain (*). Depuis, la thèse a été singulièrement perfec-
C n’est pas fortuitement que nous nous sommes
table élite d’un pays. Mais qu'importe, s’ils sont suffisamment r tatifs, s’ils traduisent les aspirations de la masse. en (1) C£. la Septième Réflexion sur Longin (1694). (@) V. Facuer, Politiques et Moralistes du XIX° siècle, t. I, p. 71.
tionnée, notamment par Guyau (‘). Pas plus qu'aucune autre série, la littérature ne dirige l’évolution sociale ; mais elle traduit plus complètement qu'aucune autre tous les aspects de la vie collective, elle est le miroir fidèle des changements spirituels en même temps que des tendances profondes et mystérieuses des peuples. La série littéraire est la seule qui, avec la langue, suive vraiment le cours de l’évolution morale, parce qu’elle a précisément pour but de représenter la vie. Elle est située en quelque sorte au carrefour de toutes les influences qui s’entrecroisent dans une société. Les écrivains se recrutent dans tous les milieux et s'adressent à tous leurs contemporains ; ils expriment donc les aspirations et les inquiétudes de tous les groupes sociaux. D'autre part, la littérature reçoit l’appoint de toutes les séries : théologie, morale, droit, philosophie, sciences, techniques, et jusqu'à la mode! Bref, les lettres sont un réactif éminemment sensible et délicat de toutes les nouveautés nationales et humaines. Chaque livre est un fragment de psychologie collective et l'indice d’une mentalité généralisée : il a eu du succès parce qu’il répondait à une attente. Un monument littéraire porte l'empreinte d’une époque, et permet de reconstituer sa physionomie intime, ses idées, ses sentiments et ses volontés : il nous livre le secret des âmes, ce à quoi tout aboutit et ce dont tout part, en définitive (:).
Même quand elle est en retard ou en avance sur les événements, la littérature ne laisse pas d’être représentative du moment, car Les regrets et les espérances entrent
(2) V. l'Art au point de vue sociologique, 1* partie, c. 2. Guyau complète l'assertion de Bonald en renversant sa formule : la société est l'expression de la littérature.
) Le littérature nous fait connaître « cet état général des âmes qui fait les livres et que les livres font». (G. Lansow, Préface aux Lettres choisies du XVII siècle.)
dans les réalisations. L'homme est un être successif, intermédiaire mouvant entre le passé et l'avenir : son présent est à la fois une suite de son passé et une anticipation de son avenir. La littérature nous révèle dans une indissoluble unité le passé, le présent et l'avenir. Elle exprime les jugements de l’homme sur l'histoire, et ses luttes présentes, comme ses rêves et ses ambitions. En reflétant une forme de la sensibilité, elle est par là-même éducatrice de la sensibilité; en enregistrant une expérience de la vie, elle la dépasse et prépare un idéal nouveau, car l'idéal est « l'expression de l’âme, mais d’une partie de l’âme, de celle qui n’est point satisfaite () ». En même temps qu’elle imite, la littérature innove, et c’est déjà innover que de prendre le contre-pied de ce qu'on imite ! Bref, elle est un point de départ nouveau pour les hommes nouveaux, elle est une école permanente de sensibilité, d'intelligence et de volonté. L'écrivain n’exprime pas seulement la vie vécue, mais encore la vie rêvée, qui est le complément de la vie réelle. « La littérature française, écrit M. Lanson (*), a enregistré, dans son long et riche développement, tout le mouvement d'idées et de sentiments qui se prolongeait dans les faits politiques et sociaux ou se déposait dans les institutions ; mais, de plus, toute cette vie intérieure et secrète de souffrances ou de rêves qui n'a pas pu se réaliser dans le monde de l’action... La littérature souvent est complémentaire de la société : elle exprime ce qui nulle part ailleurs ne se réalise, les regrets, les malaises, les aspirations des hommes. Elle est bien par là encore l'expression de la société, mais alors il faut donner au mot
(*) Muuroun, la Formation de l'Idéal, dans Revue Philosophique d'août 1908. () L'histoire littéraire dans le livre des Méthodes, p. 224 et 246. — Une
nation morte politiquement, comme la Pologne, peut encore vivre par sa
littérature et mériter de revivre.
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un sens qui ne comprenne pas seulement les institutions et les mœurs, et qui s’étende à ce qui n’a pas d'existence actuelle, à l'invisible que ni les faits, ni le pur document d'histoire ne révèlent. » M. Lanson pourrait ajouter que la réalité du lendemain est faite en partie de ces regrets et de ces aspirations. Sous l'Empire qui les opprime, Chateaubriand et M de Staël préparent le retour l’un de la royauté, l’autre de la république. Pour qui sait attendre, les écrivains ont toujours le dernier mot : fils des événements, ils en sont aussi les pères ; ce sont eux qui les annoncent, et ce sont eux qui les célèbrent.
Mais, dira-t-on, la littérature n’a pas le monopole de cmématographier la vie mouvante : l’art, lui aussi, est fonction de la société, et il enregistre à sa facon l’évolution de la sensibilité et du goût. Je répondrai que c’est une raison de plus pour considérer la littérature comme le témoin le plus autorisé des générations successives, car c'en est le plus clair, le plus sûr etle plus complet.
La littérature fait partie des arts; comme eux, elle exprime la vie intérieure de chaque époque, mais elle l’exprime plus directement.
Tous les arts sont étroitement solidaires et peuvent se suppléer ou collaborer à la traduction du même idéal. Poésie, musique, peinture, sculpture, architecture sont autant de langages qui parlent aux différents sens ou aux différentes puissances de l'âme. Ce n’est pas sans raison que les Muses étaient sœurs dans la mythologie antique. Certains artistes s'associent pour travailler à la même œuvre, d’autres ont les mêmes sources d'inspiration. Tous les arts ensemble obéissent au même rythme, parce qu’ils expriment les variations de la beauté dans le cœur des hommes et qu’ils traduisent, chacun dans leur langue, des conceptions identiques, parallèles ou complémen-
taires. « Il y a, dit Pascal, un certain modèle d'agrément et de beauté... Tout ce qui est formé sur ce modèle nous agrée, soit maison, chanson, discours, vers, prose, femme, oiseaux, rivières, arbres, chambres, habits, etc. Et il y a un rapport parfait entre une chanson et une maison qui sont faites sur le bon modèle (:). » Suivant Pascal, la beauté de l’art est de même essence que la beauté de la nature, et l’art de chaque époque exprime sa vision particulière de la nature. L’intermédiaire entre la nature et l'art, est la femme qui rehausse sa beauté naturelle par les artifices de l’art : la femme est donc le modèle auquel nous devons comparer toutes les formes de l’art. « Il y a toujours, écrit M. Renard, un rapport entre le genre de beauté féminine qui attire des adorateurs et le genre de beauté littéraire qui attire des admirateurs (°). » Les types de femmes qui tour à tour ont été à la mode, correspondent aux types de beauté qui ont séduit dans le même temps les écrivains et les artistes.
Cette solidarité des arts se révèle dans le curieux parallélisme qui existe entre l’évolution littéraire et l’évolution artistique. À mesure qu’on connaît mieux l'histoire des arts, qui, chez nous, était en retard sur l’histoire des lettres, on voit s’accuser davantage le synchronisme. Toutes les révolutions littéraires s’accompagnent de révolutions artistiques, et vice versa. On trouvera les preuves de cette assertion dans la Liftérature française de Petit de Julleville (cf. les chapitres que Rocheblave consacre à l’art dans ses rapports avec la littérature) et dans l’Æistoire
(*) Pensées, éd. Brunschvisg, I, 32 et 33 (Pascal compare les sonnets prétentieux aux reines de village). La constatation de Pascal subsiste dans l'hypothèse où « le bon modèle » n’est pas unique. Cf. le Discours sur les Passions de l'amour.
(?) Histoire littéraire, p. 392 : Renard fournit quelques exemples intéressants. Je pourrais invoquer aussi le témoignage de Poussin et de Rodin.
litéraire de M. Renard (chapitre sur la littérature et les arts). « L'art français aux xvu° et xvrre siècles, écrit par exemple Rocheblave, présente les mêmes caractères que la littérature, subit les mêmes influences, poursuit le même développement. Si bien que l’art peut servir de contre-épreuve à la littérature ou la littérature à l'art. » Ainsi, « en feuilletant l’œuvre énorme de Jacques Callot et d'Abraham Bosse, on assiste à la résurrection d’une société que ni la peinture ni la sculpture ne nous rendent et que la littérature romanesque et grotesque ne nous figure qu’en partie (‘) ». Les œuvres religieuses des Marchand, des Lalande, des Dubuisson « transposent en musique les nobles architectures de Versailles ». (Combarieu.) « L'art du xix° siècle Passera par toutes les étapes de la littérature, classicisme et romantisme, réalisme, naturalisme, symbolisme, pour aboutir comme elle au cosmopolitisme et à l'anarchie d'aujourd'hui. » Géricault et Delacroix en peinture, David d'Angers en sculpture, Berlioz et Chopin en musique, etc., sont romantiques comme V. Hugo, Lamartine et Michelet; Courbet est le Balzac et le Flaubert de la peinture, Manet en est Le Zola ; et quelle merveilleuse affinité entre tous ces artistes de l’inconscient : Claude Debussy, Maurice Barrès, Maeterlinck et Henri Bergson!
Mais ce ne sont pas seulement les beaux-arts ou « arts majeurs » qui suivent une marche parallèle à la littérature : ce sont aussi les arts décoratifs qu'on appelle, je
C) Cf. Feussr : « Littérature et art ont habituellement une marche parallèle, presque identique, présentant les mêmes viscissitudes, les mêmes alternatives de grandeur et de décadence que l'histoire politique du pays ; échos et organes de la nation, ils expriment ses impressions, ses sentiments, ses idées, ses abattements, ses joies, ses tristesses. » (La Misère au temps de la Fronde, p. 1. M. Feillet éclaire l’histoire de la Fronde par l'œuvre de Callot.)
MENTRÉ 21
ne sais trop pourquoi, « arts mineurs », car leur liaison avec les grands arts est si étroite que toute ligne de démarcation est arbitraire. Ainsi l’art du mobilier, complément de la maison, et l’art du jardin, prolongement de la maison, ont des destinées pareilles à celles de l’architecture et de la peinture. Une série d’études récentes sur l'histoire du jardin : celle de L. Coprechot sur les jardins du xvir° siècle (les Jardins de l'Intelligence), celle de Mornet sur les jardins du xvir° (dans le Sentiment de la Nature au xvnr° siècle), celle d'A. Véra sur les jardins du xx° (Le Nouveau Jardin), nous a appris que le jardin enregistre fidèlement les états successifs de l'imagination et du goût. L'histoire de l’ameublement ou des modes obéit également au même rythme. « Toujours un changement de la décoration intérieure et du mobilier accompagne et trahit un changement dans les goûts littéraires (t). »
Mais tous les arts ne sont pas également expressifs, ou plutôt tous ne conviennent pas également à l'expression des mêmes états d’âmes. Aussi, lorsqu'un état d’âme est prédominant, tend-il à faire prédominer l'art qui est le mieux adapté à son expression. Il est exceptionnel que tous les arts brillent simultanément d’un vif éclat ; presque toujours certains sont sacrifiés, relégués dans l’ombre par une époque qui n’est pas favorable à leur développement. L'architecture demande la richesse et la sécurité ; la peinture est un art de luxe qui suppose une clientèle d'amateurs raffinés; par contre, la poésie et la musique n’exigent que des trésors intérieurs, et peuvent jaillir dans les périodes les plus tourmentées et les plus sombres. Ainsi la beauté circule d’un art à l’autre, et trouve son
() G. Revar», l'Histoire Littéraire, p. 389. Sur les variations du costume, p.395. — Théoriquement, il devrait y avoir trois styles par siècle.
expression la plus achevée dans l’art élu par chaque époque, dans celui qui s’harmonise le mieux avec ses tendances. À l'époque de saint Louis, la cathédrale est le rendez-vous de tous Les artisans et la synthèse de l’âme du temps : alors la littérature ne nous offre rien de pareil. Pour comprendre la Renaissance, il faut visiter les chàteaux de la Loire qui, mieux que l’œuvre de la Pléiade : figurent la vie élégante et somptueuse de l’époque. Les qualités psychologiques et sociales du xvrr siècle s'épanouissent dans l’art dramatique, et le romantisme éclate surtout dans la poésie lyrique. Peut-être la musique est elle la manifestation la plus significative de l’âme française d'hier : les compositions de Debussy éclairent les essais des peintres impressionnistes et des poètes tels que Verlaine ou Mallarmé !
L'histoire littéraire ne peut donc s’isoler de l’histoire artistique : la série esthétique tout entière reflète d'aspect mouvant des générations. C’est la même vie qui s'exprime dans tous les arts, tantôt plus directement, tantot plus gauchement, qui coule ici en minces filets, et qui là s’épanche en larges nappes. Pour comprendre le passé, il faut donc consulter tous ses trésors d'art, sans en exclure aucun ; mais il faut s'adresser d’abord aux documents littéraires qui parlent une langue intelligible à tous. L’écrivain se sert, en effet, des mots; il traduit ses conceptions à l’aide du vocabulaire et de la syntaxe que tout le monde connaît : on entre chez lui de plain-pied et sans initiation préalable. Les autres arts sont d’un accès plus difficile et d’une signification plus restreinte.
Mais il y à plus : grâce à la diversité de ses formes, la Httérature exprime, plus directement et avec plus de souplesse que n'importe quel art, tous les changements sociaux qui déposent leur empreinte dans la langue. Il serait facile de montrer que la religion et la morale, la
technique et la science, Le droit et la politique sont des affluents de la littérature. Ainsi, « La littérature et le droit passent au même moment par des phases analogues (!) ». D'autre part, suivant l'expression magnifique de M. de Vogüé, à propos de N. Gogol, « l’écrivain consacré par les suffrages de ses compatriotes nous apparaît comme un gardien à qui tout un peuple a confié son âme pour un moment. I] sent, il aime, il souffre à titre de prêt, il est comptable de toutes ses acquisitions à la communauté humaine (?).»
Écoutons V. Hugo :
Tout, dit-il, Fait reluire et vibrer mon âme de cristal,
Mon âme aux mille voix que le Dieu que j'adore Mit au centre de tout comme un écho sonore.
Notre analyse de la mentalité esthétique (*) confirme cette fonction sociale du vafes : l'artiste est un émotif qui vibre aux moindres souffles, et dont l'âme recueille et amplifie les voix éparses de son siècle. Et il est d'autant plus grand qu'il est plus représentatif. Certaines œuvres ressuscitent tout un monde qui, sans elles, serait inaccessible, et dont elles propagent la vie jusqu'à nous.
En résumé, c’est l’histoire littéraire qui nous fournira le tableau des générations sociales (‘}, l’histoire des arts
(*) G. Renan, op. laud., p. 230.
() Le Roman Russe, p. 71 et 95.
(5) Dans Espèces et variétés d’intelligences.
(*) L'idée d'expliquer l’histoire par l’évolution Hitéraire et artistique n'est pas absolument neuve. Ed. Quinet l’a eue et l’a appliquée dans ses Révolutions d’lialie, « livre d'histoire de premier ordre... livre aujourd’hui trop peu lu », déclare M. C. Juzcrax dans l’Introduction aux Æxtraits des Historiens français du X1X° siècle (p. zxxt à axxiu). C’est grâce à sa connaissance approfondie de la littérature allemande que Quinet a deviné les ambitions de la Prusse, au moment où tant de Français étaient aveuglés par les préjugés révolutionnaires.
servant de contre-épreuve et, au besoin, comblant les lacunes de la littérature. Ne nous étonnons donc plus que les critiques usent et abusent du terme de génération : ils sont bien placés pour palper la substance des âges successifs, et pour apercevoir l’évolution historique de l’intérieur des âmes.
Leur concept de génération est purement empirique : est-il susceptible de devenir scientifique? Autrement dit, la génération littéraire, conçue comme l'expression de la génération sociale, est-elle une réalité historique ? A la question ainsi posée, nous n’hésitons pas à répondre affrmativement. Tous ceux qui sont familiers avec l’histoire de la littérature française y discernent des périodes d’un tiers de siècle environ. Ils se trompent souvent dans l’application, parce qu'ils procèdent à tâtons et sans méthode: ils pressentent le parallélisme historico-littéraire plutôt qu'ils ne le démontrent (*). Mais on peut substituer à leurs intuitions des criteriums relativement rigoureux, et fixer les principes du discernement des générations. Il est déjà significatif que, en ce qui me concerne, j'ai vu clair dans l’histoire de France à mesure que je prenais une conscience plus nette de l’idée de génération.
() « Quand on suit de période en-période la littérature de la France, on voit comme elle est étroitement liée à l’histoire de la France. Elle a sans cesse accompagné notre peuple dans toutes les tribulations, dans les tristesses et les joies. Elle a été sensible toujours aux événements qui, de quelque façon, touchaïent la vie nationale, qui l’exaltaient ou la chagrinaïient ; sensible aux idées qui soudain se levaient, sensible à tous les mouvements qui agitaient la conscience et, très souvent, la troublaient. » (A. Beaunier, Vos Maîtres, dans Revue Hebdomadaire du 4 août 1917, p. 21.)
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