LES CHENILLES
Le soleil fastidieux qui brille encore au 13 octobre comme au mois de juillet, a porté sur ses rayons une foule de maux*.
Les deux plus importants sont le choléra et les chenilles.
Le choléra, on en guérit avec de l'éther ou du laudanum, de la menthe anglaise, de la teinture de cannelle, et surtout en absorbant préventivement l'excellente liqueur rousse des Bénédictins de Fécamp, liqueur connue, je crois, dans le commerce, sous le nom de Bénédictine.
t. liCs soleils se suivent et ne se ressemblent pas.
. (î)fote de l'auteur,)
Les chenilles, c'est une autre histoire, on n'en guérit pas.
Fût-on le chêne deux fois séculaire de la forêt de Sénart, on garde toujours des traces de leurs morsures sales et venimeuses.
Au bois de Boulogne, on vient de dépenser six cents francs pour les détruire. Ce n'est pas cher.
On a employé Thuile provenant de la distillation du gaz mêlée à l'eau dans la proportion de 4 0/0. On a mis ce mélange dans des pompes, et tout le bois a été aspergé.
On espérait être à tout jamais débarrassé de ces bêtes' venimeuses et parfois dangereuses à l'homme; malheureusement Ion s'est trompé.
J'ai voulu m'assurer par moi-même de la réalité de Texécution. J'ai été désillusionné.
Je n'accuse personne, pas même le. Moniteur, qu'on accuse toujours parce qu'il ne demande jamais à se défendre. Mais on s'est trompé. J'ai vu, de mes yeux vu, toutes les variétés des insectes lépidoptères se promener autour du lac avec tranquillité.
Les savants ont donné des noms à toutes les familles de chenilles.
Au premier abord cela me semble inutile puisque, lorsqu'on les rencontre, on fait semblant de ne pas les reconnaître.
Mais cela sert à les distinguer lorsqu'on en veut parler.
La plupart des noms donnés à ces animaux nuisibles reposent sur certaines particularités de leurs mœurs, ou sur leurs caractères anatomiques.
11 faudrait des volumes pour décrire tous les genres de ces vilaines bêtes. M. de Buflfon est resté à mille toises au-dessous de sa tâche.
Voici les genres les plus communs qu'on rencontre de trois à cinq heures au bois de Boulogne.
La chenille à livrée (coloration par bande). Elle se promène dans un huit ressortSy sorte de carapace dans laquelle elle s'étend de tout son long pour reposer ses anneaux fatigués.
La chenille à livrée est toujours vieille et plâtrée,
ses cheveux sont faux, ses dents sont fausses, elle n'a de vrai que sa rouerie.
Elle se nourrit de Russes, de Polonais, d'Espagnols et de Brésiliens.
Elle donne à jouer aux papillons de sa connaissance ; elle y trouve son compte. Elle s'entoure de jeunes chenilles vertes ; elle y trouve son profit.
Quand celte ancienne larve (en argot largue) deviendrachrysalide, iln'estpasun arbre généalogique du faubourg Saint-Germain qui ne gardera l'empreinte de ses mandibules venimeuses.
Pauvre chenille !
Les chenilles géomètres ou arpentenses sont ainsi nommées à cause de leur persistance à parcourir sans cesse le côté gauche du lac
A les voir aller et revenir sans cesse, on croirait volontiers qu'elles mesurent la longueur de l'avenue.
Ces chenilles sont familières.
Elles mesurent les distances, mais ne savent pas les garder.
Elles développent leurs pulpes inférieures sous prétexte de sourire à tout le monde.
C'est à ces chenilles arpenteuses que le vulgaire a donné le nom de g^n/e^,. parce qu'on a remarqué qu'elles prennent volontiers les toiles peintes des petits théâtres pour de vraies forêts.
Pauvres chenilles !
La chenille chagrinée est celle qui n'a pas payé son terme.
Elle se nourrit de papier timbré.
Sa couronne de crochets est au Mont-de-Piété.
Sa bonne lui dit tous les matins :
« Cette fois, ma petite, vous êtes fumée. »
Le bijoutier et la couturière la poursuivent avec de l'huile de gaz.
Elle ne se décourage pas dans son infortune. Elle vaàTaventure chercher un jeune arbuste à ronger.
Pour aller plus vite, elle a pris un panier à salade dont le cocher l'insulte chaque soir.
Pauvre chenille !
La chenille tvberculense est celle qui a passé ses nuits dans les cabinets des restaurants du boulevard.
Pour se donner la force d'attendre Thôpital, elle met 'du poivre rouge dans son Champagne et du piment dans sa chartreuse.
Pauvre chenille !
Les Rouleiises sont les chenilles qui ne sortent que la nuit.
Pauvres chenilles !
La chenille cloporte est une petite chenille noire couverte de poils.
Sa peau fauve est humide et froide.
Elle est d'une apparence douce et timide, elle finit par inspirer la compassion comme tous les êtres malingres et souffreteux.
On s'habitue à elle, et Ton finit par appeler sa laideur une beauté étrange !
Elle s'atlache avec la fureur du désespoir à de vieux arbres qu'cile'ronge, fatigue et déracine.
Et comme une sotte, elle se laisse dévorer par le premier pierrot qui passe.
Pauvre chenille 1
Pauvres chenilles, en effet, car elles ont bien des ennemis.
Il est certaines larves qui vivent de leur corps.
Les rossignols des cafés-chantants les dévorent.
Les merles des petits théâtres les dévorent.
La plupart se donnent de gaieté de cœur aux effrontés pierrots qui nichent dans les mauvais lieux du boulevard, de la Porte- Saint-Martin aux Folies- Nouvelles.
On pique les papillons sur des tableaux.
On empaille les oiseaux:.
On conserve des vipères dans de Fesprit-de-viD.
Nul ne se soucie de conserver des chenilles.
Cependant quelques garçons coiffeurs en ont eu des collections.
Qu'elles soienXk Livrée^owArpenteuses^ Chagrinée ou Tuberculeuses y Houleuses ou Cloportes^ toutes les chenilles finissent mal.
Un faux soleil peut bien les faire renaître.
Mais l'hiver arrive toujours.
Leur agonie est horrible.
Elles tordent misérablement leurs anneaux, sur lesquels la nature, prévoyant l'idée.' sociale, a placé des stigmates.
« Leurs robes, bigarrées de couleurs voyantes, deviennent grises et graisseuses ; leur corps, d'un blanc de lait, devient jaune et ridé. » (Traité des lépidoptères,)
Et elles meurent en se tordant sur la terre gelée, qui s'ouvre comme à regret pour ensevelir leur corps corrompu autant par leur vie que par leur mort.
Cette agonie est la glorification des chenilles utiles et travailleuses qui vivent dans la sainteté du devoir et de l'honnêteté, fabriquant dans le silence ces belles soies, ces magnifiques étoffes de brocart et de velours, dont l'industrie pare toutes les grandeurs terrestres, depuis le dos de la. courtisane jusqu'à l'étole du premier serviteur de Dieu.