‹ Les gens d'AuberoqueChapitre 1 sur 13 · PARIS · texte numérisé non relu

PARIS

CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS 3» Bui àubia, 3

PQ

C'était une pluvieuse aprcs-midi de novembre de Tannée 1866. Sur le seuil du bureau des messageries sis place Francheville, à Périgucux, un grand jeune homme, en caban do voyage, attendait, accoté au chambranle. En face, de l'autre côté de la route qui longe la place, sous les tilleuls de bordure, cinq ou six diligences étaient rangées à la queue leu leu, capuchonnées de leurs bâches reluisantes sous l*eau qui tombait fine et serrée. Au delà de la vaste place assombrie par la pluie et traversée parfois par un parapluie noir, on entrevoyait à peine la fière silhouette de la tour Mataguerre, précieux reste des anciennes fortifications de la ville.

La nuit approchait. Les vitres du petit café voisin laissaient passer à travers les rideaux sales une faible lueur de gaz: (t. dans le fond du bureau*

a LES (iËNS D ÀCliEROQUE

l'employé des messageries avait allumé sa lampe. Des malles énormes d'autrefois, recouvertes de peau de truie, de grands sacs de nuit en tapisserie, de vieilles valises en cuir, des « panières » et des paquets de formes hétéroclites encombraient l'étroite pièce où attendaient aussi, alfalés sur les banquette rangées le long des murs, des colis humains. Il \ avait là des campagnards assommés par le bruit de la ville et le papillotement des étalages contemplés curieusement au cours d'une longue journée de « trulle » à travers les rues pavées de silex pointus ; des petits marchands de village, venus aux emplettes; des paysans revenant des plaids et portant sur leur figure terreuse la morne déconvenue du procès perdu, ou la joie sournoise de la cause gagnée. Entre les bagages, les paquets entassés, s^ tenaient parfois debout, piétinant sur place, de voyageurs impatients, qui tuaient le temps en n gardant les affiches. C'était des fonctionnaires qui revenaient de faire leur versement, reconnaissablc à la sacoche aplatie qu'ils portaient en bandoulière des notaires sortant de la conservation des hypi thèques, ou des maires en lévite venant de la préfecture. Une famille de petits bourgeois ruraux, venus pour acheter dos vêtements de noces, éln groupée près de la fenêtre, et l'on reconnaissait ki « novis » en ce qu'ils s'entretenaient à voix basse, lûle-à-lêle, dans un coin. Devant la porte, un tout

LES UEMS D AUBEnOQTE 3

jcûno homme, échappé pour qunrantc-huit heures do la maison paternelle, rentrait au logis fatigué d'excès et d'insomnie ; et de V Hôtel de France, voisin, arrivait un commis-voyageur escortant un commissionnaire qui tratnait d'immenses colis sur sa petite charrette.

Cependant, les quatre heures approchant, les conducteurs faisaient charger les bagages après s'être renseignés auprès de l'employé du bureau.

— C'est vous qui allez à Auberoque, mon-

— Oui, dit le jeune homme au caban ; voici mes l.ji^agcs.

Et il désignait du pied une grande malle chape- Hère surmontée d'un carton à chapeau.

Ces colis chargés, le conducteur se planta, jeta ini ro::md vers la place dii Triangle et, ne voyant non venir, disparut sous une porte cochère.

Un taioment après, il revint, sa limousine sur l'épaule, menant un grand cheval de dragons rélormé, qu'il pla^a le long du timon, tandis que l'autre «ho val, la queue troussée comme son compagnon, v^uivait docilement et venait de lui-même se ranger

iTautrc c(Mé.

K^twX accroché les chaînettes et bouclé les guidrs, conducteur reganla encore au loin, puis vint au reau, et, s'adressant à son voyageur :

-^ Vous pouvez monter, monsieur... Il n'y a pas

d'autres voyageurs pour Lamarque ? Saint-Génissac? Auberoque ? ajouta-t-il en se retournant.

Le jeune homme installé dans le coupé, la portière refermée, le conducteur ôta sa casquette de peau de renard, se gratta rageusement la tête, et se dirigea vers le petit café.

Cependant, une à une, les lourdes voitures démarraient avec effort, quelques-unes surchargées, d'autres presque vides, et bientôt il ne resta plus en face du bureau que la diligence à deux compartiments qui portait en lettres d'or sur les portières : pÉRiGUEux-AUBEROQUE, daus laqucllc attendait patiemment l'unique voyageur du coupé.

Alors le conducteur sortit du café, tira sa montre sous sa blouse, puis interrogea désespérément l'horizon du côté des boulevards. Ne voyant rien venir, il se décida, accrocha les traits aux palonniers en grommelant des jurons, grimpa sur son siège, mit sa limousine, rassembla ses chevaux des guides et du fouet, cria: « Hue ! » et la voiture s'ébranla.

La pluie tombait toujours et la nuit venait. Les becs de gaz s'entrevoyaient à peine dans la buéo épaisse qui enveloppait la ville. Bientôt les maisons s'espacèrent, devinrent rares, et, au bout du faubourg Saint-Georges, la diligence roula vers le sud en pleine campagne, sur la route détrempée oii les pieds des chevaux faisaient rejaillir la boue liquide.

Le voyageur du coupé, la tête appuyée au male-^

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lassomont, se laissait socuuur «m bi uu ùud grelots et regardait machinalement, à travers la vitre obscurcie et striée par la pluie, les peupliers dépouillés défiler lentement, h peine visibles dans le brouillard gris. La nuit tombée, à la première côte, le conducteur alluma sa lanterne, dont les reflets se jouèrent en sautillant sur les chevaux ruisselants d'eau. De temps en temps, la voiture dépassait une maison* nette au bord do la route, qui, par son petit « fencstrou », laissait entrevoir la faible lueur du foyer où cuisait le souper de la famille.

A Lamarque, la diligence s*arréta devant une auberge indiquée par un brandon de houx, — d* « agrafoil », comme on dit dans le pays, — et le conducteur alla faire son « Chabrol » habituel. Après avoir mangé quelques cuillerées de soupe debout devant le feu qui faisait fumer sa blouse humide, il remplit do vin à moitié l'assiette à calotte et but à même. La dernière goutte avalée, il se passa la main sur les babines, tourna, vira dans la cuisine, avec des gestes et des hochements de tète qui corroboraient ses paroles :

— Cochon de temps ! ... Et un voyageur en tout ! . , . Par-dessus le marché, pas de commissions!... Je ne gagne pas le foin de mes chevaux 1 non, le diable me crdme I

Ayant fait ses complaintes à la vieille de Tauberge, doûl la coiffe s'agitait doucemeai comme qui

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dit : « Que voulez-vous faire à ça, mon pauvre ? Il vous faut prendre patience », l'homme fit son « adieu-sois », remonta sur son siège, et la voiture repartit, siu trot lourd des chevaux, marqué par les grelots des colliers qui sonnaient assourdis dans la nuit pluvieuse.

A Saint-Génissac, la messagerie s'arrêta pour relayer à l'auberge du Chêne-Vert, tout près c'e réglise, dont les vieilles murailles grises se dressaient à peine visibles dans l'obscurité. Tandis que les chevaux fumants s'en allaient lentement vers l'écurie, remplacés par d'autres qui venaient, résignés, prendre leur place, le voyageur du coupé regardait fixement la lueur incertaine de la lampe du sanctuaire brûlant dans le silence nocturne. Puis, comme il s'hypnotisait à cette contemplation, la lueur disparut subitement, la lampe éteinte par la négligence du marguillier, ou le battement d'ailes d'une ratepenade venue boire l'huile.

lit la diligence se remit péniblement en marche, les chevaux pataugeant lourdement dans la boue de la route. A mesure qu'elle avançait, il semblait au jeune homme qu'elle s'enfonçait toujours davantage dans la nuit de poix, et il s'abandonnait aux cahots, regardant sans vqir l'ombre épaisse à travers les vitres embuées et battues de la pluie. Cela dura encore des heures, puis les chevaux se mirent au pas et commencèrent à monter une côte raide et longue.

Au bout d'uno domi-beure, los rouos cahotèrent tar un pavé inégal, et la voiture passa sous une vieille porte ogivale à laquelle attonait an pan de mur ruiné, débris de la vieille enceinte de la bourgade. Le voyageur aperçut alors, do chaque côté, de tristes maisons endormies et de méchantes étables. ICnlin, après des retours en lacet, des raidillons enlevés à coup de fouet, le lourd véhicule rudement secoué s'arrêta au bas de la place d'Auberoque, devant riiùlellerio du Chnal-Dfanr, dont la porte était grande ouverte.

En descendant de voiture, le jeune homme eut la sensation d*étre au pied de quelque gigantesque falaise, et, levant la léte, il entrevit vaguement, tout en haut, au-dessus des maisons étagées, les masses ^ombres du château d'Auberoque qui se perdaient dans la nuit.

Un grand fou clair brillait dans la cheminée de la cuisine, et, tandis qu'on déchargeait ses bagages, le voyageur se tint debout, le dos au teu. C'était un beau garçon de vingt-huit ans environ, grand» bien fait, brun, qui portait les cheveux coupés ras et une fine moustache légèrement retroussée. Ses yeux noirs, brillants, regardaient bien ouverts, loyalement, et sa figure aux traits réguliers annonçait la force et la franchise.

— Vous n'avez pas dîné, peut-être, monsieur^ demanda, la bienvenue souhaitée, l'hôtesse, plan lu-

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reuse femme de quarante ans, fraîche et accorte sous sa coiffe à la mode du pays.

— Non, madame, mais je n'ai pas grand'faim.

— Tout de même, vous ferez bien de prendre quelque chose... Vous allez voir : dans un instant, tout sera prêt.

Et, tandis qu'elle allait et venait par la cuisine, préparant le dîner, l'hôtelière jetait un coup d'œil sur ce beau garçon, que la servante, grosse hlle un peu nice, dévisageait, elle, ouvertement, en essuyant les assiettes.

— Vous êtes sans doute le nouveau receveur de l'enregistrement qui remplace monsieur Duboisin ? dit la dame, n'y tenant plus.

— Lui-même, madame, répondit le jeune homme en souriant un peu.

-— Ah I tant mieux, fit l'hôtesse naïvement ; j'espère que vous ne vous déplairez pas trop à Auberoque. L'endroit n'est pas bien beau, mais il y a de la société. Ces messieurs viennent au café ici.

Cependant, tout étant prêt, la servante, qui portait une soupière, précéda le voyageur dans une grande pièce à toutes fins : salle à manger et café. En ce moment, c'était un café : autour d'une grande table ronde, des gens jouaient au vieux jeu de l'hombre, entourés de quelques oisifs qui commentaient les coups. A travers la fumée du tabac, sous la lueur jaunâtre d'une lampe au- schiste, les figures des

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