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MESSIEURS LES COCHERS

Il y a trois jours, un cocher passs^it au petit trot dans la rue de la Gare au moment où trois individus la traversaient.

Le cocher a-t-il été impoli et brutal, on l'ignore, mais on le suppose.

On le suppose parce que les cochers ne passent point pour avoir inventé la politesse, — au contraire. Toujours esWl qu'un des passants a frappé le cocher d'un coup de canne.

Ce passant fait bien les choses, paraît-il. Le co-

cher a été rouler au milieu de la chaussée où il s'est fait des contusions tellement graves qu'on a dû transporter le malheureux chez le pharmacien voisin.

L'agresseur n'a pas cru devoir attendre l'opinion du médecin.

Certes! j'approuve peu cette façon d'enseigner la politesse. Je blâme vertement cette façon brutale d'agir, mais cependant...

Puisque ce fait qui, après tout, ressemble à une revanche, vient donner à MM. les 'cochers une actualité qu'ils n'ont qu'en temps de grève, je veux leur offrir un paquet de vérités.

Avant de commencer mes plaintes, je veux dire ce que sont les cochers. Comme tous les paresseux, je les connais à merveille.

En dehors des cochers de maîtres ou de grandes remises dont je vous parlerai un jour, il y a quatre espèces de cochers :

Le cocher de remise;

Le cocher de flacre ;

Le cocher d'omnibus;

Le cocher libre ou maraudeur.

Le cocher de remise appartient à la Compagnie générale des Petites-Voitures.

Sa voiture et sa redingote de livrée sont vertes.

Son gilet et son nez sont rouges.

Son chapeau est en. cuir ciré

Ses souliers doivent être en cuir, mais ils ne sont pas cirés.

— Voilà pour le physique.

Au moral, le cocher de remise offre plus de variations. L'éminent administrateur de la Compagnie, qui est un ami sincère de la liberté, recrute un peu partout les membres de son armée.

Il y a parmi les cochers de remise d'ex-curés, .d'anciens négociants, d'anciens cochers de maisons, des cavaliers en retraite, d'anciens gentlemen, un notaire et plusieurs pharmaciens.

Les fatalités de la vie ont amoindri ces braves .

gens. Ils ne s'en plaignent pas, mais ils se vengent

souvent de la société qui les a laissés se déclasser.

La société les a dédaignés, ils écrasent la société, et vice versa.

Cependant, pour rendre hommage £^ ^ yéjitéj^ \l est juste de constater qu'en général, et lorsqu'ils ne, sont pas ivres, les cochers de la Conj^pagaie sQiit propres, polis et bien montés.

Le cocher de fiacre est un enfant ^e. PAifçléa(;^e ou de l'Aveyron.

Il est venu de son pays conduire deux petits, cher vaux, comme les habitants du Cantal viennent à Paris pour vendre de l'eau, les Limousius pour gâcher du plâtre.

11 ne faut pas essayer de lui parler; i,l ne répondrait pas.

Son métier,'^en l'isolant sur un siège, Ta roAdu sombre et inquiet.

Il regarde sans voir, mais tant de choses différentes passent sous ses yeux qu'il a perdu l'habitude de penser.

Dites-lui : '

— Çoçherl cent sous pour vous si vous amyez

yGoogk

^ LES GIBNS DK PARIS 211

au chemin de^ fer de Lyon ayan^ huit heures, il n'ira pas plus vite quQ si vous lui promettiez dix centimes.

Comme le pâtre des monta^gnes,^ le cocher de fiacre qui est élevé et garde des chevaux, ain^e rindépendance.

Parfois on voit un hommp assis à ses côtés sur le siège.

C'est un enfant de rAveyron qui aspire à être cocher, son cpmpatriote lui montre les rues. Au bout , de quinze jours il connaîtra tous les quartiers de Paris et montrera à un autre Aveyronnais les dédales de la capitale.

Cela est. fort bien, il faut s'entr'aider les uns le& autres; mais je blâme fort la Compagnie de ce genre d'enseignement mutuel.

Ne vaudrait-il pas mieux dire à l'apprenti :

Allez vous promener, quand vous connaîtrez Paris vous reviendrez.

De cette façon les anciens i^'enseigneraient pas

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aux nouveaux certaines traditions d'une délica* tesse douteuse vis-à-vis de la Compagnie.

Le cocher d*omnibus est toujours un ancien cavalier du train des équipages.

A deux mètres au-dessus de ses conciloyens, il croit les dominer.

Il sourit aux petits accidents dont il est la cause.

Il jure et tempête pour les grands.

Non par philanthropie, mais parce qu'il doit faire, sous peine d'amende, son parjcours en cinquante-cinq minutes.

Certain d'être toujours le pot de fer, le cocher d'omnibus ne prête pas Taltention nécessaire à la prudence.

Qu'est-ce que ce'a lui fait d'accrocher un tilbury? il ne sent môme pas la secousse.

Pourquoi les omnibus, qui culbutent à chaque instant les voitures particulières, ne s'accrocbent ils pas entre eux?

Le maraudeur est le cocher qui ne reste pas

SOUS sa remise par cette bonne raison que souvent il n'a pas de remise.

Celui-là, je vous le recommande, ne le prenez jamais.

Il est insolent et distrait, il conduit un cheval dont la vieillesse et la maigreur font pitié. Cependant il le frappe avec gaieté de la façon la plus cruelle.

Chaque fois qu'il accroche une voilure ou qu'il frôle un passant, il vomit des imprécations obscènes qui soulèvent les pudeurs les moins alarmées. Parfois il y a des femmes, des jeunes filles môme dans sa voiture, que lui importe!

C'est le maraudeur qui conteste et avance Theure.

C'est le oiaraudeur qui vous laisse au Champ-de- Mars, sous prétexte que son cheval ne peut plus aller. Il est une heure du matin: vous demeurez boulevard du Temple et lui demeure à Grenelle.

La voiture du maraudeur ressemble à son maître; elle est toute détraquée et d'une affreuse malpropreté.

Chaque jour les cochers fidèles vout à la pré-, fecture de police déposer les pbjets qu'ils oiit trouvés. Le cocher maraudeur n'y va jamais dans d'aussi louables desseins.

C'est le maraudeur qui est la cause de la défSaveur dont la classe des cochers est victime.

Il suffit d'une centaine de drôles pour que le public accuse en masse toute une corporation, au demeurant honnête et laborieuse.

Le maroAidev/r est invariablement un ancien domestique ou un ancien palefrenier, il porte des loques qui ont la prétention de former une livrée que le diable ne voudrait pas toucher avec des pincettes.

Le maraudeur, qui a un chapeau rond* et mou, un paletot gris l'été, marron l'hiver, est un anciei^ ouvrier paresseux qui trouve plus agréable de flâner sur une voiture que de travailler dans un atelier.

À celui-ci, ne lui faites aucune observation, sans

cela malheur à vous î il partirait à fond de traio, au risque de vous faire briser les os.

Quand il fait beau temps, ce maraudeur est obséquieux et fatigant!

Quand il pleut, il vous rit au nezl

Donc I si c'est un maraudeur que le monsieur a bâtonné, je demande gtâce pour le monsieur.

En rendant justice à la Compagnie, dont les èflTorts sont constants et louables pour Satisfaire le public, il faut reconnaître que c'est elle qui est la raison d'être des maraudeurs.

A côte des maraudeurs on pourrait placer les hirondelles.

Les cochers auxquels on a donné ce nom n'ont pas de numéros. Ils appartiennent à des loueurs de voitures de remises au mois.

Ces voitures, qui coûtent 600 francs par mois aux particuliers, sont fort recherchées.

Mais tout s'use en ce inondé.

Quand un ordinaire, — c'est ainsi qu'on nommé les voitures louées au mois à des particuliers, —

quand un ordinaire, dis je, a fait dix-huit mois ou deux ans, il commence à devenir trop ordinaire pour valoir 600 francs.

Le cheval est maigre et la livrée du cocher est grasse.

L'hiver, quelque boursier effronté ou quelque médecin timide s'en accommode.

Quand vienneùt les beaux jours, quand tout le monde est à la campagne, Y ordinaire reste sans pratique, et le voilà forcé d'aller chercher fortune le long des boulevards.

Son nom d'hirondelle lui vient de ce qu'il reparaît au printemps.

Vhirondelle ne laisse pas que d'être fort goûtée des dandys douteux.

Quand ils ont la bonne fortune d'en rencontrer sur le boulevard; ils ne manquent pas d'aller se pavaner au bois de Boulogne pendant deux heures.

Ce luxe de bas étage coûte sept francs. C'est un peu beaucoup, mais ça fait bien pour les camarades du magasin*

C'est cependant de l'argent dépensé en pure perte, parce que les dames qui bordent le lac connaissent toutes les voituree de Paris,

Le cocher de Vhirondelle se distingue des autres cochers par une politesse extrême. Il est doux, timide, prévenant et serviable par ce seul fait qu'il est en contravention.

— Si monsieur voulait me payer tout de suite, monsieur serait bien bon. Monsieur a dû voir que je n'ai pas de numéro, et monsieur doit savoir que je n'ai pas le droit de charger en route.

Ainsi s'exprime Yhiroiidelle.

. Pour le prix on n'a jamais de contestation.

— Monsieur me donnera ce qui lui fera plaisir.

Jamais on ne rencontre Vhirondelle dans un encombrement de voitures. Jamais Vhirondelle ne répond aux propos grossiers et aux invectives.

Jamais Vhirondelle n'accrocha ou ne tourna trop

court.

Vhirondelle^ tout en allant son train, n'écrase

jamais personne.

218 LES ge!?s î)ë ï^ahïs

Son «hopt hop! » adressé aux piétons, n'est pas un cri d'alarme, c'est an amical avertissement.

Vhirondelle ne tâut pas mieux que les autres meneurs de Chevaux, mais comme les ^erg'ents de ville sont ses ennemis, il tâche de se faire l'ami dti public.

A la moindre réclamation, au premier sujet de plainte, r/itVond«/fe,(îuel que soit son droit, payerait les pots cassés à cause de son perpétuel état de contravention.

Il serait absurde d'inférer de ce qui précède qu'il serait nécessaire que tous .les cochers soient dans la fausse situation des hirondelles^ c'esl-à-dire hors la loi, pour satisfaire le public, mais il y a un enseignement à tirer de ce fait en faveur de l'industrie libre.

La Compagnie des Petites- Voitures n'a pas de privilège exclusif, partant, elle est inattaquable.

Elle a acheté ses numéros à des particuliers, donc elle exploite son bien et non une faveur de l'autorité.

Mal gérée dans le principe, elle allait sombrer, lorsque M. Ducoux, ancien préfet de police, prit en main les guides de l'entreprise et la releva.

M. Dùcoux est un homme de cinquante à cinquante-cinq ans. Sa physionomie franche et loyale est dominée par un regard énergique et profond.

J'ai l'honneur d'être son compatriote. Notre département est fier de lui avoir donné le jour, parce que c'est une figure qui, quoique mêlée aux temps les plus dilSciles de notre époque, restera comme le type le plus complet de Thonnêtelé, du courage et de la constance irrévocable dans les principes politiques.

L'histoire de l'homme politique est connue, et quelle que soit mon envie de la raconter, je dois la passer sous silence, parce que je n'ai rien à voir à cela.

Il était facile de prévoir que Tadministration honnête et éclairée qui avait, en temps de troubles, trouvé le moyen de réaliser de notables économies

sul: les fonds sécrels de la préfecluce de police, saurait relever une entreprise en danger.

C'est ce qui est arrivé.

La compagnie a des voitures fort propres, trèsbien tenues, d'excellents chevaux.

Ses cochers sont des merveilles de politesse et de propreté comparativement aux autres.

Mais il faut convenir qu'en cela ils n'ont qu'un mérite relatif.

Je ne veux pas placer ici le grand mot de monopole. On a assez abusé de ce substantif prétentieux lors de la grève de messieurs les cochers.

La grève est finie, tout est (Jit.

On répondra qu'on n'aura pas toujours l'intelligence d'élite et la main de fer du directeur actuel pour maîtriser ces douze ou quinze mille automédons.

C'est vrai ; mais, ma foi, nos neveux s'iarrangeront avec leurs cochers, ça les regarde.

Mais, à une époque où les gouvernants laissent avec tant de bonne grâce souffler le vent de la

liberté, ne serait-il pas possible de modifier certaines habitudes?

Aujourd'hui tout citoyen français a le droit de vendre de la viande ou du pain dans sa boutique, de là bêtise ou de l'esprit dans son théâtre, et il n'a pas le droit de se faire cocher.

En Angleterre, un gentleman n'est point déshonoré pour conduire une voiture.

En France, un gentleman ruiné n'a pas même cette ressource.

En ceci comme en bien autre chose, je pense que la meilleure organisation serait de ne pas avoir d'organisation.

Quoi I un homme a le droit de posséder une voiture, mais il ne peut la louer qu'au mois! C'est un contre-sens.

Qui peut plus peut moins, et, en bonne logique, celui qui peut loner sa voiture pour un mois, devrait pouvoir la louer pour une heure.

On objectera le désordre qu'entraînerait cette liberté.

929 i^9C0 aEN9 j>jt iPAnia

Quel désordre?

Paris est envahi par cent mille iadustriels qui «jtercent dans lejg rues, L'éminent magistrat qui gouverne la police s^it maintenir tous ces gens-là, bien qu'ils ne soient pas numérotés.

Songez un peu au changement que U liberté et Tabolition du tarif ^mèner^ipot dans cotte industrie.

ïl n'est vraiment pas juste d'avoir à payer une voiture malpropre et pleine de vermine, un cocher ivre et dégoûtant, une rosse étique, le même prix qu'une voiture coufortable de la Compaguie.

A Paris, les voitures manquent et leur prix est excessif; la liberté remédierait 4 ces deux inconvénieutfs.

Les accidents seraient moins nomb]!6Qi, PAriçs quo les propriétairç» de voitures pouduiraiopt euxmêmes.

les Compagnies d'assurances contre les accidente font plus de mal que de bien; je le prouverai quand j'en aurai fini avec MM. les cochers.

XiBS ^SNS PE PABIS 223

Pou? aujourd'hui je mç ponteuterai, pour finir, de poser une question et de faire une remarque,

— Pourquoi en coûte-t-il plus cher poijr se promener au bois de Boulogne, sur des allées sablées, où les chevaux ne se fatiguent pas, où les voitures ne* s'usent point, que dans la rue Mouffetard, sur un pavé horrible, au milieu d'encombrements dangereux ?

Voici pour la question.

Voilà la remarque :

Une personne prend une voiture à la place de l'Étoile pour aller chez le restaurateur Gillet, porto Maillot.

Six minutes de phemiu au plus.

Cette personne doit ;

Une heure hors des fortifications . . . . 3 fr. 50

Le retour 1 00

Pourboire facultatif 25

Total. • • 4 fr. 75 La même personne, dans la même voiture, chan-

ge d'idée au moment de partir et se fait conduire barrière du Trône, iine bonne heure de chemin. Elle doit:

Une heure 2 fr. 25 c.

Pourboire facultatif. .... 25

Total 2 fr. 50 c.

Je sais qu'il est nécessaire que ces choses soient réglées et que des limites soient arrêtées. Mais il me semblerait équitable que le retour ne puisse être exigé qu'après un quart d'heure de marche.

Qui profite du franc en question? Les cochers, qui n'en tiennent pas compte aux loueurs.

Et que de gens qui, demeurant près des barriè* res, ne prennent pas de voitures pour n'avoir pas à subir cet impôt déraisonnable!

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