I . t DEnooti il
le voudrait il ? Enfin. .i>.v..> u*.^ nuit lourmenlée, lo pauvro hommo so résolut à écHro à son locataire et attendit» plein d'inquiétude.
Le surlendemain, il recevait celte réponse qui lo lit revenir à la vie et à l'espéraDce :
« Envoyez votre procuration à monsieur Farguette et prévenez votre créancier que d'ici huit jours il sera i-emboursé. »
En apprenant l'insuccès do cette dernière tentative, Guôrapin eut un accès de rage froide qui faillit le tuer, mais qui, malheureusement, ne fit que lui donner la jaunisse ; toutefois il ne désarma pas pour cela.
Cet hciiiiiiC, \irU\ i. cliuaiaiic, 'vi>uu »,i\v;t »a sijliii ,
veuve d'un gendarme en retraite, et mère d une grosse fille qui depuis trois ou quatre ans avait coiffé sainte Catherine. Cette veuve, appelée. « la Creysâieux », était l'ancienne limonadière du Café du Périyoi'd, très grande et puissante femme, presijue une géante» qui jadis avait séduit le bon gendarme par l'ampleur de ses charmes, en lui versant une demi-tasse. Celte créature, devenue monstrueusement grosse, avait la peau jaunâtre, les lèvres livides, le petit nez tiune chatte et les yeux bridés d'une Asiatique. Des cheveux d'un noir huileux, avec Une fausse natte roussie par le temps, pareille à une queue de vache, et ramenée en couronne audessus d'un Iront bas, achevaient de prêter un aspooi
repoussant à sa large tête aux traits figés. Au moral, lascive, vaniteuse, méchante et paresseuse à l'excès. Toujours sale, la Creyssicux à peu près impotente passait ses journées à la cuisine, assise dans un vaste fauteuil paillé, fait exprès pour elle, attendant les commérages que quelques voisines allaient lui porter, et leur racontant les romans qu'elle inventait de toutes pièces sur les uns et les autres, avec un luxe de détails précis qui les rendait vraisemblables. Si sa langue ne chômait guère, ses mains, perpétuellement oisives, ne pouvant se croiser sur son ventre démesuré, s'allongeaient, chargées de bagues, sur ses cuisses énormes, dans une attitude hiératique. On eût dit, à la voir ainsi, une forte chaîne en simili or autour de son cou crasseux et ridé, une colossale idole thibétaine, — ou une mère abbesse attendant la pratique.
Cette horrible créature était aussi malfaisante que son frère ; mais, à peu près confinée chez elle, ses moyens de nuire étaient différents. Sans parler de sa langue empoisonnée, son arme favorite était la lettre anonyme.
On se demandait parfois, à Auberoque, pourquoi les filles du notaire, qui étaient riches, pourquoi mademoiselle Monturel, qui l'était aussi, pourquoi les filles du juge, qui étaient gentilles, pourquoi d'autres encore ne se mariaient pas >et montaient en graine. Quelques rares personnes en soupçonnaient
LEH r.K.IS D*Al)ilEilOQt]R 217
la cause, liKUâ d'une manière générale on Tignoroit.
C'était la Groyssioux qui éloignait les prétendants avec ses lettres anonymes. Outre sa méchanoeté native, un sentiment do jalousie féroce la poussait dans ces occasions, car elle ne pouvait supporter Tidée que les demoiselles du l)ourg se mariassent avant sa grosse dinde de (ille. Aussitôt qu'un jeune homme se présentait dans une maison, la veuve, renseignée par son frère, lui adressait une lettre pour le prévenir charitablement, et lui montrer dans quel guêpier il se iourrait.
En ce qui concernait les demoiselles Bourdal, Tanonymo écrivait que leur mère était morte « de la poitrine > ; la petite Monturel avait la < danse de Saint-Guy » ; quant aux demoiselles Gaumont, rainée était un peu beaucoup « sur Tœil » et la seconde avait des • humeurs froides > à une jambe. D'autres avaient des amants ; celle-ci avait eu recours a la sage-femme Zoé... ainsi de suite. Cette scélérate avait une habileté dans la calomnie qui rendait ses mensonges difficiles à détruire et ses allégations impossibles à vérifier : comment s*assurer, par exemple, que la plus jeune des demoiselles Gaumont n'avait pas de plaies scrofuleuses à la jambe ?
Cette digne sœur de Guérapin n'était pas la seule à se livrer à ces odieuses manœuvres ; madame Dcsguilhem pratiquait aussi ces gentillesses épistoiaires pour venger son fils l'huissier, qui avait été succes-
218 LES GENS »'aUBEROQUE
sivement refusé par toutes les demoiselles d'Auberoque et des environs, — les riches, s'entend, — car la mère avait pour son « julou » de grandes prétentions : « La première famille du pays après le château!... vous comprenez?... » Mais cette honorable épistolière n'était pas de la force de la veuve Creyssieux ; elle n'avait ni ses inventions perfides ni son habileté à profiter des circonstances. Pourtant elle avait eu quelques succès en faisant manquer deux ou trois combinaisons matrimoniales péniblement échafaudées par l'oncle Guérapin pour caser la grosse Irma. 11 est vrai qu'elle n'avait eu qu'à signaler des choses connues : à savoir, qu'un cousin, receveur-buraliste, cousinait beaucoup dans la maison, et à rapporter des rumeurs d'une nature grave sur le résultat dudit cousinage.
En ces circonstances, madame Desguilhem n'obéissait pas à un mouvement de dépit, car elle n'avait jamais ambitionné pour son fils l'alliance des Creyssieux et des Guérapin, gens sans fortune et fort au-dessous d'elle. Non ! en nuisant à la veuve et à sa fille, la bonne dame vengeait une sienne sœur qui avait beaucoup souffert des infidélités de son mari avec la « grande Creyssieux » , comme on appelait celle-ci, au temps où elle était jeune et déjà fort décriée : tant madame Desguilhem, née Porcher, avait le sentiment de la solidarité familiale.
La vcuvo Creyssieux aussi, d'ailleurs, car elle en-
2IÎI
tra avec omprossomcnt dans les vues do son frère. Lo plus sûr moyen do se vtDhgor de M. LefVancq, c'était d'atteindre Micholotte. el la gueuse s'y cmbesogna aussitôt. Elle était là dans son élément, elle aimait à faire lo mal, à remuer des ordures. Aussi, avec quel bonheur cette itoégère itnpuré s'effbt^^ de torturer la jeune tille chaste en lui révélant les vilenies des passions, les ignominies de la chair ! fet (\ue\ plaisir atroce elle prit à froisser. Sa délicatesse, à lui salir la pensée de choses obscèhes cyniquement exprimées, à la frapper dans son amoin :
M. LeiVancq ne l'aimait pas : « il se serxait d'elle », comme de cette... de Caveyre, comme de la servante du ChecàUfilanc, (Jui vértait faire son lit tous les jours, et qui le défaisait aussi, coiàihie d'une... Elle verrait bien ça, sous peu, lorsqu'elle serait obligée d'élargir la ceinture de sa robe... Avec quel mépris il la lâcherait alors !
Et puis elle lui parlait de sa défunte mère : quelle honte ce Sérail pour elle, vivante, de voir sa fille • ^ parmi les « traînées » 1
vuant à son père, c'était un... t^ui ra\tiU \riiuii<comme neuve, alors que M. Lefrancq n'avait eu que les restes de Duboisin et des autres.
Ainsi, pendant quatre grandes pages d'une lounte éct-iture grossièrement contrefaite, la gredine répandit sa bave venimeuse ; après quoi, Guérapin, vers minuit, alla jeter la lettre à la poste
En levant la boîte, le lendemain, mademoiselle de Caveyre remarqua cette lettre :
— Tiens I est-ce que cette petite Michelette aurait quelque affaire de cœur ?
Et elle fourra la lettre dans sa poche.
Lorsque, hors de son bureau, elle put la lire, la directrice fut un peu étonnée de voir que l'anonyme la colloquait sans façon avec le receveur, et elle ne put s'empêcher de murmurer :
— Je voudrais que la coquine qui a écrit ça se fut cassé le cou et qu'elle eût dit vrai !
Après avoir achevé la lecture de cette ignoble lettre, mademoiselle de Caveyre resta perplexe, se demandant qui pouvait l'avoir écrite. C'était une femme, bien siar, et une femme sans éducation, cela se voyait à de certaines phrases, et une femme éhontée, cela résultait des termes dont elle usait. La directrice passa mentalement en revue les femmes du bourg et ne savait à laquelle s'arrêter. Ce qui la déroutait, c'est que, — artifice prévoyant, — on eut dit cette lettre dictée par une jalousie féminine, circonstance qui empêchait sa pensée de se fixer sur la veuve Creyssieux.
« De qui qu'elle vienne, se dit-elle, ce serait un crime d'envoyer une pareille saleté à cette pauvre petite » ; et elle mit la lettre sous clef dans un tiroir.
Mais la curiosité la travaillait, et aussi un certain dé-
LES nsTfs d'aubkroqoi 221
sir de se venger de la personne qui avait joint à son nom une épithète insultante. Persuadée qu'en n'apercevant pas, sur le visage de Michelette, la honte et le chagrin que devait lui causer sa lettre, l'anonyme récidiverait, madcmoisolle de Caveyrc guetta. Le soir, tard, elle retirait toutes les lettres de la botte, et, cachée derrière les volets légèrement entr'ouvorls, elle épiait, ou sa mère. Après plusieurs veilles inutiles, une nuit, elle entendit la pierraille crier sous un pas furtif. Vite, sautant de son lit, elle courut à la fenêtre et reconnut Guérapin, qui, le collet do son paletot relevé, s'approchait et jetait une lettre à la boîte.
Aussitôt elle dégringola l'escalier et trouva cette lettre, qui était adressée à M. Lefrancq : au reste, la môme écriture que celle de l'autre, destinée à Mi* chelotte.
« C'est donc cette coquine de Creyssieux 1 »
Et elle comprit alors que le frère et la sœur se vengeaient ainsi de l'intervention du receveur dans les affaires de M. Desvars. Après y avoir réfléchi, le lendemain elle laissa parvenir la lettre à son adresse, dans l'espoir que le destinataire en rechercherait l'auteur.
En effet, après l'avoir lue, M. Lefrancq monta chez le pharmacien :
— Connaissez-vous une femme capable d'écrire une pareille cochonnerie ? dit-il en la lui donnant.
M. Farguette lut la lettre, qui n'était qu'une rééditioii, à l'iiîtention de M- Lefrancq, des grossières injures et des calomnies contenues dans celle au nom de Michelette.
— Il y a bien, répondit M. Farg\;ette, deux ou trois personnes à Auberoque capables d'écrire des lettres anonymes ; mais d'aussi méchamment dégoûtantes, je n'en connais qu'une, la veuve Greyssieux. Au surplus, j'imagine que vous n'avez pas le plus lége? doute sur tovites ces inffin^ics ?
-^ Oh ! pas le moindre!... Seulement, je voudrais bien faire punir cette misérable.
— Ce sera dillicile : voilà vingt ans qu'on n'a vu ici une ligne de la main de la Creyssieu:)^:. Elle fait écrire sa fille, sauf lorsqu'il s'agit de lettres do ce genre : aussi la confrontation des écritures est-elle à peu près impossible...
Pendant que la sœur de Guérapin calomniait ainsi la fdle et le père, M. Desvars, à Paris, songeait au retour. L'Exposition était close, les exposants emballaient ; mais, en dépit de tout, un reste d'espérance retenait encore l'inventeur et lui faisait différer spn départ. Pourtant il avait eu, peu auparavant, la cruelle surprise de voir médaillerune machine appelée vélocipède, presque comme la sienne : il n'y avait qu'une lettre de changée. C'était une machine à deuî^ roues seulement, l'une grande, l'autre toute petite, et inliniment plus douciB, plus ma-
LES av.:*» n^Arnr.ncMjrR ÎÎ3
niable, plus r^pido que le tricycle do II. |>e8varf. Il voyait tout cola, le malhouroqx, et son amour* propre d'inventeur s'humiliait devant la vôfité. Il reconnaissait que c'était une idée do génie que d'avoir trouvé l'équilibre et la stabilité de l'app^foil dans le mouvement lui-même ; et il enviait aussi le bonheur de celui qui avait pu connaître les appliq^t tions industrielles du caoutchouc, et l'avait employé à amortir les réactions de son véhicule.
Alors il faisait un retour pleip d'amertume 8iif lui-i|ié^^e. Comment c^urait-il pu avoir cette idée, lui qui, confiné au fond d'une province, croyait encore le caout(!lmuc uniquement employé à la fabrication de vêtements imperméables? Et, tristement, il se disait qu'il fallait à un inventeur l'enveloppement ^e cette atmosphère liévreuse de Paris, où les faits observés, comme des vagues incessamment re? nouvelées, font concevoir des procédés, des applications et des usages nouveaux, qui ouvrent des horizons fermés juçqu'alors. Et puis, ce grand mouvement des intelligences, générateiir des idées, était nécessaire pour tenir le cerveau en activité, pour le féconder et lui donner cette robustesse de gestation indispensable à la vie c|e toute œuvre humaine. L§ communication de la pensée ayec des hommes d'en* tendement et de savoir, qui stimule l'esprit, qui le fortifie, il ne l'avait pas connue. Son existence s'était écoulée dans un bourg perdu du Périgord,
224 LES CENS d'auberoque
où la vie intellectuelle était nulle, où le contact do cervelles obtuses avait réagi sur la sienne, où le milieu ambiant avait stérilisé les germes qu'une autre atmosphère eût développés...
Après quelques jours passés à ruminer son insuccès et à ressasser ses pensées un peu confuses sur les causes des avortements successifs de ses diverses inventions, M. Desvars se décida au départ et, un soir, arriva par la voiture de Périgueux, ramenant précieusement son vélocepède imparfait. De même que ces parents pleins d'une tendresse aveugle pour des enfants mal nés, le pauvre inventeur s'attachait à ses inventions malheureuses, malgré la constatation de leur imperfection.
Pendant quelques jours il resta triste et sombre, digérant péniblement cette déception qui s'ajoutait à tant d'autres, et humilié de rentrer vaincu dans cette bourgade où il avait espéré revenir en triomphateur. Puis, peu à peu, l'apaisement se fit en lui, et insensiblement germa dans son esprit, toujours prêt aux illusions, le désir d'une revanche.
Et tout le long du jour, errant sur les chemins infréquentés, le front penché, comme chargé de lourdes pensées, il méditait. Dans son cerveau enfiévré, s'agitaient de vagues conceptions que malgré tous ses elforts il ne parvenait pas à formuler d'une façon nette et précise. Cette impuissance le navrait, et comme en un mauvais rêve, sa pensée s'agitait
LB8 CBNS d'aUBBROQOI Î25
désespérément au fond do limbes obscurs où grouillaient, sans pouvoir s'en dégager, des embryons d'inventions.
Un soir, comme il rentrait au logis, plongé dans de pénibles cogitations, il rencontra près de la gendarmerie un enfant qui jouait avec un cerceau. Ce cerceau n'était qu'un mauvais cercle de barrique qui, frappé avec un b<\ton, roulait rapide et droit, mais n'importe : en voyant cela, M. Desvars s'arrêta soudain. Ses cheveux gris se dressèrent, il ferma les yeux et porta la main à son front comme pour aider ù la parturition de l'idée ; puis, après un court instant, le chapeau sous le bras^ le crâne fumant, dans l'absorption d'une vision intérieure, l'inventeur rentra lentement chez lui : le monocyclepède était conçu.
— > Ha ! Michelette I fit-il, en embrassant sa Glle avec effusion.
— Eh bien, père ?
Il sourit (doucement, avec cette condescendante bonté de l'homme supérieur, et, se touchant le chef du doigt, répondit :
— J'ai quelque chose là !
Et il alla s'enfermer dans son atelier.
— Qu'a donc votre père, ma Michelette ? demanda, un moment après, le receveur. Je viens de le voir rentrer tout radieux.
— Hélas I dit-elle, il a encore quelque inventioo en [^{Q I
Cependant le projet de séparation des deux sections de la commune d'Auberoque avait suivi la filière ordinaire. Après l'avis favorable du Conseil d'Etat, il avait été envoyé au Corps Législatif et mis en rang utile à l'ordre du jour, grâce aux démarches du cousin de M. Pulfart près de collègues faciles, députés bons enfants qui à l'occasion se passaient réciproquement la casse et le séné parloinenlaires. Voté sans opposition à la Chamjore, le projet séjourna un peu plus longtemps au Sénat, où l'iplluence du cousin député était nulle ; mais enfin, vers la fin de l'année, après le vote favorable des pères conscrits, le Journal ojficiel, qui depuis peu avait remplacé le iMoniteur, publia la loi qui érigeait en comnmnes distinctes les depx sectipns d'Auberoque et de Charmiers.
Entre autres conséquences delà séparation, celle du la nomination d'un nouveau conseil municipal fut
L«8 GBItS 0*ACIIEnOQITR 227
' I plus intéressante. A A«î > >ij, les candidats talent nombreux et les cm is vives parmi les
hommes nouveaux qui aspiraient à occuper une des ( haisos boiteuses de la mairie, sans parler des anons conseillers, qui désiraient fort garder la leur, us. non, cependant, car M. Tronphal, en hqnniMe homme, renonça défîpitiyement à solliciter les suftr!iç;os do ses concitoyens, pour ne plus se trouver dans la dure alternative d'opter entre sa conscience et les intériHs de son négoce.
Il y eut à cette occasion des brigues, des cabales, issées principalement par M. Guérapin, afin d*ex~ ure le pharmacien du conseil. L'entreprise n'était iias aisée ; car, outre que M. Farguette, comme il l'avait dit au receveur, avai|, couchés sur son livre, plupart des électeurs, scfn caractère inspirait de la déférence et même du respect. Ses conseils n'étaient jamais suivis, il est vrai, mais chacun reconnaissait, à part soi, que l'intérêt général les inspirait, tandis que des intérêts particuliers, j'intrigue ou la passion, faisaient opiner les autres. H résultait de ]à, cette singulière situation que )f . Farguctte jouissait de la considération do tous sans avoir d'influence, tandis que M. Guérapin, qui n'était ni aimé ni estimé, parlait SQuvent à imposer ses volontés, par ses mai uvres et au moyen de son emploi : car, quoi qu'il on eût dit i^i madame Chaboîn, son influence aurait été ]^.^u <].^ .hn'sP, s'il n'avait eu derrière lui * le château ».
« Le château 1 » cela voulait dire qu'une foule de ces pauvres mercenaires qui foisonnent dans les pays de grande propriété, domestiques ruraux, manœuvres, journaliers, ouvriers de terre, attendaient de lui du travail, c'est à dire du pain pour les enfants ; pain durement affané, mais du pain cependant ! Cela signifiait encore que des artisans espéraient de l'ouvrage de M. Guérapin ; que des métayers et des tierceurs étaient à sa merci ; que des marchands, petits et gros, tremblaient que M. l'intendant ne leur retirât la pratique de ce terrible château : tout cela faisait de nombreux électeurs dépendant du bon plaisir de M. Guérapin. Libres de voter à leur guise, ils l'étaient assurément ; mais, comme il le leur expliquait, lui aussi était libre de les employer ou non, d'acheter chez eux ou non; et, ma loi, il ne leur baillait pas le lièvre par l'oreille, mais leur posait carrément la question d'option.
Outre ceux-là, qui étaient dans la dépendance directe et immédiate du château, il y avait encore une foule de petits particuliers qui craignaient de se faire des ennemis puissants comnie madame Chaboin et son intendant. Sans avoir lu La Fontaine, ils connaissaient, d'instinct, l'histoire du pot de terre et du pot de fer et se tenaient prudemment dans leur coin de feu. C'est qu'il n'était pas difficile d'avoir une affaire avec le château : c'était, à chaque instant, des procès-verbaux faits par le garde Goussard pour
T.R8 CEPIS d'aCBBROQUK 229
iino poulo picorant dans un • rotoublo • ou ^tcule, pour un corhon vaguant dans un pâtis, ou bien un canard l)ari)otant dans une mare de madame Chaboin. Et puis s'ensuivait la condamnation à l'amende, aux frais et dommages et intérêts prononcés au maximum par M. Caumont, pour apprendre aux bonnes gens à respecter la propriété d'autrui.
Même parmi ceux qui étaient indépendants, nul ne se souciait de se créer, de gaieté de cœur, des diffi* cultes avec des gens méchants et armés de cette ter* rible puissance de l'or.
Quant aux notables, le juge, le percepteur, le notaire, rhuissier, le receveur delà régie, M. Grosjac, M. Capgier, M. Foussac, ils étaient à la dévotion do madame Chaboin et soutenaient ses candidats, que le curé Camirat prùnait encore en chaire le dimanche.
Pourtant, parmi ceux qui avaient quelque influence à Aubcroque, il y en avait un qui gardait à l'endroit du chdleau une attitude réservée, prcs(iuo hostile : c'était le frère Auxilien. D'un esprit un peu borné, mais fort honnête homme, le frère méprisait la nouvelle chAtclaine, et ne cachait pas ses répugnances pour cette fortune scandaleusement acquise. A son insu peut-être, la reconnaissance avivait ses sentiments. Lorsqu'il comparait au loyal gentilhomme, à l'homme bon et généreux qu'avait été le défunt marquis d'Auberoque, cette femme cupide, à
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l'esprit cauteleux, au cœur vil, quêtait madaiT^e Chaboin, il ne pouvait s'empêcher de récriminer intérieuren^ent contre la Providpnce :
« Loué soit Dieu en toutes choses, se disait-il naïvement : pourtant je crois bien qu'il s*esf trompé en permettant que cette coquine prospère ! »
Mais le frère n'était pas à craindre pour les candidats du château, car s'il n'estimait point l'ancienne directrice occulte de la « Compagnie de la Mer nouvelle de Tombouctou », il détestait aussi les libéraux et les libres penseurs comme M. Farguette ; en conséquence, il se désintéressait de l'élection.
Ce qui devait arriver en de semblables conditions arriva. Les élccteiirs qui dépendaient de madame Ghabpin, les ouvriers embauchés depuis quinze jours pour des travaux inutiles, vinrent voter par escouades, leur bulletin plié préalablcrpentdans leur carte d'électeur tenue ostensiblen^ent à la main, pi sous la surveillance du garde et 4es gens du chateaji surveillé^ (Bux-mômes par M. puérapjn. Qn |ap les lâchait qu'à la porto de la salle (de volp, au momept où la substitution d'un autre bulletin n'était plu§ possible. Au Ca/é du réi'igprdy ppustau, l'enfrepreneur, maquignopnait les voix ouverteipenf, e^ dans l'espalier obscur de la mairie, M. Bou^ilal, comme une vjeille gaupe en cheveux gris, r^^ccrochait les électeurs Grâce ;i tout cela, à l'argo:!* r;'-
Ltn GBM o'acbbroqcb S3|
pnndu et aux tpurs de Scapin de M. Madaillac, di|
ndidats do la liste du château furei^l é|u8 ^ une
rie majorité ; les deux autres f^repl le pb^rmaciei^
M. Lavardc, mal ' i jucfre au couteau qui leur
ait failo. M. l)cs\u.. .:a sur le carreau électoral
\oc un nombre de voix humiliai>( ; n^ais.i) pe 8'en
ouciait giièrp, car i| n'était sorti un instantque pour
lier voler, après quoi il était rcnlrédansson atelier,
m mil- Ml dos dessins eldos épure*^ ''•» •''"nr mono-
— \i\\ bien, vous voilù colloque pn belle çompagnje! dit le receveur, le soir, à M. farguette.
— Oui, et boiino aussi! M. Lavardo sera re- -nnimé niairo, car il est estimé à la préfecture, il Guérapin est peu considérp, pi prpsjac regardé omme inepte. Lui seul peut faire up plaire présen* il)le, avec Bourdal comme adjoint; mais le pauvre lomme ne sera, comme par le passé, qu'un maire
nominal, et la Chaboin est dès ù présent I9 maîtresse (le la commune...
La première alTaire sérieqsp ilofit le popseil eut à
occuper après son installatipn,futrefupr^nt()esli|iç
i la construction do l'église.
Parmi les trente plus impôts, qui en ce tcnips
\rlicipaient au vote des impositions extr^prdinaires,
i y avait quelques récalcitrants comme Gardel et
V ux ou trois autres. Ils n'étqiont qu'une infime mi-
orité, tou^à fait impuissante; néanmoins, pour le
bon ordre et éviter leurs criailleries, M. Monture), averti par Guérapin, « oublia » de les porter sur la liste officielle qui devait servir à les convoquer. Gomme il disait : « Il y a toujours moyen de s'arranger ». Au surplus, à part trois ou quatre propriétaires aisés, ces plus imposés n'étaient que de pauvres gens payant quinze ou vingt francs d'impôts, car madame Ghaboin tenait la moitié de la commune^ et une centaine de familles se partageaient le reste fort inégalement, depuis cinquante journaux jusqu'à quelques quartonnées.
Grâce à ses démarches pleurnicheuses, M. Capgier avait été chargé de dresser les plans et devis de l'église et du presbytère, qui furent soumis au conseil dans la même séance, en sorte qu'aussitôt après le vote de l'emprunt de vingt-cinq mille francs, jugé suffisant, le secrétaire, M. Madaillac, se mit en devoir de le faire réaliser.
Puis, après l'approbation préfectorale qui fut promptcment donnée, grâce à M. DufTart, l'adjudication fut annoncée dans les journaux ainsi que par affiches, et, le jour venu, une dizaine d'entrepreneurs se trouvèrent réunis dans la salle de la mairie, se regardant en chiens de faïence, comme on dit, et tâchant de se sonder mutuellement au sujet du rabais à faire.
M. Lavarde, renommé maire par S. M. l'empereur, présidait là pour la forme, comme partout, ayant
LES GEM8 d'aUBIROQOI 233
pour assesseurs le conseiller Guérapin et le con* soillcr Grosjac. Toujours modeste, M. Capgier, l'ar* chitecto, s'était assis à un bout de la table où il se faisait petit, en s'arrangeant toutefois pour ne pas avoir le public derrière lui. Puis, comme c'était un homme très complaisant, il s'oiïrit à décharger M. le maire du soin de recevoir les soumissions, ce que celui-ci accepta avec empressement. Après donc que M. Monturely assis à lautre bout de la salle, avait encaissé les cautionnements et délivré les quittances, M. Capgier prenait les enveloppes cachetées des mains des soumissionnaires et les numérotait.
Pendant qu'il faisait cette opération, arriva Coustau, l'entrepreneur, qui, comptant sur la table six enveloppes seulement, s'en retourna grand'erre, disant qu'il avait oublié son cautionnement.
Lorsqu'il revint, huit soumissions étaient déposées et, sur le coin de la cheminée, un entrepreneur complétait la sienne. Voyant cela, le rusé Coustau lanterna pour déposer son cautionnement, puis se retira à l'écart, feignant d'arranger ses papiers. Enfin, lorsque le neuvième entrepreneur eut déposé son pli, Coustau s'approcha et fut numéroté le dixième.
Ensuite, après l'acceptation en comité secret des dix concurrents, les entrepreneurs et le public étant rentrés, commença l'examen des soumissions dans l'ordre numérique du dépôt.
M. Capgier, penché sur la table et bien abrité
23i LES GENS d'auberoqce
derrière des dossiers, lisait ces soumissions en suivant l'écriture, une plume à la main, comme pour aider à la faiJDlesse de sa vue. Lorsqu'il eut ouvert la peuvi^ine enveloppe, il vit qi|e jusque-là le plus fort rabais fait par les concurrents était de huit pour cent : alors il ouvrit la dernière, celle de Coustau, et, 'en lisant, toujours suivant les lignes avec sa plume, il mit, rapidement « neuf », ^ l'endroit laissé vide à cette intention par l'er^trepreneur son compère. Cette soumission étant la plus avantageuse, le sieur Coustau (Pierre) fut déclaré adjudicataire des travaux de construction de l'église et du presbytère d'Auberoque.
Tout cela fu^ fait avec une dextérité qui dénotait l'habitude qu'avait M. Capgier de ces sortes de friponneries. Aussi avait-il presque toujours les mêmes entrepreneurs, soit pour les travaux des communes, comme ceux-ci, soit pour jestrayaux des particuliers.
Le hasard persistant qui faisait adjuger aux mêmes entrepreneurs à peu près tous les travaux dirigés par M. Capgier, avait attiré l'attention de la préfecture ; mais jusqu'ici on n'avait pas apprpfpndi la chose. Comment, en effet, suspecter cqt pxpellent M. Capgier, si humble, si dévoué au gouvernement impérial, et qui, petit employé ei\ ^849, avait été un instant mis à pied pour cause de bonapartjspie ?
Une seule personne avai^ soupçonné ]a fraude, c'ctaif le pharmacien, qui,aupremier rang du pub|ic,
Los soupçons véhéinonts do M. Fargi^cKo fur t ( iiangés en cortitude, lorsque plus tard, en exami*
\ni, à la session de mai, les comptes du percopr leur, il vit (|u'au lieu de porter Coustau le dinièmo en rang sur le procès- verbal d'adjudication, I!. Cn\^' gier l'avait porto le quatrième, pour parer à l'av»»:
10 accusation possible. Cette interversion n'avait
', pu être constatée par les membres du bureau,
qui, presses do son aller, avaient sign6 en blanc! jo
procès-verbal que leur présentait M. Capgier, a\cc
ite plume :
— Tenez, messieurs... pour ne pas vous faire allulre...
Et, lo soir, chez lui, rbqnniHe architecte des Iravaux de réi^Iiso ac|ieva tranquillement la minu^ et
s expéditions du procès- verbal. Il jouissait intcurement do ce que cotte affaire allait lui rappor-
r. Cinq pour cent do la commune, sur i^n projet (lo quatre-vingt mille francs, cela faisait quatre niillc francs ; plus autres cinq pouf c^q( pqnv^i^^^
\ ce Coustau : total huit mille francs, sans cppipter 10 tour du b;\ton et les petits revenants-bons casuels : riche alTaire! Bt M. Capgier» ayant terminé son tra-
ail, posait sa plunie et se frottait lentement les mains, comme s'il eût craint de les user.
— Tout de mémo, disait un jour le pharmacien à M. Lefrancq, on daube dans le public sur les admi-
236 LES GENS d'aUBEROQUB
nistrations formalistes; mais il faut reconnaître pourtant que Brid oison avait du bon. Si M. Lavarde, en sa qualité de maire, avait reçu et ouvert les plis, puis lu les soumissions, comme il le devait, la connivence coupable entre ces deux pendards, Capgier et Coustau, fut restée sans effet. Ensuite, si, au lieu de signer le procès-verbal en blanc, les membres du bureau eussent attendu qu'il fût rédigé, Capgier n'eût pas osé changer le rang de Coustau, ou, s'il l'eût fait, le maire s'en serait aperçu en le lisant, et cela aurait éveillé des soupçons... Oui, je ne m'en dédis pas, Brid'oison avait du bon ! Après l'adjudication, la pose de la première pierre. Madame Chaboin, M. Duffart et le député son cousin vinrent tout exprès de Paris à cette occasion. Le député avait môme promis d'amener le ministre des cultes, un quasi compatriote ; mais celui-ci, qui ne se souciait pas d'être hébergé au château comme le comportait l'invitation, et de se produire en public avec l'ancienne « acquittée » de la « Mer nouvelle de Tombouctou », comme on appelait la Chaboin à Paris, trouva au dernier moment une de ces excuses qui ne font jamais défaut aux personnages officiels qui ne veulent pas tenir leurs promesses. Le député se rabattit alors sur le préfet Cottignac ; mais le Gascon, qui avait le nez fin, sachant le refus du ministri , s'excusa comme lui. Alors, le député se tirant en arrière à son tour, M. Duffart le conseiller général
i.Ks r.r.y* f»' 237
so tlôvoiia ot -Mil
Pour ajouter a 1 uv .ai . ^ : l i „ -i.c, i .. u hl oîncider avec la fôte patronale. Aussi les chemios et la place étaiont-ils ornés de quelques douzaines de maigres pins, que madame Chaboin avait permis de couper dans ses bois : — ^ « des plus petits, vous ontendee ! > — avait-elle dit à Guérapin, car la lésine se montrait toujours, même en ses générosités. Une baraque était venue s'installer, où grouillaient des artistes en maillot rosâtre, en caleçons ii paillettes, et dont le premier sujet était un petit cheval savant, qui devinait la personne la plus amoureuse de la société. Puis des tourniquets le long des pins, où l'on gagnait des verres, des soupières et des pots de chambre avec un œil au fond. Mais le principal attrait de la fôte était un manège de chevaux de bois, avec un orgue de Barbarie qui moulait impitoyablement les cinq ou six airs de son répertoire, au grand dam des habitants de la place où le manège avait été installé.
Tout cela donnait un peu d'animation au bourg, et ma foi, il en avait besoin, car la pose de la première pierre fut ce que sont ces sortes de solennités, banale et ennuyeuse.
Après avoir frappé le petit coup de marteau traditionnel, M. DufTart déplia son papier et lut un discours filandreux, où il était beaucoup question de lui, de son crédit, de son influence et de son dévoue-
ment inaltérable aux intérêts de là « ville » d'Auberoque. Ces flagorneries sont maintenant colhmunes ; mais, en ce temps-là, on n'âVait pas encore imaginé d'appeler « ville » une bourgade de soixante maisons dont pas mal de masures : aussi le conseiller général fut-il fort applaudi par les bôtis « Auberoquois » , comme les appelait le journal de la soiis-préfci ture.
Gela dit, M. Duiïart remercia la généreuse madame Chaboin, qui avait souscrit une sohimé cons dérable, et déclara que, sans crainte d'être démenli par la postérité, on pouvait dès à présent lui décerner le titre de « bienfaitrice d'Auberoque » .
Toutes ces fadaises durèrent près d'une dem heure ; après quoi, ayant fait une lourde allusion a la piété généreuse de S. M. l'impératrice qui avn' daigné promettre lin vitrail poiir la future églist, l'orateur se tut.
Alors, le ciiré Camiràt commença, et, reprenant l'allusion de M. Duffart, il remercia aussi S. M. l'impératHce qui avait si gracieusement accordé un vitrail , — un grand vitrail de chœur, — à la requête d'un pauvre prêtre de village. Cette expression de « village^ lit faire la grimace aux assistants, mais le curé n'y pri i garde et continua son discours. Avec beaucoup d'à propos, il parla du temple de Salomon, comme il est do règle en semblable circonstance, et, — côiip de pal au pharmacien, qu'on disait affilié à la loge de Pci
gueux, — fit rcmarquor combien les fhuiCB-maçons
, dirigés par Diram, élaient supérieurs à
i ui> LuiilVèrcs modernes, car ils élevaient des
impies au Soigneur, tandis que ceux d'aujourd'hui
cherchaient qu'à jeter bas les églises de la cbré-
ll.MlU''.
Apres colto petite di^rebsiun, il T : i i
niatemcnt que M. Duffarl la ■ bicir.i uul' »i Aub •
>(|ue » , la digne madame Chaboui, là présente» et qui I ('cevait sans broncher ces coups d'encensoir dans to nez. Puis il loua la foi et la piété des paroissiens (|ui avaient souscrit, appela de ses vœux le jour trois fois béni où la voix des cloches convoquerait les lîdèles à la cérémonie de la consécration, et dé- (lara que ce jour-là il chanterait le cantique de Siincon :
Xunc dimitiis.,.
Le discours ilu vuvv fut jugé bien supérieur à celui (lu conseiller. D'abord il ne lisait pas, mais parlait d'abondance, avec volubilité mémo et véhémence» semblable à un robinet sous une forte poussée, non <\ns envoyer sur les assistants des « postillons », )mnie on dit, selon son habitude, ou plutôt en onséquence d'une inûrmité qui faisait le vide autour lie sa chaire :
— Il faudrait un parapluie pour l'écouler I disait la vieille dame Desguilhem.
Sur un. seul point, ce discours fut critiqué: l'expression de « village » choquait d'autant plus les gens d'Auberoque qu'ils venaient d'être promus par leur conseiller général à la dignité de citadins. Le juge coula cela dans l'oreille du curé, pendant qu'il s'épongeait le front :
— Belle affaire ! dit-il.
— Mes frères, on me fait remarquer que beaucoup de personnes ont été étonnées que je me sois qualifié de « prêtre de village » . Je prie ces personnes-là de considérer qu'étant encore curé de Charmiers, je ne suis que cela. Mais lorsque la cure et le doyenné seront transférés à Auberoque, Tannée prochaine, s'il plaît à Dieu ! je m'exprimerai tout autrement et je me qualifierai de « curé urbain ».
Cette explication qui flattait l'amour-propre et les rancunes des habitants d'Auberoque, fut fort applaudie, par de solides battements de mains.
Pourtant la plupart des assistants se disaient : « Qu'est-ce qu'il nous chante là avec son curé Urbain, puisqu'il s'appelle Timothée ?... » mais cela ne les empêchait pas d'applaudir, de confiance.
La fête diurne fut ce que sont toutes les fêtes de paroisse : mât de cocagne, tourniquet, jeu de la poêle, course en sacs, etc., avec des prix offerts par « les gens en place », le député, le conseiller général, le conseiller d'arrondissement, le maire, réquisi-
Lss ge:«is d'acbbroqui 241
tionnés par les organisateurs do la fête. Il y avait un gigot, une montre de pacotille, des couteaux de Nontron et autres, des porte-monnaie, une pipe et dos foulards soie et coton, do couleurs variées.
Mais, le soir, les réjouissances furent un peu plus intéressantes. D'abord la pièce principale du feu (rartifice représentait une église qui brillait au milieu trun grand soleil rayonnant, comme dans un énorme ostensoir. Cette pièce de circonstance fit éclater des acclamations frénétiques dans la foule tassée, cependant que, profitant de l'occasion, tandis que les parents criaient : « Oh I » et battaient des mains, les galants prenaient leur mie par la taille, parfois un tout petit peu au-dessous de la ceinture.
Il n'y eut qu'un incident fûcheux, et encore bien léger, en finale. Un habitant de Charmiors, assez dépourvu de patriotisme local pour être venu voir le feu d'artifice d'Auberoque, ayant voulu réparer sa faute, faillit être écharpé pour avoir applaudi ironiquement, lorsque de la pièce éteinte il ne resta que la carcasse noire :
— Ha ! la belle église l
Heureusement, les bons gendarmes étaient là, et l'imprudent en fut quitte pour quelques bourrades et plusieurs coups do parapluie assénés par de vieilles femmes indignées.
Après le feu d'artifice, la foule se porta vers a place brillamment éclairée. Outre les illuminations
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particulières, un cordon de lanternes vénitiennes reliait les pins et encadrait la place. Dans les pins eux-mêmes, des ballons rouge orange semblaient de grosses pommes de l'espèce appelée, dans le pays. « de drodor ». Autour des tourniquets où Ton gagnait de la verrerie commune, des porcelaines de rebut, et des paquets de biscuits qui traînaient dans les foires depuis des mois, les campagnards se pressaient. La baraque des saltimbanques était pleine, mais le manège était littéralement assiégé, et les chevaux de bois pris d'assaut après chaque tour. Une rumeur de gens en gaieté montait de cette foule, mêlée au bruit assourdissant de l'orgue du manège, des trombones et de la grosse caisse de la baraque, le tout ponctué par les détonations sèches d'un tir relégué dans un coin au pied des remparts.
Mais tout cela n'eût été rien, et la fête eût gardo un caractère banal sans mademoiselle Duiïart.
Au cours de sa vie militaire, la sœur du conseiller général avait tenu garnison à Nice avec le défunt capitaine, et pendant les fêtes du carnaval y avait contracté le goût de ces batailles de confetti, qui du Corso de Rome se sont propagées jusqu'à la promenade des Anglais. Pour donner un peu d'enlrnin à la fête et étonner la population d'Auberoque, mademoiselle Duiïart avait fait venir une caisse de coconfetti de pliUre, bien diiïérents des confetti de p;i pier d'aujourd'hui. La caisse était déposée chez ma-
demoiselle de Caveyre, car les deux femmes s'étaient
promptcrnont liées, comme il advient urdiitairemeat entre portion nos ayant les mêmes goûts. Une nuâiice pourtant les (iilTércnciait : pour mademoiselle Daflart, l'amour était une distraction ; pour mademoiselle de Caveyre, c'était un L)Osoin.
Lorsque, sur les huit heures, laissant là*haut le cousin députa, elle descendit avec son frère du château où madame Chaboin les avait invités à dîner, la sœur du conseiller était légèrement excitée par le Champagne. Aussit<\l après leur arrivée, ils furent entourés par un petit groupe de jeunes gens qui fréquentaient à Delarbre pendant les vacances : garyons zélés qui faisaient de la propagande pour M. DulTart et arrangeaient des parties de campagne pour distraire mademoiselle. 11 y avait là Bxupère, un cousin à lui, puis M. Pradelier, le commis de la culture des tabacs nouvellement installé à Auberoque, Un nevea de M. Bourdal, tout frais émoulu du baccalauréat, et enfin John Monturel. Celui-ci tenait la corde» en oe moment : il n'était pas beau, ce n'était qu'un grin- 4;alet ridiculement habillé, mais il était drùle,eiïronté, polisson, et il amusait mademoiselle Duiïart.
Aussi prit-elle le bras qu'il lui oiïrit, et plantant la son frère, tous deux commencèrent à vi:«itcr les tourniquets, où elle ne put gagner qu'un pauvre paquet de biscuits. Puis ils entrèrent dans la baraque où le petit cheval savant faisait ses e&eaùces.
— Voyons, Coco, faites-nous connaître la personne la plus amoureuse de la société I
Et le landais nain, après avoir fait deux ou trois fois le tour du cercle, s'arrêta devant mademoiselle Duffart.
Elle pouffa de rire :
— Oh ! l'intelligente petite bête !
Et, en caressant le poney, elle eut un nouvel accès d'hilarité, partagé par les spectateurs.
— Tiens, mignon dada, fit-elle en ouvrant le paquet de biscuits, mange, mon ami, tu l'as bien mérité !
Et, lorsque le cheval eut achevé, elle s'en alla, toujours riant, tandis que les bonnes gens se disaient :
« Elle n'est pas fîère, la sœur de notre conseiller, et elle entend la plaisanterie. »
De là, ils furent à la poste, suivis de loin par le petit bachelier, qui enviait le bonheur de John. Sur le seuil, mademoiselle de Caveyre se rongeait les ongles d'impatience en attendant la voiture de dix heures, qui devait amener un lieutenant de hussards, que, deux ans auparavant, sa bonne fortune avait conduit chez la directrice, un billet de logement à la main^ et qui, ayant trouvé le gîte bon, y revenait de temps en temps. Il est vrai que le lieutenant était un cousin, mais heureusement pas au degré prohibé, car sa grand'mère était seulement tante à la modo
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do Bretagne de la mère de madame de Caveyre... Dinah, donc» n'était pas en train de riro et se tenait, sombro et ragcuso» devant sa porte, regardant la foulo commo si on lui eût volé sa part de plaisir. Biais, & la fonétro du bureau, la digne madame de Caveyre, en robe de moire grise, un fichu de dentelle sur SCS beaux cheveux blancs, contemplait avec indulgence cette r<^te bruyante.
Dans le salon-boudoir, le couple folâtre remplit do confetti deux sacs que John eut la mission de confiance de porter ; puis ils revinrent dans la foule.
L'efTot fut bien celui qu'attendait mademoiselle DulTart : un grand étonnement et des éclats de rire, tandis qu'en circulant dans celle presse, elle lançait ses projectiles qui mouchetaient de blanc les vêtements et les chapeaux.
— Qu*es aco ? s'écriaient les paysans.
— Que diable est ceci ? disaient les messieurs.
Et dans la multitude serrée, on pressait mademoiselle DufTarty on la • paupignait » quelque peu pour se revenger des confetti, et cela la faisait rire comme une folle. Le teint animé, les yeux brillants, une mèche de cheveux ardents tombant sur son front semblable à une • ripe » ou ruban de bois de vergne, elle mitraillait les gens h pleines mains, sans crainte d'épuiser ses munitions que John courait renouveler fréquemment.
Mais bientùti en vertu de cet instinct simiesque si
24() LES GENS d'aUBEROQDE
caractérisé dans les foules, quelques jeunes gens, faute de confetti, se mirent en quôte de projectiles, et les graines fourragères, le chènevis, le millet commencèrent à voler en l'air. On allait remplir ses poches chez l'épicier Tronchat, qui en un rien de temps eut vidé ses sacs. Le commis des tabacs s'empara des bocaux d'empois de l'épicerie, mais cette munition, qui ressemblait un peu aux vrais con/<?//i, devait être bientôt épuisée. Alors Exupère eut une idée de génie : il courut chez lui, arracha une couette d'un lit et, la coupant en deux, en donna la moitié à son cousin, puis tous deux revinrent dans la foule jeter la plume à poignées. Ce fut alors une mêlée générale, et mademoiselle Duffart, qui avait l'avantage des armes, fut vivement poursuivie par un groupe qui compensait par le nombre l'insuffisance de sa mitraille d'occasion. Gomme sa robe était, à la mode du temps, largement ouverte en cœur par devant, c'était là que les assaillants visaient, et les graines, les plumes, et l'empois pleuvaient sur elle, malgré sa vigoureuse défense et les elîbrts de John pour la protéger. Bientôt les jeunes gens, encouragés par ses allures, vinrent lui jeter leurs munitions à bout portant, et M. Pradclier, comme l'ane imitant le petit chien, finit par lui fourrer une poignée do plumes entre les tétons.
Alors elle se réfugia au manège et se campa pittorosquement sur un cheval bleu, avec des eifcts de
LU 6E?(8 u'aUBRROQUI i47
crinoline fort goûtés du public ; mais elle ne s*inqui6- ' ' fias de cola : son lingo était irréprc ' ' ' ot les • lies de son pantalon étaient de pou nçoo.
Vidée de John> qui cavaloadait à ses oôiés sur un i'itursier tigré, elle continua vaillamment à bom* barder de ses confetti les jeunes gens qui la | suivaient et lui rondaiont cola au passage en pi^ j . tiles varies.
Cependant, Exupére et son cousin l'ayant couverte (le plumes, au premier arrêt du manège elle courut a la poste avec John, pour se mettre à l'abri et rem* l>liU'or ses munitions épuisées.
— Viens, mon petit chéri : nous allons nous venger le CCS monstres-lù !
— Dinah se promène avec Frédéric, leur dit ma* !ame deCaveyre.
— Ah ! il est entin arrivé 1... Nous, nous venons liorcher d'autres confetti.,.
Ils furent un peu longtemps à renouveler leurs provisions. Du bureau où elle était, la bonne madame (le Cavoyro entendait des chuchotements, de petits ires étouffés, des froufrous d'étoiïes, et elle souriait vec bénignité en regardant avec son face-n-main ^L DulTart, qui, le mantelet de sa sœur sur l'épaule, arraisonnait un électeur on le tenant par le bouton de sa veste.
Lorsque la bataille fut iinie, faute de munitions, John proposa d'aller faire un petit tour au bal. Dans
une salle du Café du Pèrigord on dansait au bruit d'un cornet à pistons et d'un trombone à coulisse, embouchés par deux artistes au nez rouge venus de Sarlat. C'était un bal public et populaire où le beau monde d'Auberoque ne se montrait pas. Les danseuses étaient coiffées en cheveux, avec des foulards ou des bonnets de linge, et leur mouchoir était noué à la taille pour préserver la robe de la main suante de leurs cavaliers. Ceux-ci étaient pour la plupart un peu allumés et gardaient leur chapeau en arrière sur la tête, ou mâchaient au coin de la bouche un bout de cigare d'un sou. A la mode faraude de la campagne, ils tapaient de grands coups de pied sur le plancher, d'où s'élevait une poussière qui se mêlait à la fumée des quinquets, et, parfois, faisaient pirouetter leurs danseuses en les enlevant dans leurs bras. Une odeur acre de gousset s'exhalait de tous ces corps échauffés et prenait à la gorge : aussi mademoiselle Duffart fit-elle un peu la grimace en entrant, mais elle surmonta cela promptement, et, en bonne sœur, sacrifia ses répugnances au devoir de faire de la popularité au profit de M. Duffart :
— Ce n'est pas le tout que de s'amuser : il faut penser à la réélection !
Elle dansa donc avec John, puis avec quelques coqs de village enhardis par ses airs bonne fille. Elle eut du succès d'ailleurs, notamment en faisant face à John dans un cavalier seul, où elle esquissa des
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\)as un pou risquas qui accusaient d'anciennes fré- ((uontations à Mabillo et à Vaicntino.
Coinnio ils se reposaient, prenant un grog dans un coin, John dit tout doucement :
— Je vous aiderais bien encore à vous venger!...
— Polisson d'enfant ! fit-elle en riant.
Et, tandis que les danseurs tournoyaient follement ' t que les jupes fuucttaiont l'atmosphère épaisse de la salle dans une valse ôchevcléo, ils s'esquivèrent comme deux « novis > .
Dinah et le cousin n'étaient pas encore rentrés :
— Nous allons à leur recherche, dirent-ils à madame de Gaveyre.
Et, passant dans le jardin, ils enjambèrent la brèche et disparurent dans le Bois Vert.
Pendant ce temps, le conseiller général, fatigué, s'était assis devant le Café du Pèrigord^ et fumait sa vieille pipe de véritable écume de mer en buvant de la bière avec le vétérinaire Grosjac fortement éméché, M. Foussac et M. Madaillac, le secrétaire inilucnt.
Vers une heure du matin, il y eut à la poste un petit souper où étaient conviés quelques intimes, des plusqualifios seulement : monsieur et mademoiselle DufTart, John Monturel, Exupère et madame Grosjac. Quant au « docteur *, alourdi par ses libations, il avait fallu le coucher. M. Reversac eût bien voulu être de la partie ; mais justement madame, absente depuis
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plus de six mois, était arrivée de chez sa mère, la veille, à la grande surprise de tout le monde :
— Elle a quelque chose à faire conjugalement légaliser ! avait dit la bonne dame Desguilhem.
Le cousin Frédéric ayant été présenté sommairement à la compagnie, on se mit à table. Le lieutenant, qui venait de Bordeaux, avait eu l'attention de se munir d'une grosse bourriche d'huîtres et d'une caisse de sauterne de haute marque. Cette entrée en matière disposa bien les convives : aussi, à mesure qu'on entamait un excellent pâté de foies gras et une galantine truffée, arrosés d'un vieux vin de Saint- Émilion, du cru du général papa-gàteau, la gaieté devenait un peu plus bruyante. Ce singe de John particulièrement avait une verve endiablée :
— Hein? mademoiselle Duiî'art, nous avons été bien criblés! disait-il en découpant un perdreau. Mais comme nous nous sommes vengés !
Et mademoiselle Duffart, entendant l'allusion, riait comme une folle.
— Moi, reprenait le drôle, je ne suis pas satisfait : si vous vouliez, nous nous vengerions encore après souper ?
— Mais nous n'avons plus de confetti ! objectait la sœur du conseiller, se complaisant à cette équivoque.
— Bah ! ne craignez rien ; je sais un bon moyen de vengeance I
Dinoh, (|ui doviiioil lo ««mis caché clo co hn(lifln^.», s't'f^ayail franchoincnl niaiiilonnnt, lininMi^io i\o «40 linttcr au pantalon garance du cousin. M. Duilart, lui, mangoait avec appétit, sans chercher à com* prendre ces balivernes, non plus qu'Bxupère, très occupé à conter des douceurs à madame Grosjac.
Lo Champagne acheva de griser honnêtement les convives déjà un peu émus, sauf M. DufTart et ma« dame de Caveyre, qui ne dépistèrent pas une douce aioté. La vieille dame contemplait la joyeuse tablée avec un bon sourire sur ses lèvres aristocraii((uos. Los jeunes foisaient des folies : les cavaliers buvaient subrepticement dans le verre de leur voisine, lui pressaient le pied sous la table ou lui par* laientà l'oroillo de si près qu'on eût dit un baiser.
Puis on trinqua ferme, à la vieille mode du Péri- ^^ord, et M. Duiïart but à la santé de la respectable madame do Caveyre, qui unissait à « une sage expérience la gaieté charmante delà jeunesse *. Le lieutenant lui succéda et porta un toast troubadou* resque :
— Aux dames !... qui font le bonheur de la vie t Après cela, ce garnement de John, continuant sa
farce, leva son verre avec un sérieux comique et dit :
— A la vengeance l au plaisir des dieux!
Puis tous se mirent à bavarder à la fois, sans s'en* tondre, lorsque la blonde madame Grosjac, qui avait io Champagne sentimental, Ot une proposition :
— Si nous allions nous promener dans le Bois Vert, au clair de la lune ?...
— « Mon ami Pierrot ! ... » C'est cela ! . . . bravo ! . . . en route !...
— Vous ne venez pas? demanda effrontément John au conseiller général.
— Merci bien ! je me suis assez promené aujourd'hui...
— Vous avez tort ! il doit faire bon méditer sous les arbres de madame Ghaboin !...
Et tous sortirent en riant, laissant M. Duffart avec la vieille madame de Caveyre :
— Ne soyez pas trop longtemps ! leur ditelle.
Après la cérémonie de la pose de la première pierre, madame Chaboin était remontée au château et, le soir» y était restée seule, dédaigneuse de se mêler à ces réjouissances de fête foraine. Très bien, cela, pour Duflfart qui avait sa réélection à préparer, mais elle, heureusement, n'avait pas à cajoler le populaire. Elle n'était pas, au reste, de très bonne humeur, la dame châtelaine ; non pas que sa santé fut plus mauvaise, au contraire : car il semblait que l'intrigue qu'elle menait avec DufTart et Guérapin pour duper la commune d'Auberoque, quoique se rapportant à un objet relativement petit, eût quelque action apaisante sur ses nerfs et calmât son agitation. Mais il y avait autre chose, quelque chose qui la faisait soutTrir comme une épine profondément enfoncée dans la chair. Elle avait bien été proclamée par M. Dutïart et le curé Camirat la « bienfaitrice > d'Auberoque, elle pouvait faire illusion aux imbé*
254 LES GEXs d'aubeuoque
ciles, mais elle sentait que d'autres la méprisaient à Auberoque et ailleurs. Le refus du ministre, qui s'était dédit pour ne pas être son hôte, après avoir formellement promis, et celui du préfet venant à la suite, lui avaient été très sensibles ; non seulemenl pour l'humiliation présente, mais parce que cette attitude de la haute administration contrariait se.rêves ambitieux.
Après avoir commis tant de gueuseries pour s'enrichir, cette femme était possédée du besoin impérieux de la considération publique, qui la fuyait. Après avoir escroqué le public, il lui fallait encore son estime. Peu de temps après son arrivée, elle avait fait quelques visites dans les châteaux du voisinage, mais la plupart de ces visites ne lui avaient pas été rendues, et les visités qui n'avaient pas voulu aller jusque-là avaient assez témoigné qu'ils ne désiraient pas entrer en relations avec elle. Chez M. le vicomte de Gombefreyrac, elle avait même eu la mortification de voir sur la table du salon un gros paquet d'actions de la « Compagnie de la Mer nouvelle de Tombouctou », de nulle valeur désormais, laissées là avec intention par sa victime, qui, après l'avoir fait attendre, ne la reçut pas. Depuis, l'ancienne financière avait eu beau adopter une toilette plus convenable que ses costumes demi-masculins, aller ostensiblement à la messe et aux vêpres, les gens bien pensants, flairant T hypocrisie, ne l'avaient pas
LBI USnS D^AUiiBllOQUB V»h
acceptée : ello était oxcluo de lour monde. Que n'oùt-elle pas donné, la malheureuse, pour fréquen* tor l'aristocratie provinciale et la haute bourgeoisie? pour recevoir chez elle, dans son château, M. le romte de Mathas? ou lo baron de la Capelle-Albier ?
»u seulement M. du Combroux, qui n'était qu'un gros vilain emparticulé? Mais la pauvre diablesse en était réduite à héberger quelques • rasta* • {uouéres » mâles et femelles : une soi-disant prin« ( esse géorgienne et sa fille promenée dans toutes les villes d'eaux ; un docteur bulgare qui n'exerçait pas, heureusement ; un duc silicien qui en eût remontré à M. Jammet dans l'art de filer la carte et de faire sauter la coupe ; un colonel grec ou mexicain, on no savait trop, véhémentement soupçonné d'appartenir à la police secrète.
Parfois des fils de famille du pays, à peine échappés du collège des Jésuites de Sarlat, venus
a excursion visiter le château, y passaient Taprèsmidi, retenus par madame Chaboin qui leur faisait sorvir une somptueuse collation, et se sauvaient le s >ir, comprenant, malgré leur inexpérience, qu'il s agissait de payer leur écot en une présentation à
papa.
Tou a\ai.l la pt)>r do la première pierre de l'église, la fondatrice do la • Ciompagnie de la Mer nouvelle de Tombouetou » avait cssuvé un affront (\m l'avait profondément blessée. Auberoque était
un gîte d'étape, et, lorsqu'un régiment passait, il était de coutume que les officiers supérieurs fussent logés au château. Du temps du défunt marquis d'Auberoque, tous ces officiers étaient invités à sa table, et ils acceptaient cette courtoise hospitalité sans être gênés en rien par les opinions légitimistes de leur hôte, qui dormaient ce jour-là. Madame Chaboin, pour faire la grande dame, avait voulu reprendre ces traditions hospitalières, mais sans succès. Au premier passage, lorsque, musique et sapeurs en tête, un régiment d'infanterie arriva, reçu par la municipalité, le colonel, vieux troupier à moustache blanche, s'informa près du maire du logement qui lui était destiné.
— Vous êtes logé au château, mon colonel, avec tout votre état-major.
— Chez madame Chaboin ! merci beaucoup ! nous n'avons plus besoin de remplaçants, au corps !
Il y eut un instant de stupeur parmi les notables présents ; puis, comme tous, civils et militaires, se trouvaient en ce moment arrêtés devant la maison de M. Monturel, celui-ci, saisissant l'occasion, offrit un logement qui fut agréé ; après quoi, cramoisi de vanité satisfaite, il alla répandre la nouvelle par tout le bourg :
— Vous savez 1 j'ai le colonel !...
Au fond, le refus du minisire, celui du préfet, ceux des nobles du voisinage, quoique enveloppés
LES OBNS d'aOBIROQUI Î57
(lo formes adoucies, procédaient du même sentiment (|ue celui du colonel, et madame Chaboin no s'y trompait pas. Tout cela l'exaspérait et lui mettait comme un fer rouge dans les entrailles. Elle en voulait à chacun et à tous du mépris, latent ou visible, de ces personnages haut placés dans le monde officiel ou aristocratique, mépris qui l'isolait comme une lépreuse et n'était pas compensé par les basses adulations du vulgaire. Un furieux désir de 86 ven* :;er la possédait ; mais, comme ceux qui l'avaient luimiliée étaient hors de ses atteintes, toute sa haine retombait sur les petits qui n'y étaient pour rien, sur la commune d'Auberoque que les dernières élections avaient mise à sa discrétion ; et, à l'avance, ce lui était une délectation et une sorte de soulagement de la dépouiller : elle se vengeait ainsi en bloc.
Comme elle avait compris qu'avec les pleutres auxquels elle avait affaire, elle pouvait parler haut et en maîtresse, elle réitéra sa demande d'aliénation des communaux par une lettre insolente où elle posait ses conditions et refusait d'avance toute contreproposition : c'était à prendre ou à laisser.
Le jour où cette demande fut portée au conseil municipal, M. Duffart, venu tout exprès de Paris, se présenta muni d'un pouvoir de madame Chaboin et plaida sa cause en faisant un exposé mensonger de la situation. Selon lui, cet échange ouvrait une ère
258 I.ES GENS d'auberooue
de prospérité pour Auberoque. Il faussa bravement toutes les données de TafTaire, et prouva par des chiffres purement supposés que ce serait une folie : la commune de laisser échapper une pareille occasion. Puis il conjura les conseillers de satisfaire la généreuse «bienfaitrice d' Auberoque »,qui continuerait à verser ses libéralités sur la commune : il était autorisé, oui, autorisé, à promettre en son nom, outre sa souscription... une cloche !... pour la future église !
Bref, malgré les protestations et les résistances de M. Farguette, l'échange, avec la souscription admis comme soulte, fut voté par dix membres, les uns vendus ou intéressés à divers titres et les autres ineptes. Sur les instances de Guérapin, la délibération fut rédigée séance tenante, et une députation du conseil, accompagnée de M. Duffart, monta la soumettre à madame Chaboin, qui la revêtit de son « vu et approuvé », tout comme si elle eût été le préfet Cottignac lui-même.
En recevant, quelque temps après, la nouvelle do la ratitication par l'administration préfectorale il l'acte d'échange du terrain nécessaire au foirail dci cochons contre le chemin et les communaux convoités, l'ancienne marchande d'hommes eut un mauvais sourire de satisfaction. En admettant Téqui valence dos immeubles échangés, ce qui n'était pas d'ailleurs, car la valeur intrinsèque des communaux
LR8 0RM8 n*Ai)Rf:nnQUS i'>n
était de quatre fois colle du terrain par elle céiU\ madame Cliaboin réalisait ce rêve de tout propriétaire do réunir sa terre en un seul tenant, ce (|ui se traduisait par uno plus-valuo d'une centaine de millo francs, ou davantage, opération qui portait la future clocho à un joli denier.
Il est vrai que M. Duiïart emprunta encore un billet (le mille francs à la chtktolaine ; mais qu'était
Lorsquo cette aiïaire fut terminée, il ne restait plus à madame Ciinboin qu'à régler avec la cornmuno la question do sa souscription de seize mille francs, en argent ou en terrain. La dame avait toujours difîéré ce règlement, sous divers prétextes, jusqu'après la cession dos communaux, et aussi, à la prière do M. DuiTart, jusqu'au lendemain deséleotions. Maintenant elle était en possession des corn* munaux, les élections étaient faites, M. Duiïart avait été réélu conseiller général, à une assez faible majorité d'ailleurs, ot le besoin d'argent pour continuer les travaux de l'église se faisait sentir. M. Monturel achevait de faire rentrer les souscriptions; mais, pour celle do madame Ghaboin, qui avait livré son terrain d'avance : « Nous nous entendrons tou« jours », il fallait d'abord un traité en forme avec la commune, qui transfénlt la propriété des emplace* monts à celle-ci et en ûxàt le prix.
En apprenant de Guérapin que madame Cbaboîn
260 LES GENS D*AUBEROQDB
prétendait se faire payer son enclos à raison de six francs le mètre carré, le maire fut fortement estomaqué. Pour l'église, une place autour, le presbytère et son jardin, il avait fallu prendre cinquante-deux ares et demi, ce qui à ce prix faisait trente et un mille cinq cents francs.
— Alors ! s'écria-t-il, épouvanté, c'est nous qui redevrions quinze mille cinq cents francs à madame Chaboin ?
— Parfaitement ! dit l'intendant.
— Mais, voyons, fit M. Lavarde, ce n'est pas sérieux! A Auberoque, les meilleurs fonds ne se sont jamais vendus plus de cinq mille francs l'hectare, ce qui remet le mètre carré à dix sous !
— Madame Chaboin en veut six francs... Elle en a même déjà vendu à sept francs dans le même enclos, et moins bien placés.
— Et à qui donc ?
— Mais à Goustau !...
Une lueur soudaine se fit dans l'esprit de M. Lavarde : il regarda Guérapin avec mépris et s'en alla. Il comprenait maintenant la portée de cette restriction de madame Ghaboin : « en argent ou en terrain » , que son honnêteté n'avait pas suspectée ; il saisissait aussi le but de la vente à Goustau de deux ares de terrain à l'extrémité de la pièce de madame Ghaboin.
Goustau avait acquis, en effet, ces deux ares, soi-
LES GR^tS 0*ArBEROQUB 261
disant pour agrandir son jardin, au prix énorme de quatorze cents francs, resté inconnu jusque-là. C'était cher, mais, par une contre-lettre, la venderesse reconnaissait qu'il lui était dû deux cents francs seulement, et elle donnait du temps à l'acquéreur pour payer.
Lorsque les prétentions de madame Chaboin furent produites au conseil municipal, il y eut un vacarme de tous les diables. Les roués do village, qui avaient sacrifié les intérêts de la commune aux leurs, et les muets stupides, qui n'avaient pas fait une objection aux propositions insidieuses de M. Duiïart parlant pour la châtelaine, braillaient maintenant comme des chiens clabauds. Guérapin, lui, jubilait en voyant le succès de sa ruse; M. Jardelet, pensif, se demandait si ce n'était pas payer un peu cher l'avantage de voir les cochons passer devant sa maison pour aller au foirail, tandis que Coustau expliquait à son voisin qu'en de certains cas on était bien obligé de se laisser serrer la vis... Ainsi, lui, avait été obligé de subir les volontés de madame Chaboin, heureux qu'elle ne lui eût pas demandé dix francs du mètre !...
Puis chacun émit son avis, confusément et sans ordre. Les uns voulaient qu'on plaidât, d'autres qu'on transigeât, et quelques-uns prétendaient revenir sur la cession des communaux. M. Foussac disait qu'il fallait envoyer une députalion à madame
Chaboin ; M. Grosjac voulait qu'on mandat de Paris M. Duiïart, afin d'arranger cette affaire ; enfin l'huissier Desguilhem, qui se balançait sur sa chaise, déclara qu'il voterait n'importe quoi, pourvu qu'on fît vite, car il avait besoin de s'en aller en route.
— Votre cheval est attaché depuis ce matin à l'anneau, dit quelqu'un ; il attendra bien encore un moment !
Et tous se mirent à rire.
— Que pensez-vous de tout cela, monsieur Farguette ? demanda le maire, lorsque le silence fut rétabli.
— Ma foi, si vous m'aviez voulu croire, répondit le pharmacien, nous n'en serions pas là. J'ai prévenu le conseil, à plusieurs reprises, que tous ceux qui traiteraient avec madame Chaboin seraient dinflonnés, parce que c'est une femme artificieuse et cupide. Colle que par une insigne et plate flagorneri vous avez qualifiée dans une délibération de « bien faitrice d'Auberoque » a si bien pris ses précautionet si bien combiné les choses qu'il n'y a rien à faire. Aujourd'hui cette bienfaitrice vous tient, vous êtes dans ses mains, et, quoi que vous fassiez, elle restera votre maîtresse. Je ne vous plains pas : voii> l'avez voulu. Mais pour moi, qui ai toujours combattu ces projets ruineux qui seront pour la commune un petit « Tombouctou », puisque je suis impuissant à en atténuer les conséquences, comme je
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l'ai été h en empO'olior la réalisation, jo vous laisse le soin do prendre telle détermination (|uo vous vou* dro/ ! dans la sitiinijon actuelle, jone puis m'y aBSO« cier.
1 nul 00 petit discours fut accompagné et coupé des nmrnuiros do M. Grosjnc, des exclamations de l'adjoint Rnurdal, des grognements sourds du conseiller Coustau et des apostrophes furibondes du ( oMseiller Guérapin. Quant aux autres, ils écoutèrent on silence cotte semonce trop mériter
Au ri^'sultat.do cette séance, il lut décidé que M. Duiïart serait prié d'intervenir aiin do faire entendre raison à l'âpre châtelaine. Mais le consoilleriiispecteur, qui savait que la tâche serait difHciie, tout en assurant la commune de son dévouement, ajourna la négociation aux vacances prochaines, à sa venue àBelarbre. D'ici là, il verrait madame Cha* boin à Paris et préparerait le terrain.
En attendant cette douteuse éventualité que M. Duiïart pût fairo lâcher prise à la dame, le mùcontenlement des gens d'Aubcroque allait croissant. Dopuis longtemps déjà ils étaient fort désabusés sur lo compte de la ci^devant marchande d'hommes, en voyant qu'au lieu de se comporter en millionnaire généreuse, elle disputait avec les uns et les autres sur un arbre crû dans un fossé, sur une limite indôoiîio. cl les faisait chicaner par Guérapin pour des misères de voisinage sur lesquelles le feu marquis
LES GENS D ADBEROQCE
d'Auberoque avait toujours fermé les yeux. Mais l'affaire des communaux et celle des terrains de l'église achevèrent d'indisposer tous les gens du bourg, qui du reste mettaient dans le même sac, — m petto toutefois, — madame Chaboin, le conseil municipal et M. Duffart qui avait maquignonné toutes ces affaires. Au four banal, au « ruisseau », le soir devant les portes, les femmes commençaient à parler de tout cela, et quelques-unes, plus hardies que les hommes, ne craignaient pas de dire hautement que la Chaboin était une fripouille, Duffart un intrigant et les conseillers un tas de jean-fesses.
Seule à peu près dans Auberoque, la maison Desvars ne s'occupait pas de madame Chaboin et de ses manœuvres perfides. Non pas qu'on n'y eût une opinion faite sur son compte, mais simplement parce que l'inventeur était toujours absorbé par son monocyclepède et que Michelette et M. Lefrancq avaient des choses plus intéressantes à se dire. Les deux amoureux en étaient à cette période heureuse où tout ce qui vient de l'être aimé est beau et bon ; où tout ce qui lui appartient est sacré ; où une fleur, un ruban, une boucle de cheveux, sont des trésors gardés avec un soin jaloux. M. Lefrancq, lui, aimait la jeune fille avec cet exclusivisme farouche qui caractérise l'amour vrai, du moins celui qui est plus qu'une simple convoitise des sens. Sa pensée était toujours orientée vers elle, et il la mettait de moitié dans tous
808 rôvos de bonheur. .Mm ii< m lit:, «|uui«|U(j toujours inquiète do l'avenir, oubliait parfois ses appréhoo« sions, et se loissait aller à la douceur d'être aimée de ce jouno homme au cœur d'or, au caractère loyal, que toutes les femmes, lui semblait-il, devaient ai* mer.
Toutes, non ; mais à Auberoque, outre madame Jammot qui l'avait convoité dans qne soudaine flambée do fommo mûre, et mademoiselle de Caveyro, qui lo désirait toujours avec toute l'ardeur de sa nature passionnée, d'autres cœurs battaient pour lui. D'abord, l'aînée des demoiselles Gaumont, celle que l'aiTrcuso Groyssieux disait être « sur l'œil » et qui n'était qu'une enfant gAtée un peu romanesque ; puis la petite « miss Monturel ». Celle-ci était littéralement folle du receveur, et s'ingéniait à l'attirer chez ses parents sous le prétexte d'une partie de crochet, d'une garderi'parttj, d'un five o*ciock ica : propo* sitions déclinées lo plus souvent, mais acceptées une fois do loin en loin, par politesse. Et puis, à l'instigation do sa Glle, M. Monturel conviait le receveur à diner quelquefois, et alors elle était tellement heureuse qu'elle lo laissait un peu trop percer et en oubliait presque son anglomanie. Lorsqu'il avait été obligé d'accepter une invitation de ce genre, M. Lefrancq disait i\ Michelette :
— Ma bien chère, je n'aurai pas le bonheur do vous voir ce soir : je dine chez le percepteur.
206 LES GE.NS Ij'aUBERO(JLE
Elle souriait doucement, confiante :
— Je penserai à vous, alors.
Et ils se regardaient un instant, le cœur plein, heureux de se sentir l'un à l'autre.
Lorsque, vers dix heures, après le thé obligatoire, M. Lefrancq avait pris congé des dames Monturel, il revenait chez lui accompagné jusqu'à sa porte par le percepteur, qui l'entretenait des avantages qu'il comptait faire à sa fille en la mariant.
Chez le juge, les invitations étaient beaucoup plus rares : comme' disait la vieille dame Desguilhem, « ils craignaient la dépense ». M. Lefrancq n'y avait dîné qu'une fois, et avait été assassiné tout le temps des œillades de mademoiselle Bernadette, et de la description du château de Césenac destiné à l'aînée...
Par bonheur tout cela ne faisait par an que cinq ou six soirées « perdues », comme disait M. Lefrancq à Michelette. Les autres, ils les passaient ensemble, létc, sous un tilleul du jardin ; l'hiver, au coin du fou, dans la grande cheminée de la cuisine. Pour la commodité, M. Desvars avait rétabli la communication entre les deux jardins, ep rouvrant une petite porte à claire-voie condamnée. Michelette avait été très heureuse do cela : il lui semblait que cette communication rétablie ajoutait à leur intimité, et que par cet acte matériel son père approuvait ses sentiments. La vérité pure était que M. Desvars, absorbé par ses machines, ne s'était jamais aper^ni de rameur
des deux jeunes gens, ol qu'il avait voulu tout simplement épargner & son locataire la peine de faire le tour par la porte d'entrée de la cour.
Le soir do la fôte, l'inventeur, sa fille et M. Lo* rranc(| étuiont tous trois assis sous le tilleul, d'oii i(»mbait une douce odeur, lorsque survint M. Farf^uotte :
— Cette musique enragée m'assomme, dit«il, je me réfugie chez vous.
— Et très bien vous faites! répondit H. Desvars.
— Voici une chaise, monsieur Farguette, dit Mi* (hclolte.
Tandis qu'ils étaient la, causant tous les quatre. «|uclques minutes après arriva la vioillo Rose ave» an panier :
— Il faut bien que nous fassions un peu la fête, nous aussi 1 dit le pharmacien.
Et il tira du panier quelques bouteilles de bière et (lo limonade, qu'il posa sur une petite table rondo pliante, de l'invention de M. Desvars.
Lorsque les verres furent \h, bien essuyés par Mi- ' VMle, M. Farguette versa de la bière, et p**
Il lit sauter le bouchon d'une bouteille de 1 nade gazeuse, proposa un « panaché >.
— Merci, dit M. Desvars, je n'aime pas ces inclanges.
— Ni moi non plus, fit le receveur.
— Moi, pas davantage, ajouta le pharmacien, et
je parierais que Michelette ne les aime pas non plus?
— C'est vrai, monsieur Farguette ; tout un ou tout autre : rien que de la limonade, je vous prie.
— Tout un ou tout autre ! reprit le pharmacien ; vous avez raison... Je suis tellement de votre avis que je n'ai pas bonne opinion de ceux qui aiment les « panachés ».
Tous se mirent à rire.
— C'est la vérité ! Il me semble qu'il y a quelque concordance et relation entre les goûts physiques et les sentiments moraux. Je me persuade facilement que celui qui aime les produits hybrides est luimême une sorte de métis moral... Pour moi, je n'aime pas ce qui n'est pas franc d'origine et droit de goût : par exemple, les roses violettes, le célerirave, le brugnon, le léporide, le républicain catholique et le démocrate impérial...
— A la bonne heure! dit M. Lefrancq, voilà comme j'aime à vous voir !
— C'est que je suis ivre 1
— Oh ! monsieur Farguette ! fit naïvement Michelette.
— Oui ! et voici ce qui m'a grisé.
Disant cela, le pharmacien tira de sa poche un livre sur la couverture duquel était écrit : Ïambes et Poèmes.
Et, tandis que les flonflons de la musique foraine
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éclataient rageusement sur la place, et que M. Duflart promettait à divers électeurs des débits de tabac, des exemptions de la conscription, des places de facteurs et do cantonniers, ù la clarté d'une lanterne vénitienne que le receveur alla quérir, M. Farguetle lut la Curée, puis V Idole.
Et, à mesure que les vers sifflaient comme des la* nières, cinglant les appétits rues sur les dépouilles des vaincus, et flagellant la funeste apothéose du « Corse à cheveux plats > ; tout ainsi que le vent d'est emporte les nuages, cette fête banale, ces joies grossières, ces hommes vulgaires, tout cela disparut emporté par la colère du justicier, et les quatre per* sonnes réunies dans le jardin Desvars sentirent passer sur elles ce frisson dont parle le vieux Job, poète de douleur.
Michelette, pâle, les yeux brillants, les mains jointes sur ses genoux, écoutait en extase. Son père, à l'évocation de ces choses connues dès son enfance, ou vues dans sa jeunesse de compagnon du tour de France, restait immobile et muet comme M. Le* francq... Cependant M. Farguette, les cheveux hérissés, lisait, lisait toujours...
Quelques jours après, ne voyant pas M. Desvars à l'heure habituelle, le receveur questionna Michelette et apprit que le père était « fatigué * , euphémisme du pays, pour dire : « malade » , de même que les Romains disaient : « Il a vécu », pour : « Il est mort ».
Pondant quelque temps, l'inventeur « traîna », comme on dit, ne mangeant pas, ne dormant guère et perdant ses forces : puis il finit par s'aliter.
A la proposition d'appeler le « chirurgien » de Brilhac, le malade opposa un refus formel : « il n'en aurait pas voulu pour son chien ». D'ailleurs, il n'avait besoin que de repos, ayant trop travaillé dans ces derniers temps à son monocyclepède.
Malgré l'excès de labeur accusé par M. Desvars, l'engin n'était pas près d'être achevé. Plusieurs fois l'inventeur avait brisé et mis à la ferraille des modèles qui ne le satisfaisaient pas. C'est que le problème était difficile à résoudre. S'il s'était agi seulement d'un appareil propre à des exercices d'acrobate, les difficultés eussent été moindres ; mais M. Desvars voulait une machine rapide, commode, sure, d'une utilité pratique certaine. Aussi tâtonnaitil toujours. Après avoir rejeté une pièce, il en forgeait une autre, d*un modèle différent, étudiant des modifications, inventant des améliorations de détail, mais restant toujours loin du monocycle/jède itléal qu'il rêvait confusément.
Au moment où il était tombé malade, il s'était arrêté — provisoirement — à une machine étroite de jantes et très large au moyeu. Au centre d'une unique roue de deux mètres de hauteur, entre les rais écartés, l'homme, — on ne peut pas dire, le cavalier, — devait se loger et pédaler nour actionner
LBI OBnS D*AIJBRIIOQ0B f/l
le système, i\ |>6u près oommo un chien de tourna* broche...
Dans 6on lit, l'inventeur se tourmentait de ne pouvoir travailler à sa mécanique et y songeait constamment, la construisant en pensée, changeant une pièce de forme ou de place, ou la supprimant pour la remplacer par autre chose, toujours contrarié par dos impossibilités. Lorsque le receveur ou M. Farguetto allaient le voir, il les entretenait de sa dernière conception ; de sa maladie, jamais.
Pourtant il était sérieusement atteint, tellement, que malgré son antipathie pour la médecine, — héréditaire dans sa famille, — comme il le disait volontiers, M. Farguetto Ht venir de Sarlat un médecin do ses amis. Mais il fallut le lui présenter comme un amateur forcené de vélocipédie qui, ayant entendu parler de ses travaux, avait désiré le connaître. Au cours do cette visite, le docteur questionna M. Desvars sur son état, et l'inventeur, plein do confiance pour le vélocipédiste, se laissa docilement examiner par le médecin.
— C'est un homme perdu, dit celui-ci au pharmacien et au receveur, lorsqu'ils furent dehors. Volro analyse ne vous a pas trompé, mon cher Farguette : il est albumineux au dernier degré; ce n'est plus qu'une affaire de temps.
Et, en effet, le malade languit encore quelques ta* maines, s'affaiblissant do plus en plus. Micheletto,
qui avait cru d'abord à une indisposition passagère, tant en raison de l'état d'esprit de son père, que par ce besoin d'illusions dont sont travaillés ceux qui soignent des malades aimés, finit par comprendre la gravité de la situation. Quelque soin que prissent le pharmacien et M. Lefrancq de dissimuler leur opinion sur l'état de M. Desvars, la fréquence de leurs visites était significative. Une tristesse muette l'envahit, faite de douleur et de résignation, en voyant son père glisser petit à petit sur cette pente de la vie au bout de laquelle est un trou noir au cimetière. Vers la fin, lorsqu'il ne fut plus possible de cacher la triste vérité, les deux amis veillaient le malade, la nuit, à tour de rôle, et, dans leurs yeux attristés, il semblait à Michelette lire écrite la terminaison fatale. Devant M. Farguette, elle se contraignait et s'efforçait de porter courageusement sa peine ; mais seule avec M. Lefrancq, elle s'attendrissait un peu.
— Pauvre chère ! lui dit-il, un jour, en lui prenant la main ; ne craignez pas de me montrer votre chagrin : que je sois de moitié dans toute votre vie !
Alors elle pencha la tète sur la poitrine de son ami et pleura silencieusement.
Une nuit, la dernière, ils étaient seuls à veiller le mourant. Dans la vaste chambre, une lampe éclairait petitement le lit laissant des coins pleins d'ombre qui décelaient confusément de vieux meubles où s'accrochaient des rayons de lumière à une ferrure
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polie ou à une clef. Au-dessus de la cheminée, un vieux miroir au cadre dédoré laissait apercevoir dans son verre au tain lépreux un léger reflet de clarté, comme une lucarne ouverte sur l'iniini ténébreux. Dans le lit à ciel, drapé de rideaux de vieille siamoise à flammes, le pauvre inventeur était couché, les yeux clos, la respiration faible. Sa tête amaigrie, exsangue, reposait sur l'oreiller avec lequel ses cheveux blancs se confondaient ; et une barbe rude, poussée depuis sa maladie, virilisait sa figure ordinairement placide et rasée.
De chaque côté du lit, Michelette et M. Lefrancq veillaient en silence, épiant un léger mouvement du moribond, écoulant son souille à peine sensible. Nul autre bruit, si ce n'est parfois le trottinement presque imperceptible d'un rat sur le plancher du grenier, ou, en bas, dans la cuisine, le déclenchement bruyant de la vieille horloge sonnant les heures dans sa boite de noyer. La désolée Michelette, assise, un bras sur le lit, reposait sa jolie tète alanguie au dossier de la chaise. De l'autre côté, M. Lefrancq laissait ses yeux attristés errer vaguement sur les enioncements obscurs, et songeait à ces choses funèbres qui voltigent autour du lit des mourants. De temps en temps, ils échangeaient quelques paroles d'une voix basse, pareille à un chuchotement, comme effrayés de ce silence sinistre qui semblait anticiper sur celui du cimetière.
274 LES GENS d'aUBEROQCE
— Il me semble qu'il est plus calme que la nuit dernière, disait Miclielette.
— Oui, murmurait M. Lefrancq, il me le semble aussi.
Mais ce qu'il ne disait pas, c'est que cette tranquillité relative du malade était due à Tatténuation progressive de ses forces.
L'inaction est pénible, au chevet des malades qui nous sont chers : on voudrait les guérir, les soulager au moins, les assister autrement que par une compassion ineffective, « faire quelque chose », en un mot. Pour satisfaire à ce besoin d'activité pieuse, Michelette arrangeait un drap, tirait un rideau, remontait l'oreiller : soins inutiles et vains, auxquels son père, di'jà entré dans les ombres de la mort, restait insensible.
— Si je le faisais boire un peu? soufflait-elle.
— Il vaut mieux ne pas le déranger, répondait M. Lefrancq.
Lui, parfois, lesjambes engourdies, selevaitetsur la pointe des pieds allait à la fenêtre. C'était une nuit d'automne, noire, mais calme, et attiédie par la terre réchauffée au soleil de Tété de la Saint-Martin. Au dehors, sur le ciel obscur, pointaient faiblement quelques rares étoiles. Au-dessous, le jardin à plainpied du rez-de-chaussée s'entrevoyait à peine. Au bas de laterrasse, les prés qui dévalaient au ruisseau et les ondulations moutonnées de l'autre côté du
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vallon étaient enfouis dans un noir de poix. Seule, au loin, la ligne do faite des coteaux se profilait incertaine sur un coin do Thorizon. Le receveur ap* |)uyait son front à la vitre froide et il songeait.
Le pauvre homme, qui se mourait là, mis en terre, Micholotte resterait seule. Pour lui, leurs destinées étaient liées à jamais ; sa résolution était prise, elle serait sa femme. Mais il y avait un obstacle : sa mère [iii avait arrangé son mariage, à lui, avecla fille unique d'une amie, charmante et riche, — • ce qui ne :Me rien >, ajoulait-cllo toujours. — Tant que son (l'ur avait été libre ou à peu près, le jeune homme avait laissé sa mère faire ses combinaisons matrimoniales sans protester : aussi la déception de la prévoyante dame avait-elle été très vive. Aux prières (te son lils elle avait opposé cette réponse catégorique, plusieurs fois renouvelée :
« Fais- moi signiiier les sommations légales ou attends ma mort : je ne donnerai jamais mon consenlomoni à ton mariage avec cette fille... >
Pourquoi les mères sont-elles ordinairoment pluintraitables que les pères sur ces questions d ini«i;.ilité sociale dans le mariage? Est-ce par égoïsme maternel ? Ou bien est-ce une sorte de jalousie de pure aflection, contre la femme à ce point aimée ? Peut-être y a-t-il un mélange obscur et inconscient do ces deux sentiments dans leurs refus, souvent méprisants, comme celui de madame Lefrancq.
Lui, le pauvre amoureux, ne cherchait pas à analyser ces refus : il connaissait sa mère et savait qu'elle ne reviendrait pas sur ce qu'elle avait dit. 11 avait été froissé aussi par les termes dans lesquels elle formulait invariablement ses réponses : « cette fille », et ils étaient un peu en froid. Mais, d'autre part, lui faire notifier les « sommations légales » , comme elle disait, il ne pouvait s'y résoudre, et il restait perplexe, anxieux.
« Ah ! si mon père vivait encore ! » se disait-il.
Un gémissement le ramena vers le lit.
Le malade s'agitait faiblement, et sur sa figure figée tout à l'heure dans une immobilité quasi cadavérique, transparaissait une souffrance intérieure. Il semblait revenir de la fosse ; ses yeux regardaient vaguement, sans voir, de ce regard atone et voilé des nouveau-nés et des mourants. Penchée sur lui, Michelette murmurait à son oreille de douces paroles, des plaintes affectueuses, et essuyait délicatement ce grand front de rêveur, moite des sueurs froides de l'agonie. Ces soins pieux, ces effusions de tendresse, semblèrent ranimer le moribond et lui rendirent un instant la conscience de ce qui l'entourait. Il tourna vers sa fille un regard angoissé, désespéré, plein de regrets comme pour implorer son pardon ; puis il le reporta sur M. Lefrancq avec une supplication muette, prolongée, et le tourna de nouveau vers sa fille : ne pouvant parler, il montrait Michelette au jeune homme.
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Colui-ci comprit et 8o pencha vers l'agonisant :
— Soyez en paix, dil-il, je veillerai sur elle.
A celle assurance, le pauvre inventeur forma les yeux ; une délenlo se fit sur ses traits, et bientôt de a poitrine monta, sinistre, le terrible « rommeau » de la mort.
Sur nos côtes do l'Océan, on dit que les mourants s'en vont avec la marée ; dans ce vieux pays terrien do Périgord, c'est à l'aube qu'ils partent.
Une légère clarté paraissait du côté de l'orient, blanchissant un peu les vitres sombres. Michelette, accablée, tenait une main de son père et laissait couler lentement ses larmes. Do l'autre côté du lit, M. Lefrancq, saisi de celte horreur des jeunes hommes qui voient la mort pour la première fois, demeurait pâle, muet, sans mouvement. Quelques minutes se passèrent ainsi, remplies de funèbres pensées, puis le râle s'affaiblit et cessa ; le vieil homme eut comme un petit frémissement, dernier et presque insensible effort de la vie qui le quittait, puis resta immobile : il était entré dans l'incoDou.
Il y a des gens qui montent volontiers sur une borne ou sur un cercueil pour se mettre en évidence : ainsi était M. Duffart. Le jour de l'enterrement de M. Desvârs, il ne voulait pas, disait-il, laisser partir cet inventeur frappé par la mort au moment d'atteindre le succès, sans quelques mots d'adieu. Mais, aux premières paroles, il fut arrêté par M. Farguette, de la part de la famille, et rengaina son papier.
On pense bien que M. l'inspecteur du Palais-Bourbon n'était pas venu à Auberoque tout exprès pour cela ; mais, l'occasion se présentant de se faire un peu de réclame, il l'avait saisie, comme toujours.
M. Duffart était à Auberoque pour tâcher d'arranger les affaires de madame Chaboin avec la commune. Après deux ou trois jours do pourparlers, la châtelaine, à la prière de l'inspecteur-conseiller, réduisit ses prétentions à quatorze mille francs, mais elle exigea qu'il fût reconnu formellement, dans la
«i 1 liion qui rci^ia i .iilaire, qu'elle se relâchait de Sun (JKMt, ot qu'elle faisait un « don • de quinze cents francs à la commune : non contente de la spolier, elle exigeait encore de la reconnaissance !
Cependant léglise se construisait asseï rapidemont, plus vite (|u'il n'est de coutume dans le pays, où les bâtisses marchent avec une sage lenteur. Mais M. Gapgier était pressé de palper ses doubles honoraires, sans compter le tour du bâton, comme on dit. Coustau et lui semblaient faits l'un pour l'autre, tant ^6 s'entendaient bien. L'architecte tolérait les rnat»*riaux de qualité inférieure : pierre gélive, sable non lavé, chaux grasse au lieu do chaux hydraulique de Saint-Asticr ; et il acceptait les quantités réduites de moitié et la main-d'œuvre défecluou8e. De son côté, l'entrepreneur partageait avec l'architecte le produit do ces manœuvres frauduleuses.
Les gens du bourg ne voyaient pas tout cela ; ils se réjouissaient d'avoir très prochainement une église, et, qui plus est, une église qui écraserait de sa supériorité architecturale, pensaient-ils, celle de Charnuers. Aussi, tous les jours, nombre d'oisifs se tenaient autour du chantier, les mains dans les poches, regardant travailler les ouvriers et faisant leurs rélioxions. M. Monturel était un de ces assidus baiauds. Plusieurs fois dans la journée, sa bonne veait l'avertir qu'on le demandait au bureau: il s'en . illait alors en bougonnant, mais revenait bientôt et
faisait l'entendu, donnait des conseils et s'agitait, inutilement, comme toujours, car nul ne l'écoutait.
Ce fut là qu'un vérificateur de l'enregistrement, accompagné de M. Lefrancq, le trouva, un matin, en allant à la perception constater le timbrage des registres.
— Je suis bien aise, dit-il au vérificateur après les premières politesses, de surveiller un peu ce qui se passe... en amateur, sans doute, mais un œil clairvoyant n'est jamais de trop !
Et il se redressait, faisait l'important, et lançait sa jambe plus raide en avant.
Il se trouva que ce vérificateur était quelque peu cousin de parents éloignés de la famille de « Mrs Monturel » et il dut se laisser présenter à ces dames au salon. Au cours de cette visite improvisée, on parla de cette parenté, puis de quelques connaissances communes, et la cérémonieuse épouse du percepteur se félicita du hasard, de l'heureux hasard, qui avait amené cette constatation. « Miss Margaret », elle, ne parlait pas, mais elle avait ôté son pince-nez pour mieux voir et contemplait M. Lefrancq avec des yeux qui en disaient long. A l'issue de cette visite, le vérificateur et le receveur sortirent de la maison Monturel avec une invitation à dîner pour le lendemain.
M. Lefrancq n'avait garde de se laisser attendrir par la passion visible de « miss Monturel » et les
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avances de sa famillo. Avec ce superbe égoTsme def amoureux, il regardait rroidement tout ce qui n'était pas Micheiotte ; et la seule chose qu'il éprouvât était uiio sorte d'ennui impatient, de se voir l'objet do l'amour de la demoiselle et des politesses des pa« rents.
Depuis la mort de M. Desvars, son attachement pour la fille de l'inventeur avait grandi, s'était comme coin* piété par des pensées d'avenir plus fréquentes, des sentiments de protection plus actifs et une sollicitude plus étendue. 11 se considérait maintenant comme le seul appui et l'unique recours do l'orpheline, et, s'il eût été libre de ses actions, il l'eût épousée tout de suite. Mais madame Lefrancq refusait toujours son consentement, avec une obstination toute bretonne, quoiqu'elle fût née à Auch : il y a aussi de bonnes têtes en Gascogne. Un voyage fait par son fils pour lui arracher ce consentement avait été inutile, et il était revenu triste et irrité, mais sans pouvoir se résoudre h passer outre contre la volonté de sa mère qu'il aimait, et qui l'aimait aussi à sa manière, aa point de ne le vouloir heureux que de sa main.
Sa position était pénible. Quelque pur que fût son amour dans sa source, il n'échappait pas à la loi commune. Il était jeune, ardent, il aimait passionné* ment depuis longtemps et il soufTrait. Lorsque le soir ils étaient seuls dans le jardin, assis l'un près de l'autre, écoutant parler leur cœur, un flot de passion
Foulovait parfois le pauvre garçon, et il ne se maîtrisait quepar un énergique eirortde volonté. Avec une infinie délicatesse il évitait les situations dangereuses, car il lui eût semblé déloyal de profiter de l'isolement de Michelette et d'abuser de la confiance qu'elle lui témoignait. Mais quelquefois, dans un affolement subit, il la serrait contre sa poitrine, lui couvrait la figure de baisers précipités, puis, sentant qu'il n'était plus maître de lui, il s'enfuyait et s'enfermait dans sa chambre. Le lendemain, fatigué par la fièvre et l'insomnie, il restait sombre, presque muet, et, de peur de céder à un emportement de passion, se montrait plus réservé avec la jeune fille.
Quelque ignorante et chaste qu'elle fût, la petite devinait tout cela instinctivement, et elle se désolait de voir malheureux celui qu'elle aimait. Sa foi en sa loyauté était absolue; elle avait la certitude que, (juoi qu'il arrivât, ils étaient l'un à l'autre pour la vie. Aucune préoccupation égoïste ne la hantait, et elle ne songeait môme pas à ces éventualités qui soutiennent la vertu de tant de filles. Y eût-elle songé, d'ailleurs, qu'elle n'en eût pas été troublée, car le seul malheur qu'elle eût pu redouter, la cessation de son amour, elle le savait impossible, ayant confiance on lui a comme en Dieu », ainsi qu'elle le lui avait dit ingénument une fois. Elle connaissait assez sa noblesse de sentiments pour comprendre qu'il lui fierait pénible de la posséder sans son aveu, par
i.ei f;i:>rii d'aidiiiooub 903
un accident, une surprise des sons ; et otors, pour lui épargner un remords ou seulement des regrets, sans s'en faire un mérite, sans opposer de scrupules* sans exiger de serments, sans demander rien, dans lo secret de sa pensée, elle se donnait par bonté de cœur à celui qu'elle aimait.
Une après-soupée, attendant M. Farguette qui devait venir passer la soirée avec eux, ils étaient assis sous le tilleul, enveloppés d'ombre. De temps en temps, un éclair de chaleur déchirait l'horiion et il« laminait le jardin. Le jeune homme tenait la main do Michelotte, et la petite sentait cette main chèro brûler la sienne. Son cœur palpitait comme un jeune oi- -oau pris au nid, et une langueur pleine de charme l envahissait. Comme il l'entourait de son bras et la [)i essait doucement contre lui, elle appuya sa \^\e sur le cœur de son ami en fermant les yeux... Tous deux oubliaient le pharmacien lorsque, soudain, la porte s'ouvrit et son pas mesuré cria sur le sable de l'allée. Dans la demi-obscurité, M. Farguette s'arrêta devant K s amoureux, et, les regardant, laissa tomber gra\C' r.iont ces mots :
— La guerre est déclarée I
— La guerre ?
lU tous dou]( se dressèrent, pAIes, et ss^^piucluM'enl du pliai inacien.
— Oui.
— l^t comuieai (o savez-vous?
284 LES GENS d'aUBEROQDE
— Par un voyageur de commerce arrivé de Périgueux. D'ailleurs le brigadier a reçu, ce soir, des ordres de convocation.
Tous trois demeurèrent un instant muets, immobiles, puis M. Farguette reprit :
— Qui sait ce qui arrivera ? Tout le monde s'accorde à dire que la Prusse est formidablement organisée et armée... Du reste, cela s'est bien vu dans la courte campagne de Sadowa.
Pendant longtemps encore, ils se tinrent là, debout, échangeant à demi-voix des réflexions inquiètes ; puis Michelette, comme accablée par un pressentiment, dit :
— Excusez-moi, cette nouvelle m'a brisée, je vais me coucher.
Et, rentrée chez elle, la petite ferma la porte.
Restés seuls, les deux amis allèrent s'asseoir dans le bureau du receveur, et là conversèrent encore une heure, en de courtes phrases anxieuses ; après quoi, le pharmacien, se retirant, serra la main de M. Lefrancq :
— Je ne vous dis pas : « Bonne nuit! » mais : « A demain ! »
Dans la matinée, vers dix heures, en allant à l'hôtel, le receveur, les yeux battus par l'insomnie, vit devant le bureau de poste un groupe au milieu duquel gesticulait le percepteur.
— Nous avons la guerre avec la Prusse, vous
LES oBifs d'aobbmoqoi 285
savez? lui dit M. Pradelior, en venant à sa rencontre.
— C'est bien confirmé ?
— Oui, c'est ofTicie! maintenant... Mais nous sommes prôts : dans un mois nous serons à Berlin.
M. Lefrancq hocha la tôto dubitativement, sans rien dire, et ils allèrent déjeuner.
Aprt^s les premiers revers, accoururent effarés M. DufTart et madame Chaboin ; mais, un mois plus tard, à la nouvelle de la capitulation de Sedan, la châtelaine, ne se croyant plus en sûreté à Auberoque, s'enfuit en Angleterre. Dans le pays, c'était un aplatissement, un affaissement général dont le conseillerinspecteur donnait le lamentable exemple. Lui-même et tous les notables du bourg s'étaient retournés comme des crêpes : après la chute de l'Empire, à les en croire, ils étaient tous républicains de l'avantveille. Et patriotes, donc!... Il n'y avait qu'à voir l'ensemble avec lequel Exupère, John, Madaillac, Dosguilhem et les autres « tiraient au renard » afin do ne pas partir.
Pour M. Lefrancq, ce lui était un supplice atroce que d'assister passivement à la ruine de son pays. Il souffrait cruellement d'être inactif, lui, jeune, robuste ; et toutes les funèbres nouvelles qu'apportait presque quotidiennement le courrier lui meurtrissaient le cœur. Devant l'immense désastre, son amour s'était élevé» ennobli. Le bonheur par la pos-
session de l'être aimé, ce bonheur entrevu dans le consentement muet de Micheletle, il en faisait le sacrifice présent, et se résignait à cette austère transformation des joies éperdues des amants heureux en une étroite union d'âmes, en une certitude intérieure de possession morale, profonde, absolue : avec le sentiment du devoir patriotique à remplir, cela lui suffisait. Une chose le troublait cependant : s'il partait, s'il était tué, que deviendrait Michelette? Pouvait'il l'abandonner ainsi ?
Mais, après quelques jours de pensées péniblement anxieuses, M. Lefrancq prit une résolution virile. Il fit son testament, qu'il confia à M. Farguette, et, ayant assuré l'avenir de son amie, autorisé par l'administration, et remplacé au bureau par un surnuméraire ravi de se blottir dans ce petit trou, il partit laissant la jeune fille sous la protection du pharmacien et dans la compagnie d'une sœur du défunt Desvars, qui vint habiter avec sa nièce.
Ce départ fut généralement blâmé, ou tout au moins jugé bien étrange : « Qu'allait-il faire là-bas, puisque par ses fonctions il en était exempt? Il fallait être bien sot pour s'exposer à se faire casser la tête, n'y étant pas obligé!... »
Pendant de longs mois, Micheletle vécut dans ces horribles transes que connurent tant de femmes do ce temps. Des visions funèbres Tassiégeaient. Dan ses insomnies, elle voyait son ami étendu mort, li-
LBS OINS D*AUllilOQUg i87
vide, souillé de boue sanglante... ou aflfreiiaenMnt mutilé, gisant couvert de neige sur la terre gelée, ol appelant dans la nuit un secours qui ne venait pas... Mais elle portait vaillamment sa peine, et ne regret* tait pas d'avoir approuvé ce départ ; elle aussi avait fait le sacriGce ultinio :
« Ma vie est liée à la vAtre. mon tendre ami ! Un iiu^me sort nous réunira... Votre Micbelette voua suivra jusque dans la mort... •
Lorsque après la guerre M. Lefrancq revint un soir, par la diligence qui l'avait amené la première fois à Aubcroque, il vit debout, en ouvrant la porte, Micholotte pâle d'émotion. Pour échapper aux poignées de main banales, aux compliments des badauds qui tous les soirs attendaient la voiture, il tait descendu au bas do la côte, et avait pris une a écoursière », comme on dit à Auberoque. La petite se jeta dans ses bras, la poitrine soulevée, avec dot larmes de joie qui coulaient de ses yeux, pareilles à ilo grosses perles. Puis, comme il faisait froid, après les prcniiores étreintes, elle l'attira vers le foyer, près du(]uol une petite table était servie.
A ce moment, entra M. Farguette.
— Je me doutais bien que vous étiez là I s*6cria«t-il. El les deux honmies s'embrassèrenl obaleurou*
omont.
— Monsieur Farguette, vous allez souper aveo monsieur Lefrancq ?
— Je n*ai guère faim, ma petite.
— Pour lui tenir compagnie !
— Mais vous, plutôt, car je pense que vous n'avez pas dîné, Michelette?
— Moi, dit-elle, ce soir, je veux vous servir tous les deux.
Et avec cette grâce charmante, cette simplicité digne qu elle mettait à l'accomplissement des plus vulgaires devoirs du ménage, elle servit les deux amis.
Après souper, pendant que la vieille tante de Michelette dormait dans le « canton » , ils s'attardèrent longtemps autour du foyer, parlant tous les trois de leurs fugitifs espoirs, de leurs craintes, des angoisses longuement supportées en silence. Puis ayant entendu l'horloge du château sonner minuit. M. Farguette se leva et s'en fut avec son ami, qu'il accompagna jusqu'à sa porte.
Le lendemain, au bureau, M. Lefrancq trouva le vérificateur venu pour contrôler le travail du surnuméraire qui l'avait suppléé.
Comme ils s'en allaient tous les trois à l'hôtel pour déjeuner, le vérificateur retint M. Lefrancq à quelques pas en arrière :
— Que diriez-vous d'une jeune fille (jui \uii apporterait quatre-vingt mille francs dans son tablier ?
— Je dirais que c'est une fille argentée...
LB8 GE.^8 D*ADilERO(jl'| 200
— Voyons» mon cher camarado, on deux mois : il s'agit de mademoiselle Monturel. Elle est fdle unique, puisque ce pauvre John est mort de la • picole • pendant la guerre : elle aura ça comptant et le double après la mort de ses parents... Hein ?
— Je vous remercie do l'ouverture, mais je n'accopie pas ; eût-elle des millions, je n'épouserai jamais mademoiselle Monturel.
Ils étaient arrêtés, en ce moment, sur la place. T.e vérificateur regarda, un instant, M. Lefranct] étonné de ce refus, puis dit :
— Alors, n'en parlons plus étalions déjeuner.
Après avoir repris son service, M. Lefrancq songea à autre chose. Sa mère était morte pendant le siège, à Auch, où elle s'était réfugiée chez des parents : rien ne s'opposait plus à son mariage avec Michelette. Dès le lendemain, il se rendit chez le maire pour les publications.
Le maire n'était plus M. Lavarde : il avait été révo(|ué comme trop modéré et remplacé par son adjoint, M. Bourdal, qui affichait maintenant bruyamment ses sentiments républicains, comme autrefois son bonapartisme. En devenant maire, M. Bourdal était resté lui-même, crétin, avare, autoritaire et intolérant ; mais il avait badigeonné tout cela de républicanisme. Quoiqu'il ne pratiquait point d'habitude, ce despote de village avait la prétention do limiter f irréligion des autres sur la sienne propre :
290 LES GK.NS d'aUIJEUOQUE
il admettait bien qu'on ne fît pas ses pâques, mais non pas qu'on naquît, qu'on se mariât ou qu'on mourût sans curé. A Auberoque, il avait fait « enfouir », comme il disait, en dehors des murs du cimetière, un pauvre diable faible d'esprit, que la misère avait poussé au suicide.
Avec quelle stupeur cet adorateur de l'idole au pied fourchu reçut l'annonce du mariage du receveur, il est aisé de se le figurer. Il n'en revenait pas, et faisait les suppositions les plus fantastiques pour l'expliquer. Un oncle du défunt M. Desvars était autrefois parti pour l'Amérique, et on n'avait plus ouï parler de lui. Le notaire alla s'imaginer que cet oncle avait laissé une grosse fortune, selon la coutume des oncles d'outre-mer, et que M. Lefrancq, c ayant eu fortuitement connaissance, épousait Michelelte pour se l'assurer. Mais sa stupeur devint (h l'indignation, lorsqu'il apprit que les futurs épou . avaient résolu de se passer du curé.
— Un mariage civil à Auberoque ! disait ce fantoche, c'est une honte pour le pays !
« Ton Dieu sera mon Dieu », avait dit Micheleli à M. Lefrancq; et voilà comment le curé Garnirai perdait une quarantaine de francs à cet arrangement, ce qui ne lui était pas indifl'ércnt.
Heureusement, M. le maire était là pour \, ..-^. . ,«> société outragée. II était obligé, de par la loi, d marier ces accordés sans principes, mais cela n
pouvait se Ijnru t'ii liu (î (Ml M)i«ii. il ii\.i «idih i.i i •••
K inonie à neuf heures du soif : à co moment, la nuit couvrirait do ses voiles cette union srnn*
aleuse.
Les témoins du mariage furent, avec l'ami Vm-
licite, le forgeron Gardet, Delbrcl le cordonnier et u) maçon Surgeac, tous républicains et braves gens. M. Bourdal s'était bien promis d'être l'interprète de
•'S administrés, et de faire sentir aux mariés son iinprobation et celle de toute la commune. Mais il (lait lAche, et le regard de M. Lcfranc(|, arriHô sur lui avec une acuité significative, lui fit rentrer les paroles dans la gorge.
A l'exception des témoins et do deux ou trois outres personnes, ce mariage civil indigna toute la population d'Auberoque. Dédaigner ainsi ce qu'ils révéraient extérieurement, — car, au fond, ils en prenaient à leur aise avec la religion ! — paraissait une injure personnelle h chacun et à tous. C'était entre eux, particulièrement entre les femmes, des complaintes hypocrites et des mépris joués, à faire poufTer de rire. Il fallait entendre l'irréprochable mademoiselle Zoé conférer là-dessus avec l'honnête madame Goussard, descendue du château tout exprés» pour cela ! Jusqu'à Ninon la Polonaise, qui prenait des airs pinces en parlant de ce triste événement aux pratiques qui venaient acheter un écheveau de RI dans la boutiquetle que lui avait mo: tée
M. Reversac. Môme la petite veuve Barjac, qui depuis quelque temps cultivait les bons principes avec M. Bourdal, déclarait hautement ce concubinat immoral. Il semblait, à entendre ces vertus et toutes les caillettes sans cervelle d'Auberoque, que la présence de ces époux réfractaires aux lois de l'Église souillât la bourgade, et que ce mariage civil fût un horrible malheur tombé sur elle.
Une autre chose indignait encore tous les naturels d'Auberoque, mâles et femelles, c'était le refus insolent des quatre-vingt mille francs et des espérances de mademoiselle Monturel, refus ébruité par le chagrin expansif de la pauvre « Margaret ». Chacun en voulait à M. Lefrancq de mépriser cet argent pour lequel, à part quelques rares exceptions, ils étaient tous prêts à faire tant de bassesses.
Les « demoiselles » étaient dans un état de jalousie aiguë et d'irritation folle qui leur faisait dire des bêtises grosses comme la grosse Irma :
— Une artisane ! une fille de rien ! il faut avoir des goûts bien bas, pour s'amouracher d'une fille pareille!...
— Encore, si elle était riche ! s'écriaient naïvement ces pécores, les demoiselles Bourdal comme les autres, malgré leurs médailles et leurs chapelets.
Les ouvrières, les filles du peuple, qui auraient dû être fières de cette absence de préjugés, rageaient de ce qu'elles appelaient la « chance » de Michelettc,
LES GE?(S n'AtlDEnOQUK 293
et, dans leur exaspération jalouse, furieuses do n'avoir pas été choisies, V « habillaient » avec cette crudité de langage si révoltante chez la femme sans éducation excitée par la colère.
« Miss Margarct •, elle, no disait pas de mal de AI. Lefrancq : elle l'aimait trop pour cela, et se contentait de pleurer « toutes les larmes de son corps • comme on dit. Comment l'amour, un amour sin* cèro, s'était-il logé dans cette petite tète éprise de frivolités et d'anglomanie, c'était une chose difficile à expliquer, mais le fait est que la pauvre fille était très malheureuse.
Parmi la gent féminine, une seule personne approuva ce mariage : ce fut mademoiselle de Caveyre.
— Tenez, dit-elle un jour à M. Lefrancq ; voici mon cadeau do noces.
Et elle lui tendit deux lettres anonymes adressées à Michelette, car la Croyssieux avait récidivé :
— Je n'ai pas voulu laisser salir de ces ignominies l'innocence de celle que vous aimiez.
— Je vous en remercie, et je vous en suis très reconnaissant, dit M. Lefrancq après avoir parcouru une des lettres : s'il vous arrivait d'avoir besoin d'un ami, comptez sur moi.
— J'aurais voulu plus, répondit mademoiselle de Caveyre, mais je reconnais que je ne vous méritais pas.
Et elle s'en alla.
'29i LES GENS d'auberoque
La pauvre Dinali, ne pouvant toujours pas vivre en état de viduité, s'était, faute de mieux, rabattue sur M. Pesguilhem, qui venait tous les soirs fumer sa pipe de racine de bruyère dans le petit salon fané.
Mais ce gros garçon de trente-cinq ans, apathique de nature et abruti par la nicotine, n'était pas son fait et elle ne tarda pas à le mettre à la porte.
— C'est une » panturle » ! il ne venait que pour mon tabac 1 disait-elle un jour en riant à madame Grosjac.
Cependant les autorités civiles et administratives ne pouvaient rester indifférentes à cet exemple d'indépendance religieuse qu'avait donné M. Lefrancq, à ce dédain des usages reçus, à ce mépris des convenances sociales qu'il avait montrés. On le dénonçait d'Auberoque comme donnant le déplorable spectacle d'un fonctionnaire vivant en concubinage. La coterie des dévots, stimulée par le curé Camirat et soutenue par M. le maire Bourdal, s'agitait sourdement à Périgueuxpour obtenir sa révocation. Mais, grâce au directeur départemental, qui l'estimait comme homme et comme fonctionnaire, la haine de SOS ennemis fut impuissante encore une fois.
Lui ne s'occupait, ni ne pensait môme à tous ces vilains bonshommes qui autour de lui s'agitaient, hypocritement hostiles. Il vivait retiré, pleinement lu'ureux près de sa femme, sans autres relations que son ami Farguette. L'affection de Michelette, préve-
iKs i;r..Ns i»'Ai;nKnno»*F. 205
nanto, reoonnnissonlo même, était encore emproinlo d'une admiration réfléchie pour la hauteur de sentiments ot le caractère de son mari ; lui odorait en elle licite sereine raison, cette égalité d'Ame, qui donnaiont tant do prix h son amour, et cette dignité simple ({ui relevait les menus services qu'elle se complaisait à lui rendre.
Il était pour elle comme un dieu :
— Comment as-tu pu penser à moi ? m'airoor 7 lui demandait-elle un jour.
— J'adore toute ta chère personne, ma Michelette, ot en particulier ces beaux yeux qui illuminent ma vie, dit-il en los baisant doucement l'un après l'autre, mais, s'il faut te le dire, c'est par ton grand cœur. par tes qualités morales que j'ai été pris...
— Oh ! fit-elle rougissante en mettant son front sous les lèvres de son Georges.
Les événements du dehors les laissaient indifférents, et les petits faits de la vie journalière d'Auberoque n'arrivaient pas jus({u'à eux. Pourtant il y avait de ces événements qui faisaient du bruit dans la bourgade. De ce nombre furent le transfert de la euro du doyenné à Auberoque et la consécration de l'église. Elle n'était pas fmie pourtant, cette église, car la friponnerie de madame Chaboin avait creusé dans les ressources communales un trou qu'on n'avait pu combler : payer quatorze mille francs, aa lieu d'en recevoir seize, cela faisait une difTérenoe,
296 LES GE>s d'auberoqde
Aussi le clocher n'existait pas, la nef n'était pas terminée ; mais, pour satisfaire l'impatience des gens du bourg, le parachèvement fut remis à des temps financièrement meilleurs, et, d'après la décision du conseil municipal, M. Capgier fit poser une couverture de tuiles creuses sur l'édifice inachevé, et faire à l'intérieur un plafond en forme de voûte ; puis la consécration eut lieu.
Ce fut un grand jour pour Auberoque. La veille, comme lors de la pose de la première pierre, on avait planté le long du vieux chemin des rangées de pins coupés dans les bois de madame Ghaboin ainsi que de coutume, — les plus petits toujours. — Ces pins, élément principal des fêtes du pays, étaient reliés jusqu'à l'église par des guirlandes de buis que la gent femelle du bourg avait confectionnées avec un zèle patriotiquement local. Les recoins ignobles avaient été masqués de branches de chêne, et, pour achever de donner un air de fête à la bourgade, autant que pour atténuer les odeurs infectes, le chemin et la rue étaient couverts d'une jonchée de buis, de laurier et de fenouil. A l'entrée du bourg, en avant de la vieille porte, une bande de calicot tendue entro deux grands mâts peints en mirlitons, portait en lettres de deux pieds, cette inscription, œuvre du frère Auxilien :
VIVE monseigneur!
De drapeaux tricolores, peu,ces messieurs du clergé
LES GC.N8 D*AUBEROQt?F. ^7
n'en étant pas autrement entités, notamment mon* soigneur. Quant à madame Chaboin, afm do mieux entrer dans son rôle de châtelaine et faire, — toujours inutilement d'ailleurs, — sa cour à l'aristocratie du pays, elle aflichait ses préférences pour le drapeau blanc, sans trop oser l'arborer, toutefois !
Le prélat consécrateur n'était pas l'évéque du diocèse, mais un év<^(|ue in partibm infidelium, — dispensé, par bonheur, d'aller résider dans son diocèse nominal, où sa venue eût excité des manifesta* tions gastronomiques enthousiastes, car c'était un i;ros homme dodu et bien en point, qui eût fait un excellent rùli de cannibales.
Lorsque se leva le jour fameux, M. le maire Bour- (!al était depuis une heure sur pied, en redingote longue, — il n'avait pu se décider ù se faire faire un habit, — on chapeau haut de forme démodé de vingt ans, en gants paille nettoyés à la mie de pain par SOS nilos,ot l'écharpe municipale traversant obli(|ue* mont la poitrine, comme un grand cordon : il trouvait que c'était plus imposant.
L'unique cloche, installée dans un rudiment de clocher en charpenterie destiné ii tenir lieu de la flèche absente, se démenait follement, brandie par cinq ou six gar<;ons vigoureux, tandis que de la platO'forme do la « Bombarde », un petit canon de fêles, congrùment bourré par l'ancien artilleur Coldelin, toussait de toutes ses forces, le pauvre.
Monseigneur se fit un peu attendre, comme il ( onvient, mais enfin sa voiture fut annoncée au bas (le la côte par un fanion, — blanc, s'il vous plaît ! — a:^ité sur la tour de la « Guette », par un homme en vigie. A ce signal, M. Bourdal, escorté du conseil municipal et des notables, s'avança au-devant de révoque, jusqu'à l'entrée du bourg, et s'arrcla s JUS la bande de calicot. Le maire avait écrit son discours, l'avait appris par cœur, et comptait étonner ses administrés et le monde officiel par son éloquente improvisation ; mais, à la vue de la voiture épiscopale, il sentit" comme une brûlure à l'épigastre, et, ayant conscience que la mémoire allait lui manquer, il tira des papiers de sa poche.
De son côté, le curé Camirat, accompagné des desservants du voisinage et du personnel du bas chœur, avait précédé le cortège civil, en sorte que, lorsque la voiture arriva, laujues et ecclésiastiques étaient réunis, attendant. L'évoque avait revêtu en chemin le costume obligé, en sorte qu'après avoir répondu quelques mots aux souhaits de bienvenue du maire et du curé, il prit place sous le dais préparé pour lui. Puis tout le cortège se mit en marche, précédé des enfants de l'école des frères, des petites (illes des sœurs, et suivi du domestique de monseigneur (|ui portait des ornements et un écrin contenant le calice épiscopal : derrière ce personnage marchait toute la commune.
LB8 Cl'.yn t}\vui.l\ni)VK i!)0
Arriva Hovnnt l'égliso, M. lo maire t'arrêta, se N(^c|ue, déplia son maiiuscril ot )[nn)Pn(;n (lo lire son discours en bégayant d'émo- •m. Co discours était honnêtement insignifiant ; liais on n'attendait pas de merveilles oratoires de M. Bourdal, de façon que chacun écoutait distraitement les phrases qui fdaient, filaient comme un bon macaroni au gratin. Pourtant à un moment, un mot singulièrement placé fit lover la tête au serétairo de monseigneur, jeune abbé coquet et rieur, (ui poussa du coude le curé Camirat, son voisin. il. Dourdal avait un faible pour l'adverbe « incomtnensurahiement >, qui n'en finissait plus dans sa bouche, ot il l'avait fourré dans sa harangue, çàel là, hors de propos. Outre cela, il avait lardé ladite harangue de quelques phrases prud'hommesques comme il les afleclionnait, bien choisies pour la circonslaiice :
« La crainte do Dieu est le commencement de la sagesse > ; « la France est la fille atnée de l'Église > ; « rendons à César ce qui appartient à César >, 1 1 autres de cette force.
Tout cela venait comme des chesrux s-ur de la soupe aux choux cabus : aussi les prêtres, heureux (lo se moquer d'un laïque, d'un magistrat municipal, (|ui plus était, s'adressaient des regards d'intelligence qui disaient clairement :
« Quelle buse, ce maire d'Auberoquc 1 »
300 LES GENS d'aUBEROQDE
Seul, révoque restait sérieux : il ruminait sa réponse.
Le maire, au bout de son discours, s'épongea le front avec un beau foulard de Lyon, cadeau d'étrennes de ses filles, et ensuite, après quelques secondes, monseigneur commença d'une voix grasse, hésitante, raclant les flegmes de son gosier, se répétant pour chercher ses phrases. Il parla ainsi lentement, un demi-quart d'heure, puis ayant fini un peu court, il entra brusquement dans l'église.
La cérémonie de la consécration parachevée, il y eut au château, où monseigneur recevait l'hospitalité, un grand dîner sérieusement truffé, auquel assistaient, avec monsieur et mademoiselle Duffart, quelques naturels du pays seulement : le maire Bourdal, M. Gaumont, M. Monturel, le curé Camirat et trois desservants du voisinage.
Les nobles d'alentour avaient décliné l'invitation que madame Chaboin avait cru leur faire accepter à cause de la présence de l'évoque ; en sorte que la facilité de celui-ci les fit jaser.
— L'acceptation de l'hospitalité de madame Chaboin par monseigneur a paru singulière à quelquesuns, disait, peu de jours après, au curé Camirat, M. le comte de Mathas.
— Notre-Seigneur allait bien chez les publicains ! riposta vivement le doyen, qui se sentait touché par cette réflexion.
LB8 GE^n D*AUBKnOQUB 301
Quelques personnes d'Auberoque épiloguaiont aussi lù-dessus, entre autres la cérémonieuse madame Monture! ; mais le plus chof|uô fut le frère Auxilien, qui méprisait fort madame Chaboin :
— Monseigneur doit avoir ses raisons pour agir ainsi, disait-il à son < bini > en revenant de l'église ; mais pourtant je voudrais bien les connaître !
Ses raisons, monseigneur ne les disait pas , t|uuiii à celles de madame Chaboin, elles se devinaient as*
Ravie de la présence de Tévéque à sa table, présence qui la vengeait des dédains de la noblesse et du propos soldatesque du colonel, la châtelaine s'était évertuée à le recevoir d'une manière particulièrement honorable. Elle avait eu le soin de substituer à la chaise cannée des autres convives un beau fauteuil doré pour monseigneur. En outre, de chaque côté, un espace vide le séparait de ses voisins, et, tandis que tous les autres avaient des couverts d'argent, l'évéque en avait un de vermeil. Madame Chaboin avait mi^mo voulu dresser un dais de table au-dessus du fauteuil épiscopal ; mais le curé Camirat lui avait fait entendre que son zèle pieux dépassait la mesure.
Au cours du dîner, madame Chaboin s'efforça d'être humblement aimable avec cet hôte éminent ; elle eut pour lui des prévenances et des attentions qui contrastaient fort avec ses faisons ordinaires,
LES GEINS D AUBEROQUE
brusques et rudes. Elle prenait des airs étonnes et admiratifs à chaque phrase de Tévéque, et se faisait petite fille ignorante en lui parlant.
Enfin, le dîner fini, lorsque après une sieste dans son appartement le prélat fut sur le point de partir, madanae Chaboin lui offrit un superbe ostensoir pour sa chapelle, en le suppliant de la comprendre dans sa bénédiction toutes les fois qu'il s'en servirait.
— Certes, madame, je ne l'oublierai pas : ce magnifique témoignage de votre piété me le rappellera toujours !
Outre l'ostensoir, monseigneur emportait encore une supplique accompagnée d'un chèque de vingtcinq mille francs, le tout à destination de la chancellerie papale qui, peu de temps après, en accusait réception par un bref conférant à la châtelaine le titre de comtesse romaine libellé comme suit :
COMTESSE DISSAC d'aUBEROQUE
Ainsi l'avait demandé la bénéficiaire, désireuse d'enterrer le Chaboin sous son titre et son nom do famille.
Cette distinction accordée à la ci-devant marchande d'hommes fut portée à la connaissance du public par un copieux envoi de cartes de visite où la
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iiouvolle comtesse avait fait graver, au*dettus de tioii nom, les armes concédées :
De sabie au vol tf argent,
surmontées do la couronne comtale, avec cette devise un peu méchannnont éuigmatique, duo, comme la supplique, à la plume acérée de l'abbé Camirat, qui ne pouvait pas laisser échapper une occasion d'exercer sa murdacité, môme sur ses amis ;
Or est qui or vaut.
Toutefois la nouvelle comtesse eut l'amer crèvecœur de constater que sa comtiHcation n'avait pas tout le succès qu'elle en attendait. Les nobles du pays en tirent des gorges chaudes.
— Pardieu ! disait publiquement, un jour, le mar- (]uis de Glenadol, le héraldiste, qui a dressé ces armes pour la veuve Chaboin, est un homme d'esprit, un bon pince-sans-rire : le sable du désert, le vol d'argent, tout y estl
— Ces titres papaux qui, selon Saint-Simon, sont « moins que rien », sont encore trop bons pour de pareilles espèces ! réplicpiait un autre.
A Auberoque, ceux qui avaient diné en compagnie (lo monseigneur admiraient tout de conliance, mais les autres en riaient avec force brocards.
— Il manque, pour « tenants » à ces armes, deux remplaçants « de carnation » en tenue de visite I disait Exupère.
Ces quolibets furent comme l'épilogue de la consécration de l'église. Pour le populaire, cette fête se termina le soir par un feu d'artifice offert, à son corps défendant, par madame Chaboin, qui n'en voyait pas la nécessité, disait-elle, ayant fait déjà beaucoup de dépenses...
— Vous ne pouvez vous en dispenser, croyezmoi ! lui avait répondu M. Duffart.
Mais le transfert à Auberoque de la cure du doyenné, qui avait mis le bourg en liesse, devait avoir des conséquences inattendues.
Les gens de Gharmiers, humiliés de voir leur église passer à l'état d'annexé, et furieux de la victoire de leurs voisins, décidèrent, à l'instigation d l'ancien sacristain démissionnaire, de faire venir un pasteur protestant, et déjà les conseillers municipaux, s'étant concertés, avaient résolu d'affecter leur église au culte réformé. Lorsque la nouvelle decer révolution religieuse parvint à Auberoque, le vicair» qui binait à Gharmiers comme auparavant au chellieu du canton, en fut consterné. G'était un honnélo jeune homme, plein de zèle et aussi fervent que son curé l'était peu. L'idée que l'on prierait Dieu en français dans cette vieille église où on l'avait toujours prié en latin, le bouleversait : cela lui parais-
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sait l'abomination do la désolation prédite par le prophète Daniel. Le pauvre garçon n'en dormait plus. 11 se représentait l'hérésie s'implantantdansle pays, et peu À pou s'étendant et se propageant comme une sorte de phylloxéra religieux, et cette vision le tourmentait horriblement. Mais il était courageux : après s'être lamenté, il résolut de barrer le chemin i\ l'antique ennemi et commença sur-le-champ à par* courir la commune de Charmicrs.
Dans chaque maison, il s'efforçait de faire renoncer les paroissiens à ce projet impie, se servant de tous les arguments, parlant à chacun selon son état, prenant les uns par l'intérêt, d'autres par les sentiments, d'aucuns par la peur de l'enfer, se faisant ainsi tout à tous, comme l'apôtre. Dans ses prônes dominicaux, il conjurait les quelques fidèles qui allaient encore provisoirement à la messe, de résister vaillamment à la séduction et de maintenir la vieille religion de leurs ancêtres. Mais il avait à lutter contre la haine féroce que les gens de Gharmiers portaient à leurs voisins, et contre l'indignation que tous ressentaient d'avoir été sacrifiés par l'autorité ecclésiastique, en sorte qu'il prêchait, comme l'autre, dans le désert. Pourtant, de rares bonnes femmes se laissaient quelque peu émouvoir,lorsqu'il leur représentait cette église, où elles avaient été baptisées, conimuniées pour la première fois et mariées, profanée par l'hérésie et devenue la maison du diable : doinus
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diabolil... Ce bigre de latin les troublait. Et alors il les exhortait à peser sur leurs maris pour éloigner de leur paroisse cette hideuse hérésie. Mais il eut i)eau faire, tout ce qu'il put obtenir, ce fut que l'église resterait affectée au culte catholique pour les anciens paroissiens demeurés fidèles à leur foi ; et ce ne fut pas sans peine qu'il obtint cela. Enfin.trois ou quatre femmes de conseillers municipaux, bien stylées, gagnèrent leurs maris par divers moyens suggérés, qui avaient besoin de Texcuse d'une bonne cause, notamment par des refus opportuns du dehitiim, et ces quelques-uns, appuyés par le sous-préfet, firent accepter cette transaction à leurs collègues.
Lorsque donc arriva le pasteur, il fut obligé de commencer les exercices de son culte dans une salle de café abandonnée pour cause de faillite. C'était une grande pièce au plancher boueux et mal joint, basse de plafond, eniumée et tapissée d'un vieux papier à dessins effacés, crasseux partout à la hauteur des tables qui la meublaient naguère, et tombant çà et là d'un mur salpôtreux. C'est dans ce taudis que « travaillaient » les prestidigitateurs du ruisseau, et que les chanteuses ambulantes, courant le pays à pied, ou dans de méchantes roulottes traînées par tl'3s ânes pelés, venaient brailler leurs chansons bêtement obscènes.
Dans cette salle encore imprégnée des senteurs (lc8 alcools frelatés, des absinthes vert-de-grisées,
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saturée des émanations humaines, de Toflour ârro lu tabac, et comme du relent des saletés etdesbias* plièmes qu'ollo avait entendus, prêcher JésuA-Christ rrucUiô, lo contraste était saisissant.
C'était lo soir : une lampe suspendue au plafond éclairait mal la salle comble qui regorgeait sur la porto et dans un corridor intérieur. Il y avait là des jeunes Filles, des femmes, des hommes et turtoat (les jeunes gens beaucoup. Tous à peu près éCiittil (les hobitants du bourg et des villages de la corn* mune, prévenus par l'ancien sacristain devenu le Ik(I«mu du nouveau ctilto. A l'extrémité de la salle, • loboiil (levant une petite table, — peut-être une anienne table du café, — sur laquelle était posée une bible, le pasteur, en simple paletot noir, parlait. (/était un jeune homme d'aspect sympathique, pâle, avec dos youx clairs où brillait la ilamme de la foi. On sentait, à son accent, que ce qu'il disait venait lu cœur sous l'inspiration du moment. Ses paroles laiont simples et appropriées à l'intellectualité de eux qui l'écoutaiont. Point de citations, point (l'apostrophes, do phrases sonores, de mouvements oratoires : un discours tout uni, au(|uel le raisonne* ment donnait cette solidité que le squelette donne au corps.
Certes, parmi ce peuple (pii était là, il y avait dos sprils imbus des vieux préjugés ( atiioliques, dos curieux ; et aussi des sceptiques rustiques ; pourtant
lorsque, après avoir terminé sa prédication, le jeune pasteur récita la prière d'une voix chaude et pleine de vibrations émues, tous s'en allèrent bien disposés pour la nouvelle religion; — d'autant plus que, comme l'avait copieusement expliqué Tancien sacristain, elle se [pratiquait gratis, avantage apprécié à la campagne comme à la ville.
Dans le temps qu'à Charmiers les plus zélés venaient presque tous les soirs entendre la prédication, à Auberoque on daubait sur ce pasteur en civil et sur ses prêches dans un sale café. Le curé Camirat était naturellement le plus acerbe et le plus mordant. C'était un homme intelligent ; mais, aveuglé par la passion et la question d'intérêt, il ne lui venait pas à l'idée, non plus qu'à aucun de ses paroissiens, que sonDieu était né dans une étable, que les apôtres étaient vêtus comme leurs concitoyens, et qu'ils prêchaient où ils se trouvaient...
Au moment où les habitants d'Aube roque commençaient à se lasser de rabâcher toujours les mêmes sottises sur le pasteur de Charmiers, survint un autre événement qui détourna les caquets ailleurs. Cet événement fut le suicide de M. Bourdal, notaire et maire d'Auberoque.
Depuis deux ou trois ans il s'était un peu « dérangé », comme on dit dans le pays; c'est-à-dire que sa conduite était devenue irrégulière, à la grande désolatioû de ses filles, qui faisaient neuvaine sur
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nouvaino pour lo reliror du pécli^. A «on ûgo do cinquanto-sept ou huit ans, il s'était amouraché de la potito veuve Rnrjac, qui lui faisait voir da che* min et lui soutirait do l'argent pas mal. C'était uno de ces passions de vieux, tenaces comme des ronces où l'on est empêtré, qui, par moments, lui faisait oublier son avarice. Mais il ne l'oubliait pas tout à fait, car pour réparer les brèches laites à son avoir, il se mit i\ jouer h la Bourse, gagnant quelquefois, perdant le plus souvent. Tant il fit que, se trouvant engagé dans des spéculations importantes lorsque survint le coup d'État du Vingt-quatre Mai, il fut ruiné tout à plat ; ce que voyant, il se cassa la tète d'un coup de pistolet, qui fît jaillir au plafond le peu de cervelle qu'il avait.
Et, grAce à de certains accommodements avec le ciel et ses ministres, il fut enterré en grande cérémonie par le doyen Camirat, dans le meilleur en* droit du cimetière, lui qui avait fait jeter le pauvre Guignac dans un trou hors des murs.
Le Vingt-quatre Mai fut fatal aussi à M. Lefrancq. Le directeur de Périgueux ayant été déplacé, la coterie réactionnaire et cléricale d'Auberoque jugea la conjoncture favorable, et, appuyée d'un député bien pensant, elle renouvela ses dénonciations, intrigua, lit agir, en insistant sur la nécessité de faire un exemple, si bien qu'un mois après, le receveur était révoqué.
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— Bah ! dit-il à sa femme, après avoir lu le fetfa ministériel, ces braves gens-là n'ont pas de longs jours dans le ventre !
Et, prenant son premier-né qui venait de s'administrer une bonne tetée, il lui fit faire risette en l'enlevant par petits sauts dans ses bras :
— Hop ! hop ! hop la la !
Vingt ans plus tard, M. Lofrancq et sa famille étaient en vacances à Auberoque, chez l'ami Farguette. Réintégré dans l'enregistrement après la bourrasque du Vingt-({uatre Mai, le receveur avait eu une carrière administrative modeste, et, tandis que des camarades plus heureux faisaient leur chemin, il était resté comme englué dans les emplois iiil'érieurs. C'est qu'il avait deux terribles notes dans son dossier : la première, sa révocation qui accusait la veulerie do tant do fonctionnaires, et des plus crétés, qui avaient courbé la tète sous le grain ; la seconde, son mariage civil. Sous la troisième République, les gros personnages qui s'étaient succédé dans les bureaux de la direction générale de l'enregistrement . avaient tous été indisposés par cette révocation qui attestait une indé|)endQnce de caractère mal vue dans les administrations, et choqués de ce mépris des coutumes religieuses auxquelles eux-mOmos
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s'étaient docilement soumis. Dans le personnel supérieur, on lui en voulait sourdement de n'avoir pas passé sous le joug des prêtres, de n'avoir pas « fait comme tout le monde » . L'hérédité d'une longue succession de siècles a tellement imprégné la nation française des haines et de l'esprit d'intolérance de l'Église romaine, que des esprits sceptiques, des voltairiens avérés, des hommes sans pratique aussi bien que sans foi, n'avaient pu se défendre, à l'endroit de cet incrédule logique, d'une antipathie qui allait jusqu'à l'injustice. Lui se souciait peu de cela : sans ambition, de goûts simples, il trouvait son bonheur en lui-même et dans les siens. Il avait cinq enfants de belle espérance : l'aîné était à l'École centrale, le cadet à l'Institut agronomique ; les deux garçons qui suivaient faisaient encore leurs études au lycée, et le dernier était une mignonne fillette de huit ans.
Le lendemain de son arrivée, levé de bonne heure, M. Lefrancq, accompagné de M. Farguette et de ses deux plus jeunes garçons, fit le tour d'Auberoque comme au matin de sa première venue. La bourgade était toujours sale et plus laide encore qu'autrefois. Parmi de nombreuses maisons sordides, délabrées, beaucoup étaient inhabitées et accusaient la décadence du triste chef-lieu de canton.
— Voilà, disaitM. Farguette, le résultatdelacoupabli^ ineptie des anciens administrateurs, qui, pour complaire à la Chaboin, lui ont cédé les communaux, et,
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ainsi faisant, ont bouché les avenues du bourg. Et, ( hoso désolante pour les habitants, ce sont leurs voi* iiis et ennemis abhorrés qui bénéficient du dépéiisseinont d'Aubcroque. Charmiors s'agrandit, des maisons se sont construites, qui le relient à la sta-
<)n, et le commerce s'y porte, au grand dommage
s marchands d'iri.
En passant, ils virent l'église toujours inachevée, avec son toit de grange, son clocher en pigeonnier et ses lézardes en coup de foudre.
— Encore une belle opération I dit Tex-pharmaion, qui répétait volontiers d'anciennes histoires,
rommo font les vieux.
> Colle église, qui, selon Duiïart et autres farceurs, devait faire la fortune d'Auberoque, a endetté hi commune jusqu'au cou et achève de la ruiner en Il paralions. Il a fallu s'imposer lourdement, et maintonant les contribuables surchargés se font tirer 1 oreille pour payer leurs impéts : le successeur do a Monlurel en sait quelque chose.
-— A propos, demanda le receveur, et le curé Garnirai ?
— Il est mort paralytique et a été remplacé par un Acellent homme, doux, tolérant et désintéressé. lo le rencontre quelquefois aux réunions du conseil il administration de la Miséricorde, qui m'a fait économe de rétablissement : nous avons les meilleurs rapports.
Ils se trouvaient en ce moment devant cette « M. son des pauvres » qui était toujours là, au fond du foirail des bœufs, avec ses grands vieux bâtiments noirs, tristes et mal entretenus. Rien qu'à voir cet amas de constructions informes, ces hauts murs d crépis, on devinait derrière toutes les misères de l'humanité.
— Je tâche d'améliorer le sort des malheureux vieillards qui sont là, dit en étendant la main M. Farguette. Je leur procure quelques petites douceurs, et ils sont contents de moi.
Us revinrent par la place centrale. La maison de la poste autrefois était vide ; le bureau avait été transféré à Charmiers, plus près de la station.
— Qu'est devenue mademoiselle de Gaveyre ? demanda M. Lefrancq.
— Je vous ai écrit, un jour, qu'après avoir enter sa vie de garçon dans un souper qui fit du bruit ici, elle a épousé le cousin Frédéric, retraité comme capitaine. Depuis, elle a été nommée dans le Lot-et- Garonne, pays natal de son mari, et j*^ "'^^" ni j>luentendu parler.
— Et le vétérinaire Grosjac, qui sollicitait li poste à l'École de Toulouse ? a-t-il enfin réussi '
— Pas tout à fait... Il a bien obtenu une pian-, mais dans un établissement d'aliénés !... A force do boire de l'absinthe, le malheureux a perdu la tri \
Le Ca/d du Périgord, où le « docteur » avait j).
' ml (lo « \. . - ■ , *;i...» . . .iUî au.>>i, il son oiisim^mo 1 moitié disparue par l'oiïritement du plAtre.
— L'hôtol du Cheval* Bltxfic, d'où les l'poux Jam-
nol ont été expropriés, n'est plus qu'une misérahlo
i!i( r-p. où descendent pour quelques heures les
les (juristes qui viennent visiter le château, — dit