I.F.S GR?IS d'aUDEROQUI
joueurs, abritées par do larges chapeaux ou do grandes visières de [casquettes, s'entrevoyaient va* gui^mont, dans lo fond de la salle 6troite et longue, (|ui. avec son plafond bas, ressemblait assez à un ontropont de navire. L'odeur du schiste et celle du tabac empestaient l'atmosphère lourde de cette pièce, saturée déjà d'émanations de toutes sortes qui se dégageaient du vieux plancher et des murs tapissés d'ur mauvais papier fané.
Le jeune homme hésita sur lo seuil de cet esta* minet ; mais, pressé de se coucher, il fut s'asseoir à une petite table où son couvert était mis. Les joueurs il ceux do la galerie jetèrent un regard au nouveau venu, et quelques-uns touchèrent leur chapeau, sans interrompre la partie.
A peine le dîneur était-il assis que madame Jam* mot, rh(Uesse du Cheval- lUanCt se précipitait vers la grande chapelière sur laquelle était clouée, en guise d'adresse, une carte de visite où elle lut :
GBORGBS LBPRANCQ
Receveur de V Enregistrement, des Domaines et du Timbre
Auberoque {Dcrdoffm)
« IVoù vient-il? » se demanda-l-ello en examinant les étiquettes des chemins de ter.
De Paris pour Périgueux,,,
Elle ne vit pas autre chose ; les autres étiquettes étaient déchirées ou recouvertes.
10 IKS GENS d'aUBEROQUB
Mais, le garçon d'écurie étant entré à ce moment, elle lui (lit :
— Monte cette malle et ce carton à chapeau dans la chambre verte.
Cependant le receveur, ayant expédié rapidement une soupe maigre, une cuisse de poulet un peu mal « éplumissée » et un bout de fromage, revint à la cuisine :
— Faites-moi montrer ma chambre, madame, s'il vous plaît.
— Je vais vous la montrer moi-môme, monsieur ; mais auparavant, si vous voulez attendre un peu, jo vais mettre le moine pour chauffer votre lit.
— Oh ! ce n'est pas la peine, je n'y suis pas habitué.
— Alors, si vous voulez monter...
Et, prenant une bougie, madame Jammet passa devant pour éclairer M. Lefrancq. Ses formes pleines s'accusaient vigoureusement sous une robe de laine souple, pendant qu'elle montait l'escalier roide ; et, sous la jupe courte, au-dessus d'une cheville assez line, s'apercevait la naissance d'ifn mollet rebondi.
Mais le receveur ne voyait rien de tout cela.
— Voici votre chambre, monsieur.
Et, ayant introduit le jeune homme, madame Jammet se mit en devoir de faire la couverture.
— Serez-vous assez couvert, monsieur? Il y a uno couverture de laine et une do coton...
I '^ ' iiF.noQi;B II
— C'est tn - >iiiii-aiu, merci.
L;\-dossus, l liôiisso inspecta la r' n» -
s'assurer que tout élait bien en onlrr,
pot à eau coilTù do deux serviettes, puis ferma les
contrevents.
— Vous n'avez hosoin de rien, monsieur^ (itol|o avec une intonation caressante.
— Merci* madame, do rien, en ce moment, que do sommeil.
— Alors, bonsoir, monsieur, et bonne nuit!
Et, après avoir fait encore un tour par la chambre, comme si elle ne pouvait se décider à partir, madame Jammet s'en fut pourtant.
Resté seul, M. Lofrancq se déshabilla rapidement ( i so mit au lit, où il se pelotonna sous la sensation clesagrca!)le des draps tout frais de lessive. Comme sa chambre se trouvait juste aunlessus de la salle, il entendait une confuse rumeur et les coups sourds frappés sur le tapis par les joueurs qui assénaient leurs car» ^-^ orv.>,.,,o pour leur donner plus de valeur :
« Je coupe ! pan I... Je surcoupe 1 pan ! atout I... pan l atout ! pan î pan ! et tout ici ! .
Il eut un b«'\illemcnt de dégoût et ferma les yeux ivec la ferme volonté de s'endormir. Mais le sommeil 10 venait pas, et la pensée du jeune homme s'envolait vers la petite villette bretonne où il avait laissé son cœur es mains d'une maîtresse idolâtrée. Ce-
12 LES GENS D*ADBEROQUE
pendant les coups de poing des joueurs cessèrent, le silence se fit dans l'hôtellerie, et, tandis que l'horloge du château sonnait onze heures, le craquement des souliers de madame Jammet se faisait discrètemen t entendre dans le corridor. Puis une porte s'ouvrit et le receveur entendit marcher dans la chambre voisine. A travers la mince cloison, il perçut des bruits vagues et légers : une chaise remuée doucement, une armoire ouverte, le soulier jeté sur le tapis, enfin le craquement d'un lit, et le bruissement de la « panouille », autrement dit de la paille de maïs, s'affaissant sous le poids d'un corps, tout près^ à une épaisseur de brique de l'autre côté.
Mais tout cela le laissait iroid. et il entendait, sans trouble aucun, les petits bâillements de l'hôtesse achevés en un léger soupir. Enfin, après s'être longtemps tourné et retourné dans une pénible insomnie, M. Lefrancq finit par s'endormir.
Lorsqu'il se réveilla, le jour filtrait à travers les volets mal joints : il se leva et ouvrit la fenêtre. La pluie avait cessé. Au-dessous, sur une petite place irrégulière, vaguaient des cochons et des poules. Au milieu de la place, une vieille halle délabrée, à la toiture bosselée, aux piliers de pierre rongés par les gelées, abritait quelques charrettes. Dans un coin, l'ancien four banal des seigneurs ouvrait sa porte massive, protégée par un auvent. Tout autour, des maisons basses, ou à un étage au plus, bordaient la
LES GRTfS D*AIîllRROQCB 43
placo, sans aucun souci de l'alignement, et mon* Iraient leurs fenêtres étroites et leurs toits de pierres plates noircis et envahis par les mousses. Mal construites pour la plupart» et faites on diiïêronts temps de pièces et de morceaux ajoutés, l'économie, ou plutôt la lésine, se manifestait partout aux dépens do la régularité des bâtiments. Au-dessus des plus hautes maisons de la bourgade et do quelques rares )ardins, aux pentes adoucies par do grands murs de soutènement envahis par des giroflées de muraille et des pariétaires, s'élevaient les remparts de la vaste esplanade du château, et au-dessus de l'esplanade encore, se dressait la masse gigantesque de la vieille forteresse féodale des seigneurs d'Auberoque. Ayant achevé sa toilette, M. Lefrancq descendit, et après avoir brièvement répondu aux obséquieuses et câlines interrogations de madame Jammet sur son sommeil, il sortit. Sur les portes, les gens, déjà renseignés par les joueurs d'hombre, se disaient : «C'estlecontrôleurquiremplacemonsieurDuboisin; il n'a pas lair aussi bon enfant que lui... » Le jeune homme lit le tour de 1' <c endroit », comme disait madame Jammet. Au midi, les maisons escaladaient les pentes roides d'une haute colline rocheuse, et formaient au pied des remparts un noyau central où se concentrait la vie publique représentée parla mairie et le prétoire de la justice de paix, installés cote à côte, en face de la halle, dans l'ancien parquet
(le la haute justice seigneuriale. Autour, aboutissaient à la place quelques sales venelles bordée's de bicoques et de tects à porcs. Au bas, le vieux chemin pavé par lequel on arrivait de Périgueux y accédait par des paliers. Sur ce chemin, quelques masures et des étables en planc^ies s'espaçaient hors de la porte, jusqu'à la maison d'école des frères de la Doctrine chrétienne, et formaient une sorte de très petit faubourg. Du côté opposé, le chemin se continuait en pente dure et filait sous les maisons groupées au pied des remparts du château en tirant vers le levant. Cette voie, moitié chemin, moitié rue, pavée de grosses pierres frustes, bordée, le long des murs des jardins, d'orties, de mauves et de menthastres fumées par les immondices, passait devant un grand bâtiment éclairé de fenêtres à meneaux, l'ancien prieuré de Sainte-Quitterie transformé en caserne de gendarmerie. Elle aboutissait au foirail des bœufs, au fond duquel la Miséricorde, jadis couvent de Feuillantines, converti en une « Maison des pauvres » à la Révolution, dressait ses bâtiments irréguliers, noirs, humides, percés d'étroites baies grillées que dominait le petit clocher pointu (Je la chapelle. IJn pressoir appartenant à l'établissement, des granges et quelques maisonnettes dans le voisinage, formaient comme un écart, un second faubourg appelé « de la Route Sarladaise », où généralement on ne disait pas de bien
LES GB>s KBOQUS I »
!^s gons uu premier. Tout au nord, au « reclus >,
Ion l'expression locale, c'élait des vergers, des
codercs • ou pAlis, des luzernes, et deux ou trois
vieilles maisons lépreuses aux murs salp(}trcux. Au
milieu du champ de foire des chevaux, ombrage do
vieux ormeaux, était Tantique fontaine de Sainte*
innocence, où Ton venait tremper, — « saucer »
)mmo on dit ù Aube roque, — les enfants chélifs et
iialingiTS.
Au loin, tout autour do la haute colline, des
accidents de terrain irréguliers, tourmentes, s'cta*
lit progressivement jusqu*à de hauts cotcnux
.. ..osés do chùncs verts au feuillage triste, qui
formaient l'horizon. Çà et là, sur un puy, ou à
l'cxtrépiité d*un promontoire brusquement terminé
i falaise, de vieilles gentilhommières, d'anciens
• ros nobles, faisaient comme une ceinture de
s avancés à l'imposante forteresse.
Le receveur revint vers l'hôtel par une ruelle îroite, taillée par endroits dans le roc vif, qui zigi.^uait au flanc do la colline, et se terminait à un irrcfour d'où l'on descendait sur la place par des -caliers à moitié ruinés et pleins d'herbes parâtes, où les eaux c^scadaient en temps d'orage. tto ruelle, la place et les maisons semées le long u vieux chemin faisaient, avec quelques venelles A un çul-de-sac, toute la bourgade d'Auberoque. « Quel trou I • se dit le receveur, en revoyant
10 LEÇ GENS D*AUBEROQUE
par la pensée, avec son large horizon et ses barques (le pêcheurs prenant la mer, le petit port breton embelli par le souvenir des trois heureuses années qu'il y avait passées.
Et, en effet, quoique le pays d'alentour, entremêlé de cultures, de vignes, de rochers, de bois, de prés dans les combes, ne fût pas laid, le bourg lui-même avait un triste aspect. Vu de loin, avec ses maisons groupées au pied de l'antique forteresse, comme des poussins autour de la mère « clouque », il ne manquait pas d'un certain caractère pittoresque ; mais, de près, c'était autre chose. Sauf de rares exceptions qui rendaient le contraste plus choquant, les maisons, vieilles et baticolées, avaient un aspect sordide de bicoque et de cassine. Des appentis couverts de bardeaux déjetés ou de genêts sauvages, sous lesquels s'abritaient la nuit des oies et des canards, s'appuyaient contre elles, empiétant parfois sur la voie publique, sans aucun souci des règlements de voirie. Partout se montrait l'incurie des habitants, leur n\.épris de la propreté, leur insouciance en matière d'hygiène. Dans les petits recoins, les culs-de-sac servant de latrines, des immondices s'entassaient avec des débris de tuiles, des tessons de bouteilles et de pots. Dans les cours étroites, des pailles et des bruyères pourrissaient avec les détritus de ménage, sous les excréments. A côté des portes, à proximité des puits, des tas de
LES GENS D*AUDEnOQUB 17
(limier en fermentation dégageaient leurs émanalions infectes et laissaient couler leur purin dans la rue. Près de rhôlellerie du Cheval-Blanc, au • entre de la place, la vieille halle au pavé noir et ;Iuant, où le boucher d'à C(^té tuait les bouvillons, orvait aussi de pissoir aux voisins et d'abri aux co- ( hons et à la poulaille lorsqu'il pleuvait. L'autre boucher tuait ses botes dans une écurie, d'où le sang découlait sur le vieux chemin. Le balayage public des rues et des places était chose inconnue ; quant au balayage privé, chaque ménagère repoussait devant sa porte les « beurriers » de ménage, et c'était tout. Sur la place même, à deux pas de la mairie, devant la boutique du perruquier, des poignées de cheveux noirs, blonds, châtains, gris, produit de la tonte humaine, rejetés par le balai, «laient dispersés par le vent. Chose étrange pourtant, quoique cette bourgade fût sans doute la plus sale du Périgord, comme pour narguer les lois de l'hygiène, elle était d'une salubrité exceptionnelle. De mémoire d'octogénaire, on n'y avait vu de maladies épidémiques ; la suette môme, qui ravagea le département en 1841, l'avait laissée indemne. Les fortes têtes attribuaient cette immunité, quelquesuns, à la situation du lieu, balayé par tous les vents de l'horizon ; d'autres, à l'épaisseur d'un banc de roche dure, qui empêchait la contamination des puits ; d'autres enfin, aux pluies d'orage, qui net-
m LES GENS d'aUBEROQUE
toyaient le bourg et entraînaient les immondices au fond du vallon où l'herbe des prés poussait drue et d'un vert intense.
Quoi qu'il en fût, à part les lendemains de pluies torrentielles, le bourg était d'une saleté peu commune. Dans les mois d'été, lorsque le soleil brûlant faisait fermenter les fumiers, les détritus de toutes sortes, les excréments humains et les fientes des animaux, il s'élevait de cette agglomération de maisons des odeurs nauséabondes, intolérables pour les étrangers, mais que les habitants ne sentaient pas, par l'efTet de l'habitude. Maisons, mœurs, usages, coutumes, tout cela sentait l'ancien bon vieux temps où le linge était inconnu, où l'on enterrait les morts au milieu des vivants, où l'on dédaignait les soins de la propreté, où les maladreries regorgeaient de lépreux : il semblait que ces mœurs, ces usages, ces coutumes, tout cela fût contemporain de la forteresse du XI II" siècle qui dominait le bourg.
Après avoir déjeuné, M. Lefrancq, ayant reçu d madame Jammet la clef déposée à l'hôtel, alla prendre possession de son bureau et du logement où, traditionnellement, habitaient les receveurs de l'enregistrement. C'était la moitié d'une vaste maison coupée en deux jadis, dans quelque partage do famille ; l'autre moitié était habitée par le propriétaire, absent ce jour-là. Le logement, trop grand pour un garçon, se composait d'une cuisine et d'un
LES OE?IH n'AUnBROQUK 19
l)uroau au roz-dc-chausséo, de doux vastes
inmhros au premier et, au-dessus, d'un immense
onior. Au midi, los fonôtres s'ouvraient sur le
allon verdoyant au fond duquel coulait un petit
! iiisscau bordé de vergues, qui après un assez long ircours adluait à la Dordogne. Le jardin, soutenu
[)\r une muraille on terrasse, était divise en deux
.omme l'hahilalion, par un mur à hauteur d*appui.
Du côté du bourg, une étroite cour longée par le i-and chemin de Périgueux donnait accès à la mai-
L'apros-midi so passa, pour lo nouveau receveur, à connaître les registres et les documents du bureau, Il moyen de l'inventaire que lui avait laissé son lédécesseur en lui remettant le service, à Périueux. Puis il s'occupa de son installation personne, délit sa malle, plaça son linge dans une ieille commode à poignées de cuivre et accrocha «^s vêlements à un porte-manteau enfermé dans un lacard. En dépliant sa redingote, il songea qu'il li fallait l'endosser le lendemain pour les visites Misées, et cela lo fit maugréer contre celle
Le soir, ayant diné, M. Lefrancq rentra chez ^ li, malgré les promesses alléchantes de ma-
inio Jammet l'assurant que ces messieurs allaient
onir faire leur partie : M. Bourdal, le notaire ; le
grelîier, M. Foussac; M. Desguilhem. l'huissiVr;
20 LES GENS d'aDBEROQUE
enfin tous ces messieurs qui avaient affaire à Tenregistrement, et d'autres encore.
— Je les verrai demain, dit-il en s*en allant.
« Décidément, pensa madame Jammet, il n'est pas aussi bon enfant que monsieur Duboisin. . . Mais le pauvre a peut-être laissé une maîtresse par là-bas ; dans quelque temps, il s'apprivoisera comme les autres. »
Et, sur cette conclusion rassurante, madame Jammel se remit à ses aCaires,
Le lendemain, guidé par Tappariteur de la mairie» !. Lefrancq commença ses visites. La première lut
ur M. le maire, comme de juste. La chambrière
iiroduisit le visiteur dans un vieux salon sentant la
poussière, dont elle ouvrit la fenêtre pour aérer un
u. Bientôt arriva un grand vieillard voûté, avec des lunettes et une calotte grecque soutachée, un peu fanée. A sa veste, où se montrait un accroc, à
s sabots terreux, on voyait que le brave homme ju'tHait M. Lavarde venait de son jardin, où il passait sa vie. Après les premiers compliments de bi<Mivenue, M. Lavarde exprima timidement l'espoir • pu M. le receveur ne se déplairait pas trop à Aulue. Sans doute, le bourg en lui-môme n'offrait i 1 \ndes ressources pour un jeime homme ; i vt ^ riMÙt une petite ville en comparaison de la localité voisine, de Charmiers, qui n'était qu'un N Iliade... Et puis, la terre d'Auberoque venait d*étre
22 LES CENS d'aUBEROQUE
achetée par madame Ghaboin, une richissime capitaliste qui allait faire aménager le château pour l'habiter... Elle recevrait sans doute, cela donnerait un peu de vie au pays...
11 parlait à voix basse, lentement, cherchant ses paroles, s'arrêtait parfois, hésitant, comme s'il eût craint d'avoir dit quelque énormité, et tiraillait ses petits favoris blancs comme pour se donner une contenance.
(( Et d'une ! » se dit le receveur en sortant.
— Maintenant, dit-il à son guide, il faut continuer en perdant le moins de temps possible : allons au plus près.
— Alors, c'est chez monsieur Caumont, le juge de paix.
Le juge était dans une petite pièce à usage de cabinet, en train de grabeler un jugement, lorsque le receveur se présenta. 11 se leva pour recevoir le visiteur que la bonne avait introduit, et M. Lcfrancq vit un homme de belle taille, assez replet, qui portait une moustache et une impériale taillées comme celles de l'Empereur, grises toutefois, car il avait «douze lustres », ainsi qu'il disait. Avec tine certaine alUu'o roido et quelque brusquerie de manières qu'il aflectait, cela lui donnait l'aiï- d'un capitaine de cavalerie en retraite, et il était flatté qu'on le lui dît. Dans les premiers temps de son arrivée à Auberoque, il équivoquaît mollement ; mais, devant la
LES 0B?f8 D*AUBBnootIR 23
persislanco do quelques bons raillards, il avait Uni par accoplcr celte origine, et maintenant il y croyait ibrniemont et racontait sans se faire prier ses campagnes d'Afrique. La vérité vraie était qu'il n'avait pas dépassé le grade modeste de caporal dans In garde nationale, en id\\i, et que, jus({U*à Tàge do cinquante ans, il n'avait jamais quitté la petite bourgade gasconne qu'il administrait comme maire. C'est là que l'Empire était venu le chercher pour en Taire un juge de paix, en récompense de services électoraux rendus au député de la région. C'était, d'ailleurs, comme magistral, une nullité, ce qui ne l'empêchait pas d'ambitionner un plus haut poste. En revanche, il excellait aux fonctions de police que les parquets d'alors imposaient aux juges cantonaux. Il avait toujours plein la bouche de son dévouement à S. M. l'Empereur, et, au quinze août, il l'emportait sur tous les autres fonctionnaires, de plusieurs drapeaux et de quelques douzaines de lampions.
Le juge avait deux ûlles mariables : c'est assez dire qu'il s'empressa de présenter M. Lefrancq à ces demoiselles, qui, prévenues par la ser\'ante, avaler t précipitamment abandonné la confection d'u tillon,tiré d'une vieille robe, pour se rendre dans une ^ assez délabrée, qualilicc de salon, où l'uiio -i pris une bande de tapisserie et l'autre sa broderie.
)urs de la convorsatiou qui s'engagea.
M. Caumont parla de madame Chaboin, une compatriote à lui, qu'il avait vue toute jeune, et pauvre, — sans reproche, — et qui, maintenant, depuis sa grande affaire de la « Mer nouvelle de Tombouctou », roulait sur quinze ou vingt millions I
Là-dessus, mademoiselle Bernadette, l'aînée, déclara qu'elle ne s'expliquait pas que madame Chaboin eût acheté en Périgord un vilain nid à hiboux comme le château d'Auberoque, alors qu'il y avait là-bas, dans leur pays, de belles terres, avec des résidences superbes, comme leur château de Césenac, par exemple !...
Puis ces demoiselles et leur père, se prêtant un mutuel appui pour amener la chose, mentionnèrent incidemment le cousin Carrai, procureur impérial à Lecloure, et l'oncle de Séverac, conseiller général du Gers...
Quant à madame Caumont, née de Séverac, assise dans un coin, elle ne disait rien : entre son mari et ses filles, la pauvre dame n'avait pas voix au chapitre.
« Quelles pécores ! » se disait le receveur en sortant.
— Le plus près, maintenant, c'est chez monsieur Grosjac, le médecin des chevaux, dit l'appariteur.
— Allons chez monsieur Grosjac.
Il y a des Petit qui sont grands, des Grand qui sont petits, dos Brun qui sont blonds et des Blanc qui
LBS 0BN8 D*AUBBROQDB 2&
sont noirs ; mais il y aussi des noms qui vont admirablomont à leur homino: ainsi était celui do Grosjac.
Le porteur de ce nom était un petit gros homme de trente-cinq ans, rousseau, et aussi épais d'esprit que de corps. Ses gros yeux saillants dans une tôto rondo et prématurément chauve, son nez écrasé, sa forte mAchoire en saillie, ses grosses lèvres hérissées do poils rares et longs, lui donnaient quelque vaguo ressemblance avec un phoque ; d'autres disaient : « avec un bouledogue ».
Vulgaire dans sa personne, grossier dans ses manières et ses propos, ce médicastre chevalin, grand amateur d'absinthe, que ses parents avaient alTublé du prénom do Séraphin, faisait le désespoir do la blonde madame Grosjac, qui avait de grandes prétentions i\ la distinction. Parce qu'elle avait quelque peu pianoté chez son père, professeur de danse à Toulouse, et qu'elle chantait à peu près juste dos morceaux d'opéra, madame Grosjac se croyait de bonne foi une femme du monde, et se désespérait de végéter dans une bourgade comme Auberoque. Elle en voulait à son mari de ses allures do rustre frotté de science comme un « croustet » de pain est frotté d'ail ; de son prénom ridicule, de son incapacité professionnelle qui Tavait obligé à quitter Périgueux, où il n'avait pas de clients, pour Auberoque, où il n*en avait guère. Et, vraiment, oa
20 LES GEiNS d'aUBEROQUE
s'expliquait cet insuccès persistant en le voyant pratiquer. On eût dit plutôt un empirique, un mauvais maréchal-expert, qu'un vétérinaire diplômé. Aussi les méchantes langues disaient-elles qu'il ne l'était pas, ce qui était faux pourtant.
Tout cela ne Tempôchait pas d'ambitionner un emploi de préparateur à l'École vétérinaire de Toulouse. Madame Grosjac, qui lui avait soufflé la chose, ne manquait pas d'esprit ; mais son peu de jugement ne lui permettait pas de comprendre qu'il fallait, pour occuper une semblable situation, une science suffisante, de l'intelligence et une autre encolure que celle de son mari. Aussi le député de la circonscription, dont le « docteur » , comme on l'appelait facétieusement, s'était fait l'agent électoral, était-il assassiné de demandes et de pétitions par ce couple impatient. Certes il les apostillait chaudement avant de les transmettre au ministre compétent ; mais il expliquait, d'autre part, au postulant la nécessité de conquérir une situation qui lui permît de forcer la main à Son Excellence : il y avait tant de demandes de ce genre!... « Ah! si vous étiez maire d'Auberoque, conseiller d'arrondissement seulement, nous pourrions espérer d'enlever l'afTaire !... » Malheureusement, M. Grosjac était conseiller municipal, pour tout potage, et encore n'avait-il été élu qu'à grand'peine.
Aux alTres lancinantes de l'ambition mal apaisées
l.i:S MNS l>' AT l;l UOttl'B 27
par les lottros banales et cmolliontcs du mirtislro au député, précicuscinonl transmises par ce dernier, s ajoutait, pour ce ménage, la gène. Non pas une gône absolue, mais la gône relative de ceux qui veulent paraître et se règlent sur de plus fortunés. M.iclame ne sortait guère, se trouvant toujours mal aiise, et ne voyait à peu près que la directrice de la poste, mademoiselle de Caveyre, à qui elle confiait ses chagrins. Elle ne recevait pas de visites non plus, ayant honte d'être mal logée, comme le sont ^généralement les fonctionnaires et les étrangers dans ces trous de campagne. N'ayant pas le souci de ses doux enfants, confiés aux soins de leur grand'mère, elle passait son temps à récriminer contre la destinée, à faire des devis de toilettes en Espagne d'après dos catalogues de nouveautés, et à lire des feuilletons coupés au bas des journaux, vautrée dans un vieux fauteuil crasseux. De son ménage, elle ne s'en occupait pas et en abandonnait le train à de petites bonnes dû quatorze à seize ans qui se succédaient rapidement : car, quoiqu'elle payât mal et nourrit peu, madame était exigeante et les flan(]uait à la porte pour un rien.
Surprise par la visite du recevrur (ians un néglige malpropre, au milieu d'un désordre honteux, ma* i! une Grosjac fit répondre par la petite bonne qu'elle a\ ait la migraine ; quant à monsieur» il était en course.
2B LES GENS d'aUBEROQUE
M. Lefrancq s'empressa de laisser sa carte et sortit.
— Maintenant, dit son guide, c'est chez le greffier, monsieur Foussac.
Le greffier rentrait justement de la chasse, lorsque le receveur se présenta, en sorte que le malheureux dut subir le récit des péripéties de la journée et des prouesses de M. Foussac. Celui-ci ne fit grâce à son visiteur ni d'un arrêt de Diane, ni d'un coup de fusil, ni d'une pièce abattue. Il avait roulé un beau bouquin de huit livres, fait coup double sur deux bécasses et tué cinq perdreaux^ gris, car il ne négligeait aucun détail. Mais son plus bel exploit du jour était une perdrix rouge tirée « au coup du roi » et qui était venue tomber juste à ses pieds, — pour un peu, il eût dit dans son carnier, — do telle manière qu'il n'avait eu qu'à se baisser pour la ramasser.
Ce grand gaillard sec et grisonnant parlait, parlait, enfilant les gasconnades, prodiguant les hâbleries, avec un laisser aller facile et verbeux. Et ce n'était pas seulement en matière de chasse qu'il était ainsi, mais en tout. Il fallait l'ouïr narrer au café ses aventures galantes : près de lui. Don Juan n'était qu'un amoureux transi. Il mentait d'ailleurs ingénument, sans malice, sans mauvaise intention, naturellement, comme un pommier porte des pommes. U n'eût pas dit la vérité, même dans son
LK8 GKNS I>*ArilKUM«j| R 20
int(^r(^t. Aussi élait-il légondairo à AuI»»Mn(pi»\ on, h)rs(|u'uno nouvelle était annoncée comme vriKint de lui, chacun disait :
— Voire I cola mérite confirmation !
Quant il madame Foussac, c'était une femme d'une IkîIIo taille et prestance, de ces personnes dont on dit: « Elle est bien conservée». En fait, elle n'avait que trente-huit ans et, quoiqu'elle fût très honnête et irréprochable, passait, grâce aux calomnies féminines, pour n*étro pas insensible aux flèches du petit dieu malin. Au surplus, malgré les énormes moustaches de pandour de son mari, dans le ménage, c'était elle qui « portait culottes », comme on dit à Auberoque et ailleurs, et, le soir, après neuf heures, lorsque M. Foussac s'attardait aa jeu, elle l'envoyait quérir par son gamin : — Papa, maman te demande.
Et le pauvre greflier laissait ses cartes à quelqu'un et se hâtait de réintégrer le domicile conjugal.
Ce n'est pas à elle que M. Foussac en imposait avec ses histoires, ah ! non... Lorsque parfois, pour la taquiner, on la plaisantait sur les fanfaronnades amoureuses de son mari, elle faisait tranquillement :
— Il en faut beaucoup rabattre de ce que dit monsieur Foussac.
Oyaut parler dans le bureau ilu î>on mari, madame
30 LES GE.NS li'.U ., ....J ,.L ïï
Foussacfitson entrée, poussée par la curiusnu. jiais, juste à ce moment, le receveur prenait congé : il ne (it donc qu'échanger une inclination de tête avec la « dame » du grelïier.
De là, M. Lefrancq fut conduit chez le notafre. M. Bourdal était dans son étude, lorscfue la bonne fit entrer le receveur au salon. C'était une pièce triste et froide, aux meubles recouverts de housses grises à demeure, qui sentait « le renfermé » comme ces appartements qu'on ouvre rarement, et avait cet aspect banal des salons de campagne, où, trois ou quatre fois l'an, se rendent les gens de la maison pour recevoir une visite de dix minutes. La défunte madame Bourdal, lors de son mariage, il y avait trente ans de cela, avait choisi elle-même ces fauteuils de fabrication courante, dont le reps vert s'était usé sous les housses, ces gravures d'un goût déplorable, maintenant piquées de taches rousses dans leurs cadres ternis, et aussi cette allreuse garniture de cheminée en zinc doré, dont le sujet prin- ( ipal, au-dessus du cadran de la pendule, représcn- Lùt le Tasse aux pieds (TEléonore.
M. Lefrancq, debout au milieu du salon, remaniait tout cela vaguement, lorsque parut une grande demoiselle de vingt-cinq à vingt-huit ans, noire et sèche, suivie de deux autres demoiselles du même âge, à deux ou trois ans prôs, sèches et noires. L'aînée pouvait être prise pour la plus jeune, et ré-
LB8 €B7(S d'ai iiKHiiyOR Hf
"luemonl. Los Irails, l'expression do laphvsi*>-
io, rarrangoinont do la résille qui onrcnnait
s cheveux, l'envergure do la crinoline, tout était areil chez les trois filles du notaire. On eût dit i 'S épreuves photographiques tiréos sur la même
10, et on se prenait à déplorer la fécondité de
>te.
Ces demoiselles prièrent M. le receveur d'excuser
It'ur père, retenu par un client : il allait venir dans
un instant. Il n'y avait personne à l'étude, mais
était la manie du notaire que de paraître extrême-
ont occupé. Quelquefois il allumait une lampe
ms l'étude, la nuit, en sorte que les gens attardés
voisins disaient : « Il brasse diablement des
.aaos, monsieur Bourdal ! »
Dans cette circonstance, le notaire faisait ses filles
)mplices innocentes de son petit mensonge. Si
ilcs avaient appris la vérité, elles s'en seraient
' -, certainement, car elles étaient ext>'éme-
otcs. Toutes trois étaient toujours bardées
> scapulaires variés, appliqués sur leur échine en
sur leur poitrine plate comme la main ;
urs surchargées de croix, de médailles, de bi-
s pieux, qui leur pendaient autour du cou .
toujours munies de leur chapelet monté en argent, ontenu dans un coco qui se dévissait.
Parmi les inconvénients du séjour d'Auberoquo. celui qui nlToctait le plus les tilles du notaire, c'était
l'incommodité des offices. Il fallait aller à Charmiers, distant d'un quart de lieue : là étaient l'église paroissiale et le curé. Un vicaire venait bien, une fois la semaine et le dimanche, dire une messe basse dans une chapelle de tolérance ; mais cette messe se disait de bonne heure, de façon que les « dames » n'avaient pas le temps de faire leur toilette et de montrer leurs belles robes. C'était là surtout ce qui désolait la population féminine d'Auberoque ; mais, quant aux demoiselles Bourdal, c'étaient bien les secours spirituels qu'elles regrettaient de n'avoir pas sous la main. Pour y suppléer, en tant que faire se pouvait, elles avaient établi un petit oratoire dans leur maison. C'est là qu'elles faisaient leur prière, malin et soir, et qu'elles se rendaient, trois ou quatre fois le jour, pour dire leur chapelet brigitté. C'est encore là qu'elles faisaient le mois de Marie, celui de saint Joseph, celui de sainte Philomène ; là qu'elles récitaient les offices de la Semaine sainte devant un petit simulacre de tombeau ; là encore, qu'elles dressaient une crèche à la Noël.
— Ah ! disait l'une, du temps de monsieur le marquis d'Auberoque, c'était bien plus agréable : il y avait une messe tous les malins dans la chapelle du château, et monsieur le chapelain était toujours là en cas de nécessité!
M. Lefrancq compatissait de son mieux aux regrets de ces demoiselles, lorsque le notaire entra. C'élaiL
LES ge:is d'auderoqub 33
lion, physiquement, le père de ses filles : un grand «liabio sec, noir, glabre et, déplus, boiteux. Ck)inine il avait entendu les dernières paroles de son alnèc, Après ses excuses d'avoir fait attendre a monsieur le
ceveur », il dit pèdantesquement :
— Ah ! oui, les temps sont bien changés, à plusieurs égards. A la vieille noblesse ruinée succède la roture opulente... C'est dans l'ordre des choses ! ajouta-t-il d'un ton d'oracle, comme s'il avait émis une profonde sentence philosophique.
M. Bourdal, lui, ne regrettait pas la messe quotidienne du chAteau. Il était de ces gens qui afTectent l'incrédulité, mais néanmoins passent docilement <>usle porche de l'église paroissiale dans les grandes circonstances, mariages, baptêmes, premières communions, et qui s'empressent de faire appeler leur curé aussitôt qu'ils s'alitent : u pour être enterrés décemment > , disent-ils, mais en réalité par peur de
Non, il ne regrettait pas ce changement de châtelains, M. Bourdal, etjnéme il ne cachait pas sa pitié un peu dédaigneuse pour le défunt marquis d'Aubei oque, qui ne faisait jamais passer un acte et qui était mort ruiné. Il ne craignait pas, en revanche, de manifester sa profonde considération pour madame .Cliaboin, dame suzeraine de tant de millions. En cela
était sincère, car il n'appréciait, jugeait et jaugeait un homme que par son argent. Son estime était ac*
quiso au prorata de la fortune : aussi la nouvelle propriétaire de la terre d'Auberoque était-elle cote'* au plus haut dans son esprit et attendait-il son arn vée avec impatience.
Tout cela était exprimé prud'hommesquemenl, avec une assurance emphatique qui marquait bien la sincérité du notaire et sa confiance en son critérium. En toute autre occasion, M. Lefrancq eût rudement rabroué ce bonhomme, dont les sentiments bas et vils le révoltaient; mais, en présence de mesdemoiselles Bourdal, il se borna à faire des réserves pour lui, il pensait que « le caractère, les qualiti du cœur et de l'esprit avaient bien leur petite valeur... »
Et, là-dessus, il se leva et prit congé.
— C'est ici chez monsieur Reversac, le receveurgabelou, dit l'appariteur en montrant une maison.
Mais ce fut en vain que M. Lefrancq frappa. Ui voisine l'avertit obligeamment que M. Reversac éla en route, et madame dans sa famille.
Ayant remercié, le receveur glissa sa carte sous la porte et la tournée continua.
— Maintenant, dit l'appariteur, c'est chez mo sieur Dcsguilhem, l'huissier, là près, à cette vieille maison « passée » en jaune, à côté du Cajé du Périyord ; mais il ne doit pas y être.
— Pourtant, voici un cheval attaché devant la porLe : n'est-ce pas le sien?
I Ks (îKNS n*A!*nKuoQi i:
— Si bien ! innis il resto quolqucfois la moitié une journôo attaché comme ça. tandis que mon-
niilhom « trulle » par là.
— , w,ons toujours!
En eiïct, l'huissier n'y était pas, mais M. Lefranct}
fut reçu par madame veuve Desguilhcm mère, qui
l'introduisit dans une pièce à doux lins, moitié salle
I manger, moitié salon. Telle qu'elle était, avec ses
ands placards en noyer, de chaque côté d'une
ige cheminée boisée de mémo, avec son buffet an-
(^n h deux corps, ses vieilles chaises tournées et sa
!>!<» massive recouverte d'un vieux chAlo. à mode
lapis, qu'on enlevait pour les repas, celle pièce
ait plus vivante et plus agréable que le pseudo-
ilon délabré du juge, ou le salon véritable,
lais glacial, du notaire. Au moins y faisait-on du
u que](|uefois, car deux lisons, se touchant par le
uit, gisaient sur la cendre.
Madame veuve Desgxiilhcm était une grande grosse
nez do perroquet, au menton en galoche
m sur d'énormes « appas » remontés jusqu'au
.. ^.^v un corset qui la sanglait fort; le tout sur-
(mté d'un bonnet à coques vertes sur des cheveux
d'un gris sale. Avec cela, un peu bossue, — les gens
lUilgents disaient « vol^tée », — et l'air pincé, car
le n'osait sourire de peur do montrer son n\telier à
wers la large déchirure de sa bouche.
La principale prétention de madame Desguilhcm,
36 LES GENS D*AUBEROQDE
née Porcher, c'était d'être de « bonne famille » . En conséquence de cette prétention, sa perpétuelle préoccupation était de « tenir son rang » : aussi ne frayait-elle pas avec tout le monde, et avait-elle des formules appropriées à la position sociale de chacun, elle étant au sommet, bien entendu. Aux dames « de la société » elle disait « madame » ; puis en descendant, « ma chère dame » , « madame ma mie » , « ma mie » tout court, et puis « Francette » ou « Jeanneton ». Quant à ses servantes, au temps où elle en avait, elle les baptisait toutes du sobriquet de « Péronnelle ».
Sa famille était la première d'Auberoque, après « le château » , comme elle l'expliqua complaisamment à M. Lefrancq. Depuis deux cents ans, les Porcher étaient établis et honorablement connus comme les plus riches du bourg. Elle s'était, pour ainsi dire, mésalliée en épousant un simple huissier, car un Porcher avait été juge de la seigneurie d'Auberoque ; un autre, syndic fabricien de la paroisse ; enfin son arrière-grand-oncle, W Porcher, sieur do la Serve, avait été notaire a Auberoque môme...
— Vraiment, madame î faisait le receveur amusé.
— Oui, monsieur. Et même j'oubliais messin^ Antoine Porcher du Claud, curé de Journiac... im martyr de la Révolution, monsieur I
— Ah î mon Dieu I aurait-il été ?...
• — Non, grâce au ciel, il mourut de sa belle mort
tes OBnS D*ADBBIIOQUB 37
à rage de quatre-vingt-six ans, emporté par un coup de sang, après un dîner do conférence ; mais les jacobins du Buguo l'avaient mis en réclusion quatro jours!,..
— Les monstres 1
Ce que la bravo dame oubliait de dire, c'est quo ! s Porcher venaient originairement, comme leur nom l'indiquait, d'un touchcur, puis marchand de porcs, qui avait gagné quelques sacs d'écus. Ger* tains de ses descendants, poussés par la gloriole, avaient embrassé un état qu'ils croyaient plus relové, comme le notaire, « sieur de la Serve », comme le juge seigneurial, et le curé, < sieur du Claud ». Mais les aînés particulièrement, jusqu'au grand-père
^ madame Desguilhem, avaient sagement continué le négoce paternel qui avait enrichi la famille. F^ iradition s'était rompue avec le père de la dame, qui avait voulu faire « le monsieur > et s'était ruiné
Il chevaux, en femmes, et au jeu.
C'est ce que madame Desguilhem appelait « les revers de fortune » de sa famille, revers qu'elle fai-
\it remonter jusqu'à la Révolution, bien que les liamboches de son père ne datassent que du temps de Charles X.
Après avoir Tait l'apologie de sa parentelle, madame Desguilhem passa en revue les principales familles du bourg; et, ma foi, quoiqu'elle eût un nltolier, la dame avait la dent dure.
3i{ LES GliNS d'aUBEROQUE
« Les Caumont crevaient de faim lù-bas, dans leur bicoque de Gascogne; et mainlenaut ils vivotaient eu soutirant des cadeaux aux plaideurs... Au reste, le cousin Carrai n'était que juge suppléant, et l'oncle Séverac, conseiller d'arrondissement seulement.
» Bourdal était son beau-frère, mais elle np pouvait nier que ce fut un pingre comme il n'y en avait pas, et ses grandes fillasses de pauvres sottes.
» Foussac était un hâbleur et un menteur digne d'avoir vu le jour au pays du juge ; quant à sa femme, «il valait mieux n'en rien dire... Vqu m'entendez bien t »
» Le ménage Reversac était comme séparé, la femme étant toujours chez ses parents, pendant qu monsieur courait le guilledou.
» Les Grosjac vivaient ensemble, mais se prc naient aux cheveux de temps en temps, monsieui protégeant les petites bonnes, que madame houspillait.
» Quoique Lavarde fut son cousin et un brav^ homme, elle ne pouvait s'empocher de dire qu c'était une « platusse », qui se laissait mener pa. son secrétaire de mairie.
» La Cavcyro était une dévergondée qui fumait des cigarettes et, l'été (leruier, allait à la Vézéic prendre des leçons d^ nal^^ion tfe monsieur Duboisin... F.lle n'en pouvait dire daivantage, sinon que la poste était un lieu d'orgies.
LK8 V.Wyn 1» Al}lii;U<>gt!R
» Quanta Monlunl, lo pcrcoptcur, t
qifil avait « los humours froides » ; et puis sa grande iiaridellc do fommo, qui faisait tant la (i^ro, elle était la iille d'un « peillarau » ou marchand de chiffons : il n'y avait vraiment pas de quoi I... Pour son fils, c'était un mauvais sujet fieiïé, et, à Tégard de la fille, on se demandait pourquoi, ses parents étant riches, elle avait coiffé sainte Catherine... oui, pourquoi? »
t Tudicu ! quelle langue de basilic! • se disait le roocvour, après avoir quitté ce vieux polichinelle en
ji4K.:;..
— C'est ici chez le géomètre monsieur Capgier, dit Tapparileur en montrant une maison ; mais tout ei^t feiMué, ils sont à leur propriété.
— Alors, glissez, je vous prie, cette carte sous la porti ... Il me reste avoir mademoiselle de Cave^TO et monsieur Monturel, reprit le receveur, lorsquo Tautre eut fait, mais il est tard, et, ma foi» j'en ai assez pour aujourd'hui.
— A quelle heure faudra-t-il revenir demain ? demanda le guide.
— Ce n'est pas la peine de vous dcrani^or. Le hri gadier de gendarmerie est en congé, je sais où sont la perception et la poste : ainsi je puis faire tout seul. Allons, bonsoir et merci ! ajouta M. Lefrancq, eu donnant à Tappariteur une poignée de main avec C^r.t sous dedans.
Et il rentra chez lui.
« Eh bien ! elle n'est pas mal, la bonne société d*Auberoque ! se disait le jeune homme en changeant de vêtements. Quelle sottise, quelle mesquinerie, quelle méchanceté ! Pas une pensée élevée, pas un sentiment généreux : pouah ? »
Et, là-dessus, ayant arrangé son feu, le receveur, pour reposer son esprit sur des objets plus agréables, en attendant le dîner, se mit à relire la dernière lettre de sa clièk'€ Bretonne,
Le lendemain, dans l'après-midi . M. Lefrancq passa do nouveau sa redingote, en bougonnant, et se rendit à la poste aux lettres, gérée par mademoiselle de Caveyre, que Ion continuait à appeler la « directrice », bien que depuis un an environ elle fût « receveuse ». Le public n'avait pas encore eu le temps de s'habituer à ce néologisme.
Il fut accueilli par une dame en cheveux blancs, d'aspect vénérable, qui le fit entrer dans une petite pièce basse de plafond, meublée d'un divan de damas rouge assez fané, de deux poufs, dont l'un recouvert d'une housse pour cacher l'usure, et de trois ou quatre chaises garnies, dissemblables, quelque peu disloquées. Au milieu, une table ronde, recouverte d'un mauvais tapis imprimé, sur laquelle traînaient, autour d'un pot à tabac, quelques romans à la couverture déchirée et un peu déiraîchie. Aux murs, do grandes photographies de tableaux assez décolle-
tés, entre autres Phr y né devant P Aréopage eiV Odalisque d'Ingres. L'unique fenêtre, garnie de rideau\ rassortis tant bien que mal à l'étoffe du divan, laissait dans un demi-jour romantique ce petit réduit sentant le tabac, que les familiers de mademoiselle (le Gaveyre appelaient: « le boudoir de Dinah », et les gens mal élevés d'un autre nom grossier et de mauvaise compagnie.
Madame de Gaveyre^ la vieille dame, avait du être fort belle jadis, aux environs de 1830 : cela se voyait à son nez, d'iilie gracieuse courbure à la Bourbon, à ses yeux bleus, eticore vifs, à ses traits toujours fins et agréables, tnalgré les rides de l't^ge. Avec cela, un air aristocratique et une conversation facile et spirituelle qui dénotait Tusuge du monde. Et, en effet, madame de Cavoy^e l'avait coniiu au temps où elle faisait les délices de la haute société périgordine, à telles enseignes qu'après un duel où il y avait eu mort d'homme elle avait été enlevée par un galant capitaine ù un hiari vient et maniaque.
Le receveu^ s'entretenait avec cette bonne damo et échangeait avec elle de ces toenus propos qui alimentent la conversation des pct*sonnc5 polieâ qui n'ont rien de parlictilier ù Sd dite, lorsque mademoiselle de Caveyre entra.
C'était une grande belle femnM3 de trente ans, bien letonnée, qui rcsseniblait à sa mère, avec moins
LES VbR^s o'AtBr.iHMM :: 43
dn finesse dans les trnils et do distinction dans la physionomie. Ses cheveux al)ondant8, d*un noir (ItMirro, relovés sur le front, lui donnaient un air (hn idé qui allait bien avec do grands yeux noirs, hardis et provocants. Un fin duvet ombrait sa lèvre et achevait de sensualiser sa bouche d'un rouge sailouant. Sa figure brune, passionnée, portait déjà des traces de fatigue. La patte d'oie apparaissait légèrement ù ses tempes ; son nez, d'un dessin royal, était piqué, à Tcxlrémité, do quelques rares petits points noirs, et ses paupières, trop souvent battues par l'aile du plaisir, en gardaient la meurtrissure bistrée. Malgré cela, elle était encore très désirable, et pouvait être citée comme une « crâne femelle », selon la locution usitée à Auberoque.
En entrant, vêtue d'une robe d'intérieur à grands ramages jaunes, mademoiselle de Gaveyre donna au receveur une bonne poignée do main, sans cérémonie, comme une vieille camarade.
— Eh bien, monsieur, comment trouvez-\t)U8 le lieu do votre exil? demanda-t-elle avec un sourire engageant.
— La première impression n'a pas été favorable, mademoiselle... Il est vrai qu'il pleuvait fort lorsque je suis arrivé ici, et la pluie ne dispose pas à l'indul* gence.
— C*est vrai, je Tai moi-même éprouvé : l'opinion qu'on se fait tout d'abord d'un pays, dune lo-
calité, dépend beaucoup du temps qu'il fait à l'arrivée... Et depuis?
— Ma foi, dit le receveur en souriant, je vous avoue que ma première impression ne s'est guère modifiée.
— Je comprends cela : l'aspect de cette bourgade n'est pas pour charmer les étrangers ; mais on s'y fait, ou plutôt on n'y prend plus garde... Lorsque votre prédécesseur, monsieur Duboisin, est arrivé ici, il a été pendant huitjours triste comme un bonnet de nuit sans coiffe... Et cependant il a fort regretté de partir...
A ce moment, la vieille madame de Caveyre agita ses belles boucles anglaises blanches et sortit en murmurant :
— Je crois qu'il y a quelqu'un au guichet.
— Il se peut,reprit M. Lefrancq,que l'on devienne indifférent aux choses extérieures matérielles, lorsque Ton a des relations agréables, des amitiés... C'était, sans doute, le cas de monsieur Duboisin ! ajouta-t-il, en pensant aux leçons de natation,
— Oh! il n'allait guère chez personne, si ce n'est
— Alors ses regrets s'expliquent, dit poliment M. Lefrancq.
La directrice sourit agréablement à son visiteur :
— Voulez-vous faire une cigarette ? dit-elle en découvrant le pot à tabac. Oh! ne vous gênez pas,
LES GENS d'aUDEROQUB 45
ajouta-t-elle, à un geste du receveur; j*en use» ainsi...
Cela se voyait assez aux doigts « culottés » de t.iadcmoiselle de Caveyre. Mais M. Lefrancq renuM'cia :
— Jai encore des visites à faire... Excusez-moi (l'être oblige de prendre congé de vous.
Co (lisant, il se leva.
La directrice raccompagna jusqu'à la porte :
— Allons, dit-elle, lorsque vous vous ennuierez par trop, venez sans façon; nous fumerons une cigaroltc en prenant une tasse de thé... Au revoir! ajoula-t-elle, après une nouvelle poignée de main bien sentie.
« Quelle luronne! » pensait M. Lefrancq en se dirigeant vers la maison du percepteur.
M. Monturel était, non pas peut-être positivement scrofuleux, comme le disait madame Desgui- Ihem, mais il avait une cicatrice au cou^et puis était un peu nerveux. Dans la marche, il lançait vivement la janiho droite en avant, comme pour donner un coup de pied à un roquet importun, et agitait parfois les bras brusquement* sans cause apparente, comme un pantin dont on tire la ficelle. C'était un gros courlaud de cinquante ans, à la l)arbe poivre et sel taillée de prés, qui bredouillait un peu en parla.il, ce qui ne Tempéchait pas de beaucoup parler. 11 avait la manie de se donner de l'importance, de
faire Toflicieux, de fourrer toujours son épissoir là où il n'avait que faire : bref, c'était une moue lie du coche, un bavard inconsidéré et un brouillon.
Quoique en général il y ait entre fonctionnaires dépendant du môme ministère une certaine facilité de relations, le receveur fut reçu un peu fraîchement chez M. Monturel. Le percepteur était vexé que M. Lefrancq ne l'eut pas classé dans les premiers en faisant ses visites ; et ces dames, qlii, la veille, avaient attendu tout l'après-midi, en grande toilette, n'étaient pas moins dépitées.
Introduit au salon, le receveur vit arriver madame Monturel, grande femme maigre d'un blond fadasse, avec des incisives de rongeur, et armée d'un binocle d'or. On eut dit une Anglaise de vaudeville, ce qui, avec son allure roide, son air sévère et pédant, l'avait fait surnommer « mislress Pet-de- Loup » par le pharmacien, célibataire observateur. Celte apparence n'était pas d'ailleurs pour déplaire à la dame, car cette famille était atteinte d'anglomanie aiguë, au point que le fils Monturel ne répondait plus qu'au prénom de • John » et que sa sœur Marguerite avait transmué son nom en celui de « Margarct ». Gomme l'expliquait ledit John, c'était beaucoup plus chic.
Miss Monturel, qui suivait, portait un pince-nez qui avait toutes les peines du monde à tenir sur son polit nez en pied de marniile ; au reste, blonde
• ot 47
commo 8a mèro. plato, maniérée, et habilita d*iine façon ridicule.
Quant à John MonturcI, c'était, pour l'épocpio cl le pays, un joli spécimen du • petit crevé » gcnro anglais^ avec son haut col carcan et son compleljiU|uolto à grands carreaux, venant toUt droi) du ^rand magasin Old England^ à Paris.
Toute la famille installée au salon, M. Lofraitcci s*c\cusà poliment sur le retard apporté à sa visite. Il avoua fratlchenlont qu'il avait suivi un ordre... « topographique », s'il était permis de s'exprimer ainsi, et cela, alin de gngnor du temps, ce qui lui avait assez mal réussi, d'ailleurs^ puisqu'il n'avait pu venir la veille présenter ses hommagos à l'honorable famille Monturel. Après Cet aveu, il (Inlara sans ambages qu'à l'heure actuelle il se IVIioitait do son idée» qui avait eu In résultat de lui garder la plus agréable visite pour la der-
Tous, là-dcs8U9i se récrièrent :
— Aoh ! monsieur l... Very goodl vuuî* ru*» itop indulgent I
Ella conversation continua, coui)éo dfe mots anglais plus ou moins bien placés.
La froideur du premier accueil ainsi heureusement dissipée, miss Margaret confia sans détour à M. Lefrancq qu'elle adorait les jeux anglais, le crth cAf/,le (awti'tennis; quant à master John» il déclara
hautement que le seul jeu masculin possible était le foot'ball.
• Mistress Pet-de-Loup », elle, ne déclara rien, mais elle prit une bonbonnière et offrit au visiteur des bonbons anglais : « Sugar-plum » , avec les grimaces cérémonieuses les plus bizarres. C'était encore une manie de cette dame que la cérémonie : elle ne disait jamais u mon mari », mais « Monsieur Monturel ». Avec elle on n'en finissait jamais, tant il fallait observer de pointilleries solennelles. Gela était porté si loin que, selon la vieille dame Desguilhem, après une politesse, une attention conjugale, un léger service, elle ne manquait jamais de dire à son époux :
« Grand merci, monsieur Monturel I »
Le receveur s'amusait à observer ces fantoches anglomanisés : cela le changeait un peu des vilains bonshommes, mâles et femelles, entrevus dans ses précédentes visites. Ceux-ci étaient d'un ridicule achevé, mais ne paraissaient pas méchants ; au moins ne fut-il pas question des voisins dans cette visite. Mais c'est que ces dames étaient tellement préoccupées d'étaler leur anglomanie, qui, croyaient-elles, les tirait hors de pair, qu'elles n'eurent pas le loisir de dauber sur le prochain. Le percepteur était descendu au bureau, demandé par un gros contribuable ; sans quoi, il n'eût pas manqué de parler orgueilleusement do sa fortune, de sa parenté, de ses rcla-
LES GENS d'aCBEHOOCB 49
tions, do la considération dont il jouissait dans lo monde officiel^ do fairo montre de son dévouement à S. M. rEmpcrour et à son « auguste famille », comme il ne manquait jamais d'ajouter ; enfin il eût fait sentir son dédain pour les gens de rien, pour les pauvres diables qui, n*ayant ni emploi, ni finance, ni crédit, ne comptaient pas, selon lui. Il avait aussi cela de commun avec le notaire d'aimer l'argent, d'être prêt à faire beaucoup de vilaines choses pour l'argent, mais il y avait entre eux des nuances * M. Bourdal cachait sa fortune, M. Monturel Tétalait le premier était plus pingre, le second plus vani teux.
Ce qu'il y avait de bon dans l'affaire de ^dis famille d*anglonianes forcenés, c*est qu'aucun d*eux ne savait l'anglais. M. Lefrancq. avec son seul bagage du collège, n'eut pas de peine à s*en assurer, au moyen de deux ou trois mots qui appelaient un assentiment et que personne n'eut l'air d'entendre.
Ëniin, après quelques shake-hands solidement et mécaniquement ponctués, le receveur prit congé de ces grotesques, non sans avoir à peu près promis à miss Margaret d'assister à sa prochaine gardenparti/...
Dans le monde des fonctionnaires, des employés, de tous ceux qui sont sujets à changer de résidence, on se donne réciproquement des renseignements
50 LES GENS D'AUBEtlOQUE
sur les choses de la vie matérielle : logeitteht, ilourriture, fournisseurs et le reste. Cela s'appelle « passer la consigne », comiHe disent les militaires. Les curés s'indiquent les botmes maisons pieuses où les ecclésiastiques sont reçus avec plaisir ; les vicaires se foilt connaître de même telle blanchisseuse en qui l'on peut avoir confiance pour le linge d'autel : les uns et les autres font leur profit du renseignement. Dans le monde laïque on eh Use d môme, mais on y va plUs Cat-réiilent. Ainsi, lors d la remise de service^ à PéHgUetix, M. Dutolsin avait dit à son successeur :
— Lorsque vous voudrez rire avec une femme, allez à la poste ; lorsque vous voudrez causer avec un homme, allez chez le pharmacien.
« Pardieu ! se disait, en revenant, le receveur, content d'en avoir fini avec les visites officielle après avoir vu tant de ridicules ou de vilaines gen^^^ je ne serais pas fâché de voit- un homme: alloi donc chez monsieur Farguctle... »
Au bruit de la sonnette de la boulîjiue, le plia ■ macicn arriva. C'était un homme do quarante ai environ, bien planté, au front carré légèrement dégarni, à la barbe noire, aux yeux gris, à la physi nomic franclie et sérieuse.
— Monsieur Duboisin m'a pat-lé de vous, monsieur, fit le receveur, et ce qu'il m'a dit m'a inspi; le désir do fako votre connaissauco*
LBS or:i8 d'aubhroqi'r 51
— J*cn8ui8 tout heureux, répondit M. Fnrguclte. Entrez donc par ici.
Et il ouvrit la porto d'un petit cabinet attenant à ' houliquo.
Lorsqu'ils fureht assis, la conversation s'engagea sur des matières générales, sur les hasards de la vio et les singularités de la destinée administrative* qui envoyaient un fonctionnaire né à Auch, d'un père bourguignon ) dos côtes do l'océan breton aux collines pierreuses du Périgord.
— Il n'y a pas que les administrations qui dôlysent ainsi ! dit le pharmacien. Moi, je suis né Laforce, dans le Bcrgeracois, j'ai fait mes études 'aris et, avant de revenir en Périgord. j'ai clé élève Uouen, puis à Calais.
A un moment, M. Lefrancq exprima sa satisfaction d'avoir achevé la corvée des visites oflicielles.
— Je le conçois I dit M. Farguette ; ce doit être lase bien ennuyeuse que tous ces échanges de balUtés, toutes ces phrases stéréotypées... Sans
rler des commérages et des méchancetés qu'on l obligé d'écouter, un instant, par politesse !...
— Oui, et je vous assure qu'après avoir ouï utes ces médisances, toutes ces insinuations lieuses, on ne prend pas une liante idée de la iciété de « Teadroit », conimo dit madame
.lanimet.
— Ce qu'il y a do pire, dit le pharmacien, c'est
que cette médiocre opinion est justifiée : vous vérifierez ceci à mesure que vous connaîtrez mieux le pays.
A ce moment, la sonnette se fit entendre.
— Excusez-moi un instant, dit M. Farguette.
— Faites, faites, je vous en prie.
Resté seul, M. Lefrancq examina le cabinet où il se trouvait. La pièce était éclairée par une portefenêtre donnant sur un petit jardin, juste au droit d'une treille en ce moment dépouillée, mais qui, l'été, devait faire un promenoir assez agréable. Su* des rayons de bois blanc, des livres étaient rangés, brochés pour la plupart. Aux murs tapissés d'ui, papier sombre étaient accrochées de vieilles estampes . Sur la cheminée, une pendule-réveil, et, autour, des fossiles et des silex taillés et polis. Au-dessus était pendu à un clou un grand médaillon de plâtre, représentant une Minerve casquée. Le mobilier était (les plus simples. Contre le mur, pour ménager la I)lace, était une table de sapin encombrée de livres et de papiers. Trois chaises de paille et un fauteuil à la Voltaire complétaient l'ameublement.
— Oui, reprit le pharmacien en revenant, c'est triste à dire, mais ici on compte les hommes. Vous avez vu des échantillons des fonctionnaires et de la bourgeoisie : les autres sont tout pareils ou équi. valents. Chacun, sans doute, a son, ou ses vices propres, mais tous ont des défauts communs qui en
LKS GENS n'AUDSnOQUB 53
rit un tout bion homogène. Ils sont jaloux les uns des autres, égoïstes, intéressés, mauvaises langues, plats devant les puissants, roguos avec les pauvres diables. Les petits boutiquiers, les artisans, les jour-
iliers qui, avec quelques médiocres propriétaires, font le reste de la population, sont réservés, timides même et n'osent dire ce qu'ils pensent. Chacun craint de perdre une pratique ou le travail qui donne le pain de chaque jour ; ceux-là sont excusables, car « le chdteau >, et quelques autres dans de moindres proportions, ont accaparé la terre, en sorte que beaucoup de pauvres gens sont à la merci do quelques-uns. Il n'y a pas ici d'esprit public, de souci pour les intérêts communs ; chacun se borne à rechercher son intérêt matériel propre. Quelle que soit la question qui s'agite, c'est à ce point de vue que chacun la considère : aussi sont-ils tous divisés entre eux. La seule chose qui les réunisse dans une même opinion, c'eçtune haine solide pour leurs concitoyens de la section de Charmiers, haine que ceuxr\ leur rendent bien.
» Depuis longtemps, les maires, les conseillers, marquent leur passage aux affaires, non par des mesures utiles, par des créations nécessaires, mais par des concessions qu'ils se font réciproquement aux dépens de la commune, ou des empiétements du domaine public : communaux, chemins, etc. Et, eu ceci, chaque administré les imite de son mieux.
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Personne jamais n'oserait se mettre en avant pour défendre les intérêts de la communauté ; tous craignent de se compromettre, de se faire des ennemis. Chacun cherche à passer inaperçu en travaillant sournoisement à son avantage particulier. On dirait des poules sur lesquelles plane le milan. Il semble que ces tours crénelées et ce haut donjon, symboles et instruments de l'oppression féodale qui, pendant six cents ans, a écrasé leurs pères, pèsent encore do leur lourde masse sur les gens d'Auberoque.
— Je veux croire, dit M. Lefrancq, qu'Auberoque est une exception en Périgord !
— Oui, heureusement, une exception à peu près unique: presque partout on a pu s'affranchir ; ici, non. La dépression de caractère causée par la tyrannie seigneuriale est devenue héréditaire et n'a fait qu'empirer avec le temps. Cette dépression s'est encore aggravée, grâce à l'école des frères, fondée au xviii" siècle par un marquis d'Auberoque. Depuis une cinquantaine d'années, le vieux frère Auxilien a pétri trois générations et les a élevées dans le respect du clergé, des nobles, des grands, des gouvernants et des riches. Tous ceux-là, selon le frère, font partie d'un ordre social établi par la divine Providence : il n'y a qu'à se laisser conduire.
» Les femmes ont été élevées dans les mômes principes par les sœurs de la Miséricorde, et sont
LBS ORNS o'AUDRnOQUt 55
1 ^soties, plus encoro que les hommes, par les pra-
ti((aos d'Uno dévotion puérile et ridicule.
• Avec cela, ciè qui ne peut vous étonner, cetto
>pulation superstitieuse et cagote est bien ottachée
(le vieux usages» entêtée de vieilles habitudes de
ilte, étroites et mesquines» mais point réellement
* use. C'est d'ailleurs, pour beaucoup, une pro-
...on défavorable que l'église paroissiale soit à
liarmicrs, d'où no peut rien venir do bon» selon lo
proverbe local. Au fond» le seul vrai Dieud'Aube-
u]tio est l'Argent ! Il y est au-dessus de tout et
lit lieu de tout.
> Oui, sauf quelques honorables exceptions, tous
pondent ainsi. On les étonnerait fort en leur disant
jit'il y a des choses Un peu plus estimables que
' argent. En ce moment, tous attendent avec impa-
nco l'arrivée de la nouvelle clu\telaine, madame
iiaboin. Chacun espère en tirer quelque chose. Lo
notaire en attend des actes, le vétéritiairo une bonne
'icnte, le juge une prêteuse, et ainsi do suite. Ceux
ni n'y ont pas un intérêt direct, comptent sur des
les, des dîners. Les aubergistes et les cafetiers
pèrent trouver dans lo personnel, des consomma*
urs, elles boutiquiers des chalands...
— On m*a parlé de madame Chaboin, en effet, au
urs do mes visites, interrompit le receveur; sa-
NOi-voUs ce qu'est cette dame?
— Oui. Madame Chaboin, aujourd'hui teuvo.
était, il y a vingt ans, l'associée d'un « marchand d'hommes » de Bordeaux. C'était une maîtresse femme qui maquignonnait elle-même les remplaçants, froidement, comme un bétail : « Marchez ! Toussez !» En un clin d'œil, elle avait toisé un homme qui venait vendre « le cochon de son père » , comme disaient les troupiers d'alors, et vu son point faible : « Inutile de te déshabiller, mon garçon, tu n'as pas de coffre!... » Intelligente et très ambitieuse, elle abandonna un commerce nécessairement limité, et, venue à Paris, rencontra Chaboii alors courtier marron au service d'une agence louche. Douée d'une aptitude merveilleuse pour les « afï^ires », qui, selon un mot connu, sont « l'argent des autres », elle dirigeait son mari et parvint, à force d'intrigues, à en faire l'homme de paille d'un haut personnage ; cela non sans soupçon d'une réminiscence de son ancien métier à propos d'une jeune sœur de Chaboin, très belle fille, devenue subitement la maîtresse en titre dudit personnage. Ce fut le commencement de la fortune de ce coup! Plus tard, avec la puissante protection du patron, Chaboin fonda la w Compagnie de la grande mer nouvelle de Tombouctou », dont sa femme avait conçu l'idée et dont elle fut l'âme et la directrice occulte. Dans cette affaire, les deux époux ont « gagné » un nombre, je ne dis pas respectable, mais très rond de millions.