‹ Les gens de lettres et leurs protecteurs à Rome [microform]Chapitre 59 sur 345 · Suet., Tifj · texte numérisé non relu

Suet., Tifj

nier comme une longue partie de plaisir. Parcourir des pays nouveaux et curieux, aux frais du trésor public, avec tout le confortable que l'administration romaine réservait aux voyageurs officiels, être accueilli comme des dieux par ces Grecs de l'Asie Mineure, qui n'avaient jamais assez de protestations de servitude pour les représentants de Rome, courir même la chance de quelques escarmouches contre les populations arméniennes, cela n'avait rien de désagréable pour des jeunes gens alertes, gais, insouciants, qu'aucune affaire et aucune ambition ne retenaient en Italie. Encore ne quittaient-ils pas Rome, ils l'emportaient avec eux; car, pour cette petite confrérie de poètes amateurs qui se grisait de ses propres applaudissements, Rome, c'était ellemême.

Cependant tout le monde ne pouvait pas être du voyage ; il fallait faire un choix entre des vanités égales. Nous savons, par exemple, que Septimius désirait fort être du cortège, ou, comme on disait, de la cohorte de Tibère. N'osait-il pas exprimer tout haut ses vœux, ou bien les démarches essayées jusque-là avaient-elles été inutiles? Nous ne savons ; quoi qu'il en soit, Horace intervint officieusement, peut-être à contre-cœur : nous avons encore le billet où il prie Tibère d'admettre Septimius parmi ses compagnons, et de ce le mettre sur sa liste* ».

Eniin la caravane se met en route, et nous connaissons positivement, par une autre épître dTIorace-, plusieurs de ceux qui en faisaient partie. Nous y remarquons d'abord Julius Florus, jeune homme de grand avenir, et qui peut aspirer à tous les genres de succès ; c'est à lui qu'Horace écrit sa lettre : a Tu n'as pas un génie médiocre, lui dit-il ; soit que tu aiguises ton éloquence pour les combats du barreau, soit que tu te prépares à donner des consultations sur le droit, soit que tu aies l'ambition de composer de jolis

1. Hor., £■/)., I. IX. Il n'est pas bien certain d'ailleurs que celte lettre ait été écrite précisément à l'occasiun du voyage de Tibère.

LES (]i:ns de lettres

vers, sans peine tu ceindras ton front des premières couronnes. » Je crois bien qu'Horace avait une intention malicieuse, en engageant Florus à faire de « jolis vers ». Tout le monde alors faisait des poèmes « agréables » ; mais comme ils étaient seulement agréables, élégants, polis, la postérité ne s'en est pas souciée. Cependant Horace estimait sincèrement Florus, et, quelques années plus tard, il lui adressera une de ses épîtres les plus célèbres.

Il parle au contraire avec une ironie évidente des autres poètes de la suite de Tibère, de Titius, qui tantôt réveille Pindare endormi dans sa tombe, tantôt s'emporte en tragiques fureurs, de Celsus, « né copiste », compilateur vulgaire qui se pavane sous les dépouilles de la (îrèce et de Rome, de tous ces panégyristes d'Auguste, qui épient les gloires de son règne pour être les premiers à les chanter : <( Quels ouvrages construit votre savante troupe? Qui de vous prend sur lui d'écrire les grandes actions d'Auguste? Quel est celui qui va rac(»nter aux siècles futurs les victoires du prince et ses glorieux traités de paix? — Et Titius, que fait-il? Bientôt, sans doute, son nom sera célèbre ici ; un autre que lui aurait tremblé d'approcher le bout des lèvres de la source où puisa l*indare; il a dédaigné, lui, les pauvres ruisseaux fangeux qui suflisent au vulgaire. Comment va-t-il, ce bon Titius? Pense-t-il encore à moi? Tra\aille-t-il, sous les auspices de la Muse, à rendre la lyre latine docile aux accords du poète thébain? ou bien, impétueux et tragique, s'égare-t-il dans ces transports qui veulent des mots sonores? — Et Celsus, à propos? On lui a dit plus d'une fois, il faudra lui dire encore de vivre sur son propre fonds, de ne pas toucher aux chefs-d'œuvre qu'Apollon Palatin a reçus sous sa garde ; autrement les oiseaux pourraient bien venir un jour ou l'autre redemander leurs plumes à la corneille, et alors on rirait de la pauvrette, dépouillée de ces brillantes couleurs qui n'étaient pas à elle. »

N'allez pas croire, d'après cette épigramme assez vive.

que Celsus fût un ennemi d'Horace, un de ces méchants petits envieux qui éclaboussent les hautes renommées; pas le moins du monde. Horace et Celsus étaient unis par ces relations un peu banales qui n'engagent pas à grand'chose du coté du cœur, mais que dans le monde on appelle amitié. Aussi on apprend sans surprise que Celsus, un peu maltraité dans la lettre à Florus, recevait d'Horace, probablement à la même époque, et peut-être par le même messager, un l)illet charmant, destiné sans doute à guérir la blessure de son amour-propre '. Horace le traite ici en ami, et lui parle cfe l'état de son âme : Horace est mécontent de lui-même, et il l'avoue ingénument à Celsus. Ce sont, il est vrai, de ces coniidences qui ne compromettent guère, et qu'on pourrait livrer aux roseaux du roi Midas.

Cependant Horace lui jetait en passant, sans avoir l'air d'y attacher aucune importance, cette question singulière qui renfermait encore une leçon : « Sais-tu plaire comme il convient à Tibère et à sa cohorte ? » Est-ce qu'on demande à un jeune homme poli et bien élevé s'il se rend agréable à son entourage? Horace finissait par ce conseil murmuré discrètement à l'oreille de son jeune ami : « Celsus, nous te supporterons dans la mesure où tu supporteras ta fortune î » Qu'est-ce à dire? Voilà une demi-révélation qui fait soupçonner l)ien des choses. Celsus se permettait donc des impertinences qui offensaient ses compagnons de voyage? Tibère l'avait attaché spécialement à sa personne en qualité de secrétaire, et sans doute Celsus traitait avec une morgue ridicule les simples poètes, qui suivaient l'ambassade sans aucun titre officiel.

Il paraît d'ailleurs que tout n'allait pas pour le mieux dans la petite troupe; il y avait des bouderies, quelquefois même des dissentiments sérieux. Florus s'était brouillé avec Munatius; on eut beaucoup de peine à les rapprocher ; encore était-ce une réconciliation tout artifi-

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