CHAPITRE I
LA PEHHE DE CHAMBRE CE niLTETTB Et LE VALIT DE BOMÉO.
Comme la famille du marié était de noblesse, comme les parents de la mariée appartenaient à l'industrie, on avait choisi un quartier neutre. La maison toute neuve et bâtie exprès pour le jeune ménage souriait entre une jolie cour et un charmant jardin. Il était impossible de ne pas TÎvre heureux là dedans , tout naturellement et même msAgré soi. Les maisons ont leur physionomie. Beaucoup de passants s'arrêtaient devant ce petit hôtel, élégant et frais, tous disaient: a Voiià une vraie boîte à mettre du bonheur 1 »
Clotilde avait dix-huit ans; Armand atteignait sa vingt-quatrième année. Vous n'eussiez pasputrou-
ver, dans tout le faubourg Saint-Honoré, à l'exception peut-être de cette radieuse Mmed' Anaples, une plus jolie personne que Glotilde. Elle avait reçu cette* chère éducation qui doDoe à nosjeunes filles le savoir universel, tout épluché, c'est-à-dire exempt de pédantisme : odieuse écorce ; elle chantait, elle peignait, elle écrivait, elle causait, elle se mettait à ravir. Ëh bienl Armand, son mari, était encore plus accompli dans son genre. Ou plutôt, non, ils se valaient: c'était un couple exquis, en vérité.
Vous pensez qu'ils étaient riches. Armand d'Aubray avait bien fait quelques folies, autrefois, pour acheter l'expérience, mais Glotilde Bénard apportait une belle dot : huit cent mille francs et le double d'espérances. Avec une partie de cette dote, on comptait résoudre certaines ventes à réméré consenties par Armand, au temps de ses fredaines : une excellente opération qui devait reconstituer la fortune du fiancé.
Armand et Glotilde étaient orphelins tous les deux. Deux familles considérables les entouraient et les adoraient : les d'Aubray-Montort, du côté d'Armand; du côté de Glotilde les Bénard d'AlençoQ. Devinez-vous? Deux castes longtemps ennemies allaient, grâce à Dieu, oublier leurs querelles et se fiancer à jamais !
Nous éprouvons quelque fierté à commencer
notre récit, le jour même de ce mariage qui fit faire un pas de géant à la paix publique. Certes, rhumani té a progressé depuis le temps des amants de Vérone. Roméo, ici, ramenait Juliette de la mairie, en passant par l'église, au vu de Capulet, au BU de Montaigu, et notre gracieux petit hôtel entre cour et jardin était le cadeau de noces des Guelfes et des Gibelins confondus.
Le seul ferment de jalousie qui restât entre ces deux grandes races avait trait à l'ombrageux amour dont elles entouraient nos jeunes époux à l'envi l'une de l'autre. Par suite de cette rivalité toute sentimentale, on avait fait dérogation à la coutume qui place le repas des noces chez les parents de la fiancée. Les Bénard renonçaient ainsi à un droit; de leur côté, les d'Aubray qui avaient répudié d'abord toute bourgeoise réjouissance, consentaient généreusement à dîner. En conséquence, le festin nuptial, rendu possible par ces concessions mutuelles, avait lieu sur terrain neutre, chez les nouveaux conjoints euxmêmes.
11 était huit heures du soir, environ, et le soleil de juin restait encore au-dessus de l'horizoD. Le potage venait d'être servi. On entendait du petit salon qui restait vide le gai murmure de ces agapes fraternelles. Dans ce petit salon qui était séparé du grand salon d'apparat par la serre à
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peiae achevée, tout était battant neuf, excepté les objets d'art qui sont comme le vin et se vantent de leur âge. Le meuble moderne et très-agréable à voir pour ceux qui aiment les imaginations de nos tapissiers en vogue avait été placé dans la matinée ; Denière avait envoyé dans la journée les bronzes d'ornement et Mombro les curiosités.
Rien n'avait servi, pour employer les propres paroles de Mme la comtesse douairière de Montort. On sait que le langage du faubourg Saint-Germain est viril. La Jeune avait dit : u que cette virginité soit le symbole....] » et puis je ne sais plus quoi de naïf.
On vous enseignera ce que c'était que la Jeune.
Pendant que le bruit du dîner veniût par l'une des portes du salon, l'autre s'ouvrit.
•X Passez, monsieur Brequin, jdit une voix fortement timbrée.
— Je n'en ferai rien, mademoiselle Félicité, » répondit un organe plus doux.
Mlle Félicité, soubrette de trente-cinq ans, un peu trop grasse, entra d'un pas délibéré en disant :
« Je n'aime pas les cérémonies. A la bonne franquette! »
Elle était en tenue de gala, robe de soie et guimpe brodée ; elle avait aux tempes une paire
d'accroche-cœur8, dessinés en vii^ules, qui doublait le feu de son regard.
M. Brequio entra à son tour, la serviette sur le bras. C'était un assez beau valet de second style. Sa livrée noire, neuve comme tout était neuf ici, avait de l'élégance et du port. 11 marquait un peu plus de trente ans. L'alliance contractée récemment par les deux races rivales se symbolisait bien dans cette paire de recommandables domestiques. Brequin venait de haut; il avait son écus- 8on, quelque part, dans l'antichambre de la salle des croisades; Mlle Félicité était Gauloise etavait laissé faire des révolutions. Elle portait uq plumeau pour garder une contenance.
«C'est bien mignon, ici, dit-elle, avec une franche admiration.
— Banal, répliqua M. Brequin, et trop neuf.... directement ! »
Mlle Félicité eut un mouvement d'épaules.
Brequin traversa le salon d'un pas fier et prêta l'oreille aux bruits qui venaient de la salie à manger.
n Les fourchettes elles-mêmes n'ont pas le même son, fit-il entre haut et bas. Celles de la rue Bellechasae chantent. Celles de la rue du Sentier grincent!
— Il y a de l'argent, rue du Sentier, » fit observer avec quelque aigreur Mlle Féhcité, qui ac-
corda un coup d'époussette au magaifique piano d'Erard.
M. Brequin haussa les épaules à son tour et s'arrêta devant une glace en tirant un petit peigne de sa poche pour donner un tour à ses favoris.
a On ne m'a pas consulté sur ce mariage-là^ mademoiselle Félicité i prononça-t-il avec gravité.
— Vraiment! fit la soubrette. Est-ce bien possible! »
M. Brequin referma son peigne et jeta sa ser- ' viette sur un meuble, d'un geste plein d'aisance.
Une bonne grosse voix domina tout à coup les murmures du gala et dit, dans la salle àmanger:
K A la santé des tourtereaux!»
Brequin eut un vif tressaillement et répéta, scandalisé qu'il était :
— Les tourtereaux! Je trouve la loeution bourgeoise.... directement!
~ C'est M. Bénard! dit Mlle Félicité. Ah! le boute-en-train qu'il fait encore à son âge !
— On trinquedooc toujours dans les affaires?» demanda Brequin en disposant les bouts de sa cravate blanche.
Magnifique de dédain et d'ironie, il se laissa choir dans un fauteuil, auprès du guéridon, qui supportait une très-belle cave à liqueurs et tout ce qu'il faut pour prendre le café.
« Dites-donc ! fit la soubrette. Ne voue gênez pas ! si on entrait....
— Déposez votre plumeau, chère demoiselle, dit Brequin paisiblement. Là, auprès de ma ser^ viette.... et veuillez prendre la peine de vous asseoir. Nous voilà mariés tous deux....
— Vous dites? b l'interrompit Félicité, qui regardait, non sans effroi, la porte derrière laquelle bruissait le festin.
Brequin croisa ses jambes Tune sur l'autre. Je crois qu'il secoua même son jabot comme on le fait si bien à la Comédie-Française.
a Déposez, répéta-tril d'un ton protecteur. Vous pouvez vous fier à moi, chère demoiselle. Nous Eommes chez nous, n'est-ce pas ? n
La soubrette du commerce subissait, à son insu, l'influence de cette belle supériorité. Elle se dessaisit de son plumeau. Du bout du pied, M. Brequin lui avança légèrement un fauteuil. Elle hésita, puis s'assit, comme on prend un grand' parti. Brequin eut un de ces sourires qui faisaient de M. deTalIeyrand le plus impertinent des di-
« Je disais donc, reprit-il : nous sommes mariés. Vous comprenez bien, chère demoiselle, que je ne veux pas refaire la.vieille scène de Frontin et de Dorine. J'appartiens à la nouvelle école qui méprise ces antiquités. Nous voilà mariés, en tant