CHAPITRE IV
Les empereurs syriens. — Ausone à la cour de Trêves. — Claudien et Stilicon.
État de la littérature classique au troisièuie et au quatrième siècle; un mot sur les orateurs et les écrivaius chréticus. Savante culture de presque tous les empereurs. — Les princes syriens. Érudition do Septime-Sévère. L'impératrice Julia Domna tient cercle de Ijeaux «sprits; Philostrate, les sophistes, etc. Règne de Caracalla; histoire touchante d'Oppien. Éducation littéraire et artistique d'Alexandre- Sévère sousla direction de MainuKea ; grande considération d'Alexamlrc pour les gens de lettres; il les invite à fréquenter le palais. Iimovations dans l'enseignement public. — Le pancgj/rique sous iJioclélien et ses successeurs. — Courte et brillante renaissance poétique à la tin du quatrième siècle. Ausone appelé de Bordeaux pour faire l'éducation de Gratien. Lu ville de Trêves; ses écoles. Valentinien !"• et Grutieu s'intéressent aux lettres et les protègent; les étrennes de Théon. Ausone, poète attitré de la cour; petits ennuis du métier: histoire du centon d'Ausone. Le christianisme du poète. Honneurs d'Ausone et de sa famille. Son retour en Aquitaine.— Théodose ; partage de l'empire ; Ilonorius et Stilicon. Arrivée de Claudien à Rome ; il adopte les procédés des rhéteurs, et fait des panégyri((ues en v»;rs ; son premier essai. Claudien s'attache à la cause de Stilicon, qui se déclare son .Mécène et l'accable de dignités. Stilicon dans l'œuvre de Claudien : Èlorjn de Stilicon; Guerre contre Gildon; Guerre gctiqur; le nom de Stilicon inséparable même des éloges donnés à Ilonorius ; les Invccfires de Claudien, autre manière de faire sa cour à Stilicon. Fin de la fortune de Claudien.
On ne peut rien voir de plus pauvre que la littérature classique et païenne au troisième et au quatrième siècle. Au seuil de l'extrême décadence, nous rencontrerons cependant Ausone et Claudien, un bel esprit agréable, et presque un vrai poète ; Aviénus et Rutilius ont de la vigueur ctmémederorigiiialité. Les autres noms les moins obscurs, pendant cette longue agonie de la poésie romaine, sont un
Maurus, un Némésien, un Samnonicus Sérénus. La forme virgilienne survit encore, grâce à la discipline des études, et préserve l'écrivain des platitudes et des vulgarités de la prose ; mais il n'y a plus rien à mettre dans ce moule resté pur. On se jette sur de chétifs sujets, descriptions, lieux communs, pastiches, épithalames, sur tous les genres artificiels, où il faut seulement un peu d'esprit, de l'habileté de métier, du tour de main. Nous ne connaissons, de l'éloquence de ce temps-là, que les panégyriques des Césars, morceaux de choix, évidemment regardés par les contemporains comme le dernier mot de l'art, pour nous si vides, qu'on est à peine payé de l'ennui de cette rhétorique par un petit nombre de faits intéressants. L'histoire est entre, les mains de compilateurs sans critique, ou de modestes abréviateurs, Tites-Lives à la mesure d'un siècle qui n'a plus le goût des vastes lectures. Ammien-Marcellin, le seul historien fort et profond de cette époque, écrit dans une langue obscure, âpre, incorrecte, mêlée d'emphase poétiqtie et de triviaUtés populaires. Les commentateurs, les scholiastes, les philologues, gens qui vivent surtout de souvenirs, et travaillent sur des ruines, sont alors en faveur. Les genres originaux une fois épuisés, on vit une nuée de grammairiens étudier curieusement avec quels procédés les grands écrivains avaient fait des chefs-d'œuvre.
A coté de cette maigre littérature traditionnelle, s'en élevait une autre, qui essayait de refaire la société à l'image des idées chrétiennes. Les Pères ont presque tous les défauts littéraires de leur temps ; d'ailleurs ils ne recherchent pas les artifices d'un langage agréable ; ils n'ont aucune prétention au titre de littérateurs. Ils parlent avec mépris de ceux qui consument leur vie dans de frivoles études; l'un d'eux s'accuse, comme d'une coupable faiblesse, d'avoir gardé au fond de l'âme un reste d'amour pour Cicéron et Virgile, et il se promet bien de ne plus toucher à ces dangereux séducteurs. On peut dire cependant que saint Ambroise, saint Jérôme, saint Hilaire, saint Augustin ont été
de grands écrivains et de grands orateurs, au sens le plus large et le plus élevé, parce que leurs livres et leurs discours ont exercé une influence de premier ordre. Ce sont de bien petits personnages, à côté des docteurs de TÉglise, que les poètes païens de cette époque, les panégyristes, les historiens, les commentateurs. Les peuples n'avaient pas encore entendu des accents aussi tendres, les princes et les puissants, une parole aussi fière. « Jamais on ne m'avait parlé sur ce ton », disait un ofticier de Valons à saint Basile. — « C'est que sans doute vous n'aviez jamais vu d'évéque. » Quand des hommes ont organisé un monde nouveau, il importe en vérité bien peu de savoir s'il y a, dans leurs ouvrages, des figures surannées et des antithèses d'une valeur douteuse. Mais ils fréquentaient peu les palais ; aux rhéteurs et aux poètes, ils abandonnaient les titres, les consulats, les pensions, les statues. Le jour où quelque Claudien, quelque Nazarius a célébré les actions de l'empereur^ Ambroise arrête celui-ci sur le seuil de l'église, et le renvoie confus dans son palais, au milieu d'une cour qui ne peut rien comprendre à de pareilles audaces. Evidemment ce n'est pas là, dans ces rapports où l'autorité est à peine du côté du prince, ([u'il faut chercher des protecteurs et des protégés; au point de vue qui nous occupe ici, nous n'avons donc rien à dire des écrivains chrétiens du quatrième siècle.
Une chose h remarquer, dans la décadence irrémédiable de la littérature païenne, c'est que les goûts intellectuels étaient encore très vifs auprès des classes élevées. Les écrits d'Ausone et de Symmaque ne permettent pas d'en douter. Au troisième siècle, les compilateurs de Y Histoire Aufjuste s'empressent de signaler, à l'occasion, les titres littéraires des empereurs, même de ceux qui ont à peine passé au pouvoir; preuve évidente que l'opinion prenait toujours intérêt aux questions de ce genre. Pertinax avait enseigné ; de sa première profession, il garda, jusque dans la vie des camps, une sorte de pédantisme qui paraissait singulier
dans ce rude homme de guerre. Didius Julianus était d'une race de grands jurisconsultes. Albinus écrivit un poème sur l'agriculture, et peut-être des milésienncs. Les deux Sévères, Géta, Caracalla lui-même étaient fort cultivés. Macrin répondait en vers grecs aux épigrammes écrites contre lui. Le premier Gordien fît une Aiitoniniade en trente livres; on disait qu'il passait sa vie dans la société de Platon, d'Aristote, de Cicéron et de Virgile. Gordien le Jeune laissa aussi des ouvrages en prose et en vers, « ouvrages d'un mérite ordinaire, dit son biographe, ni trop bons, ni trop mauvais ». Quand Vectius Sabinus proposa au sénat la candidature de Balbin pour l'empire, il fit valoir surtout sa vie sans tache, tout entière écoulée dans les études et l'amour des lettres. Gallien et Numérien prenaient part aux concours littéraires ^ Si, au contraire, l'historien rencontre quelque prince ignorant ou médiocrement cultivé, il a l'air de s'étonner de cette insuffisance, comme d'une espèce d'incapacité politique ^
La tradition inaugurée par Auguste, et continuée par tous ses successeurs, n'était donc pas interrompue, même pendant cette sanglante anarchie du troisième siècle, où souvent il était difficile de savoir à qui, de fait, appartenait la puissance. Les Romains associaient toujours, comme par le passé, l'idée du souverain pouvoir à l'idée d'une culture savante, parce que, pour eux, l'empereur était toujours le chef officiel, ou tout au moins le protecteur nécessaire de la littérature.
Cependant notre dessein n'est pas de suivre, règne par règne, l'histoire de ces rapports de princes à gens de lettres. Cela serait même quelquefois impossible ; les renseignements littéraires deviennent rares, dans ces temps déplorables. Au lieu de marqueter péniblement quelques textes misérables, il vaudra mieux nous arrêter à deux ou trois
1. Pertin., 1, 3, 13 et 18; Alhin., 11; Get., 5; Carac, 1; Très Gord., 2, 3, 6, 17 et 19; Max. et Balô., 2 et 7; GalL, 11; Carin., 11.