‹ Les gens de lettres et leurs protecteurs à Rome [microform]Chapitre 35 sur 345 · Cic, ad Fami/., xm, i · texte numérisé non relu

Cic, ad Fami/., xm, i

croire que Memmius suivit ses leçons, et le protégea de son

influence.

Ils se brouillèrent plus tard à l'occasion d'un débat fort curieux, que malheureusement nous ne pouvons pas bien comprendre, faute d'informations complètes; mais voici à peu près ce qu'on en peut dire. Memmius, à peine installé à Athènes après le décret qui le condamnait à l'exil, avait acheté, en quelque sorte par surprise, une partie des jardins d'Epicure, et même une décision de l'Aréopage était intervenue pour lui en assurer la jouissance.

Toute la secte épicurienne fut mise en révolution par cet événement ; on regarda comme un sacrilège cette cession à un étranger de cet enclos, à qui le séjour et l'enseignement de leur maître avaient donné un caractère sacré. Ils alléguaient d'ailleurs la prescription, et je ne sais 'quel droit testamentaire qui, selon eux, rendaient inaliénable ce terrain. L'émotion fut au comble, quand on sut que Memmius avaitl'intentionde bâtir dans ces jardins célèbres.

Patron, alors chef de l'école épicurienne, prit avec vigueur la défense des droits de son école ; cette grosse affaire rendit très difficiles et très tendus ses rapports avec Memmius. Mais, justement à cette époque, Cicéron revenait de son gouvernement de Cilicie, et s'arrêtait quelques jours dans la ville d'Athènes. Patron, qui l'avait autrefois connu à Rome, le pria d'employer ses bons offices auprès de Memmius,'et d'obtenir de lui la rétrocession du terrain contesté. Memmius donna une demi-satisfaction aux plaintes de la secte, et voulut bien au moins renoncer à bâtir \

Ce'débat montre assez que les anciennes leçons de Patron n'avaient pas réussi à faire de Memmius un épicurien bien convaincu, j'entends un épicurien dogmatique, un homme de système. Mais s'il n'avait pas, comme disaient les anciens, donné son nom à l'école épicurienne, il ne lui était

1. Sur toute cette question assez confuse, voy. Cic, ad Attic, v, 11; ad Famil., xiii, 1 et 2.

pas défavorable, puisque Cicéron lui écrit : u 11 faudrait vous moquer de la doctrine de Patron pour le blâmer de l'ardeur qu'il apporte à cette affaire \ » Cela veut dire, je crois : « Vous ne pouvez blàmor Patron de prendre feu dans une contestation où est en^^agé l'honneur de son parti, puisque vous n'êtes pas absolument éloigné de ses idées. » Ainsi, autant qu'on peut en juger avec des renseignements si peu précis, Memmius n'était pas un philosophe militant; mais, comme beaucoup de nobles llomains, il avait un goût pro-' nonce pour les diseussions des écoles; il y prenait un intérêt d'artiste, d'homme d'esprit et de grand seigneur, qui contemple de loin la mêlée des systèmes, sans payer de sa personne. Cependant il avait une certaine préférence pour lepicurisme, et ses relations avec Lucrèce devaient l'entretenir dans ces dispositions.

Celui-ci voulut le convertir tout à fait à ses idées, et c'est dans l'espoir d'en faire un parfait épicurien qu'il écrivit son livre. Aussi le poème de Lucrèce n'est pas l'exposé abstrait, purement scientifique d'un système, c'est une prédication,' ou plutôt, c'est une discussion passionnée avec Memmius. Celui-ci est partout; c'est à lui qu'on s'adresse. Lucrèce a-t-il achevé le développement d'une idée : « Continuons, dit-il à Memmius, apprends ce qu1l me reste à te dire; je vais essayer d'être bien clair. » Kt ailleurs : « C'est maintenant, Memmius, qu'il faut tout de bon me prêter une oreille attentive ; car je vais disserter pour toi sur la nature du ciel et des dieux... — Je puis encore te fournir d'autres preuves... — Voici le moment de tourner ton âme vers la vraie sagesse... — Garde-toi bien de croire, ô Memmius-... » Ces formule.-^, ces apostrophes directes, qui viennent souvent couper les expositions les plus arides, font vivre le poème d'une vie toute personnelle.

Cependant Memmius, emporté par mille soins divers.

Page 1