LES OK.NM D*AUBRIIOQOI
chaïquo In faisaient ress( mbier à ces Gguret nalfe^ (les mattrcs primitifs. Entro ses doigts légers, In Inino s'allongoait on un fil monu quoleftisoaii tordait en tournant ra{)i(loment. M. Lefrnncq aimait à lavoir dans cette occupation qui faisait valoir sa toute gra* cieusè personne et montrait sa dextérité.
— Il n*y a plus que vous pout-ôtre à Auberoquo qui niiez encore» lui disait-il un jour.
— Oh l il y a bien, sans doute, aussi quelques vieilles ; mais il est vrai que ce n'est plus à la mode.
— Et qui vous a donc appris ?
— C'est ma grand'mère, qui était aussi ma marraine.
— Alors, c'est elle qui vous a donné ce joli nom do Micheletlo?
— Oui, elle m'a donné ce nom qui élait le sien*
— Je n'imagine guère une vieille femme se nommant Michclette!... n faut être jeune et belle pour porter ce nom...
Elle rougit un pou.
— Pourtant, j'avais une vieille tante qui le portait aussi. Comme ma grand'mère elle avait été jeune ; mais on ne peut pas changer de nom en avançant on Age...
— Assurément 1 mais il y a dos noms qui vont bien mal à la vieillesse. Ainsi, par exemple, la vieille servante brèche-dents de monsieur Farguette s'appelle Rose...
180 LES GENS D*ADBEROQUE
La petite sourit un peu :
— C'est vrai... L'habitude m'avait empêché de remarquer cela.
Ainsi, pendant que M. Desvars s'acharnait à son atelier, ils causaient paisiblement de choses et d'autres, indifférentes quelquefois en appareiT^ce, mais qui leur faisaient goûter la douceur de communiquer ensemble. Michelette trouvait à la voix du receveur une beauté virile qui la faisait vibrer, et lui ne pouvait entendre la voix d'or de la jeune fille sans être délicieusement ému.
Lorsqu'il était nuit close, M. Desvars sortait de son atelier, et s'il n'était pas trop absorbé par une difliculté à résoudre, il venait se mêler à la conversation qui, alors, fréquemment déviait du côté de ses inventions. Le pharmacien venait parfois aussi, et avec lui qui n'était ni amoureux, ni inventeur, l'entretien prenait une tournure plus générale et portait sur des sujets plus vastes, où se montraient ses aspirations généreuses, le souci des problèmes sociaux, et l'amour des grandes choses qui, h travers les siècles, ont passionné l'humanité.
Mais, le plus souvent, les deux jeunes gens étaient seuls. M. Desvars, pour rêver plus commodément à ses inventions, allait se mettre au lit, et iJ. Farguette restait à la pharmacie, occupé à préparer les remèdes que les gens venaient quérir le soir, afin d'économiser le temps. Ils passaient ainsi
LES CRMS D'AOBBIlOQVt WA
de longues soirées i\ la clarté des étoiles, échanp .ml leurs pensives, muets quelquefois, écoutant le chant mélancoii<|ue des raines monter du fond des prés, et tout entiers au bonheur innocent de se voir, de se sentir occupés l'un de l'autre.
Un matin, pendant que le receveur travaillait à son bureau, M. Dcsvars vint le chercher pour lui montrer son nouveau vêlocepède : la machine était terminée et l'inventeur en était content.
(lit-il avec satisfaction à M. Le-
Il .IIM «J.
En eiïet, M. Desvars avait beaucoup amélioré Tap- {>areil. L'acier avait remplacé le bois dans les roues ; u lieu des engrenages qui jouaient trop, une chaîne iinnsmettait le mouvement; et, pour adoucir les rôai lions, les roues avaient été cerclées de bandes (le cuir superposées. M. Lefrancq essaya la machine, qui roulait d'une façon assers satisfaisante mais néossitait encore de sérieux efforts. Ce véheepède lait manifestement supérieur au premier : il était Uis léger, plus doux, plus maniable, et pourtant I impression de M. Lefrancq lut que ce n'était pas enore cet engin qui résoudrait le problème de la locomotion rapide, économique et toujours prête, comme (lisait M. Desvars : toutefois, il lui donna quelques \roles d'encouragement.
L'intention de l'inventeur était de profiter de l'Ei- ]M)sition universelle pour lancer son vêlocepède,
Il faisait à ce sujet des rêves dorés : ii lui semblait que son invention allait brusquement produire une révolution dans les moyens de transport des voyageurs. Il voyait déjà la foule encombrant la section des machines, et les industriels se disputer, à coups de billets de mille, le brevet qu'il allait prendre. Il ne disait cela ni à sa fille, ni à M. Lefrancq. Il avait tant fait à Michelette de confidences de ce genre, lui avait confié tant d'illusions, dissipées ensuite par la réalité, qu'il n'osait plus l'entretenir de ses espérances. Quant à M. Lefrancq, il était poli, bienveillant, mais visiblement ne partageait pas l'enthousiasme de son propriétaire, et celui-ci se taisait.
A l'occasion du départ de M. Desvars, le receveur s'attendait à une demande d'argent; mais, à sa grande surprise, l'autre ne demanda rien pour lui : il s'en tint à prier son locataire de payer le loyer à sa fille pendant son absence. M. Lefrancq craignait fort que l'inventeur, dans l'absorption égoïste de se» rêves, ne partît sans laisser un sol à la maison, comme il l'avait fait déjà. Aussi, après quelque précautions oratoires, il fit comprendre à son pro priétaire qu'il était préférable que lui-même remî; l'argent à sa fille ; et, sur l'assentiment de M. De> vars, le receveur lui avança un semestre de lo'jiei .
Si le père de ]\lichelette s'était montré aussi discret avec son locataire, c'est qu'il avait en ce mv ment daiis F'>n n vior-millo r*" ' '--v^u Pi .uw-c -m> ]
Lr.S V.l IIBIIOQOB IB3
billots de banque, qu il n'avait pas eu Ton' solliciter. Circonvenu par M. Guôrapin. qui 1. i rait du grand intérêt quo madame Chahoin poi luil .« son invention, M. Desvars avait fait voir à l'intendant le vélocepède à peu près achevé. L'autre avait feint un grand enthousiasme, et, après avoir manœuvré pour auioner l'inventeur, — ce qui. à la vérité, n'était pas diliicile, — à exprimer cette idée que l'argent était indispensable pour lancer une affaire, il lui avait proposé de lui en faire prêter par madame Chaboin :
• il était sûr d'être en cette occasion son iia^. prête en otfrant à M. Desvars la somme nécessaire : cinq cents francs? mille francs? Madame Chaboin était à Paris en ce moment, mais il allait lui écrire et la réponse ne se ferait pas attendre. »
— Je puis raire, je pense, avec cinq cents francs, dit M. Desvars, heureux do trouver enfin quel- ({u un qui s'intéressût sincèrement à son invention, i^ans son^tT au caiactère de Fhomme entre les • iîT.>> (laijuel il se niellait.
ous aurez l'argent dans trois jours, dit M. Guérapin en s'en allant.
— Oh 1 pourvu que je l'aie la semaine prochaine pv)ur aller à Paris, c'est assez lot.
Ce prêt, spontanément offert par l'intendant Guérapin, était un des arliiices destinés à préparer la réussite des projets de madamp Chaboin. En tra-
vaillant un à un les conseillers municipaux qui s'étaient montrés hostiles à ses projets, elle comptait les gagner. Avec M. Desvars, toujours à court d'argent, mais honnête et confiant comme un enfant, il n'était pas question de le corrompre, mais on pouvait espérer de le tenir, étant son créancier, au moins par la reconnaissance.
Ainsi des autres. Pour M. Tronchat, l'épicier, on lui mettrait le marché à la main : ou renoncer à la pratique du château, ou favoriser les projets do la châtelaine. Quant à M. Jardelet, il était très désireux d'acquérir un pré de madame Chaboin enclavé dans sa propriété à lui, et qui le gênait fort : on ne lui vendrait ce pré qu'à la condition de voter pour le château. A un autre, douteux, on promettrait de lui faire donner, par la protection de M. Duffart, le bureau de tabac d'Auberoque, dont la vacance était impatiemment attendue par plusieurs. M. Duil'art l'avait déjà promis à madame veuve Desguilhem, à un vieux retraité de l'armée, à la sœur de M. Guérapin, veuve d'un gendarme, et à la petite fille d'un colon dépossédé do Saint-Domingue ; mais qu'importait 1 il le promettra il CDCore.
Il y avait aussi au conseil municipal un nommé Coustau, entrepreneur la plupart du temps sans entreprises, quelque peu usurier, sorte de minuscale Ghaboin masculin, prêt à tout pour de l'ariî^ent,
LES (;f..ns I)' \ I iii.uo^ui 105
Cl, témoignage péniblo do rincous<Monro des éteotours d'Auberoquo : celui-là, on racluMorait.
A ces manèges individuels près dos conseillers s'ajoutait, dans le mOnio (lesscin. une manœuvre dostinùo à provo<iuer un mouvement d'opinion qui l)èserait sur le conseil.
Après le rejet du projet d'aliénation des communiadame Chaboin, mise au courant de la situation par son intendant, avait compris qu'elle nobtiendrait jamais ces communaux du conseil municipal toi qu'il était composé, les conseillers de la section do Charmiers, qui échappaient à son influence, y élant tous hostiles. Alors, sur son ordre, M. Guérapin avait remis en avant le projet de séparation.
En travaillant à cette séparation, l'intendant n'ignorait pas qu'il préparait la ruine d'Auberoque, mais c'était une âme servile qui eût vendu la commune et lui-même à madame Ghaboin, pour se rendre indispensable et garder son emploi. Il avait encore, en agissant ainsi, l'espoir de satisfaire ses haines et ses rancunes, en évinçant le pharmacien du futur conseil, et en supplantant le maire, dont il êlail jaloux.
Cet homme n'était pas réellement intelligent, mais, en revanche, il était extrêmement rusé, de cette ruse sournoise et traîtresse du sauvage que n*a pas eflleuré la civilisation. La ruse était tellement inhérente ù sa nature, c'était chez lui un tel besoin de
180 LES GENS OAUBRROQUE
tromper, qu'outre ses intrigues particulières dans chaque affaire, il avait encore des habiletés générales destinées à égarer le public sur son compte et à masquer ses projets futurs. C'est ainsi que, pour capter la coiiliance du défunt marquis d'Auberoque, il avait feint — inutilement d'ailleurs — des sentiments religieux, en assistant régulièrement à la messe eten communiant auxbonnes fêtes. On conçoit quels moyens un homme de cette trempe devait employer pour faire aboutir l'affaire de la séparation.
Un des grands griefs d'Auberoque contre Gharmiers, c'est que dans cette dernière localité se trouvait l'église paroissiale, qu'elle était le chef-lieu du culte, par conséquent, tandis qu'à Auberoque il n'y avait qu'une chapelle de secours desservie par le vicaire, qui venait, le dimanche, y dire une messe matinale. Cet état de choses était humiliant pour le chef-lieu civil et judiciaire du canton, et tout habitant d'Auberoque ressentait cela vivement. Mais, (Hitre ce motif général d'amour-propre, il y en avait do particuliers. D'abord Cliarmicrs possédait un docteur en médecine, tandis qu'Auberoque n'avait qu'un vétérinaire : pénible situation ! Puis les regrattiers d'Aubcro(|ue étaient jaloux du chétif commerce de ceux de Charmicrs. Mais c'était principalement les cabareticrs et cafetiers qui récriminaient. La pensée qu'il se vendait là-bas quelques bouteilles de vin ot de bière entre messe et vêpres les rongeait.
LES «;r..N .n.jiK 407
Copoiulnnt i) y avait oncoro quelque choso di* phis torriblo. Los fomroosd'Auberoquo, depuis la ' «la m'' . jus<iirà la chambrière, enrageaient de ne pouvoir montrer leurs toiloltes h leur aise. On n'avait pas (o temps de s'habiller pour la messe de huit heures; et puis, à ce moment, le public masculin manquait, les hommes étant encore à se faire raser. Et, pour comblo de malheur, il n'y avait pas de vôpres à Auberoque, mais seulement à Téglise paroissiale, do sorte que la gent femelle passait les après-midi du dimanche en cancans, en bavardages insipides ou pis, devant les portes, pendant que les hommes jouaient aux quilles ou au « rampeau >. Car de descendre à Charmiers pour assister aux offices, c'était une chose dont les uns et les autres repoussaient même l'idée. Tous à peu près, hommes et femmes, allaient bien à la messe de la chapelle, du moins les jours de grandes fûtes, et faisaient leurs pàqucs à la saison. Hais leur religion n'allait pas plus loin : de traiter les gens de Charmiers en bons voisins, en frères on Jésus-Christ» il n'en fallait pas parler.
Ceux qui savent que dans les campagnes, où il n'y a pas, comme dans les villes, dos promenades, la musique, le théâtre, et un public toujours prêt à lorgner, les assemblées dominicales aux offices tiennent lieu de tout cela ; que l'église, où quelques fervents vont prier, est aussi le seul endroit où les
femmes puissent faire assaut d'élégance, exhiber leurs belles robes, étaler leurs grâces, caqueter et coqueter à la sortie avec les galants, ou jacasser entre vieilles commères ; tous ceux-là conoprendront avec quelle affection la population féminine d' Auberoque devait embrasser l'idée de la construction d une église au chef-lieu de la commune pour y transférer la cure du doyenné.
Cette question avait été déjà souvent agitée, mais toujours avec ce manque de sens pratique, avec cette incohérence de vues, avec cette préoccupation d'intérêts particuliers, qui en tout temps avaient caractérisé les diverses administrations municipales qui s'étaient succédé à Auberoque. Le choix de l'emplacement avait été la principale cause do l'avortement des projets. Les gens de la place voulaient l'église là, au centre du bourg, dans un jardin en bordure. Ceux du quartier de la Miséricorde alléguaient, à l'encontre, le terrain en déclivité, la difficulté de l'accès, et demandaient qu elle lut construite dans leur voisinage, sur un « coderc » où paissaient les oisons. Quant à ceux du faubourg de l'école des frères, ils rejetaient bien loin les propositions des uns et des autres et prétendaient qu'elle lut édifiée sur un petit « tuquet » ou monticule, qui, à leur dire, semblait fait tout exprès. A l'appui de ces prétentions contradictoires, venaient les déclarations individuelles : chacun voulait bien
LES <;k?(s n*AUiiEnogi:K !of)
souscrire, mais û la condilion quo l'égliào Tùl dau8 son quartier...
Dans celte situation, le concours du curé de la paroisse était un élément de succès : aussi madame (Jiaboin avait-elle pensé tout d'abord à se Tassurer, ce qui no fut pas diflicile, car il s'offrait de lui-mCme.
Ce curé, appelé Camirat, était un petit homme blond filasse, aux cils d'albinos, aux lèvres serrées. 11 était intelligent, mais c'était un esprit inquiet et malveillant, un caractère difficile, un tempérament .'.Irabilairc. En outre, il avait des défauts capitaux pî>itr un prêtre : il était dur et intéressé. Il exploitait 10 comme M. Bourdal son étude, et tâchait de lui faire rendre le plus possible. De peur de perdre, lorsque les gens ne lui paraissaient pas très solvables, il so faisait payer d'avance. Dès l'arrivée de mar.haboin, le curé avait été quémander au chàtoau ; il y était retourné, de temps en temps, sous différents prétextes : une chapelle à restaurer, un ( alvaire à ériger, un ornement à acheter, des pauvres a soulager. Quoique l'ancienile fondatrice de la « Compagnie de la grande Mer nouvelle de Tomhouclou » ne fût pas généreuse, elle se laissait toujours tirer un louis, désireuse de se concilier ce prêtre qui. en chaire, molestait quelque peu ceux qu'il n'aimait pas, et, en général et au figuré, se servait plus do la houlette que de la (lùle pour mener son troupeau.
ir
Lorsqu'au cours des premières ouvertures, M. Guérapin chargé d'engager les négociations, fit entrevoir au curé l'éventualité du transfert de la cure du doyenné à Auberoque, celui-ci se montra très partisan de ce projet. Il se déplaisait à Charmiers, où on ne l'aimait guère ; et puis, à l'occasion de cette église nouvelle, il aurait, lui, de l'argent à recueillir pour des vitraux, des autels, des tableaux, des ornements, tout un mobilier religieux ; en un mot, des fonds à manier, et il aimait cela. De plus, il comptait faire entendre à madame Chaboin que, pour bien entrer dans son rôle de châtelaine, il fallait rétablir le culte dans la chapelle du château, ce qui aurait grand air ; et il espérait bien cumuler les fonctions de chapelain avec celles de curé et s'introduire ainsi dans la société de cette « madame Crésus », comme l'avait baptisée facétieusemont Exupère.
Le curé étant bien disposé, lors d'un court voyago que fit à Auberoque madame Chaboin, il fut convenu qu'il provoquerait les souscriptions et recueillerait les signatures. En raison de ses fonctions, nul mieux que lui n'était en état d'inlluencer les habitants du bourg en telle alVaire. Afin de préparer favorablement les esprits, le curé commença par reculer d'une heure la messe dominicale, qu'il vint dire luimême, laissant son vicaire à Charmiers. Ensuite, il donna les vùpres de temps en temps, et, dans ses prônes et ses sermons, s'attacha fort à flatter
rainour-pr()|)i i> dt; ses nudileurô ot ù 86 los coocilirr. Puis, un jour, il annonça uno bonne nouvelle : afin (le lever toutes les difTtcuttés relatives à remplacement (le la future l'glisc. ol pour accorder les intértts rospoclifs des divorà quartiors d'AnIjoroque, madame Cliaboin oilrait un enclos a elle appartenant, situé dans une position assez centrale par rapport à rensomhlo du bourg. Cette annonce fut générale* ment bien accuoillie, l'oiïre de madame Chaboin ayant lavantago do no favoriser aucune dos trois compétitions rivales. C'était un compromis, une cote mal taillée, qui donnait satisfaction à tous dans une certaine mesure. Car, si chacun des trois partis contondants était débouté de ses prétentions, il n'avait pas du moins le crève-cœur de voir ses rivaux l'emporter sur lui.
. Aussi, lorsque le curé commença de colporter sa liste, en této de laquelle madame Chaboin s'était inscrite pour seize mille francs, — argent ou terrain, — fut-il bien reçu et sa grande feuille de papier timbré se couvrit de signatures. Il y eut cependant des abstentions : M. Farguette, Gardct, le receveur, et, avec quelques autres, mademoisollo de Caveyre, qui était bien légitimiste, — elle devait cela à ses traditions de faniiUo, — mais qui n'aimait pas • la calotte », comme elle disait.
Encore que beau.v..^, .^. .vissent parfoii . ,.-i* gloriole, pour humilier le voisin^ les souscriptions
192 LES GE.>,S d'aUBEROQUE
élaient faibles en général, car Auberoque n'était pas riche ; mais enfin, à force de stimuler les fidèles, et en faisant appel à diverses personnes domiciliées hors de la commune, comme le député delà circonscription, le conseiller d'arrondissement, un riche manufacturier originaire du pays, mademoiselle DuiTart, qui donna cent francs à la condition d'avoir son portrait dans un vitrail, et encore quelques autres, la souscription s'éleva à vingt-quatre mille neul cent qualre-vingt-dix-sept francs, auxquels le curé ajouta généreusement trois francs, pour faire un compte rond.
Avec ces vingt-cinq mille francs, les secours du ministère des cultes que l'on obtiendrait parle moyen du député cousin de M. Duffart et un emprunt de vingt-cinq mille francs que voterait le conseil municipal, on pouvait construire une église et un presbytère.
Mais pour obtenir le vote de cet emprunt il fallait, premièrement, que la séparation des deux sections eut lieu, car les conseillers de Charmiers ainsi que la plupart des trente plus imposés, qui appartenaient à celte section, refusaient énergiquement de le voter. Et alors le dossier de la séparation, réclamé par M. Dulfart à l'ami Cotlignac, revint de la préfecture et fut soumis au conseil municipal réuni en session extraordinaire avec l'autorisation du préiet, obtenue par le même M. DuÛart.
!,rs f;î-\s n*ArnrnnofK 403
Ci. .^,. ., .,. 4 ;...i ..ii, la 84'paralion lui
votée À une forte majorité. Pour la proiniéro fois les conseillers d'Aul)oroque et ceux de Charmiers furent d'accord, mais c'était pour faire une bêtise.
Dans la très inlimo minorité se trouvait M. Farguette. Avec un zèle digne d'un meilleur sort, il avait essayé de faire comprendre aux conseillers d'Auberoque les conséquences d*un vote favorable. Il leur avait fait voir que le futur conseil serait à l'entière discrétion de madame Chaboin dont runi({ue visée était de duper la commune. Surtout il avait insisté sur ce point que cette église, dont oo se servait comme d'un appût pour leur taire voter la séparation, serait une cause de ruine pour la corn* mune amoindrie...
Mais tous les eiïorts de ce pauvre M. Farguetto furent vains : cette lois, M. DufTart, qui s'était enroro constitué devant le conseil l'avocat de madame Chaboin, l'emporta. Comme dit l'autre, « il n'est pire sourd que cil qui ne veut entendre >. Aussi, sauf le pharmacien, la séparation fut votée par tous les membres présents. Cette restriction est iiécossaire, car il y eut quelques absents, notamment M. Tronchat, qui ne pouvant se résoudre ù voter cette séparation contre son opinion, feignit (i'élro malade et se mit au lit, espérant concilier par co subterfuge ses intérêts et sa conscience.
Mais il lui lut signilié de la part de M. Guérapîa
que, ce jour-là, on connaîtrait les amis et les ennemis du château. M. Madaillac, qui s'était chargé de la commission, exhorta fort l'épicier à venir voter, quoique malade, l'assurant que ce serait de sa part un bel acte de courage civique ; et il lui cita l'exemple d'un grand personnage romain qui s'était fait porter mourant au Sénat, dans une circonstance décisive.
Mais madame Tronchat répliqua que son mari n était ni Romain ni sénateur, et qu'elle ne souffrirait pas qu'il se levât avec la fièvre, pour attraper le « coup de la mort », en allant au conseil donner une voix inutile.
— Je vais faire entendre ceci à Guérapin, dit, en s'en retournant, dans le corridor, M. Madaillac à la gentille épicière, qu'il guignait depuis quelquo temps, mais à une condition...
Et, là-dessus, il la prit dans ses bras.
— Finissez donc, monsieur Madaillac ! j'appelle ! faisait sourdement madame Tronchat en se débattant.
Puis, après s'être dégagée, elle s'enfuit vers sa boutique, non sans avoir été embrassée dru et (juelque peu « paupignée ».
Un autre conseiller manquait, à cette séance fameuse : c'était M. Desvars. L'intendant lui avait écrit deux lettres, dont la dernière énergiquement comminatoire, pour le déterminer à veoir
i.f.s r. r.xH I !î»ri
voter, lui olïraul mi;i:. n.. .,.,... , . . . .. , besoin. Mais rinvcnteur était once iuomeiit*I.i affaire pour faire le voyage. 11 était on pourparlers ;iM ;* uu courtier d'airaires, qui le bernait d'une prétoi. (lue vente de son iirevelà une maison do Londres ol lui tirait quelques piicos de cent sous avec celte bourde : aussi ne répandit-il même pas aux lettres de il. Guérapin.
Ce dernier avau mi-naiib :?a U'U- ; i^ M. » • serait isolé dans le conseil, qu'il su un lo ^ .1 a voter non. C'était une satisfaction pour sa haine : aussi travaillait-il fort pour que le conseil fût nu ^1 and complet, aiin que Tisolement du pharmacien parût plus humiliant. 11 se trompait en comptant sur M. Desvars : celui-ci, présent, n eût pas sans doute voté selon ses désirs ; mais Guérapin, qui ne connaisait d autres mobiles que Tintérét ou la passion, se persuadait facilement que M. Desvars. étant le débiteur de madanio Chaboin, débiteur gêné qui plus est. voterait au gré de sa créancière.
Aussi conçut-il une vive irritation contre les deux aî>S(^nts. Au regard de M. Tronchat, son ami le secrétaire de la mairie le calma un peu, en rn«<surant que réellement Icpicier avait la ficN: n'était pas en état de se lever ; mais pour ce qui était de M. Desvars, l'intendant songea aussitôt à so venger.
En recevant l'argent, Tinvonteur avait écrit au
196 LES GENS d'aUBEROQDE
bas d'un papier timbré : « Bon pour cinq cents francs ». M. Guérapin remplit le papier et en fit un billet à trois mois, de sorte que, depuis l'époqu* du prêt, ce billet était échu ; puis il le remit à M. Desguilhem pour le recouvrer.
Lorsque l'huissier se présenta, la pauvre Michelettc fut toute transie 'de peur". Elle avait soupçonni' son père d'avoir emprunté quelque argent à son locataire, et cela la gênait, car elle se disait que c'était sans doute à sa considération que M. Lefrancq avait fait ce prêt. Mais, en constatant qu'il s'était mis entre les griffes de madame Ghaboin et de son intendant, elle fut prise d'un profond découragement. Où trouver cet argent? Elle savait que la maison et quelques pièces de terre et de .vigne faisant tout leur héritage étaient couvertes d'hypollièques et qu'il était impossible de contracter do nouveaux emprunts. Et pourtant il lallait se le pro curer, cet argent, car, comme le lui dit M. Desguilhem, il avait ordre de « poursuivre à outrance ». L'huissier plaignit bien Michelette, et avec des sous-entendus équivoques lui fit comprendre que. s'il avait des fonds, ce n'est pas pour cinq cenl> francs qu'il la laisserait en peine. La pauvre enfant sentit l'injure, et remercia M. Desguilhem si sèchement qu'il s'en alla sans mot dire.
Lorsqu'il fut sorti, elle tomba sur une chaise, accablée, et se tint immobile, les mains jointes sur ses
LRS GEMS li'.UJBBROQOI iU7
gonoux, regardant Hxeinont lo plancher et songeant avec angoisse ù cotte situation. Elle voyait il l'avance les poursuites se (aire, la procédure marcher, et les papiers timbrés s'accumuler dans le tiroir du cabinet où il en était tant passé déjà. Et puis la fin, les afliches ù la porto do la maison, la saisie, la vente, après laquelle il leur faudrait, son père et elle, quitter cette vieille demeure de famille, modeste mais solide, où avaient logé plusieurs générations (\o Desvars, comme en témoignait la date dv gravée sur le linteau de la porte, au-dessous de deux clefs entre-croisées.
Et puis, où aller? que faire ? comment gagner le pain de chaque jour ? où trouver l'abri nécessaire ? Autant de points d'interrogation qui la torturaient. A ces angoisseux chagrins de la ruine définitive s'ajoutait, pour la malheureuse Michelette, un douloureux serrement de cœur, a la pensée qu'elle no verraitpIusM. Lefrancq.Ah!poun{uoi la ruine n'étaitelle pas venue plus tét ! n'était-ce pas assez de ses tristes anxiétés sur le sort de son père et le sien. sans qu'il s'y joignit encore les cruelles douleurs de cette séparation !
Elle resta longtemps ainsi, perdue dans ses pénibles réflexions, et la nuit venue Fenveloppa de son ombre.
Deux jours après, en enregistrant les actes de l'huissier, M. LeCrancq trouva un protêt signifié à
198 LES GENS d'auheroque
M. Desvars, « parlant à la personne de sa fille ». Il s'expliqua alors le chagrin de la petite et ses rares apparitions au jardin. Le soir, il descendit, alla s'asseoir sous l'amandier et attendit, lisant. Mais le crépuscule tombait et elle ne paraissait pas. Alors, inquiet, il se pencha sur le mur de séparation et l'appela sourdement :
— Michelette !
Elle vint sur le seuil de la porte et le regarda tristement.
— Approchez là, je vous prie : je voudrais vous dire quelque chose.
Elle vint près du mur.
— Vous m'aviez promis de me faire part de toutes vos peines, de tous vos chagrins ; vous ne l'avez pas fait, ce n'est pas bien.
Elle baissa la tête sans répondre.
— Vous n'avez donc pas confiance en moi?
La petite leva sur le receveur ses beaux yeux où perlaient des larmes :
— Si, comme en Dieu 1 Il lui prit la main :
— Alors, pourquoi ne m'avoir pas parlé de ce i)illet?
— Vous le comprenez bien... Épargnez-moi 1
— Séchez donc vos yeux, ma chérie, et ne vous tourmentez plus de cela : demain je verrai monsieur Desguilhem... Et, maintenant, allez chercher
votre chaiso cl vonoz vous asseoir ici, pri»s «lu mur.
Lllo uijcii cl roviul au houl de I» ii- .11- . ^ous laquelle la lune tamisait une iaibic cUulo. Li lu lib s'ontroliuront longuement, doucement, à mi-voix, ( ommo si quel(iu*un eût été à portée de les enlondre.
Cepeoilaiii, <|iUMi^ue un peu rasséréiutc était encore triste: M. Lefrancq lui en it
la raison.
— Hélas ! dit-elle, n'ai-je pas assez de sujets de l'être !
Mais, comme il semblait au receveur que cette tristesse était inquiète et venait d'une cause présente et particulière, il cherchait à la deviner.
— Micheletto, lui dil-il après un moment de silence, je crois qu'au lieu d'aller chez monsieur Desguilhom il serait préiérablo d'envoyer l'argent à votre père, qui le lui tera tenir lui-même.
Elle le regarda, reconnaissante, heureuse de la communication muette de leurs pensées :
— Je le crois aussi, dit-elle.
— Ainsi faisant, reprit-il, nous couperons court aux commentaires empoisonnés. Mais, si j'envoyais l'argent d'ici, ce serait tout pareil : alors j'irai demain ù Périgueux... C'est la crainte des méchants propos qui vous tourmentait encore, n'est-ce pas ?
— C est vrai, vous m'avez devinée.
— C'est que je vous aime, Michelette î
Dans le cœur douloureux de la pauvre enfant, ces paroles coulèrent comme un baume, et tous deux restèrent longtemps ainsi, savourant en silence la douceur de l'aveu, tandis que du lond du vallon montait le triste « hou ! hou ! » d'une chouette sortie du creux de quelque noyer. Puis sur le bourg endormi tombèrent, de l'horloge du château, dix coups sonores lentement frappés.
Alors Michelette se leva :
— Il faut nous retirer, dit-elle.
— Auparavant, donnez-moi cette vaillante petite menotte.
Il la tint un moment entre ses mains, tout entière enfermée comme un jeune oiseau. Elle était un peu brunie par les soins du ménage, mais mignonne de forme, avec des fossettes et des doigts fuselés. Après avoir un peu caressé cette petite main, et l'avoir comme réchauffée entre les siennes, M. Lefrancq la porta tiède à ses lèvres et la baisa longuement.
Ce baiser fit tressaillir l'amoureuse.
— Bonsoir ! dit-elle, tremblante, en s'enfuyant.
— Bonsoir, ma chérie !
rx
Ceux qui ont vécu dans un do ces microcosmes de province comme Auberoque no seront pas étonnés de savoir que, dès le lendemain du protiH fait par M. Desguilhcm, tout le bourg était instruit de la chose. Chacun commentait ce petit événement à sa façon. Les uns, avec une satisfaction hypocritement déguisée, constataient la justesse de leurs prédictions; d'autres triomphaient méchamment : « Ce pauvre Desvars ! que ne se contentait-il de forger des clefs et de ferrer des portes I mais il avait voulu faire Tin* venteur, le monsieur 1... Qu'il invente maintenant un moyen pour se tirer do là ! » Quelques-uns plaignaient le père et la iille ; mais, pour tous, ce protêt, 'était la lin, la déconfiture prochaine, M. Desvars étant endetté jusqu'au cou.
« Sa chemise n'est pas a lui >, disait M. Bourdal.
Pour la foule des indîQéronls, c*était un événement
fâcheux sans doute, mais il y avait une compensation : on allait avoir pendant quelque temps un sujet de conversation intéressant. Aussi, à part quatre ou cinq personnes^ les gens d'Auberoque attendaient impatiemment la suite de ce petit drame judiciaire. On ne s'imagine pas combien le défaut de sujets d'entretien et l'indigence d'esprit rend les habitants des petites localités impitoyables pour leurs voisins affliges par un malheur. Une mort, une faillite, une condamnation, un accident conjugal, une perte d'argent, une fille mise à mal, sont autant de proies sur lesquelles ils se jettent avec la férocité de bétes affamées. Un proverbe du pays exprime celte triste vérité • a Lorsqu'un arbre est tombé, chacun y va faire son fagot. »
Les voisines vinrent visiter Michelelle, moins pour lui faire leurs patelines complaintes que pour tâcher d'avoir des renseignements, connaître ses intentions et savoir si elle avait quelque biais pour sortir de cette situation. Mais la petite se borna prudemment à remercier de l'intérêt qu'on lui témoignait, — en paroles, — et ne dit rien déplus. Lorsqu'on voulait la plaindre personnellement aux dépens de M. Desvars, elle répondait que son père était le maître, et qu*elle ne blâmait aucunement ce qu'il faisait.
Parmi les habitants d'Auberoque, il y en avait un qui s'intéressait tout particulièrement à la situation de) la famille Desvars, c'était M. Reversac. Ce repu-
LES ■ VI i;l.KiMjlH.: i03
1 soiiMM^c .i\.m u M,..- iiiiut Mnps mnanpié
■ (• cl il la (lr>irait av(»o làpn; coiiNoiiiso du
libertin pour la jeunesse innocente. Lorsqu'il la rcn-
ontrait dans la rue, il lui adressait des saluts d'une
politesse affectée, auxquels, avec cet instinct fémi-
' in qui ne trompe guère elle répondait par une
oideur méprisante. Une fois, sous prétexte do se
lire montrer le véloccpèJe, il était venu trouver
M. Desvars, dont il flattait les illusions. Cette ruse ne
lui avait pas réussi, car Micholctte s'était tenue en
haut dans sa chambre, durant toute cette visite.
ondant les absences de l'inventeur, M. Reversac
vait bten songé i\ la renouveler, mais il n'osait sans
un prélcxle plausible. L'attitude de Michclclte n'était
pas d'ailleurs pour l'encourager, et, d'autre pari, il
; ressentait en M. Lefrancq un rival et un ennemi.
Le protêt du billet Chaboin parut à M. Reversac lae occasion singulièrement favorable à ses desins. Il lui semblait impossible qu'apparaissant elle comme un sauveur généreux, la jeune fille 0 se départît pas de l'aversion que révélait sa contenance. Il avait vu déjà tant de femmes, farouches d'abord, se laisser apprivoiser par des cadeaux, des présents, qu'il croyait en ces alVaires à la toutepuissance de l'argent C'est ainsi qu'il avait eu la « belle « madame Goussard, avec une robo de I rge-de-pigeon qui lui avait permisd'éclipi^cr
k 5. les plus hîinpi'es d'Auberoquo, à la pro-
204 LES GENS d'aUBEROQDE
cession de la Fête-Dieu ; et aussi la petite veuve Barjac, la modiste, en retirant une valeur de quatrevingts francs protestée : il est vrai que ces dames n'étaient pas précisément des vertus. Quant aux petites couturières et « lisseuses », il les avait séduites avec quelques colifichets, et, pour la malheureuse servante du Cheval- Blanc, sa fleur ne lui avait coûté qu'une pièce de cent sous, toute neuve à la vérité, qui avait fasciné cette paysanne naïve et lui avait semblé le Pérou.
Enfin, après y avoir bien réfléchi, encouragé par ses succès précédents, M. Reversac se présenta, un après-midi, à la maison Desvars. Michelette était dans la cuisine et fut péniblement impressionnée en le voyant. Sans répondre aux politesses mielleuses de cet homme, elle lui demanda ce qui l'amenait.
Il commençapar exposer que l'intérêt qu'il portait à M. Desvars, — le seul homme intelligent d'Auberoque, — le mouvait uniquement en cette occasion. Puis, continuant, il parla de l'inventeur avec un flux de paroles louangeuses destinées à endormir la défianco do la petite, et finit par déclarer positivement qu c'était une honte pour la commune de méconnaîtra un homme de cette valeur...
— Mais, monsieur, interrompit Michelette, vou^ n'êtes pas venu expressément pour me faire l'éloi^t' de mon père ?
Alors, avec force circonlocutions, ii expliqua qu'il
LES OBNS 0*AUBBBUQUI 205
considérait comme un devoir d'aider, en une circonstance diflicile, un compatrioto do mérite tel que M. Desvars, et de lui donner, ainsi qu'à sa charmante (ille, — ici il s'inclina, la main sur le ^ilet, — une marque de sympathie désintoresséo :
— Oh ! absolument désintéressée I ajouta-t-U en voyant le mouvement de Michelette.
Elle restait debout pendant ce discours, appuyée
>ntre la table qui les séparait. Lui, avait demandé
[)crmission de s'asseoir, tant il était las d'une sur-
illance de nuit ; et, en prenant une chaise, il s'était
rapproché, sans intention apparente. Alors avec
iites sortes de précautions oratoires, de protesta-
lions d'intérêt, il dit qu'ayant appris les poursuites
commencées contre M. Desvars il venait lui offrir
le moyen de les faire cesser : et il la conjurait d*ac-
\ cepter l'offre d'un ami, « d'un ami sincère », ajouta-
t-il.
Michelette devint rouge subitement :
— Je vous remercie, dit-elle fièrement, mon père \ pourvoira!
— Je crains que cela ne lui soit difficile... Mais peut-être no croyez-vous pas à ma sincérité, dit-il en s'animanl. Eh bien, vous avez tort, je vous assure : je donnerais tout au monde pour avoir le bonheur de
us être utile... La preuve, fit-il en tirant de son portefeuille un billet de cinq cents francs qu'il jeta sur la table ou se le vaut, la voici ! Prenez cela, je
206 LES GE.NS b'AUbiihOQLE
VOUS en supplie à genoux ! que je n'aie pas la douleur d'assister à une catastrophe inévitable...
Il comptait sur cette fascination de la réalisation matérielle immédiate qui fait faire de si tristes marchés, mais il se mécomptait fort.
De rouge, Michelette était devenue pâle, prise d'une frayeur pudique en voyant, à travers les lunettes, les yeux de cet être immonde briller C désirs.
— Sortez I lui dit-elle en lui montrant la porte. Lui, se rapprocha comme pour rempocher son
billet.
— Voyons 1 pourquoi ne pas accepter les services d'un ami ? d'un ami véritable? qui ne vous demande rien, ni remerciement, ni gratitude ? Je vous en conjure 1 Michelette 1...
Et, devant l'émotion qui soulevait le corsage de là petite, le misérable, incapable de se contenir, essaya de lui prendre la main.
Mais elle ouvrit vivement le tiroir de la table et saisit un couteau de cuisine :
— Si vous me touchez, vous êtes mort 1
A ce moment, M. Lefrancq, qui descenaaii au jardin, entendant cotte menace angoissée, franchit d'un bond le petit mur de séparation et courut à la cuisine. Michelette était là, debout, pâle, tragique, l narines gonflées, les yeux flamboyants, Je coule levé sur le gredin qui ricanait on disant :
LES cr.ya d'ai nr.noQVB 207
— Allons ! allons 1 no faites pas la méchanto !
En un clin d'œil, lo rocovour empoigna lo Rovcrsac au cou, lo jota sur le cailloutis et le maintint de son genou sur l'estomac.
— Vous a-t-il touchée seulement du polit doigt? demanda-t-il en se tournant vers Michelctto.
Elle secoua la t^to négativement.
— C'est heureux pour toi, vermine ! Je t'aurais tordu le cou!... Allons 1 filol syouta-t-il eo le lâchant.
L'autre se releva, ramassa ses lunettes, puis son billot que M. Lefrancq lui lançait à |a Ggure, et, comme il s'en allait, reçut un vigoureux coup de pied au derrière qui lo projeta jusqu'à la porte ; il l'ouvrit précipitamment et s'enfuit.
Alors lo receveur revint vers Michelette, qui maintenant, le danger passé, s'était assise après avoir jeté son couteau sur la table.
— 0 mon cher ange I dit-il eo lui prenant la mnîn. quelle courageuse eniant vous êtes I
Mlle leva vers lui ses yeux lumineux et profonds, et, encore toute palpitante d'émotion, à son tour l'aveu lui monta aux lèvres :
-— C'est que je défendais votre bien l
— 0 Michelette ! que je baise la bouche qui a dit ces douces paroles !
Et ce fut leur premier baiser d'amour...
11 y eut une désagréable surprise pour la popu-
lation d'Auberoque, lorsque l'on sut que M. Desvars avait adressé à l'huissier le montant du billet Chaboin avec les intérêts et les frais. Et cette surprise augmenta encore, lorsque l'on sut que l'inventeur avait envoyé largement, plus qu'il n'était nécessaire, comme un homme qui ne compte pas, en priant M. Desguilhem de remettre le surplus à sa fille, avec le billet et la procédure. Pour que M. Desvars négligeât ainsi quatre-vingts et quelques francs d'excédant, il fallait que ses affaires fussent en bon chemin :
o S'il allait faire fortune ! » se disaient ses concitoyens, subitement jaloux.
Cette pensée, jointe à la déception de perdre, avec cette déconfiture évitée, un long sujet de bavardages, disposait mal les esprits pour l'inventeur. On lui en voulait presque d'avoir paré le coup ménagé par le rusé Guérapin. Lui ne se souciait guère de ce que l'on pensait de sa personne à Auberoque, et continuait à battre le pavé de Paris pour placer son vélocepéde.
Trois ou quatre jours après l'envoi des fonds, arriva par la voiture de Péri gueux, à l'adresse de mademoiselle Desvars, un paquet venant du Louvre, avec cette mention : « Envoi de M. Desvars ».
Oh! alors, l'étonnement redoubla. Décidément, l'inventeur avait fait de bonnes affaires là-bas : on ne pouvait en douter, puisqu'il avait l'esprit assez
LB8 GENS n*AunEnoQnii 209
libre ot tranquillo pour songer à expédier des étoiïes à sa fillo. « ce qui n'était pas do trop, franchement ! • ajoutait-on. Mais alors, du moment qu'il revenait sur l'eau, c'était un homme à considérer, et on no se moqua plus ouvertement de lui :
« Ce diable d'Arnaud, disaient ceux de son âge, à force de s'entêter sur ses machines, il aura fini par réussir ! »
Et, le soir, dans la grande salle du Cheval- Diane, on discutait entre deux parties de quinze, sur le r^locepède, qu'à part le receveur et Guérapin personne n'avait vu terminé, car M. Desvars ne faisait guère cas de l'opinion de ses concitoyens, moins encore en matière de mécanique qu'en toute autre chose.
Mais Guérapin, lui, n'était pas d'humeur à discourir sur le vélocepéde. Depuis l'insuccès de sa combinaison il ne décolérait plus: les ouvriers sous SCS ordres en savaient quelque chose. Comme il avait appris de M. Duiïart que l'inventeur était loin d'être, financièrement parlant, en bonne situation, il soupçonnait que quelqu'un lui était venu en aide. Ses soupçons se portèrent d'abord sur le pharmacien, qui avait déjà rendu de petits services à M. Desvars, puis ils s'arrêtèrent sur M. Lefrancq.
Le jardin de la maison Desvars était, du côté da bourg, entièrement caché aux regards. Des prés audessous, où les « drolettes » ramassaient les pis-
ir
210 LES CENS d'aUBEROQCE
senlits à la sortie de l'hiver, on ne l'apercevait guère non plus, lilais du. coteau en lace, de Belarbre, que certains appelaient ironiquement « la Questure » , et d'autres, mal-appris, « la niche à Baba », on voyait parfaitement ce qui se passait dans le jardin Desvars. Plusieurs fois, depuis le départ du conseiller qui avait laissé ses clefs chez M. Madaillac, l'intendant, avec son instinct de l'espionnage, s'était embusqué derrière les contrevents et avait épié le receveur, sans but déterminé, pour le moment, mais c'était un homme qui recherchait comme une arme la possession des secrets d'autrui. C'est ainsi qu'il avait retenu des papiers du défunt marquis d'Auberoque, qui l'avait employé quelque temps, et qu'il s'était approprié, avec la complicité du secrétaire Madaillac, des pièces tirées des archives de la mairie.
Au reste, il avait vu peu de chose de sa cachette. Le receveur parlait souvent avec Michelette, mais toujours par-dessus le petit mur : il n'y avait pas là de quoi incriminer les relations des deux jeunes gons« Cependant, comme d'autre part on ne connaissait aucune liaison à M. Lefrancq, l'intendant en concluait qu'il était l'amant de la jeune fille, et alors son intervention s'expliquait. Une circonstance concourait à confirmer GuéfaRJp j}an^ cptte supposition, c'est qu'il avait su de M. JIpnfi|rpl, qui pp pouvait rien celer, que le receveur ayaj^ f)éj^ payé 1-^^ '«'^'i!ribulions de son propriétaire.
La haine venimeuse que cet homme avait pour 1 . Farguotte se doubla dès lors d'uno haine pareille I l'endroit de M. Lefrancq, qu'il détestait déjù comme mi du piiarmocion. Il songea tout d'al>ord à le 1 iiro déplacer et en écrivit h madame Chaboin cl à M. Duiïart, leur exposant que ce garçon-là discourait lihroment sur leur compte ; que c'était un intime do Af . Farguotte ; un franc-maçon, avait-il ouï dire à un voyageur de commerce ; enfin un homme dangereux, un ennemi dont il fallait se débarrasser.
De motifs sérieux poqr le faire déplacer, il n'y en avait pas ; mais cela n'était pas pour gêner le Guérapin. Il adressa ai) directeur général de l'enro- ;>istremenl une plainte verbeuse et prolixe, où, entre autres choses, il accusait M. Lefrancq d'avoir reçu très impoliment un sien parent ; de fermer son bureau avant l'heure réglementaire; de s'absenter sans autorisation; de recevoir dans son bureau des femmes légères, — allusion à la visite deux fois renouvelée de mademoiselle de Caveyre ; — d'accepter dos cadeaux de gibier, de truiïes, des délinquants condamnés, et autres griefs de ce genre.
Pour fortilior cette dénonciation, l'intendant fit porter par des gens à sa dévotion des plaintes particulières, qui corroboraient les faits allégués. Il se ilattait que, par ses relations, M. DuRart donnerait du poids à toutes ces calomnies, chose qui se voit encore quelquefois. Ileureusement, le directeur ^é-
néral était un homme juste et de caractère indépendant qui ne se laissait pas facilement influencer.
De l'enquôtc faite par un inspecteur envoyé tout exprès, il ressortit pleinement que les faits allégués par Guérapin et ses gens apostés étaient odieusement dénaturés ou purement supposés. Aussi lorsque M. DufTart, qui surveillait la marche de cette affaire, se présenta chez le directeur général pour enlever le déplacement de M. Lefrancq, il fut froidement reçu. Comme il citait, pour étayer le iactum de Guérapin, certains faits à sa connaissance personnelle, à savoir que le receveur avait poursuivi deux délinquants très intéressants, qu'il lui avait recommandés lui-même, ce qui était fait pour susciter des haines au gouvernement impérial, le directeur lui répondit sèchement qu'en accusant M. Lefrancq, il faisait le procès de l'Administration, attendu que ce lonctionnaire n'avait pu exercer de poursuites sans y être autorisé. D'ailleurs il ne pouvait blâmer son subordonné de n'avoir pas tenu compte d'une ingérence abusive.
— Au surplus, ajouta-t-il, l'enquête faite par mon ordre a surabondamment démontré que la haine seule a dicte la dénonciation calomnieuse du sieur Guérapin, aussi bien que celles faites à son instigation. Par conséquent, monsieur Lefrancq ne sera pas déplacé, sinon avec avancement, lorsque son tour sera venu.
LES GE?(S D'AlJBF.nool'B 213
El i> . ....a ({uo lo coiisoillcr général (rAul>or(K|uo, tout cléfcrré, so rôtirait piteusoraont en murmurant (|ucl(|ucs plates excuses, le directeur le regardait s'éloigner avec un sourire de mépris.
L'échec de sa machination rendit M. Guérapin furieux, mais il no le découragea pas.
Le bien tout entier de M. Desvars, maison et terres, était hypothéqué pour huit mille francs. L'époque du remboursement était échue depuis plusieurs années, mais lo créancier, sachant l'impossibilité où était le père do Micholette do se libérer, se contentait des intérêts, qui lui étaient assez exactement payés, avec d'autant plus de facilité que la créance était suffisamment garantie par la valeur des immeubles. Guérapin, qui savait cela, commo il savait les affaires de tout le monde, conçut aussitôt le projet de faire acheter à madame Chaboin la créance Desvars, et, comme celui-ci no pourrait la rembourser, do le poursuivre en expropriation.
« Nous verrons bien, se disait-il, si le galistrou no trouvera pas la Gllo un peu chère 1 »
Et, ayant facilement obtenu l'assentiment do madame Chaboin, toujours prête à une mauvaise action, l'intendant entama des négociations avec le créancier de M. Desvars.
Mais ce créancier était un honnête homme, qui refusait absolument de so prêter à cette canaillerie. A plusieurs reprises, il éconduisit Guérapin. qui
5i4 LES GENS d'aDBEROQUE
allait jusqu'à lui offrir un bénéSce sur sa créance. Malheureusement, à peu de temps de là, il fut obligé de réaliser des fonds pour marier sa fille ; ce que sachant, l'intendant revint à la charge, se pourléchant d'avance à la pensée du mal qu'il allait faire.
— Avant tout, lui dit l'autre, il faut que j'avertisse Desvars.
— Et où voulez-vous qu'il prenne l'argent ?
— Je n'eVi sais rien, mais je ne céderai ma créance qu'à son refus.
En recevant la lettre de son créancier, M. Desvars, déjà fort abattu par l'insuccès des démarches relatives à son vélocepède, fut atterré. Etre à peine échappé des griffes des Ghaboin et Guérapin pour y retomber, c'en était trop. Car de compter trouver tout de suite un autre préteur, cela ne se pouvait raisonnablement. Et alors, las, découragé, la tentation venait au pauvre inventeur de laisser aller tout à trac... Mais aussitôt il songeait à sa fille, et retournait à la contemplation anxieuse de sa situation, maudissant le démon qui l'avait poussé, lui, artisan aisé, ouvrier habile, à laisser là son métier pour se ruiner à la poursi^ite d'inventions malheureuses. Parfois sa pensée se portait sur M. Lefrancq qui l'avait déjà tiré d'affaire ; seulement, cette fois-ci, il no s'agissait plus de cinq cents francs, mais de huit mille... M. Lefrancq n'était peut-être pas en position de prendre cette créance ; et puis, môme le pouvant,