‹ Les Générations SocialesChapitre 24 sur 53 · SURVIVANCES NOUVEAUTÉS ANTICIPATIONS · texte numérisé non relu

SURVIVANCES NOUVEAUTÉS ANTICIPATIONS

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pratiques pratiques pratiques

mais en accordant aux facteurs pratiques, c’est-à-dire aux types éthologiques et aux formes de la conduite l’attention principale et la plus détaillée. Quand il aura fait passer par ce crible tous les éléments d’une génération, il lui sera facile d’en reconstituer la physionomie singulière.

ne risquera plus de prendre un mouvement factice

et passager pour la caractéristique d’une époque, et il saura discerner les grands événements qui projettent leur lueur sur l’âme humaine en quête du salut individuel et collectif. Les événements sont extérieurs à nous, en tant qu'ils résultent du concours spontané des hommes et des choses; mais ils n’existent que par leur répercussion sur les âmes individuelles, ils ont leur source et leur fin dans les hommes qui les préparent, qui les aecomplissent ou qui les subissent. Ce ne sont pas les événements les plus tapageurs qui forgent les âmes : parfois, une génération est marquée du sceau indélébile d'un fait que les snobs jugent insignifiant, parce qu’il n'éclate pas aux yeux charnels. Restituer ces faits significatifs est la partie la plus délicate de la tâche historique : elle exige une vue épurée et déliée, qui ne s'arrête pas aux manifestations criardes. Par exemple, il ne faut pas prendre une unification momentanée de l’âme nationale pour le trait dominant d’une époque. Au moment de la mobilisation générale en 1914, toutes les âmes françaises communièrent dans le même état d'âme indéfinissable que je n’oublierai jamais. C'était comme un voile quis’étendait sur la nature, qui endeuillait les pensées, les personnes et les choses, et c'était en même temps un bondissement précipité du cœur, après un temps d'arrêt : on appréhendait, mais on n’était pas inquiet; on se disait : « enfin, çà y est, çà ne pouvait pas durer »; on acceptait virilement, avec une mélancolie résignée mais active, et presque joyeuse, un destin formidable. L'âme française a connu dans le passé des heures analogues; je n’en veux pour preuve qu’une page de Prévost-Paradol dans la France nouvelle : « Plusieurs personnes éclairées qui ont vu sans intérêt personnel et sans passion le passage du gouvernement de la Restauration au gouvernement de Juillet, m'ont souvent répété, dit-il, qu'il s'était opéré alors dans l’état

moral et social de la France, une sorte de changement subit, assez analogue à ces modifications brusques de la température que produit le coucher du soleil sous le ciel du Midi (‘). » L'historien des générations relèvera avec soin ces degrés du thermomètre affectif de la nation; mais il en mesurera les effets et en évaluera les suites avant de décider si ce sont des ruptures de la chaine des hommes, ou seulement des indices fugitifs de la mentalité générale.

La grande peur qu'ont éprouvée nos pères sous la grande Révolution, pas plus que le phénomène de 1830 décrit par Paradol, ne marque une époque décisive de l'histoire de France : elle a submergé la nation comme un raz de marée ou précipité instantanément les tendances latentes dans les cœurs; mais sa puissance d’expansion est-elle égale à sa force d’explosion? IL est des épidémies qui laissent peu de traces, tandis que certaines maladies invisibles, qui ont leur siège dans un corps apparemment sain, affectent viscéralement l'organisme. Ce sont les conséquences qu'il faut toujours envisager : seul est historique le fait qui a des effets à longue échéance ou simplement durables; le fait historique par excellence est celui qui transforme la mentalité nationale en modifiant les âmes. Ordinairement, ce fait n’est pas isolé, mais il est précédé de frissons intermittents à forme sinusoidale, de grondements sourds et de plus en plus rappro-

chés, avant-coureurs des éruptions et des orages. Les

refontes du type humain sont la résultante d’une accumulation de brèves secousses, suivies d’une fièvre collective.

Il n’est donc pas de critérium absolu de discernement des générations. Cependant bien des indices ne trompent pas : telle une levée de boucliers presque unanime des

(°) CE. l'impression d'A. Tarsrry dans les Extraits de C. Jullian, pp. 95 el sq.

jeunes gens contre les doctrines enseignées ; tel encore le succès soudain et retentissant d’une œuvre puissante qui contraste violemment avec les œuvres antérieures et qui ouvre une nouvelle ère de la sensibilité (‘); tellesurtout la formation d’une nouvelle école littéraire, qui rompt bruyamment avec le passé et qui groupe de jeunes talents dont le mot d’ordre est Le retour à la nature, c’est-à-dire à la sincérité, à la vérité, à l'observation naïve de l’homme et du monde.

L'analyse sommaire qui va suivre confirmera ces indications.

olcr comment je me représente à vol d'oiseau

l’évolution historique de la France, depuis 1515

environ (?) : la date de 1492 admise par Cournot à

la suite de Heeren n’est pas une coupure nationale ni vraiment naturelle.

Nul ne contestera que la Renaissance conjuguée avec la Réforme constitue une cassure nette dans notre développement national, en même temps qu'une date dans l'histoire de l'humanité civilisée : les souffles de l'Italie, de l'Italie paganisée et corrompue dans son clergé, respirés en France par des hommes nouveaux, inspirent simultanément le mépris du moyen âge et l'admiration de l'antiquité. Toutes les écoles françaises d'art, de poésie, de philosophie avaient épuisé leur sève, et leurs rameaux se desséchaient; certains architectes italiens, assistant à la décadence de la cathédrale, qualifièrent de tudesque ou de gothique une architecture qu'ils considé-

(:) Souvent une génération date d’un livre que la société acclame parce qu’elle se reconnaît en lui. Ce livre est presque toujours un coup d'essai, qui est un coup de maître.

() La tentative la plus approchée de la nôtre est sans contredit celle de

raient comme barbare en comparaison des temples grecs! Mais la révolution esthétique et intellectuelle se doubla d’une réforme morale et religieuse. Le courant d humanisme et de paganisme pratique qui est son corollaire inévitable, coïncide avec le courant anti-scolastique en philosophie, anti-logique en science, anti-gothique en art, anti-clérical et anti-catholique en religion. De toutes parts, on proleste contre le passé, eton inaugure une tradition nouvelle qui est faite autant de haine contre l'Église que d'amour pour le Paganisme, en attendant que l'instinct de négation, plus réfléchi, découvre la tradition expérimentale et rationaliste qui deviendra la loi souveraine des intelligences. On ne se rend pas compte que le moyen âge qui agonise, a eu lui aussi pour maîtres, dans ses beaux jours, l'expérience et la raison. On brise avec frénésie les chaines rivées par l’Église catholique, qui entraine dans son sort tous ses aicliaie et tous ses associés, fussent-ils accidentels ou temporaires. On voulait abolir à jamais et d’un seul coup toutes les

Brunetière dans le Discours substantiel qui orne le haut des pages de son: Manuel d'histoire de la littérature française (1897), véritable monument historique qui résume une vie de labeur. Dans toute la critique moderne, pourtant si riche, je ne connais rien qui approche de ce Discours comme originalité, comme densité et comme justesse. Brunetière a compris la nécessité de donner à l’histoire la continuité de la vie, puis de la diviser par Æpoques successives dont l’évolution de la langue marque les étapes. Il a vu nettement que le principe du changement littéraire est le désir de: « faire autrement » que ses devanciers. Mais que valent ses divisions ? Je ne parle pas de son moyen âge qui, de son aveu même, est insuffisant ; mais sa division de l'âge classique du xvi° au xx° siècle, en neuf époques

est juste en gros, bien que certaines époques soient trop longues et d'autres trop courtes. En revanche, il a mal saisi le xx° siècle où il était trop engagé. Par endroits, il substitue sa dialectique à l'histoire et mèle trop d’idéologie à la constatation des faits; mais ses erreurs mêmes et surtout ses hésitations chronologiques sont instructives. Il n’y avait plus qu’un effort à faire pour découvrir le rythme des générations. En retraçant l’évolution littéraire de la France, Brunetière ne se doutait pas qu'il esquissaïit le tableau de notre histoire nationale, et moi-même je ne m'en suis pas rendu compte quand je l'ai lu pour la première fois.

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