A LA LIBRAIRIE NOUVELLE
1867 pr
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LES
LE CHEVALIER DE L'Oft-filàRE ;/•
Vous souvient-il de ce promeneur du passage Jouffroy que Ton voyait encore, il y a une douzaine d'années, se drapant majestueusement dans un crispin de drap vert?
Il avait, ce promeneur, un airsingulier. Ses habits
à la mode de 1833 et son chapeau à bords relevés
ne parvenaient pas à le rendre ridicule, et, bien
que parfois la vétusté étendît ses ravages sur lette, il De laissait pas que de paraître Th du monde qu'il était.
Il se nommait le chevalier de TOrnière.
A l'époque dont je parle, il avait quarante-s quarante-huit ans. Ses cheveux gris tempérai vivacité de ses yeux vifs, ses traits fatigu manquaient ni de régularité, ni d'intelligence
La vie du chevalier avait été assez accide
officier de chasseurs dans la garde royale, che
de Saint-Louis, il avait été obligé de donner i
;mlssioîi à propas.:(>'un duel dans lequel il avc' ,», • » ••■• »,•• assô35 h5?jm:Qui*'piOur avoir la main malheurei
V/ïTtitfair^îïigTaiîd bruit; la victime était ui
jeune homme, le vicomte de Saint-Turquet la
des ducs de Lisy. Le motif de la querelle étai
discussion de jeu. Bien que TOrnière se fût ce
en gentilhomme dans toute cette affaire, la jeu
du mort, le motif de la querelle, l'endroit raéi
elle avait eu lieu, tout cela mit de J'Ornière en
veur. Il le comprit et donna sa démission.
Pendant sept ou huit ans, le chevalier se contenta tout simplement d'être un homme du monde, se laissant aller parfois à une parole amère contre le gouvernement; mais l'amertume de cette parole était toujoiirs tempérée par un respect profond pour la personne du roi.
De rOrnièré avait peu de fortune et paraissait encore plus pauvre qu'il ne l'était réellement, parce qu'il fréquentait ostensiblement des gens riches et titrés. A cette époque il était difficile d'avoir accès dans le monde lorsqu'on ne tenait point au monde.
Aujourd'hui tout le monde fréquente des gens riches et titrés ; cela ne tire pas à conséquence.
Le roi se souvint un jour du chevalier et lui vou* lut faire une pension* De l'Ornière répondit que sa légitime lui suffisait pour vivre.
Quelques ainis influents parvinrent à obtenir sa réadmission au service avec un grade convenable.
De l'Ornière refusa :
— Mon épée ne sortira plus du fourreau, dit-il,
yGoogk
on me l'a fait quitter sans motif, je ne la reprendrai pas sans raison.
La révolution de 1830 arriva, de l'Ornière remit son uniforme et alla rejoindre son régiment qui se faisait écharper au pont des Tuileries.
Il fut un des rares officiers qui accompagnèrent le roi. ,
A la frontière, le monarque fugitif le reconnut.
— Monsieur de TOrnière? dit-il.
— Oui, Sire.
— Nous avons méconnu votre mérite, chevalier.
— Je n'ai que du dévouement, Sire .
— Nous ne pouvons le récompenser, mais Dieu ^ vous en tiendra compte.
De rOrnière s'inclina'et revint à Paris.
Comme sa conduite avait été fort remarquée, et qu'en France on aime les braves gens, de l'Ornière fut fêté par tous les partis.
Il n'eût tCAu qu'à lui de reprendre du service. Lorsqu'on lui proposa de réparer les injustices dont il avait étéviclime, il répondit à ungrand personnage :
— Je ne suis qu'un simple gentilhomme de province, mais dans ma famille il y a une devise que nul de nous n'a jamais oubliée : « Ne sers que le roi ton maître, ne crains que le Seigneur ton Dieu. »
Cette réponse fut admirée, parce que le dévouement sincère au malheur n'est pas chose commune.
De l'Ornière avait douze à quinze mille livres de rente; beau cavalier, homme estimé, il n'eût dépendu que de lui de faire un riche mariage; irn'y songea pas.
Il abandonna peu à peu le monde pour se livrer entièrement à son unique passion : il était joueur. Il était joueur, non pour gagner, mais pour jouer.
Chaque jour il allait au trente-et-quarante, piquant la carte pendant une heure, et jouant après jusqu'à ce qu'il eût gagné cinquante louis ou qu'il en eût perdu dix.
Comme c'était un homme solide, il défendait son argent, comme disent les joueurs.
Il aurait pu mener longtemps cette existence ;
malheureusement les n^aisons de jeu furent suppri-
mées, et de rOrnière duf porter sa passion dans les cercles particuliers
Grâce à sa prudence, de l'Ornière mit dix ans à se ruiner complètement.
De 1840 à 1845, il vécut en vendant quelques débris de sa splendeur passée. Heureusement, à cette époque, il hérita d'une centaine de mille francs qu'une vieille tante lui laissa sans s'en douter.
Les cent mille francs allèrent rejoindre le reste.
En 1850, un cousin lui laissa une quarantaine de mille francs en souvenir d'un service rendu autrefois.
Ces quarante derniers mille francs ne furent pas plus heureux que les autres.
Alors commença pour ce gentilhomme une bien horrible dégringolade.
Son chapeau prit des reflets roux, sa redingote montra la corde, ses bottes s'éculèrent.
De rOrnière, qui était doux et bien élevé lorsqu'il était riche, devint querelleur et impertinent pour faire croire qu'il n'était pas pauvre.
Et cependant, chaque jour, sa misère empirait; au lieu des cercles honnêtes, il fréquentait des cerclés de bas étage, et, enfin, d'indignes tripots.
Ses habits tombaient en loques.
— Je viens de faire des armes chez un ami, disaitil pour justifier ses trous.
Ce qu'il y avait de plus horrible dans ce pauvre * homme devenu vieux, c'était sa vanité.
Il afiectait les ridicules manières des gentilshommes du dernier siècle, tfn jour, le pauvre Ghoquart vous le dirait, s'il n'était mort, lui aussi, de l'Ornière alla jouer la poule au café Achille ; le malheureux avait des chaussons de lisière et des éperons argentés.
Comme il s'en allait ayant perdu, un marchand de contremarques lui cria :
— Hél là-bas, mon petit père, vous vous cavalez avec mes quarante sous?
— Monsieur, répondit de l'Ornière, je n'ai pas oublié que je vous devais deux francs; et, saluant avec
une exquise politesse, il ajouta : Les fonds seront chez vous demain avant midi.
^ De cercles en tripots, de tripots en bouges, M. de rOrnière en était arrivé à un cabaret horrible de la rue Mouffetard, et enfin au vagabondage.
Une nuit d'hiver, la police le trouva dans les carrières.
Pour ne pas mourir de faim, il se fit requUlard.
Le requillard est Thomme qui ramasse les quilles dans les jeux de barrières.
A ce métier-là il gagnait quinze sous ; mais c'était encore le jeu.
Quand il avait fini sa joutnée, il jouait pour son compte.
Dernièrement un joueur maladroit lui envoya la boule en pleine poitrine; il alla rouler à dix pas, et on le transporta à Thospice de la Pitié.
— Mon père, dit-il au prêtre qui l'assista à ses derniers moments, si je meurs dans une posture indignei d'un gentilhomme, j'ai au moins la satisfactioa d'avoir toujours été fidèle à Dieu et au roi.
Quand le prêtre se fut éloigné, il se tourna vers la bonne sœur qui priait à son chevet.
— Madame, lui dit-il, on on a vendu mes biens; je le regrette, il m'eût été doux, avant de mourir, de faire quelque chose pour votre communauté. Dieu voit mes regrets, j'espère qu'il m'en tiendra compte. Ramure et Baudu me doivent quelque argent. Je ne compte pas sur Ramure, qui est un homme de rien ; mais Baudu, quoique chiflbnuier, appartient à une famille de robe. Il viendra jeudi, je n'en doute pas, m'apporler mes trente-deux sous. Si j'étais mort, je vous saurais gré de prendre cet argent et de faire dire une messe pour le repos de mon âme. Quafntaux douze sous qui resteraient, vous pourrez en disposer en faveur de quelque famille malheureuse.
Ainsi est mort ce pauvre homme que Choquart et Guichardet appelaient le dernier chevalier.