TAINE
fois par des facteurs constants et par des circonstances accidentelles. Les facteurs constants sont de deux sortes : psychologiques et géographiques. L'homme, en tant qu'espèce zoologique distincte, est une donnée invariable dans ses grandes lignes. Il a une existence d’une durée uniforme, divisée en âges réguliers ; il a des instincts permanents et des besoins fondamentaux; il est doué de certaines facultés susceptibles de progrès, mais non de métamorphoses : c’est un être agissant, passionné et réfléchi. D'autre part, le milieu cosmique et terrestre qui est le théâtre de son activité ne subit que des changements partiels et restreints. L'acteur et la scène restent sensiblement identiques au cours de l'histoire. Envisagé de la sorte, l’homme relève du naturaliste ou de l’anthropologiste, et non de l'historien. Mais l’homme a en lui un principe de changement et de nouveauté qui
É développement de l'humanité est conditionné à la
transforme sa condition primitive (‘). Peu à peu, grâce à son intelligence, il s’affranchit des nécessités du milieu et se crée des conditions factices de développement. Les générations humaines sont d’abord d’une grande monotonie; puis la série change d'aspect au bout de quelques termes, parce que l'influence exercée sur chaque génération par le travail de celles qui l'ont précédée devient de plus en plus marquée : « Les générations qui se succèdent au cours de l’histoire, écrit M. de Roberty, ne succombent que physiologiquement; leur expérience collective, la pensée sociale qui les anime, ne meurt pas avec elles. Quand une génération d'hommes disparaît, quand elle semble avoir quitté pour toujours la scène où se joue le grand drame humain, sa socialité s’est déjà entièrement transformée en connaissances, en croyances philosophiques ou religieuses, en conceptions esthétiques et en œuvres d'art, enfin en idées pratiques et en actes de toutes sortes. Et une nouvelle vague d'interaction mentale, surgissant du même fonds organique et inorganique inépuisable, s'élève aussitôt avec la génération suivante, vague qui charrie et transmet plus loin l’ensemble des résultats, positifs ou négatifs, précédemment obtenus (?) ».
La civilisation se superpose à un ensemble de conditions cosmiques, géographiques et anthropologiques qui la dominent, même quand elle s'en est affranchie; ses acquisitions sont artificielles et fragiles. Mais elle laisse des traces matérielles qui, en s’accumulant, acquièrent bientôt l'importance des milieux naturels (*). D'un autre
(:) L'homme aime le changement, parce que le changement est la condition mème de la conscience. On ne sent que les différences, à tel point que les mémes différences finissent par devenir imperceptibles.
(2) Sociologie de l'Action, p. 22.
(°) « La vie supérieure de l'homme individuel, de la personne humaine doit son développement bien plus aux conditions de la vie sociale qu'aux
côté, elle modèle peu à peu l'esprit et enrichit l'âme de dons de plus en plus stables, quoique toujours précaires. Toutefois, l'humanité n’a inventé ni un nouveau sens, ni un nouveau péché capital : la nature subsiste à la base, et elle reparaît avec ses instincts natifs et ses exigences inchangées dans les moments critiques de la vie. D'ailleurs, les ruraux, qui forment la majorité des hommes, restent soumis au déterminisme local et ne participent que dans une faible mesure aux changements apportés par la civilisation. Seuls les urbains et l'élite de la population se meuvent dans un milieu spirituel sans cesse enrichi. Mais ce sont ceux-là précisément qui conduisent les hommes et qui dirigent l’histoire. Le rythme des générations scande-t-1l la marche de la civilisation ?
Mais comment caractériser les générations sociales ? Le problème serait simplifié, si parmi les séries entre lesquelles se partage l’activité humaine, l’une d’elles était prédominante et commandait toutes les autres. C’est ce que les historiens croient généralement; mais ils ne sont pas d'accord sur la série dominatrice. Les plus anciens font de la politique le chef d’orchestre de l'histoire, tandis que les modernes ont une préférence marquée pour la série intellectuelle ou scientifique. Déjà Descartes disait que le savant gagne des batailles par l'esprit, et Pascal superposait la grandeur spirituelle aux grandeurs charnelles (:). Voltaire mettait au-dessus des héros saccageurs de provinces, les grands hommes qui ont excellé dans l’utile ou l’agréable(*}, et il complétait l’histoire politique et militaire par le tableau des progrès de
conditions organiques de la vie inférieure et animale de l’homme individuel. » (Courxor, Vital. et Ration., p. 190.)
(:) C£. sa théorie des trois ordres et sa lettre à la reine Christine.
(2) Cf. sa lettre à Thiériot du 15 juillet 1735.
MENTRÉ 18
l'esprit humain. Depuis, l’idée a fait son chemin, et la culture est passée au premier plan dans les ouvrages d'histoire. Bientôt on a subordonné les arts de la guerre aux arts de la paix, et, par un renversement du pour au contre, on a presque négligé « l’histoire-bataille » pour ne plus considérer que l’histoire de la civilisation.
Mais, cette école même a ses détracteurs, et elle a été combattue par d’autres écoles. Les partisans du matérialisme historique subordonnent la marche des événements aux conditions économiques et aux inventions techniques. Le Play et K. Marx sont d'accord pour reconnaître la prépondérance de l’histoire du travail, et plus d’un historien a appliqué leurs idées (Thorold Rogers). Signalons encore la conception juridique de l’histoire, ébauchée par Fénelon, admise par Montesquieu et par A. de Tocqueville. Dans son ouvrage sur la Démocratie en Amérique, de Tocqueville montre l'influence des lois successorales : « Elles influent incroyablement sur l’état social des peuples, dont les lois politiques ne sont que l'expression. Elles ont de plus une manière sûre et uniforme d'opérer sur la société : elles saisissent en quelque sorte les générations avant leur naissance (‘). » De son côté, le philosophe Cournot insiste sur l'importance du droit historique ou traditionnel, qu’il oppose au droit rationnel. Et des jurisconsultes comme Summer Maine, ou comme l'école historique allemande, ont vu dans les transformations juridiques le principe directeur de l’histoire. Mais le droit régit surtout les rapports des hommes avec les biens matériels, et entre les individus considérés comme personnes juridiques : il ne pénètre pas dans le for intérieur des consciences et n'explique donc qu'un côté des faits. C'est pourquoi certains historiens considèrent la religion
(1) G. Juzuax, Historiens français du XIX° siècle, p. 423.
comme la matrice sociale par excellence; mais, à part la Cité antique de Fustel de Coulanges, cetle conception n’a guère dépassé la sphère théorique, sauf pour l'explication des sociétés primitives (totémisme). L'un de ces points de vue est-il vraiment central, à l'exclusion des autres ?
Considérons d’abord la politique : les uns voient en elle une maîtresse, et les autres une esclave. Mais elle ne mérite ni cet excès d'honneur, ni cette sévérité. D’âge en âge, Étatistes et Individualistes (‘) se jettent à la face les mêmes arguments, sans parvenir à modifier leurs positions respectives. Au xvn° et au xvin° siècles, on avait une tendance à amplifier le rôle de l'État (*), et de nos jours on a une tendance à le diminuer : certains vont jusqu’à subordonner la vie publique à la vie privée, et n’attribuent à l'État que des fonctions négatives. Transportons la question sur le terrain des faits, car la dialectique est impuissante à trancher le débat.
L'observation historique nous révèle que l'influence de la politique est variable suivant les pays, les époques et les régimes, mais qu’elle est toujours considérable, plus considérable qu’on n’est porté à Le croire généralement (:).
(:) L’anarchie est la forme extrême de l’individualisme, comme le collectivisme est la forme aiguë de l’étatisme. Le socialisme conséquent tourne le dos à l’anarchie, et tend la main à la monarchie absolue.
(?) Les théoriciens politiques du xviu° siècle admettent tous un postulat qui à été formulé par Helvétius dans l'Esprit, à savoir que la morale dépend de la législation et celle-ci de la forme du gouvernement, en sorte que pour rendre un peuple meilleur et plus heureux, il suffit de changer ses lois et par suite son gouvernement.
() Il y a en politique des coïncidences troublantes. La plupart des révolutions politiques durent une trentaine d'années :
Guerres de religion (1561-1593) : 32 ans ;
Querelle des Armagnacs et des Bourguignons (1404-1435) : 31 ans ;
Guerre des deux Roses (1454-1485) : 31 ans;
Révolution française (1784-1816) : 32 ans;
Révolution d'Angleterre (1626-1657) : 31 ans;
Révolution des Pays-Bas (1556-1588) : 32 ans, etc.
(Cf. Mizrar», Le Destin de l'Allemagne, p. 13-74.)
Si réduit que soit Le pouvoir politique, il remplit les trois fonctions législative, exécutive et judiciaire. Ces fonctions à leur tour en impliquent d’autres et entraînent une mainmise ou un contrôle de l'État sur la plupart des activités sociales.
En dernière analyse, le gouvernement, quel qu'il soit, est maître de la guerre ou de la paix : action politique et action militaire sont donc étroïtement associées. Cette vérité, proclamée par Ferrari, est admise par tous les écrivains militaires allemands. Dans son livre sur la Conduite de la guerre, le maréchal Von der Goltz montre que la guerre est la résultante et la continuation de la politique : « Un peuple, écrit-il, qui dans son développement historique en sera arrivé à l'inertie, puis même au recul, n’aura pas de politique offensive, et dès lors ïl ne fera plus la guerre qu’à son corps défendant. De ce fait seul, il ressort clairement qu'il attendra d’être attaqué; il s’en tiendra donc à la défensive stratégique, et celle-ci aura pour conséquence la défensive tactique.
« Au contraire, à des nations ou à des états qui tendent à se développer vigoureusement, s’imposera la nécessité d'atteindre tel ou tel but positif; pour y arriver, leur politique sera offensive et aura comme corollaire l'offensive stratégique (‘).» L'art militaire et la diplomatie sont done sous la dépendance immédiate de la politique. Mais il ne suffit pas d'assurer la paix à l'extérieur : l'Etat doit à ses ressortissants la sécurité au dedans comme au dehors. Le gouvernement édicte des lois qui réglementent les droits des citoyens, pour empêcher qu'ils empiètent les uns sur
(*) C'est la doctrine mème énoncée par le maréchal Foch dans son Discours de réception à l’Académie française, le 5 février 14920 : « De même qu'un gouvernement ne peut avoir dans la paix que la politique de son élat militaire, de même une armée, quand elle entre em campagne, ne peut avoir qu’une attitude et une tactique : celles correspondant à la politique jusqu'alors pratiquée par l'État. »
les autres; 1l nomme la magistrature qui a pour mission de les faire respecter, et qui est aidée dans sa tâche par la police. Comme les magistrats, les jurisconsultes sont au service du gouvernement et élaborent le droit destiné à le consolider. Pour remplir son rôle doublement défensif, l'État a besoin d'argent : il établit des impôts et organise la gestion des finances publiques. Par l'assiette de l'impôt, il pèse fortement sur la vie économique du pays et, pour assurer les services généraux de la nation, il se fait obéir par une armée de fonctionnaires, car « qui paie commande ». En outre, l’État ne peut se désintéresser de l'éducation des futurs citoyens : il est amené à organiser l'instruction publique ou à favoriser les entreprises privées, et, par là, il influe sur le développement scientifique artistique et industriel du pays. D'autre part, il l’encourage par ses libéralités et ses faveurs : tout gouvernement qui veut durer (et c'est le ressort de tous les gouvernements, comme des individus et des organismes sociaux) doit promouvoir l'essor des forces vives de la nation. Sans vouloir tout réglementer, il atteint cependant par ses lois et par son action toutes les manifestations sociales. Et il est difficile de fixer ses limites : à mesure que la vie collective devient plus complexe, la fonction de l’État grandit sans cesse. Le nombre des ministères croît toujours et ne diminue qu’en apparence. Les rouages de l'administration publique sont singulièrement plus compliqués dans notre démocratie que dans la monarchie absolue de Louis XIV.
En conclurons-nous que la politique commande le rythme de toutes les activités sociales? Admettrons-nous que l’État finira par englober toutes les fonctions collectives ? L'observation des réalités nous révèle plutôt le contraire : en se perfectionnant, l'administration s’affranchit de plus en plus de la tutelle du gouvernement, et la vie politique ne doit pas être confondue avec la vie
sociale (1). Les institutions et les séries ont une existence relativement autonome, L'État peut l’entraver ou la favoriser, la faire dévier ou l’accélérer, il n'est pas en son pouvoir de la supprimer. Les institutions poursuivent leur cours à travers toutes les vicissitudes politiques et sous tous les gouvernements (*). Les lois qui règlent les rapports des personnes entre elles et avec les choses, sont elles-mêmes sous la dépendance de la vie morale et religieuse du pays. Le droit civil dérive du droit coutumier, et la coutume sort des croyances et des sentiments populaires, elle plonge ses racines dans la vie commune et dans les usages quotidiens. Si l’on a pu montrer comment les lois peuvent contribuer à former les mœurs et le caractère d’une nation, on aurait pu également prendre la contre-partie de cette thèse. Au lieu d’une subordination univoque, il y a un jeu d'actions et de réactions très complexe, un échange mutuel de services. Sous les révolutions, l'historien discerne la continuité de la vie sociale : « Le passé, dit Fustel, ne meurt jamais complètement pour l’homme. L'homme peut bien l'oublier, mais il le garde toujours en lui. Car, tel qu’il est à chaque époque, il est le produit et le résumé de toutes les époques antérieures. » Les révolutions politiques les plus radicales
(*) Cournot a bien mis ce point en lumière, ce qui me dispense d'insister. Cf. Traité, S 454 et $ 459. — Mansuétus distingue les institutions naturelles et les coutumes essentielles (mariage, propriété, agriculture, commerce, industrie, sciences, etc.) des institutions politiques (armée, magistrature, enseignement). Celles-ci ont également leur fondement dans la nature et elles ont un cours naturel, mais troublé davantage par l'influence politique. « Les institutions naturelles et politiques subsistent ensemble et enchevêtrées les unes dans les autres, sans que leurs différences et leur antagonisme se manifestent aux esprits superficiels. Les institutions politiques étant essentiellement un mal, leur seule raison d’être est la nécessité. » (Mansuétus : Le Milieu social, chez Guillaumin, 1902.) — Mansuétus est le pseudonyme d’un homme d'État français.
(?) On a vu des savants honorés successivement par tous les régimes (Laplace, Lagrange, etc.).
sont moins profondes qu'on ne le croit communément. Les armées et les chefs militaires de l’ancien régime encadraient les soldats de la République, et la Convention recueillait les fruits de la science antérieure. « Un des grands mérites du livre sur l'Ancien régime et la Révolution (d'Alexis de Tocqueville), dit C. Jullian, est d’avoir montré combien, après 1789, les institutions, les habitudes, ‘état d'esprit d'autrefois, ont persisté dans la France nouvelle, à son insu légataire universelle de la France monarchique. » On attribue à la Révolution de prétendues nouveautés qui sont le fait du régime aboli : « La centralisation administrative et la prédominance de Paris, écrit de Tocqueville, sont l'œuvre de l’ancien régime ; le morcellement de la propriété est antérieur à 1789 ; la royauté française avait favorisé l'égalité des hommes. » Les générations critiques sont les filles et Les héritières des générations organiques; qu’elles le veuillent ou non, elles sont gouvernées par les préjugés de leurs mères, par leurs croyances, leurs pensées et leurs sentiments. Non fit statim ex diverso in diversum transitus (!).
Si la politique ne commande pas le train des choses humaines, cet honneur échoit-il au savoir et à la science ? Cette thèse a de nombreux partisans, dont les plus connus sont À. Comte et S. Mill (:), qui estiment que la marche
(:) Sénèque, Questions naturelles, IL, xiv.
(2) « Quelque faible que soit la tendance spéculative dans l’humanité, écrit S. Müll, ce n’en est pas moins le progrès de la spéculation qui, en gros, a régi celui de la société. » (Logique, t. II, p. 530.) La principale cause déterminante du progrès social, dit-il encore, est « l’état des facultés spéculatives de la nature humaine, manifesté dans la nature des croyances auxquelles elle est arrivée au sujet de l’homme et du monde » (1d., p. 528). Et plus loin : « Les propositions admises par l'intelligence déterminent essentiellement l’état mental et politique de la communauté. » Par facteur intellectuel, S. Mill entend donc non seulement les connaissances scientifiques, mais toutes les opinions et croyances, y compris les croyances religieuses. Même généralisée ainsi, cette thèse ne résiste pas à l’examen, car
de l'humanité est conditionnée par les progrès intellectuels (). Dans son Histoire de la Civilisation en Angleterre, Buckle classe ainsi les grands moteurs de changements chez les peuples civilisés : 1° la somme des connaissances acquises par les hommes les plus capables; 2° la direction qu’elles suivent, ou les sujets auxquels elles se rapportent; 3 l'étendue de leur cercle de diffusion et la facilité avec laquelle elles pénètrent dans toutes les classes. IL ne s’agit en tout cela que de progrès intellectuels, et Buckle estime « que les progrès que l'Europe a faits depuis l’état de barbarie jusqu’à la civilisation sont entièrement dus à son activité intellectuelle ». Naturellement, les savants ont adopté d’enthousiame cette théorie si flatteuse pour eux (*), ainsi E. Mach et W. Ostwald : « L'ensemble des faits qui constitue une civilisation, éerit ce dernier, repose en premier et dernier lieu sur la science, qui doit s’entendre à la fois comme la floraison la plus
elle implique des corollaires évidemment inexacts, comme celui-ci
« L'état de la science à une époque quelconque est la limite des perfectionnements industriels possibles à cette époque. » D’une manière générale, S. Mill fausse les rapports de la science et de l’art (V. le chapitre final de la Logique intitulé : de la Logique de la pratique, ou de l'art, comprenant la morale et la politique.) La même remarque est applicable à tous ceux qui subordonnent l’art à la science, ou qui confondent la connaissance théorique et la connaissance pratique.
(:) Dans sa Philosophie expérimentale en ltalie, M. Espinas exprime une thèse analogue en apparence : « Quand une nouvelle conception du monde et une nouvelle théorie de l'esprit humain se développent au seit d’une société, écrit-il, il se fait dans la manière d'envisager la vie un changement corrélatif ; les sciences morales tout entières, et avec elles les arts correspondants, la politique et l'éducation, ne tardent pas à se transformer à leur tour » (p. 145). Mais cette affirmation est corrigée par les assertions complémentaires du même auteur dans les Sociétés animales et dans les Origines de la Technologie : « Partout, dit-il, la pratique a devancé Ja théorie. Partout l’action s’est adaptée aux circonstances sans le secours de la pensée abstraite » (Sociétés animales, 1871, p. 53). Les diverses techniques y compris la morale, ont une existence indépendante des spéculations et se sont constituées en dehors de la réflexion. Ensuite, la philosophie et les sciences influent sur elles ; mais c’est une des multiples interactions qui jouent au sein des sociétés complexes,
(2) Cf. le discours de Louis Pasteur à Milan en 4876.
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haute et la racine la plus profonde de toute culture humaine. » Mais, c’est peut-être E. de Roberty (:) qui a donné à la thèse sa forme la plus systématique. Selon lui, il y a un retard constant des actes sur les conceptions esthétiques, de celles-ei sur les idées philosophiques et de ces dernières sur les connaissances; l’acte retarde donc sur le sentiment, le sentiment sur l’idée, l’idée sur la constatation des faits. C’est ce que de Roberty appelle la loi du retard ou de précession : l’action est foujours en retard sur la pensée. Des quatre séries qui composent la réalité sociale (science, art, philosophie et technique), la série scientifique est prédominante, les autres sont des séries dérivées. Et Roberty de conclure à la nécessité de répandre Île plus largement possible les connaissances, « non seulement pour consolider les progrès déjà atteints, mais aussi et surtout pour accélérer la marche générale de l’évolution ». Cette conséquence est admise sans contestation par nombre d'éducateurs, qui croient que la diffusion des connaissances change la mentalité d’un pays et rend les hommes à la fois meilleurs et plus habiles.
Mais il est à remarquer que cette thèse est relativement récente. C’est à tort qu’elle se réclame de l'autorité de Socrate, car celui-ci ne parlait que de la science morale. En réalité, elle est fille du xvin° siècle, le siècle des lumières, spécialement de la génération des Æncyclopédistes ; et elle a été propagée en France surtout par la génération des Taine, des Renan et des Berthelot, par la génération des dévots de la science. Aujourd’hui, l'amour pour la science n'a pas diminué; mais l’ambition des savants est devenue plus modeste (?) : ils ne songent plus, sauf quelques attardés, à régenter la morale et à régler toute
(2) V. Sociologie de l'Action, surtout de la page 182 à 186. (2) Cf. les réflexions de H. Porxcaré sur la morale dans Dernières Pen-
sées.
l'existence. De plus en plus, les chercheurs se pénètrent du relativisme de la science et de son caractère économique. D'ailleurs, le progrès des lumières au xvin° siècle ne semble pas avoir élevé le niveau de la moralité générale, et la diminution du nombre des illettrés ne s’accompagne pas d’un fléchissement correspondant de la eriminalité ! Enfin, la guerre est inexplicable dans l'hypothèse de la prééminence des facteurs intellectuels.
L'influence de la science sur la vie collective est certes considérable à notre époque. Mais est-elle souveraine ? Pour qu'il en fût ainsi, il faudrait que la science présidât toujours à l’évolution sociale (:). Or, elle a été créée par des races exceptionnellement douées et elle s’est organisée à la suite de longs tâtonnements; elle n’'étend pas encore partout son empire, et, dans les pays mêmes où elle croît avec le plus de vigueur, elle est une esclave en même temps qu'une reine. Le progrès scientifique n’est pas nécessaire, il a ses arrêts, ses reculs et ses éclipses; il est à la merci d’une lassitude morale, d’une crise mystique, d’une invasion, d’un retour de barbarie. Les institutions qui ont devancé la science continuent à peser sur elle d'un poids sans cesse accru. Les inventions ont précédé les découvertes (), et celles-ci sont sous la dépendance des perfectionnements techniques, car la science s’élabore dans les laboratoires à l’aide d'instruments et de richesses accumulées. Elle n’est pas contenue seulement dans les livres, elle vit par des corps sociaux et des objets matériels qui cristallisent le savoir antérieur.
(*) La Révolution a été préparée par les « philosophes », mais elle a des causes profondes indépendantes de la propagande littéraire : les paysans, qui n'avaient pas lu Voltaire ou J.-J. Rousseau, sentaient l'injustice des terres exemptes d'impôts.
(*) C’est en imitant la nature que l’homme est arrivé à la comprendre : la première conception philosophique de la nature est celle d'un mécanisme.
« D'autre part, la croissance de la science se fait, non seulement par, mais dans des hommes vivants... Ceux-ci ont moins besoin des résultats tout prêts et complets transmis par leurs prédécesseurs que des pensées et des impulsions fécondes qu’ils ont reçues en même temps que les résultats (:). » Que la chaîne spirituelle des savants vienne à défaillir, que la société s’enlise dans la poursuite du bien-être et refuse aux chercheurs les crédits dont ils ont besoin, voilà la science en péril. Son esprit pourrait même se perdre sans que l'humanité cessât de vivre, tandis qu'elle ne pourrait se passer de technique ni de religion.
Les sciences les plus abstraites progressent par le concours des sciences les plus engagées dans la matière : l'avancement des mathématiques est réglé par les exigences des astronomes et des physiciens. Les historiens des sciences ont généralement aperçu les multiples dépendances qui relient entre elles les différentes provinces du savoir ; ils ont constaté l’enchevêtrement de ces séries en apparence parallèles dont la disposition est sans cesse remaniée; ils ont enfin compris que l’histoire d’une science particulière n’était qu’un rameau détaché d’un arbre gigantesque aux ramifications innombrables, dont le dessin général donnait seul à chaque science sa physionomie véritable. Mais ils n’ont pas assez remarqué les fortes attaches de la science avec l’organisme social tout entier, non pas même les plus clairvoyants, ceux qui ont discerné le rôle capital de l'astrologie et de la médecine dans la formation des sciences.
Tous se sont ingéniés à expliquer le sommeil de la science qui a suivi l'essor grec et qui s’est prolongé jusqu'à la Renaissance, et ils ont fait appel à des raisons
(:) H.-G. Zauruen, Quelques traits de la propagation de la science de génération en génération (1907) dans Rivista di Scienza, 1909, t. V, p. 34.
logiques et dialectiques. Ils n’ont pas vu que l'arrêt de la science était déterminé surtout par une insuffisance technique, et que son réveil devait suivre l'acquisition de procédés matériels indispensables. On fait honneur à la Renaissance, et c’est vrai en grande partie (‘), d’avoir rallumé le flambeau qui était tombé des mains vacillantes de la Grèce, que les Romains n'avaient pas su entretenir, et que les barbares avaient étouffé. Mais le flambeau s'était éteint de lui-même, faute de support et d'aliments, car l'humanité avait alors d’autres soucis. Durant l’interrègne, la science grecque ne resta pas enfouie dans les manuscrits, elle fut étudiée par les Arabes et par les Scolastiques avec une ardeur et une souplesse d'intelligence qui n’ont jamais été dépassées. Mais elle avait coupé ses attaches avec le réel et s'était transformée en dialectique. Ce n'est pas qu'on dédaignât l’expérience, comme on le croit généralement : il y a chez les grands scolastiques des théories correctes de l'induction, et les initiateurs de la science moderne (les F. Bacon, les Descartes et les Galilée) sont encore tout imprégnés de la scolastique qu'ils exorcisent. La vraie raison est tout autre : il fallait attendre que la science disposât d'instruments plus précis et plus puissants pour compléter ses acquisitions, et ouvrir la voie royale de l’expérimentation et de la mesure. Quidira, par exemple, la part des maîtres verriers dans l’éclosion de la science moderne ? La mécanique attendait l'invention de la poudre et des armes à feu; les astronomes attendaient la lunette et les horloges à poids ou à ressort; les physiciens, la boussole, le mercure et les tubes de verre; les chimistes, la balance et les cornues ; les biologistes, le microscope et les colorants: tous les savants attendaient le papier et l'imprimerie. La
(:) V. les Études de P. Duhem sur Zéonard de Vinci, surtout le t. III.
Renaissance utilise Les procédés techniques lentement
amassés par le moyen âge, les merveilles réalisées par les horlogers, les chirurgiens, les alchimistes, les artisans qui ont édifié nos cathédrales. Le labeur technique du moyen âge a présidé à l’enfantement de la science actuelle. Depuis, l'essor des sciences a été continu, et elles ont bénéficié de tous les progrès techniques réalisés ultémeurement. Mais il est difficile de déterminer la part respective de la science et de l’art dans cette collaboration étroite. On répète souvent que l'usine sort du laboratoire et que l'industrie est une application de la science : il est aussi vrai de dire que le laboratoire est une annexe de Fusine et que le progrès industriel commande le développement scientifique. Je ne sais plus quel savant a dit que l'histoire de la mécanique se résume dans celle du canon. En somme, les deux séries, la technique et la scientifique, sont parallèles et partiellement indépendantes lune de l'autre, mais elles s’entrecroisent et s’entr'aident de telle sorte qu'il est impossible d’attribuer la prééminence à l'une d’elles, au moins dans l’état actuel de la civilisation (!).
En fut-il toujours ainsi ? Les créations de l'intelligence pratique ont précédé les essais de l'intelligence théorique (*). Si haut qu’on remonte dans l'histoire de l'humanité et même dans la préhistoire, on est frappé par l’importance de la fabrication et de l'outillage. L'homme est d’abord un fabricant d'outils, c'est par l'outil qu’il s'élève au-dessus de l’animalité et qu’il maîtrise l'instinct : sa main est l'instrument de sa fortune, non moins que son
(:) Elles n’alternent pas davantage comme le croit L. Weber (V. Le Rythme du Progrès) qui reprend une idée saint-simonienne.
(2) L'intelligence pratique diffère notablement de l'intelligence spéculative, et il est rare qu’elles soient associées chez un même individu.
cerveau. La pensée humaine se manifeste par l’adaptation des mouvements aux fins pratiques résultant des besoins élémentaires, puis par l'invention de membres artificiels et de recettes qui décuplent le pouvoir de ses membres : « Croit-on que le levier, le javelot, les pratiques comme celles de se laver et de laver les aliments, de cuire ceux-ci, de fendre les os, de dépecer la viande avec des cailloux, qu’en un mot les découvertes Les plus humbles et Les plus essentielles aient été dues à des raisonnements fondés sur des idées générales ? Si nous ne nous trompons, la théorie mécanique du boomerang, cet instrument de chasse qui revient, après avoir touché le but, vers celui qui l’a lancé, embarrasserait nos savants actuels. Il a fallu de longs efforts pour expliquer théoriquement les procédés chimiques dont l'humanité se sert depuis des temps immémoriaux dans la préparation des métaux, du vin, du laitage, etc. ; l’horticulture a précédé la botanique, et c'est aux éleveurs que Darwin a emprunté l'idée de la sélection, loin que ceux-ci la tiennent de lui. La pratique partout a devancé la théorie (:).» Dans son beau livre sur /’Histoire comme science, M. P. Lacombe a insisté avec raison sur le rôle éminent de l'outillage dans l'évolution de l'humanité (). Il a montré que les inventions capitales produisent des effets inattendus et en quelque sorte indéfinis. Les transformations de l'outillage ont des conséquences lointaines, qui n'apparaissent que lorsque les machines se sont vulgarisées et que nous nous sommes familiarisés avec elles (*).
() Esrmas, Les Sociétés animales, p. 53. Ce que M. Espinas dit du boomerang s'applique a fortiori à la bicyclette et aux autres engins d’une civilisation avancée.
(?) Voir les chapitres xr et x.
(°) Bergson a repris à son compte la définition de l'homme par la fabri cation, mais il la dénature par l'opposition factice qu’il établit entre l’instinct et l'intelligence, entre la vie et la raison.
Nous venons d'indiquer l'influence de l'invention technique sur le développement des sciences. Il nous resterait à montrer son influence sur la vie sociale tout entière, sur l'organisation de la vie individuelle et sur les rapports des individus entre eux (‘). Elle commande l’évolution des arts utiles et même des beaux-arts, spécialement de l’architecture et des arts décoratifs qui sont étroitement liés aux progrès de l’industrie. Elle facilite l'échange des idées et accroît la sphère d’action des hommes par la commodité et la rapidité croissantes des moyens de transport. Bref, les progrès techniques ont leur retentissement sur toute la vie sociale; leurs effets, d’abord limités et faibles, vont tou- Jours s’intensifiant dans le temps et s’amplifiant dans l'espace, ils introduisent dans les sociétés un principe permanent de changements dont la portée est incalculable. Ces progrès, qui émanent de quelques individus et dont le bénéfice s’étend à toute l'humanité, prolongent l'organisme et complètent pour ainsi dire la nature humaine, comme un capital s’ajoute à d’autres capitaux. Ils font désormais partie de la constitution de l’homme social: et, à ce titre, ils ressemblent aux facteurs généraux (géographiques et anthropologiques) qui conditionnent toute l’histoire, avec cette différence qu'ils apparaissent au cours de l’évolution et qu’ils agissent à partir d’une certaine date, comme les postulats en géométrie. Mais ils n’ont pas l’ancienneté des forces et des instincts primitifs. D’un bond, le Japon rejoint les vieilles nations civilisées en adoptant leurs engins de destruction et leurs métnodes de combat, mais il ne dépouille pas son âme. Et si un cataclysme venait à priver la civilisation des machines dont elle est si fière : au lendemain de la catastrophe, les hommes se retrouveraient, dans les différents pays, sensiblement identiques à ce qu’ils
(:) V. sur ce point Lacombe et G. Renard.
étaient avant l’ère du machinisme. L'homme, placé dans des conditions analogues à celles de ses lointains ancêtres, réagit de la même manière aux excitations externes et se conduitcomme eux à l'égard de sessemblables. Par dessous l'apport technique (et par dessous l’apport scientifique) on retrouve des âmes modelées par les puissances ancestrales.
Même à notre époque où l'industrie a pris un si prodigieux essor, les milieux artificiels créés par elle sont assez localisés : les ruraux échappent en partie à son emprise, et le perfectionnement des instruments agricoles n’a pas bouleversé les conditions de vie des populations adonnées à la culture ; tel coin du pays n'a guère changé depuis des siècles. Sans doute, les hommes utilisent Les produits d’une industrie perfectionnée; mais leur activité est toujours assujettie aux besoins permanents de la nature et conditionnée par des outils simples, légèrement perfectionnés, dont l'usage remonte aux temps de la préhistoire. Quand tout le monde était condamné à gagner son pain à la sueur de son front, la tyrannie exercée par la technique était impérieuse et universelle; maintenant, elle ne s'exerce plus directement que sur une certaine catégorie d'hommes. Les autres, affranchis par la richesse de la nécessité du travail, ne relèvent plus qu’indirectement des contraintes techniques, mais ils en sont les esclaves. Le progrès même de la technique soustrait une classe d'hommes de plus en plus nombreuse aux exigences de la pratique. Aujourd’hui, l’homme se nourrit mieux, s'habille mieux, se loge mieux, s'éclaire mieux, il va toujours plus vite et toujours plus loin. Mais ses mobiles d'action n’ont pas changé essentiellement, les puissances d'émotion capables d'ébranler tout son être sont restées les mêmes, et son idéal de vie n’a subi que des retouches. L'emploi d’une technique nouvelle, d’un usage bientôt généralisé, ne réussit pas à transformer les esprits. Il n'y à pas une géné-
ration du chemin de fer, une de la bicyclette, une de l’automobile et une de l’aéroplane, bien que ces acquisitions soient parmi les plus considérables de l'époque actuelle. Sinon, les générations seraient toujours plus courtes, puisque le progrès technique va s'accélérant grâce à l'accumulation des mécanismes et des procédés, et que le nombre des inventeurs s'accroît sans cesse par l’appât du lucre et de la gloire. L'adoption de nouveaux moyens de transport, plus commodes et plus rapides que les anciens, modifie nos habitudes, mais n’atteint pas notre volonté ni les sources de notre sensibilité. Elle affine peut-être notre intelligence qui est sollicitée par plus d'objets et aiguisée au contact de plus d'intelligences, elle augmente aussi notre capacité de production, sans. altérer profondément en nous les sentiments de famille et l'instinct religieux, l’amour de la patrie ou les goûts artistiques. Je vois bien Les effets des inventions sur les institutions et sur la vie sociale qu'elles diversifient, je vois moins leur influence sur les besoins élémentaires de l'individu, car les tendances qu’elles créent sont factices et surajoutées. Par suite, je ne puis admettre la subordination de tous les facteurs sociaux à l'élément technique. Comme le remarque M. P. Lacombe, ce n'est pas l’économique qui nous sert à apprécier la valeur relative des civilisations, mais la part faite à la science et à l’art dans chaque société (1).
Moins encore que la science ou la technique, la philosophie peut prétendre au rôle de guide de l'humanité, parce qu’elle-même marche à la remorque de la science et de la technique. Si paradoxale que cette opinion puisse
(:) Loc. cit., p. 283. Le matérialisme économique est une hypothèse féconde dont on ne saurait condamner l'usage, mais qui n’explique pas tous les aspects de la réalité sociale : la question sociale n’est pas seulement une question de ventre, comme le croyait K. Marx. Certains socialistes français ont vu plus juste eb plus large.
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paraitre, le philosophe est un retardataire, car la philosophie est presque toujours en retard sur le mouvement général des esprits (!). Qu'est-ce que la philosophie, simon un essai de systématisation des connaissances bumaimes,ouun effort pour interpréter les résultats de l’activité humaine, sinon une vue d'ensemble sur la nature et sur l'humanité ? Si, à l'origine, la méditation du philosophe a devancé la recherche du savant, elle a été précédée à son tour par les manifestations de l'intelligence pratique. Actuellement, elle reçoit plus qu’elle ne donne, depuis que la psychologie s’est détachée d'elle pour se constituer en province autonome : si parfois elle inspire le savant et si elle assure la coopération des spécialistes, elle doit ses principaux rajeunissements aux progrès scientifiques. Une vue globale de la nature résulte évidemment de la confrontation des résultats obtenus par les différents chercheurs qui se partagent l'exploration de la nature, résultats qui sont sans cesse remaniés et accrus. Souvent même, un grand savant traduit directement la vision philosophique qui se dégage de ses propres travaux et de ceux de ses confrères. Le philosophe professionnel doit faire grand eas de ces philosophies partielles, car la plupart des philosophes ont été eux-mêmes des savants qui, d’une spécialité, ont embrassé le vaste domaine des choses. Mais la philosophie n'est pas seulement une mise en œuvre des matériaux fournis par les sciences de la nature, elle est encore une réflexion générale sur la culture, une systématisation des lois de l’action, une vue d’ensemble sur le labeur de l'humanité. À cet égard, le retard de la philosophie sur l’histoire est encore plus accusé. Il existe un écart prodigieux entre le spectacle que nous offre l’activité économique
() Bien que les admirateurs posthumes des philosophes en fassent des devanciers, ce qui est aussi partiellement vrai.
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et industrielle de l'heure présente et, d'autre part, la pauvreté ou l'insuffisance des philosophies de la technique. La philosophie de l’action n’est pas encore constituée, et ses ébauches sont tout imprégnées de l'esprit des philosophies conceptuelles. Donc, en dépit des assertions de Guyau dans son /rréligion de l'avenir, la philosophie ne conduit pas la marche de l'humanité, qui va plus vite et plus loin qu’elle ; elle peut tout au plus servir de guide à une élite, et c’est un flambeau vacillant.
La science, la technique et la philosophie seraient stériles si elles n'étaient pas transmises et vulgarisées. Faut-il voir dans /’éducation le premier moteur des changements humains (‘) ? Tous les penseurs accordent avec raison une extrême importance à la formation des enfants et des jeunes gens : « L'espoir de la patrie, dit Mirabeau, réside surtout dans la génération qui s’élève, et l'esprit de cette génération ne peut être regardé comme indépendant des maîtres qui l'instruisent ou des écrivains qui vont s'emparer de ses premières opinions. »
‘éducation reflète les conceptions dominantes d’une société ; mais elle retarde considérablement sur l’évolution générale, puisqu'elle communique les résultats acquis et consolidés. Le savoir descend de l'élite à la masse par l'intermédiaire des maîtres. Les maitres appartiennent à la génération virile, qui a été formée par la génération précédente, la génération des vieillards et des académiciens. L'enseignement supérieur devance l'enseignement secondaire d’au moins une génération, et il suit d’assez loin le progrès scientifique, sauf dans le
- cas exceptionnel où le maître est lui-même un inventeur. « La critique universitaire, écrit E. Faguet, par prudence
(:) À priori on peut répondre non, si on admet que la science ne commande pas l’histoire.
PRES ASE D TRE SRE ee, ET nr er LE ‘» Len … PE DA
et circonspection, est toujours en retard d’une génération, soit de vingt-cinq ou trente ans, sur le public, et par conséquent n’adopte que des écrivains tout à fait majeurs(:). » Ce que Faguet dit de la critique littéraire s'applique & fortiori à l'art et à la science. Les professeurs ont un acquis qui pèse sur tout leur enseignement durant une génération. Ils ont suivi les lecons de maîtres qui leur ont appris à travailler, leur ont inculqué un esprit et une méthode, et, en même temps, leur ont transmis leurs propres idées. Au moment de leur formation, ils ont lu les écrivains contemporains ; et au cours de leur carrière, ils se renouvellent rarement et dans une faible mesure. Désormais, leur profession les absorbe, ils ont à se perfectionner dans leur métier, à clarifier leur savoir et à simplifier leurs méthodes; ils ont déjà de la peine à se tenir au courant des nouveautés scolaires (*) et n’ont plus avec l'actuel que des contacts fugitifs et de plus en plus espacés. Les maîtres contemporains sont des disciples de Brunetière ou de Faguet en littérature, de Lachelier et de Boutroux en philosophie, les plus récents procèdent de Bergson. L'esprit qui anime l’enseignement est le messager d'une époque disparue, il incarne des principes et des connaissances qui n’ont plus cours dans le monde; les adultes inculquent aux enfants et aux jeunes gens des façons de voir périmées.
En outre, les traditions de l’enseignement sont durables, comme celles de tous les grands corps sociaux. Un individu peut se convertir : un organisme séculaire ne change que lentement. En entrant dans une école, Le
(*) Balzac, p. 180.
(*) Les manuels sont en retard sur la science qui s’élabore, saut ceux qui sont écrits par des maîtres. Mais il est dangereux de les adopter dans l'enseignement, témoin les fâcheux résultats donnés par la Grammaire hislorique.