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envahissait sous toutes ses formes, y compris les plus étrangères à notre tempérament national, dans le temps où il n’y avait plus un philosophe (tout au plus des historiens et un grand poète malade : Nietzsche) digne de ce nom au delà du Rhin : passe encore pour l’idée protestante du Devoir, mais on avalait tout, jusqu'aux élucu-
brations malsaines de Hartmann et de Nietzsche ! Et une
librairie qui ne dissimulait pas son enseigne germanique mettait en circulation, sous le couvert de la science, les lourds poisons du matérialisme épais de Haeckel et de toute sa séquelle : bien des Français s’y laissèrent prendre. Renan n’avait-il pas écrit dans ses Réves : « Le gouvernement du monde par la raison, s’il doit avoir lieu, sera
réalisé par l'Allemagne (‘) » ? Alors, des professeurs émi-
nents mettent le kantisme à la mode; le néo-criticisme recrute en foule des adhérents; successivement, Schopenhauer, Hartmann et Nietzsche accaparent l'opinion publique. Les seules philosophies originales et d’ailleurs incomplètes (elles ne font aucune place à l'idée de nation ou de patrie) qu'ait vu éclore cette période confuse sont les philosophies de la vie (de la vie inconsciente et irrationnelle) de Guyau (?) et de Bergson, ou des ébauches de philosophies de l'action, dont les plus intéressantes sont celles de M. Blondel et de G. Sorel, dans deux directions contraires, bref des Vifalismes et des Pragmatismes. Mais la philosophie de la vie est la philosophie du vase félé, c’est celle d’une race qui implore la vie qui la fuit de toutes parts : la triste destinée de Guyau est le symbole de la destinée de la France! Et les philosophies de l'action étaient frappées de stérilité, parce qu'elles s’appuyaient
(:) Dialogues philosophiques, éd. C. Lévy, in-8°, p. 120 et 121. (2) L’Esquisse d’une morale sans obligation ni sanction est de 1884, et
Prréligion de l'avenir de 1886.
sur le fidéisme ou sur le mythe, et qu’elles tournaient le dos à la raison. C’est quand on n’agit plus qu'on réfléchit sur les conditions de l’activité; et l'analyse des mobiles dissout le vouloir collectif comme le vouloir individuel.
Rendons cette justice à la génération nocturne qu’elle a bien travaillé, et que, malgré ses errements doulou-
reux, elle n’ajamais désespéré du sort de la France. Nous aurions pu la noircir davantage, et les documents ne.
nous feraient pas défaut. Mais, qu'on veuille bien confronter notre esquisse avec celle de R. Rolland qui ne pense pas comme nous, et l'on reconnaîtra notre effort
d'impartialité, notre désir d'admirer tout ce qui est grand à
et sincère. R. Rolland, qu'on conspue maintenant, et qui est selon nous un noble esprit, bien qu’il partage quel-
ques-unes des erreurs de la génération moribonde, fut à
un prophète qui percevait les vagissements de l'avenir &
à travers les tâtonnements du passé, et ceux qui voient
plus loïn que lui sont montés sur ses épaules.
La conclusion de la génération nocturne est celle de
P. Loti à La fin de ses pérégrinations à travers le monde. Après avoir décrit les ruines d’Angkor, et constaté mélan-
coliquement que l'inconnu n'existe plus pour lui sur la
terre, car il a vidé la coupe des aventures, il ajoute : « Alors, vraïment, ce n'était que ça, le monde? Ce n'était que ça, La vie ?... — Et cependant, de cette vie si brève, éparpillée par toute la terre, j'aurai retiré quelque
chose, une sorte d'enseignement qui ne suffit pas encore, mais qui est déjà pour apporter une ébauche de sérénité.
Tant de lieux d’adoration éperdue que j'ai rencontrés sur
ma route et qui répondent chaeur à une forme partieulière de l’angoisse humaine, tant de pagodes, de mosquées, de cathédrales, où la même prière s'élève du fond des âmes les plus diverses! Tout cela ne m'a pas fait entrevoir seulement cette demi-preuve si froide de l’exis-
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