‹ Les gens de lettres et leurs protecteurs à Rome [microform]Chapitre 7 sur 345 · I. T. Live, 11, 2:{ et 2i · texte numérisé non relu

I. T. Live, 11, 2:{ et 2i

■1. Plu!., Cic, 10. Cf. nion Cass., xlvi. IS,

iHre ouvre-t-il la série de ces nobles patrons qui, à Rome, s'occnperont des gens de lettres. C'est un personnage bien étonnant que le censeur Appius Claudius TAveugle. On connaît les fières paroles qu'il prononça au Sénat, quand les Romains semblaient mollir un peu devant Pyrrhus '. Jl était entêté comme tous ceux de sa race, violent, démagogue à ses heures, malgré un fond de morgue aristocratique; espèce d'esprit fort que les dieux, disait-on, avaient frappé de cécité, parce qu'il s'était permis de substituer des esclaves aux hommes libres, dans le service du temple d'Hercule \ A bien des points de vue, Appius est un révolutionnaire, qui va beaucoup phis vite que son siècle. Il crée la première voie romaine, amène dans la ville les eaux de la source Claudia, organise un système financier. On lui doit des innovations grammaticales; il écrit le premier ouvrage en prose qui ait paru à Rome, et traduit les Vers dorés attribués à Pytha^ore; enfin il semble duvrir l'interminable liste des juristes romains ^ On ajoute que ce hardi novateur voulut admettre à certains droits politiques les étrangers domiciliés à Rome, et même qu'il fit entrer des affranchis dans le Sénat, au grand scandale de la noblesse \ Kn prenant ces mesures libérales, ne pensait-il pas un peu à ces Grecs instruits qui, dès lors, on ne peut guère en douter, venaient à Rome exercer la profession de professeurs ou de médecins?

Un siècle plus tard, les goûts littéraires d'Appius auraient peut-être encore indigné les partisans de la bonne vieille ignorance d'autrefois, mais du moins ils n'auraient plus surpris personne. Pendant cette période, les iiomains avaient ouvert leur esprit à des jouissances nouvelles. Vers le milieu du troisième siècle avant notre ère, beaucoup de

1. Ci,.. Ih' S>;,rrf„ G. Cf. Iin,f.. Hî ; 0;ii,il.. „ |r,- ,.|r ■2. T. Live, IX, •2\). ^ • •

Lpist. ad ( .Ts. (jatribiieeàSalliisIe), ii, 1; T. Live. x, -'>-^- elc i. Voy. W. Teiiirel, Wst. de la litWr. ro'n., n. i)o.' ""'

ET LEL'HS PHÛTECTEL US A HOME. 7

nobles parlaient le grec avec assez d'aisance', et c'est même en cette langue que les premiers annalistes ont écrit. Kn 2iO, on donne au théâtre, sur une scène régulière ou à peu près, la première tragédie grecque, traduite et arrangée à l'usage des Romains par Livius Andronicus'.

A partir de cette époque, il y a enfm une véritable littérature à Rome^ un théâtre, des auditeurs, des lecteurs, des genres distincts, des écrivains de profession, une émulation de succès, des jalousies de métier \ une certaine éducation du goût public. Mais remarquons bien que cette littérature, jusqu'à Lucilius, va se développer dans deux sens absolument différents. Selon que vous écrivez en vers ou en prose, vous n'avez pas la même origine, vous n'êtes pas de la même caste. Si votre naissance vous appelle au gouvernement des affaires publiques^ et si en même temps vous avez le goût des lettres, vous ferez de beaux discours, où l'on verra déjà paraître les savantes leçons des (Irecs; vous écrirez avec art et méthode des traités érudits sur le droit; vous raconterez les actions du peuple romain. Mais si vous êtes un étranger, comme Ennius ou Pacuvius, un affranchi, comme Ca^cilius etTérence, ou même un plébéien, comme iVrvius et Plante, il faudra vous contenter de faire des comédies, des tragédies, des épopées, des satires, genres qu'un noble Romain peut apprécier en connaisseur, mais auxquels il ne touche pas, si ce n'est peut-être par occasion, et par manière de délassement.

Cette diffiTcnce de condition sociale amène des résultats qu'il est assez facile de prévoir. Les orateurs, les jurisconsultes, les historiens, sont de grands seigneurs qui n'ont rien à demander à persoime ; ils ne comptent que sur euxmêmes pour élargir leur place. Dans la société qui les at-

1. nos raniiée 280, les ambassadeurs romains envoyés à Tarenle parlent ^rcc. (I)enys d'Halir., Anfif/. mut., wii, 1.)

2. Ck./ltrut., 18; Dr ScnecL. li: A. (iol!., xvii, 21. 'i. Voy. Cic, lir utils-, 18 et 19.

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tend, qui les favorise de toute manière, leur naissance, les services rendus par leurs ancêtres, leurs vastes relations, leur puissante clientèle, ouvrent mille voies h leur ambition.

Mais il en est tout autrement des poètes. Obscurs plébéiens, anciens esclaves, gens de rAf'rique ou de Iù Campanie, ils trouvent partout des obstacles, de la déliance, du mépris. Tout l'ordre politiqne est contre eux ; pour se faire tolérer par la société romaine, et se défendre contre les persécutions du pouvoir ou de la foide, ils sont obligés de se réfugier sous la protection de quelque illustre famille.

Les nobles, j'entends les plus éclairés, acceptent volontiers ce patronage; ils s'appliquent à traiter ces clients d'une nouvelle espèce avec une bi(>nveillance courtoise, et bien souvent, ce qui n'était d'abord qu'un commerce a.-sez banal devient à la longue une amitié sincère, et même une véritable intimité. L'opinion s'accoutume si bien à regarder les grands conmie les patrons naturels des poètes, qu'nn peu plus tard Lucilius, Lucrèce, Catulle, accepteront Tainitié de personnages puissants, qui ressend)lent fort à des protecteurs ; un bomme qui fait des vers est toujours un enfant qui ne saurait un instant se passer de tutelle.

Il faut le dire toutefois, même à cette époque, on trouve des poètes indépendants, qui (»nt cru pouvoir s'alfrancbir de tout patronage. On ne voit pas qu'aucune amitié puissante ait suivi Plante dans son aventureuse carrière ; il v a d'ailleurs, cliez lui, un fond si riche d'injures populaires, de plaisanteries qui sentent l'échoppe et la taverne, une peinture si naïve des esclaves et des petites gens, que Plante, selon toute apparence, n'a guère fréquenté la classe élégante. Son génie original, prinit^santier, est resté pur de toute influence aristocratique, et n'a rien perdu de son Apre saveur. Cependant le crédit de quelque protecteur ne lui aurait pas été inutile, le jour où, ruiné par des spéculations hasardeuses, il fut obligé de quitter le théâtre, et se laissa embaucher comme manœuvre dans

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une boulangerie ^ ; un Scipion n'eût jamais permis qu'Ennius ou Térence tournât la meule.

On en voit d'autres qui savent garder vis-à-vis des grands une hère attitude. (Juand Julius César Strabon entrait dans le « collège des poètes », la plupart lui prodiguaient les m.'U'ques d'une déférence obséquieuse et même servile ; Attius restait assis; un C(>nfrère lui en fit l'observation : « Il ne s'agit pas entre nous, répondit Attius, de noblesse et d'ancêtres; ici nos rangs ne sont réglés que par des titres littéraires-. » Cependant cette fierté ne venait pas d'une; indépendance intraitable, ennemie de toute concession. Attius lui-même ne dédaignait pas le commerce des nobles; on dit qu'il fut l'ami de Décimus l^rutus, et que celui-ci lui demanda des inscriptions pour en orner le frontispice des temples '.

Un seul poète semble avoir délibérément rompu avec les grands, et même avoir vécu en lutte ouverte avec eux. Les anciens avaient iwlé les hardiesses de Nanius'*, et ses attaques contre les Scipions et les Métellus. Nanius était probablement d'une humble condition; mais il était citoyen romain, puisqu'il avait porté les armes au service de la République''. Il croyait donc avoir le droit de garder son franc-parler, et de dénoncer tout haut ceux qu'on appelait les ennemis du peuple. On a cru voir que N.evius touche très librement aux choses romaines, que les mots de roi, de liberté, de servitude, seml)lent ramenés avec une complaisance voulue % comme une provocation à l'adresse de ceux qui jouaient à la royauté.

Nous ne voulons pas, après tant d'autres, raconter ces

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