‹ Les gens de lettres et leurs protecteurs à Rome [microform]Chapitre 6 sur 345 · CHAPITRE PREMIER La vieille aristocratie et les poètes · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER La vieille aristocratie et les poètes

Pauvretô dos premiers essais littéraires des Romains; pourquoi la littérature proprement dite; n'.-xiste i)as chez eux pendant les cinq premiers siècles de leur histoife. AppiusCIaudius, premier « écrivain >. de Home. -- Naissance de la vie littéraire pendant les ^'uerres puniques; Livius Andronicus. — Les poètes, qui sont des étran<r.;rs, des atlranchis, ou des plébéiens, ne peuvent se passer de la protection des ffrands; on cite pourtant quelques écrivains indépendants : Plante; Xa«vius. Mais la plupart acceptent volontiers le patronage des patriciens. — Rapports de l'ancienne noblesse avec les poètes; Ennius et le premier Scipion.

Les Romains ont commencé très tard à s'intéresser aux lettres; rien d'étroit comme les essais des cinq premiers siècles. On retrouve à grand peine, pendant cette longue période, la trace de maigres inspirations religieuses, de dialogues improvisés, de chétives histoires, de fastes domestiques, de complaintes funèbres. Encore ce sont là des pièces Justificatives pour Tarchéologie, plutôt que de

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véritables monuments littéraires; car la culture des lettres suppose un certain goût artistique et désintéressé pour les plaisirs délicats, un public au moins dégrossi qui comprend les travaux de l'esprit, et les paye de son estime, enfui des hommes qui font profession d'écrire, et veulent se faire un nom par leurs ouvrages. On ne voit pas que personne encore, dans ces siècles antiques, s'avise de satisfaire une ambition d'auteur. Ecrire, c'est presque toujours faire un acte de la famille ou de l'Ktat ; ce n'est pas composer une œuvre d'art, dont on pense à tirer de la renommée ou du profit. L'histoire elle-même n'est pas faite par un particulier qui raconte les événements avec indépendance, sous sa responsabilité personnelle, et pour acquérir de la gloire; dire « les choses du peuple romain » est un ministère ofliciel, une fonction pubHque et même sacerdotale ' .

Il est donc assez inutile de rechercher si quelques nobles, un peu plus cultivés que les autres, n'auraient point encouragé les lettres à peine naissantes, en supposant qu'il y eut dùjli d'ol)scurs écrivains perdus dans la foule. Une pareille protection aurait paru bien naïve à cette époque ; un sénateur qui se serait compromis par mi zèle aussi mesquin aurait sans doute perdu un peu de son autorité, et un adversaire n'aurait pas maïKjué, un jour nu l'autre, de lui jeter à la face son ridicule amour pour les paperasses et les écrivailleurs'-. Avoir de bonnes terres bien cultivées, des enfants vigoureux^ des clients nombreux, connaître son droit, et savoir le revendiquer par la parole, rendre à l'Ktat de loyaux services récompensés parles honneurs et la considération, travailler à défendre la « majesté romaine », voilà toute l'ambition des grands honnues de l'ancienne République, (lamille est le type le mieux accusé du vieux Romain, dans les temps qui sortent défini-

\. Cicéron, Un Orat., ii, 12; SorviiH. al .Kn-'ul., I. IH!. 2. VdV. Cicôron. Tuscd.. i. 2.

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tivement des ombres de la légende : c'est un dévot serviteur des dieux, un habile homme, un patriote actif, un capitaine expérimenté; mais on aurait bien étonné' Camille, si on lui avait dit qu'un jour les patriciens rechercheraient une autre gloire que celle d'organiser des légions, de vaincre le Yolsque, et de repousser le Gaulois.

Jusqu'iui moment où la première guerre.punique permit à la jeunesse romaine de voir de près la civilisation de la Sicile', il ne peut donc être question d'une véritable culture littéraire, bien moins encore d'une protection intelligente accordée aux lettres par les familles puissantes. xNous pourrions peut-être, tout connue un autre, faire parler à notre gré quelques vieux et obscurs lambeaux; nous serions bien malheureux si, avec deux lignes de texte et vingt pages de gloses, nous ne trouvions pas déjà, dans ces temps reculés, quelque chose qui pourrait à peu près ressembler à un patronage littéraire, et nous aurions alors le plaisir de présenter à l'admiration publique nos habiles conjectures.

Mais ces romans sont de plus en plus démodés. Aussi nous ne rechercherons pas si les premiers comédiens de profession qui parurent à Rome % ces joyeux compères d'Atella, que leur humeur vagabonde, et l'espoir de gagner de l'argent attiraient dans le pays latin, trouvaient à Rome des nobles assez éclairés et assez libéraux pour ne pas s'offenser de leurs plaisanteries, assez puissants pour les protéger au besoin contre les rancunes grossières de la foule, quand, par malheur, leurs allusions insolentes avaient dépassé la mesure. Encore moiïis voulons-nous savoir s'il y avait alors, comme on l'a pensé, de véritables aèdes, chantres aujourd'hui inconnus d'épopées mortes avec les vieilles générations romaines, et si quelque

^^ 272 av. notre èr^ prise de Tarc:.le; 2i0, représenlation de la première tragédie de Livius Androninis.

2. .Nous rappelons que rien n'cit plus obscur que toutes les question^ relatives au\ un^jines du théâtre latin.

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auditoire aristocratique aurait accueilli nos rapsodes, et les aurait comblés de présents et d'éloges.

On peut dire, avant toute étude des faits, que l'existence de ces poèmes n'est guère probable. La création épique suppose des qualités littéraires que les Uomaiiis du premier âge n'ont pas même soupçonnées. Ulysse disait à son hôte, après avoir longtemps écouté, à la table des Phéaciens, les chants du vieux Dénjodocus : <c Je ne échinais rien de plus agréable que de voir, après un beau festin, les convives suspendus aux lèvres d'un aèdeV » Voilà le génie grec, la grâce, la poésie, les beaux loi>irs. Vn Romain n'aurait jamais parlé ainsi. Voyons à quoi pensait un Quirite^ quelques années après l'expulsion des njis.

Un jour, comme le peuple était assemblé, et qu'il s'emportait contre la dureté des riches, un spectni dhomme, un vieillard hâve, exténué, se traîna jusqu'au Forum; une longue barbe inculte donnait un aspect lamentable à ce (( prolétaire ». On le reconnaît pourtant^ on l'entoure, et il fait le récit de sa longue infortune : l'ennemi avait pillé sa récolte, mis le feu à sa ferme, emmené le bétail. Dans cette détresse, il avait fallu emprunter à intérêts pour payer l'inipnt; la dette ayant grossi, il avait ^endu ce domaine où étaient nés son père et son aïeul. Tout son petit avoir avait fondu entre les mains des gens de finances, et enfin, comme il ne restait rien, sa personne avait été adjugée à son créancier, ou plutôt à son geôlier et à son bourreau. En disant cela, il lit voir ses épaules, encore meurtries de coups de fouet, et cinglées de traces sanglantes. Tout le peuple^ à ce récit, poussa un cri de rage. L'autorité des consuls et du Sénat n'aurait peutêtre pas protégé les riches contre les représailles de la foule si, à ce moment-là même, on n'eut apporté la nouvelle que les Volsques descendaient de leurs montagnes. On se hâta de donner quelques satisfactions aux plé-

î. Or///vs\, (liant I\, V. 1 sqi].

ET LKURS rUOTHCTl-UnS A HOME. o

béiens et aux débiteurs; la pensée du danger commun acheva la réconciliation provisoire des deux ordres, et tous, confondus dans le même patriotisme, ne songèrent plus qu'à soutenir la gloire du nom romain \

Il me semble que toute l'existence politique et sociale de Rome pend(mt trois siècles est en abrégé dans cet épisode : exigence des riches, misère des débiteurs, éternelles revendications des plébéiens; le sol nourrissant à peine les petits propriétaires et les fermiers; au dehors, le Sabin, l'Ktrusque et le Samnite; enfin, pour tout résumer, une lutte qui recommence chaque jour contre l'ennenn', contre la terre, et contre la pauvreté. Voilà la vie romaine; voilà la dure école où se sont trempés ces indomptables caractères. C'est ainsi que les citoyens d'une petite ville malsaine, assise dans les marais du Tibre, faisaient l'apprentissage de l'empire universel.

Cette âpre existence, quelle place laissait-elle aux jouissances de l'esprit? Pendant bien des années encore, Volsicetc f/rrcrjffr désignera dédaigneusement ces élégances d'une culture étrangère, regardées comme inutiles, et indignes d'un vrai Romain. Presque au seuil du règne d'Auguste, il restait des traces de cette roinllc, comme dit Horace. Quand Cicéron, après ce voyage d'exploration littéraire en Asie et en (irèce, où il avait entendu les maîtres les plus célèbres de l'éloquence et de la philosophie, reparut au Forum, il y trouva d'abord cette défiance étroite de gens prévenus contre tout ce qui dépasse leur petit horizon, et il entendit plusieurs fois cette injure toute romaine : a Q^ie nous veut donc ce (h-œculus, ce pédant à peine sorti de ses écoles - ? »

Dans ce mépris général, ou plutôt dans cette ignorance des lettres, un seul homme est cité, pendant les cinq premiers siècles de Home, pour ses goûts libéraux, et peut-

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