‹ Les Générations SocialesChapitre 23 sur 53 · ES SAM D EAPP ETC ATTON · texte numérisé non relu

ES SAM D EAPP ETC ATTON

de la France depuis la Renaissance (‘) jusqu'à nos jours, en marquant les grandes Époques de l’âme nationale. Encore nous contenterons-nous d’un crayon léger, et soulignerons-nous de préférence, dans la ligne pointillée qui va de 1515 à 1915, les traits les plus saillants ou ceux que nos prédécesseurs ont négligés.

Nous avouons ne pas connaître suffisamment le moyen âge pour nous aventurer en deçà de François [°. Du reste, la période antérieure se reflète plutôt dans les monuments artistiques que dans les œuvres littéraires, bien que quelques-unes d’entre elles soient très significatives. Mais c’est surtout la maison de Dieu qu’il faudrait prendre comme centre de ses investigations : le moyen âge s’épanouit à l'ombre de la cathédrale ; V. Hugo l’a pressenti et M. Mâle l'a confirmé. Il faudrait utiliser également les admirables travaux de M. Bédier.

Avant d'exécuter un dessein où les meilleurs esprits se sont achoppés (:), il importe de fixer encore quelques points de méthode. Nous avons admis qu'un siècle est rempli par trois existences viriles, représentées ellesmêmes par trois générations d'hommes actifs au sein d’une même famille. Un triptyque, réunissant les portraits représentatifs chacun d'un âge d'hommes de ces trois générations successives, condenserait la physionomie du siècle. Mais le point de départ du siècle ne doit pas être pris arbitrairement : il faut partir d’une coupure naturelle des événements. Par suite, il faut choisir une

(*) Je ne saurais souscrire à cette assertion de Chateaubriand : « A compter du règne de François 1°, nos écrivains ont été des hommes isolés dont les talents pouvaient être l'expression de l'esprit, non des faits de leur époque. » (Mémoires O.-T.{ 64. Biré, t. I, xivu.) D'abord l'esprit d’une époque résulte en partie des faits; ensuite la littérature individuelle est une she eb l’œuvre qui a du succès traduit les aspirations d’une période.

(°) Balzac a peint sa génération presque tout entière (celle des roman-

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famille dont le rythme coïncide avec celui des générations sociales. Ce serait précisément le cas pour les dynasties régnantes, si celles-ci marchaient toujours du même pas que la société. Or, en dépit de Lorenz, la durée des règnes est capricieuse (la vie des princes est soumise à plus de hasards que celle des particuliers !}; et, si les règnes courts sont prolongés par les régences et suivis parfois de règnes longs, le principe de compensation, qui se vérifie d'autant mieux que la série se prolonge davantage, ne nous est d'aucun secours pour fixer la physionomie d’une génération individuelle : la personnalité du souverain n'est vraiment intéressante que quand elle est tout à fait centrale, ce qui arrive rarement. D'autre part, il n’est aucune famille particulière dont la destinée soit assez importante pour refléter tout le cours de la vie sociale. L’historien des générations consultera donc les grands hommes, qui sont tels parce qu'ils sont des ministres ou des interprètes de la société, spécialement ceux dont l’activité s’insère naturellement dans la suite des faits et ne la sectionne pas de façon arbitraire. Il consultera surtout les grands écrivains, poètes ou prosateurs, qui sont les porte-voix de leur époque ou qui condensent en formules claires et portatives le savoir de tout le monde. Or, ceux-ci ne se présentent pas par dynasties charnelles : à la différence des princes héritiers, ce sont des hommes nouveaux. La difficulté consiste, par conséquent, à choisir pour chaque siècle, au moins trois écrivains dont l'influence se place bout à bout, et à les choisir suffisamment représentatifs pour qu’ils résument leur époque et par le privilège du génie et par le privilège

tiques); il avait entrepris l’histoire de toute la société. « Une génération, disait-il, est un drame à quatre ou cinq mille hommes saillants. » (Lettre à Hipp. Castille, du 11 octobre 1846.) Nous ne rivaliserons pas avec Balzac.

de l'opportunité (‘). Mais ces conditions sont rarement réunies, et il sera souvent nécessaire de disperser ou d'élargir l'enquête. Parmi les innombrables vies qui chevauchent les unes sur les autres, il s’agit de discerner dans chaque siècle celles qui sont l'expression amplifiée d’une multitude de vies, de la majorité des existences contemporaines, et qui incarnent l'opinion, « reine pour un temps », suivant le mot profond de Pascal (*). Le discernement des fémoins d’une génération est affaire de tact, si l’on veut tomber sur les articulations de l’histoire et sauvegarder la perspective des faits.

Heureusement, il y a des hommes qui durent plus que leurs contemporains, car ceux qui se bornent à accompagner leur génération, à naître et à mourir avec elle, n’en distinguent pas la couleur qui teinte à leur insu toutes leurs pensées et même les inactuelles, sauf quand ils ont le loisir de confronter leur âge mûr à leur jeunesse ; mais cette comparaison date généralement de la fin d’une carrière, quand on écrit des mémoires ou des souvenirs. Pour goûter le charme du pays natal, il faut en être sorti; pour saisir l'originalité de son époque, il faut pouvoir s’en évader. L’historien recueillera donc le témoignage des hommes anachroniques, qui survivent à la génération qui les a portés (*), et surtout le témoignage de ceux qui enjambent une génération entière, qui, ayant fréquenté

(*) Le Génie du christianisme « est venu juste et à son moment. Par cette raison, il m’a fait prendre place à l’une de ces époques historiques qui, mélant un individu aux choses, contraignent à se souvenir de lui ». (Cma- TEAUBRIAND, Mémoires d'Outre-Tombe, éd. Biré, t. II, p. 292.)

(?) Pensées, Br. n° 309 et 311.

(@) «11 n’y a qu’au versant d'un siècle, au tournant d’un temps dans un autre, qu'on trouve de ces physionomies qui portent la trace d’une époque finie dans les mœurs d'une époque nouvelle. Elles traversent rapidement les points d'intersection de l'Histoire et il faut se hâter de les peindre, quand on les a vues, parce que plus tard rien n’en saurait donner l’idée. » (BaRBEY D'AUREVILLY.)

la génération pénultième, vivent assez pour saluer la génération. qui suit la leur, bref de ceux qui touchent les petits-fils des hommes dont ils ont enregistré l’action.

Les historiens savent assez quels trésors renferme la conversation des vieillards, qui fait revivre l'âge disparu, décoloré par l’histoire livresque. La Bruyère, qui avait souvent écouté de vieux courtisans à Chantilly, des contemporains du grand Condé qui s’asseyaient autour du petit-fils, avait noté ce trait, mais incomplètement : « Le souvenir de la jeunesse, écrit-il au chapitre de l'Homme, est tendre dans les vieillards : ils aiment les lieux où ils l'ont passée; les personnes qu'ils ont commencé de connaître dans ce temps leur sont chères; ils affectionnent quelques mots du premier langage qu'ils ont parlé; ils tiennent pour l’ancienne manière de chanter et pour la vieille danse, ils vantent les modes qui régnaient alors dans les habits, les meubles et les équipages; ils ne peuvent encore désapprouver des choses qui servaient à leurs passions, qui étaient si utiles à leurs plaisirs, et qui en rappellent la mémoire. Comment pourraient-ils leur préférer de nouveaux usages et des modes toutes récentes, où ils n'ont nulle part, et dont ils n’espèrent rien, que les jeunes gens ont faites... (1). » La Bruyère ne s'intéresse qu'à la psychologie du vieillard, et il voit dans ses causeries une confirmation du trait observé par les anciens : « laudator temporis acti. » Évidemment, la remarque est juste, et les premières impressions, avec tout le décor qui leur est associé, laissent en nous des empreintes ineffaçables. Mais, pour que l'observation fût complète, il faudrait ajouter dge mür à jeunesse : Les souvenirs et les images de jeunesse intéressent davantage

(*) Les Caractères, 64. Hémardinquer, p. 288. Il faut également noter l'importance sociale des fils de vieux.

le biographe, ceux de l’âge mûr davantage l'historien. Ce que le vieillard raconte avec le plus de complaisance, c'est le temps où il a marqué dans les affaires, où il a remporté ses succès : c’est la période féconde de son existence. C’est pourquoi son témoignage doit être recueilli avec piété. Je citerai comme exemples, entre mille, de chevauchement sur deux générations contiguës : au xvi‘siècle, Agrippa d'Aubigné (1550-1630) (:) et Montaigne ; au xv° siècle, Corneille et M" de Montpensier; au xvun° siècle, Voltaire et J.-J, Rousseau; au xIx° siècle, V. Hugo, Michelet, G. Sand et Sainte-Beuve. Mais il est des témoins plus rares et plus précieux encore : ce sont les centenaires ou les gens qui, grâce à leur position dans la durée (position défavorable pour eux, surtout pour certains d’entre eux, mais favorable pour l'historien), sont spectateurs ou figurants d’une génération active, puis accompagnent jusqu'au bout sa remplaçante, et enfin assistent, sur leurs vieux jours, à la naissance de sa petitefille. Tels sont Saint-Evremond et M"° de Scudéry, plus tard Fontenelle ou encore Chateaubriand. Voilà les guides que l'historien doit suivre de préférence, pour s'orienter dans la carte compliquée des générations. Moi-même, je dois peut-être à ma situation dans le temps de m'intéresser au problème des générations, et j’explique par elle bien des particularités de mon existence.

Considérons, par exemple, Corneille (1606-1684). Après avoir été idolâtré par toute une génération qui saluait en lui le roi spirituel de son époque, il eut la douleur de survivre à ses succès, de se voir passé de mode et

(*) Cf. Rocsesrave, Vie d’un héros : « Quand la duchesse de Ferrare eut atteint soixante ans, elle se trouva à peu près la seule survivante de sa génération. La direction des affaires était presque exclusivement entre les mains de tout jeunes gens. »

remplacé par un disciple qui le reniait (‘). Ses derniers succès datent de la fin de la Fronde : après le début éclatant mais interrompu de Don Sanche, «comédie héroïque » (1650) et après le triomphe de Nicomède (1651), il subit l’échec de Pertharite (1652), et il renonce au théâtre jusqu’au moment où Fouquet le rappellera à la scène (1659). Mais alors, il se trouve en présence d’un rival qui achève de détruire sa renommée. Au printemps de 1667 (31 ans après le Cid), il avait fait jouer l'A#tila, connu surtout par l'épigramme de Boileau : après l’Attila, holà !: et, en novembre de la même année, éclatait la première d’Andromaque : Racine le détrônait définitivement dans la faveur du public. Corneille, qui avait oublié de mourir ou de se renoncer à lui-même vers la soixantaine, ne s'en consola jamais. Cette grande âme connut la jalousie, l'atroce jalousie : il fut sans justice à l'égard de son jeune rival, qui fut sans pitié à l'égard de son maître : « Corneille ne pensait qu'à Racine, et Racine ne pensait qu’à Corneille, et ce n’était pas pour s’entr'aimer.

« L'épine au cœur d’Eschyle s'appelle Sophocle, et au cœur de Corneille Jean Racine (?). » La loi des générations est si tyrannique que le poète qui survit à la sienne change pour plaire à celle qui lui succède : il ressemble à une coquette qui se farde pour réparer les outrages des ans. Voltaire, Hugo, Gœthe et quelques autres, eurent assez de vigueur et de souplesse dans le génie pour se renouveler et s'adapter à la génération nouvelle suffisamment pour n'être pas délaissés et même pour obtenir un regain de popularité : Corneille n’y parvint pas,

(‘) Le mot de La Bruyère : « La mort qui prévient la eaducité arrive plus à propos que celle qui la termine », s'applique mieux au moral qu'au physique. « À parler humainement, écrit encore La Bruyère, la mort a un bel endroit, qui est de mettre fin à la vieillesse. » Mais la vieillesse sociale est plus douloureuse encore que la sénilité organique.

(?) J. Leuarrne, /acine, p. 229, cf. p. 186.

malgré des efforts héroïques qui s’accommodaient mal avec son fier génie; ses Stances à la Marquise (1658) se doublent d’un émouvant appel à la postérité. La du Parc, qui dédaignait le vieux poète, devait bientôt suivre le char du jeune poète à la mode. Corneille lui-même est alors influencé par Racine, quoique dans une faible mesure : « On peut sans y mettre trop de complaisance, écrit J. Lemaitre, distinguer comme un reflet racinien dans la dernière tragédie de Corneille, Suréna... La concurrence du jeune et odieux Racine a pu être pour quelque chose dans ce suprême renouvellement du vieux poète. » Mais le vieil athlète de la Fronde ne réussit pas à donner le change au nouveau public : dès Andromaque, il était dépossédé sans appel de la faveur populaire. Et, par un juste retour des choses, le vainqueur qui avait recueilli sa succession et séduit la du Pare, une fois sorti du théâtre et retiré de la lutte, devait rendre à la mémoire de Corneiïlle le plus bel hommage qui lui ait jamais été décerné.

La vie de la Grande Mademoiselle (1627-1693) est parallèle à la carrière de Corneille : comme lui, elle a traversé deux générations, l’une en héroïne, l’autre en victime et en comparse. Dans l’espace de quelques années, elle a vu tout changer autour d'elle, et elle a pu confronter deux périodes qui contrastaient violemment : celle des précieux et celle des classiques. Actrice de premier plan sous la Fronde, elle ne se résigne pas à disparaitre de la scène au moment où ses compagnes plus sages s’isolent dans la pénitence ou n'aspirent plus qu'à jouir de la société et de la conversation; elle s'obstine dans ses aventures romanesques : mais elle sort de l'histoire pour entrer dans le roman, et Dieu sait quel roman ! « La Grande Mademoiselle, écrit Arvède Barine sa biographe, était tout indiquée pour faire comprendre par son exemple la révolution morale qui nous a donné la figure de PhAëdre

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34 ans — l’espace d'une génération — après la figure de Pauline. » M" de Montpensier avait assisté et contribué au triomphe de Corneille, elle avait applaudi les Chimène et les Emilie dont elle se sentait la sœur; bien plus, elle avait voulu transporter leur idéal dans le réel. Mais, à l'issue de la Fronde qui marquait la victoire de la discipline sur l'individualisme des grands, l'atmosphère spirituelle de la France se trouva comme purifiée après un orage. « Non seulement les fils ne voyaient plus les choses avec les mêmes yeux que leurs pères, dit encore À. Barine, mais les mêmes choses avaient pris d’autres aspects aux yeux des pères. » Architecture, meubles, costumes, tout le décor avait changé, et des hommes nouveaux s’installaient. à la place des anciens. Jean Racine se préparait à tenir l'emploi de Corneille, et tous ceux qui avaient fréquenté chez la Grande Mademoiselle s’apprêtaient à monter des cabales contre le nouveau favori. Les vieux Cornéliens se sentaient dépaysés au milieu des jeunes gens domestiqués par Le Roi et pleins d’irrévérence à l'égard de leurs aînés. Les âmes altières et généreuses qui subordonnaient leurs passions à la volonté, ne pouvaient comprendre cette jeunesse docile et empressée, qui cédait à l'amour comme à un maître. Les stoïciens impénitents, devenus chagrins, proclamaient bien haut la décadence des mœurs, et les dames de la carte du Tendre se détournaient avec dédain des jeunes hommes raisonnables et positifs qui faisaient cortège à des beautés moins farouches. « Une génération nouvelle, toute moderne, la génération des Henriette, des La Vallière et des Montespan avait comme chassé de la cour les héroïnes de la Fronde : Montbazon, Chevreuse ou Longueville (‘}. »

(:) Baunenère, Époques du Théâtre français, p. 99. — Cf, Deroun, Les Ennemis de Racine au XVII siècle, spécialement le chap. nr.

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Plus significatives encore, s’il se peut, sont les vies de Saint-Evremond et de M'° de Scudéry qui servent de trait d'union entre la première et la dernière génération du xvu' siècle, et qui relient les deux régences par dessus le règne de Louis XIV dont ils ne font pas partie. Saint-Evremond (1613-1703), formé sous Richelieu et Mazarin dans la société des libertins et des précieuses, échappe par l’âge (et aussi par l'exil : en 1661 il se retire en Angleterre pour éviter la Bastille, et y réside jusqu'à sa mort) à l'influence du- grand roi et de la grande littérature qui florit sous son règne : « Il reste Cornélien en face de Racine, et parmi les débats du jansénisme et du quiétisme, il tient pour Épicure. Dans ses dernières années, Bayle le charme et il goûte Chaulieu : le critique et le poète qui frayent la voie à l’incrédulité hardie et à la galanterie sensuelle du siècle prochain (‘). » M" de Scudéry (1607- 1701) s'associe d’abord à la gloire de son frère Georges et compose des romans qui sont Le régal des précieuses, puis elle se sépare du siècle : elle ne pardonna jamais à Boileau des attaques qu'elle devinait irréductibles, et elle ne comprit pas l’auteur des Satires : « Racine, Molière, La Fontaine, Bossuet passèrent : M'° de Scudéry ne s’en aperçut pas. Elle demeura fidèle à ses amitiés de jeunesse. Ses Samedis furent presque le dernier asile de la conversation et de la société précieuses. Elle nous apparait entourée de Conrart, de Chapelain, de Godeau, de Pellisson : quand ils disparaissent, elle les remplace par Huet, un érudit digne du vieux temps, par Fléchier, par M'° Deshoulières, les promoteurs de la société nouvelle (2). »

Vers l’âge de cinquante ans, Chateaubriand, qui

(*) Lansox, Choix de Lettres du XVIF s., p. 447. (2) Lansox, idem, p. 278.

était né en 1768, écrivait : « Les vieillards d'autrefois étaient moins malheureux et moins isolés que ceux d'aujourd'hui : si, en demeurant sur la terre, ils avaient perdu leurs amis, peu de chose du reste avait changé autour d'eux; étrangers à la jeunesse, ils ne l’étaient pas à la société. Maintenant un trainard dans ce monde a non seulement vu mourir les hommes, mais il a vu mourir les idées : principes, mœurs, goûts, plaisirs, peines, sentiments, rien ne ressemble à ce qu'il a connu. Il est d'une race différente de l'espèce humaine au milieu de laquelle il achève ses jours (‘). » Le contraste était, en effet, saisissant entre la France nouvelle d’après la Révolution (dont l'Empire n'est que la suite), et la France de l’ancien régime qui avait connu « la douceur de vivre ». Mais Chateaubriand s'illusionnait dans son orgueil d'écrivain quand il croyait le dépaysement propre aux vieillards de son temps. Tous les vieillards éprouvent ce sentiment à des degrés divers d'intensité, suivant qu'ils ont traversé dans leur âge mûr des crises sociales plus ou moins profondes : ils sont les reliques d’un passé aboli au milieu d'un monde nouveau qui veut vivre et qui se détourne d’eux.

Citons, pour finir, le témoignage particulièrement autorisé d'un philosophe mort récemment : « Ceux d’entre nous qui sont des sexagénaires, écrit W. James, ont éprouvé pour leur propre compte un de ces insensibles changements du climat intellectuel, produits par d'innombrables influences, qui font que /a pensée d'une génération passée paraît aussi étrangère à la génération suivante que si elle était l'expression d'une autre race humaine (°). »

(:) Mémoires d'Outre-Tombe, K° partie, liv. VII. (*) Philosophie de l'expérience, trad. fr., p. 27.

En utilisant avec perspicacité la correspondance et les mémoires des avancés et des retardataires, l'historien arrive à saisir la physionomie propre à chaque génération. Il suffit, d’ailleurs, de feuilleter un recueil de lettres du xvn° ou du xvi* siècle, par exemple, pour sentir le passage d’une atmosphère morale à une autre, surtout quand leur auteur a tenu compte de la date de naissance des épistoliers et pris soin de grouper ensemble les correspondances contemporaines. D'une génération à la suivante, le ton change et le style se modifie : la première génération du xvi siècle, emphatique et oratoire, use de longues périodes chargées d’ineïdentes, de pronoms et de participes, émaillées d’archaïsmes et de tours brusques ; la seconde génération, raisonnable et pondérée, a. une phrase plus simple et plus nette, plus correcte aussi, d’un tour plus aisé et plus nature, à la fois sobre et élégante; la troisième génération, satirique et amoureuse du fait précis, a le style alerte et coupé, d’un dessin qui confine à ka sécheresse, mais rehaussé de traits piquants et. d'images pittoresques. Or, Pellisson qui écrit d’abord dans le goût de la Clélie et de Descartes, adopte ensuite une forme presque classique, pendant que M" de Seudéry subit la même évolution, plus accentuée encore par la durée de sa vie (:).

Mais 1! est des périodes assez ternes et pour aimsi dire dépourvues de sommets, que les contemporains, même le moins engagés dans le train des choses, ne discernent que confusément. Pour celles-ci, il faut avoir recours à des méthodes plus objectives, au moins en apparence. L'évolution du théâtre est particulièrement significative, et aussi celle du roman quand il est « ume représentation abrégée de la vie commune ». (Balzac.)

(*) Cf. Lanson, 0p. laud., p. 392 et p. 276. On constate le même process de Lucrèce et Cicéron à Sénèque et Tacite. a

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Les générations particulièrement énergiques qui offrent descontours arrêtés permettent de situer approximativemeru les autres. Les renommées qui ont une certaine durée fournissent aussi de précieux points de repère : la défaveur ou le déclin de la réputation est un indice qui ne trompe guère. En opérant des sondages réitérés de l'opinion publique, et en les resserrant progressivement, on finit par tomber sur les jointures de l’histoire. Je signalerai encore la méthode ingénieuse renouvelée de la statistique, inaugurée, je crois, par M. Mornet dans son étude sur le Sentiment de da nature au XVIIT siècle. Constatant la coexistence de deux courants opposés, il eut l'idée d’ordonner chronologiquement les faits en séries parallèles : la série décroissante indique les survivances, la série croissante les nouveautés.

Il est facile de diversifier Les procédés et de trouver les méthodes appropriées à chaque époque, quand on est familier avec l’idée de génération sociale, et qu’on l'a décomposée en ses éléments fondamentaux. La génération est un cadre régulier qui juxtapose les nouveautés aux survivances d'une part, aux anticipations de l’autre : loin de supprimer les transitions, elle les explique, puisqu'elle est essentiellement transitoire. La pensée chemine toujours sous la double pression du passé qu'elle repousse et de l'avenir vers lequel elle s’élance. Cest une synthèse provisoire et mobile du passé et de l'avenir; elle continue en même temps qu'elle prépare, et sa nouveauté est faite à la fois de ce qu’elle ne veut plus être et de ce qu’elle aspire à être et qui sera. Les âmes haletantes ne se reposent jamais dans le présent, mais, grosses du passé, elles sont sans cesse tendues vers l'avenir : « L'homme, dit La Bruyère, ne se sent pas naître, il souffre à mourir, et il oublie de vivre. » Un penseur peu connu et qui mériterait de l'être, Pierre Lavroff, dans

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son istoire de la pensée (‘), classe ainsi les divers éléments historiques de chaque période: 1° les survivances du passé ; 2° les problèmes caractéristiques de l'époque, et 3 les germes de l'avenir. Il n’y a jamais d’arrêt dans l'histoire : les hommes courent, penchés en avant vers l'insaisissable avenir, et ils trébuchent sur des tombeaux. La dialectique de Hegel est l’image de la vie qui se pose en s’opposant et se fait ense défaisant. Les générations passées de mode ressemblent à l’aïeule et à la mère qui tendent les bras à leurs petits-enfants et à leurs enfants; mais ceux- ci leur tourneront le dos dès qu'ils sauront marcher.

Voilà un cadre commode qui nous permet de classer toutes les manifestations d’une époque. À propos de chaque génération, nous nous demanderons ce qu'elle combat en le prolongeant, ce qu’elle réalise, et ce qu’elle prépare. Mais pour remplir ce cadre général des survivances, des nouveautés et des anticipations, nous avons besoin d’un questionnaire précis. Ce questionnaire nous est fourni par l’étude des espèces d'intelligences et des variétés du caractère. En définitive, c’est l’homme qui change, c’est lui qui est le support et le véhicule de tous les changements; c’est donc la variation du type humain et principalement du type éfhologique qu'il nous faut atteindre. Chaque âge d'hommes est caractérisé par la prédominance d'une race d’hommes. Mais l’homme est à base de sentiment et d'action plutôt que de raison : ce sont les hommes d’action qui mènent l’histoire, tandis que les intellectuels la préparent ou l'écrivent. Le royaume des: caractères est au-dessus de la cité des intelligences. Une génération est moins une direction de la curiosité qu'une nuance de la sensibilité et une tonalité du vouloir, les deux étant ordinairement liées ;

(4) Cf. Rarpororr, Philosophie de l'histoire, pp. 159-180.

cest une attitude en face de la vie : optimiste ou pessimiste, grave ou frivole, lâche ou virile, sereine ou désabusée, pusillanime ou héroïque. Chaque époque aura donc les yeux fixés sur un éype idéal d'humanité ou -d’activité, ce qui revient au même. Or, les hommes d'action n’ont pas le temps de réfléchir sur les conditions mêmes de leur activité : ils ignorent les sentiments qui les poussent à agir et les mobiles qui les guident ou les fins vers lesquelles ils tendent. Ce sont les artistes qui nous fournissent le portrait des hommes d'action, dominateurs de leur époque; ce sont les écrivains qui dégagent les admirations et les haines communes, les postulats tacites qui gouvernent l’état d'âme et règlent l’activité d’une génération.

Mais le type éthologique est apparenté à l'intelligence pratique, rarement et à un degré moindre, à l'intelligence esthétique ou spéculative. L'intelligence pratique, à son tour, prend plusieurs directions : la direction é/hique (morale personnelle), la direction domestique et économique (morale familiale), la direction politique (morale sociale) et la direction religieuse (rapports avec la divinité). Pour embrasser la complexité du réel, il faut l’envisager simultanément sous ces quatre aspects. Cependant, les problèmes posés par la vie se ramènent à un seul, que chaque génération résout tant bien que mal : celui de la destinée ou du salut, problème à la fois moral et religieux, qui soutient des rapports étroits avec tous les autres problèmes pratiques, terrestres et ultraterrestres, individuels, domestiques, nationaux et internationaux. Il s’agit, en définitive, de déterminer l’idéal humain de la génération, son idéal terrestre qui est connexe de son idéal religieux (‘). Cet idéal est une certaine conception de

(1) En sorte que les deux facteurs les plus universels de l'humanité sont le facteur économique d’une part, le facteur religieux de l’autre.

la nature humaine et de la vie, qui découle des expériences antérieures de l'humanité.

À propos de chaque génération, nous nous demanderons donc avant tout quels sont ses jugements de valeur : ce qu’elle pense de l’homme et de Dieu, du monde et de l'au-delà, de La famille et de la société, de la patrie et des étrangers, de la nation et de l'humanité, mais aussi ce qu’elle pense de la femme et des enfants, de l'argent et de la pauvreté, de la science et de l’art, comment elle conçoit l'amour et la beauté, la justice et la vérité, bref ce qu’elle pense du beau, du bien et du vrai. Chaque génération a son art préféré, ses femmes et ses modes préférées; chacune a sa science et ses savants préférés ; chacune a ses héros et ses saints préférés; chacune a son pays préféré, qui n’est pas toujours le sien; chacune enfin a sa philosophie et sa théologie, au moins négative, qui commande tout le reste.

En résumé, l'historien des générations, qui voudrait être complet, pourrait adopter le cadre suivant :

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