CHAPITRE II
Les grands poètes du régime nouveau.
Vir^ilo. — Carartère lé^roiulaire de j;a biographie. Bathylle et Philistus. Ue la scène qui représeme Virjrile lisant, devant la famille impériale, les vers consacrés à Marcellus. Virgile a-t-il effacé de ses Géorgiqucs, par l'ordre d'Auirusle, l'éloge de Gallus? Points ohscurs dans Uhistoire du patrimoine de Virgile. — En somme, presque tout est faux ou douteux dans la biographie de Virgile, mais tout s'explique par le souvenir d'un long et nilime commerce du prince et du poète. — Auguste dans l'œuvre virgilienne. Virgile est-il un courtisan? L'apothéose «l'Auguste. — Horace et Auguste; évolution poliU<iue d'Horace; longue période de réserve et de demi-résistance; Horace refuse d'être le secrétaire de l'empereur; il craint de passer pour un panégyriste excessif du pouvoir. H est enfin conquis par Auguste, mais ne se livre pas tout entier. — Horace et >b''cènc. Mécène est pour Horace, non le ministre d'Auguste, mais le plus cher des amis. Intimité profonde, simplicité cordiale et sans façon de leurs rapports. Horace saurait d ailleurs au besoin défendre son indépendance. — Properce fréquente Auguste et Mécène. Sollicité de chanter les louanges du prince, il s'en défend sous divers prétextes, et n'aborde ce sujet qu'avec hésitation. — Ovide est le seul des grands poètes du siècle d'Auguste (pii s'al)aisse à des adulations indignes. L'exil brise son àme, et le désir du retour lui arrache <]es flatteries indécentes.
Dans le chapitre précédent, nous avons tracé une lariîe esquisse du siècle littéraire d'Auguste; les écrivains les plus illustres y avaient leur place à côté des plus obscurs. Mais ce n'est pas assez ; pour la postérité, cet âge fameux ne consiste pas dans quelques douzaines de Trinacrius et de Proculus; il se résume en six ou sept noms célèbres. Tite Live, Yarius, Virgile, Horace, TibuUe, Properce, Ovide, voilà pour nous presque tout le siècle d'Auguste. De Tite Live, nous n'avons plus rien à dire ici; l'œuvre de Varius a péri; Tibulle, comme on l'a vu, paraît s'être tenu à l'écart
"S LRS GRNS DE LKTTRI-S
des puissances. iMais les autres nous appellent de nouveau. Tous ont vécu dans Taniitié du prince; tous ont loué Auguste, son .^gouvernement, ses réformes, ses triomphes militaires; tous ont aidé plus ou moins au succès du régime impériaP. Sans avoir l'espoir, dans im sujet tant de fois exploré, de rien dire d'absolument nouveau, nous ne pouvons échappera la nécessité d'étudier de plus près les rapports de ces grands poètes avec Auguste et Mécène.
Virgile était leur aîné; il introduisit Horace dans l'amitié de Mécène, et on peut dire à tout égard qu'il est le véritable initiateur de la littérature de l'empire. C'est donc par lui que nous devons commencer cette revue ; mais nous sentons trop bien l'embarras de notre tache ; car une admiration intempérante a mêlé tant de fables à la vie du poète populaire, qu'il est bien difficile de faire le départ de l'histoire et de la légende'.
La fameuse Vie de Vm/ile paraît avoir pour noyau une notice de Suétone, sérieuse et solide comme tous les écrits de cet érudit exact'; mais, dès la lin de l'empire, elle était déjà chargée d'inventions de tout genre. Quelques parties, puériles ou même grotesques, tndiissent immédiatement la main d'un interpolatcur maladroite Nous n'en dirons rien ici; à quoi bon discuter des récits où Virgile devient une espèce de vétérinaire des écuries impériales! Ces légendes n'ont que le genre de vérité qui peut convenir à des légendes : elles expriment à leur façon, naïvement ou grossièrement, le souvenir des relations familières de Virgile avec Auguste et la maison du prince. D'autres chapitres'de cette biographie, avec un air moins absurde, sont cepen-
1. Cela p>l vrai même d'Ovido, du moins dans une oertaine mesnro
2. .Nous ne parlons pas ici, daillc.rs, de la légende purement médiéVale nui tait de Niririle une espère de mauricien.
:5. Klle lut prubal.Iemenl redijrée au quatrième siècle par le -rammairien Donat, (I après le />r l'oHis de Suétone. Mais déjà, du vivant .le Vir-nle plus.e..rs de ses am.s, enl.r autres Var.us. avaient rassemble des rensei;;nements sur lui, fA. (jell., xvii. 10: «Jnint., x, 3.;
i. Vuv. surtout 8-18.
l'^T LKURS PROTECTi:UUS A ROME. 79
dant faux, ou tout au moins fort douteux. Enfin la fable s'est glissée peu à peu jusque dans les gloses des commentateurs, remaniées dans le cours du moven àee.
Il est donc à peu près impossible de dire ce qu'il y a de vrai dans la tradition virgilienne, et la plupart des anecdotes racontées par les biographes du poète doivent être tenues pour suspectes.
Peut-on prendre au sérieux, par exemple, ces étranges délibérations où l'on voit Virgile, appelé en comité secret par Auguste avec Agrippa et Mécène, conseiller à l'empereur de garder le pouvoir absolu'? C'est un conte assez ridicule encore, que celui de ce Batliylle, s'attribuant, avec une inexplicable imprudence, les vers composés en l'honneur d'Auguste par Virgile, qui se venge enfin du plagiaire en écrivant sur les portes du palais :
Hos e^o vorsicul(>s feci; tulit aller honores. Sic vos, non vobis, melliflcatis, apes, etc.
L'histoire de Philistus n'est guère plus vraisemblable. C'était un de ces écrivains qu'Auguste avait la bonté d'accueillir au Palatin; poète médiocre, mais railleur spirituel et caustique, il accablait Virgde de ses plaisanteries, et celui-ci, timide et rougissant, perdait contenance devant ces épigrammes, et ne trouvait rien à répondre. Mais un jour enfin, poussé à bout, il éclata devant l'empereur : « Chétive pécore, dit-il à Philistus, tais-toi au moins en présence du prince. Ne vois-tu pas que mon silence force Auguste et Mécène à prendre ma défense? Les murs même sont fatigués de ton verbiage. Si tu étais capable d'un peu de bon sens, tu saurais modérer ta langue ; car il faut ici toujours se taire^ si ce n'est quand la parole est utile à