‹ Les gens de ParisChapitre 31 sur 47 · M. BIBI-COCO · texte numérisé non relu

M. BIBI-COCO

— C'est simple comme bonjour, répondit le vieux sergent, je vais vous conter une histoire.

— Ce n'est pas absolument ça qu6 je vous demandais, dit Vermoulu un peu désappointé; mais c'est égal, allez-y tout de même.

Le sergent but un verre de cognac, versa la dernière goutte dans sa main, frotta ses moustaches, bourra sa pipe, Talluma et parla ainsi :

— Pour lors, c'était en dix-sept cent et quelques,

je ne sais pas, au juste, au commeDcement de la République française une et indivisible ; il y avait, dans la rue Copeau, à Paris, un barbier qui venait de se marier et qui avait déjà tin bambin de deux ans, blond et gentil comme celui-ci.

Le vieux sergent regarda André et TemHrassa tendrement, au grand étonnement des autres sousolBciers, qui n'avaient jamais pensé qu'il pût entrer dans le cœur du sergent Sigalon autre chose que l'amour de la discipline.

Le conteur continua :

— Ce pairvre barbier était bien heureux : il était jeune, sa femme était jolie ; ses clients, nombreux, l'aimaient beaucoup ; tout lui souriait.

» Mais le bonheur ne reste pas longtemps dans les maisons.

D Un matin, la femme du barbier devint malade^ elle avait la petite vérole.

» — Ne te tourmente pasj lui dit son mari, quand tu deviendrais laide, ce n'est pas ça qui m'empêcherait de t'aimer.

» La pauvre femme ne se tourinenla pas. Elle mourut.

» Le barbier eut tant de chagrin, qu'il se mit à pleurer tous les jours et toutes les nuits.

» La nuit, ça ne faisait trop rien; mais, le jour, ses larmes éloignaient les pratiques.

7> Faut être juste, quand on va se faire raser ou couper les cheveux, ce n'est pas amusant, d'avoir un batbier qui vous coupe les badigoinces ou qui vous pleure dans le dos.

» Les pratiques allèrent chez le voisin, et petit à petit la boutique dévint déserte \ le barbier n^avait pas même besoin de fermer sa porte lorsqu'il allait au cimetière des Carmes pleurer sur la tombe de sa femme, il ne venait personne.

» Ce fut une tristesse dans le quartier que de voîîr ce pauvre homme, pâle et amaigri, portant son petit enfant chétif sur ses épaules et pleurant sans ceSsé. Il couvrait le bambin de baisers, mais il ne lui parlait pas; si bien qu'à quatre ans, le mioche ne savait

dire qu'une phrase que son père lui avait répétée . bien souvent :

» — Pauvre petite! nons ne la^reverrons plus I

» Seulement, comme il ne savait pas ce que cela voulait dire, il répétait son unique phrase en riant, et le barbier n'en pleurait que plus fort.

» Quand l'enfant voyait pleurer son père, il lui prenait la tête avec ses deux petites mains et lui disait en pleurant aussi :

» — Pauvre petite! nous ne la reverrons plus !

» Et le barbier sanglotait plus fort.

— Mais ré nom de nom! s'écria Vermoulu, nous vous demandons un conseil, et voilà que vous nous racontez une sacrée histoire qui nous fait venir la larme à l'œil.

— Pour lors, continua le sergent Sigalon, le pauvre barbier n'était pas à la noce. Un jour, il se trouva sans pain, et naturellement le propriétaire de la boutique le flanqua à la porte. Les gens du quartier se cotisèrent et lui donnèrent un écu de six livres. L'argent était rare, mais c'est un crâne peu-

pie, allez, tout de même, que le peuple de Paris, braillard, effronté, mais du cœur jusqu'au menton.

— Il y a de braves gens partout, dit Tadjudaht Schwartz.

— Possible, fit Sigalon; personne ne va à rencontre de ça, au contraire , comme vous allez voir. *

» Le barbier fit ses adieux à sa boutique, où il avait été si heuxeux ; il dit bonsoir à ses voisins^ qui avaient été si bons pour lui. Et, lorsqu'on lui demanda, avec un reste d'intérêt, où il allait, il répendit :

)> — Je vais où TÉtre snpréme me conduira.

» L'Être suprême le cqnduisit sur la place Louis XV, où on était en train de guillotiner la reine de France Marie-Antoinette.

» Le barbier s'arrêta là, parce qu'il n'y avait pas moyen d'aller plus loin, tant il y avait de monde.

» Du reste, ça ne lui servit pas beaucoup, car il ne vit rien. 11 demanda à un homme qui était près

4e lui ce qui avait attiré cette foule ; rhomme lui

répondit :

^ » — C'est une femme qui va mourir.

» — La mienne est morte, dit le barbier.

» L'enfant vit le lugubre spectacle, du haut des épaules de son père, sans comprendre ce qu'il voyait. .

» Puis la foule s'écoula.

» L'homme qui avait parlé au barbier s'approcha de lui et lui dit :

» — N'avez-vous pas honte, citoyen, de montrer à cet enfant cette horrible exécution? n'avez-vous pas peur que le sang des martyrs n'appelle sur lui la malédiction de Dieu?

y^ Le barbier pleurait, mais nôrépondaitjiias.

0 L'étranger examina l'enflant, qui pleurait au^al.

» — Pourquoi pleures-tu, toi ? demanda-t»iK

)) Le bambin le regarda et lui dît son unique phrase :

3) — Pauvre petite î dqus ne la reverropss plus !...

» L'bomme murmura;

» — Je me trompe, ce sont de braves gens. ^ » Il donna à Tenfant un louis de vingt-quatre livres et il disparut,

» Le barbier alla plus loin et fut encore arrêté par la foule.

»—• Que fait là tout ce monde? demanda-t-il. » — On regarde enrôler les volontciires, lui ré- . pondit-on.

» Le barbier regarda machinalement. Et, comn^e on le poussait, il entra. Un homme lui présenta une plume en lui disant :

» — Véux-tu signer ? - * » Ilsigaa.

.» On lui reçait un fusil, et, un moment après, il partit, entouré d'hommes qui chaAtaient le Chant du départ.

y> A la place de la Bastille, le peuple arrêta les volontaires. Des hompies, des femmes lesi embrassaient, Oa demanda au barbier pourquoi il avait un enfant sur le dos.

» Il répondit:

29a LES GENS DE PARIS

» — Ma femme, sa mère, est morte ; nous allons mourir aussi.

» Alors, 00 prit le pauvre homme et le peuple le porta ea triomphe; l'enfant fut embrassé, choyé, bourré de friandises ; les femmes lui attachèrent aux bras et à la tète des rubans tricolgres, et TofQcier qui menait les volontaires déclara que^ dès à présent, il adoptait le bambin au nom de la 26*' demi-brigade, qu'on allait rejoindre à Tarmée de Masséna.

» On marcha bien Ipngtemps ; c'était à qui porterait Tenfant pour soulager le barbier. Le petit apprenait à parler et ses premiers bégaiements furent la MarseUlaise et le Chant du départ. La nuit ^ on couchait où Ton pouvait. Cependant le barbier se consolait et commençait à parler un peu. Enfin ; on arriva en Suisse.

y^ Ah! mes enfants, quelle misère! Nous nous plaignons quelquefois que le pain n'est pas bon ou que la chaussure nous fait mal ; là, il n'y avait pas demain et pas de souliers. On s'en passait.

» Dn jour cependant, il n'y avaitplus moyen de s'en passer; les hommes^ les pieds ensanglantés, mangeaient des feuilles sèches, des racines et tout ce qu'ilâ' trouvaient.

» Le barbier ne songeait plus à lui et regardait son pauvre enfant pâle et souffrant.

» — Plus rien 1 disait-il.

» Il alla s'asseoir près d'un arbre.

» — Nous allons mourir, dit-il ; la pauvre petite^ nous allons peut-être la revoir.

» Il prit l'enfant, Tembrassa et le coucha près de .lui.

y» Ce mouvement fit tomber un objet brillant de la poche de l'enfant : c'était le louis de vingt-quatre livres qiîe l'homme de l'échafaud avait donné au petit, il y avait longtemps déjà...

— Ah I firent les sous-officiers.

— Alors,... reprit le sergent Sigalon.

Mais^ à cet instant, un roulement de tambour l'intefrompil.

— Mille tonnerres du diable! s'écria-t-il, v'Ia

298 LES GENS DE fAlUîT

l'exercice qui comaieace; je unirai l'histoire tprès diaer.

le ^oir, les sous^offlciers demanâërent la suite de l'histoire.

~ Qù eu ôtions-BQus? deraauda Sigalcwa, Je veux bien que le diable m'emporte ai je le sais.

— Le petit a trouvé dans sa poche la pièce de vingt francs.

— Ah ! j'y suis, fit le sergent, vous voulez dire le louis de vingt-quatre livres? Pour lors, on descendit jusqu'à un village. Les paysans, qui avaient résisté aux menaces des républicains, s'attendrirent à la vuQ de leur argent.

» C'est que, dans ce temps4à,ror n'était pas aussi commun que la soupe à l'oignon, et encore c'est une manière de parler, car la soupe à l'oignon n'était pas si commune que ça. Si les soldats de la République avaient eu de. la soupe à l'oignon à discrétion, ils auraient vaincu la terre entière.

» Comme il n'y avait pas à se faire rendre saluonnaie, on emporta ce qu'on put; ça n'était pas lourd;

si bien que, le lenclemaia, on (l'était pas plus avancé- Les soldais de la ?6* demî-tirigade appariaient de temps en temps un peu de pain et de lard rance au petit du barbier; mais, comme ils n'en avaient pas toujours pour eux, c'était rare.

» Cependant faut croire quei le bambin était fait pour la guerre, car il faisait, avec ses petites joues roses et ses sourires sans fin, un singulier contracte ' avec les soldats républicains pâles et amaigris.

)> Lorsqu'on ne se battait pa6, 1q gamin rôdait autour des campements et chaoun lui faisait fête ; c'était à qui lui confectionnerait des jouets. Quand on allait au feu, le barbier mettait son rejeton ^ çbevai sur son sac, et, pendant la fusillade, on entendait Tenfant qui, de sa voix claire, chantait les refrain^ républicains.

y> Un jour, à l'affaire du Saint-Gothard, le barbiey fut pris par les Russes. Comme qn ne prenait pas tous les jours un grenadier portant son rejeton sur ses épaules, on l'amena devant le général en cftef

des Cosaques, un nonimé Souvorov, un fameux général tout de même, à ce qu*il parait.

> — Pourquoi que tu portes cet enfant sur ton dos? qu'il dit comme ça au barbier.

»— Citoyen maréchal, répondit.le soldat, je le porte parce qu'il est trop petit pour marcher loagtomps.

» — Pourquoi l'as-tu amené? .

» — Mon maréchal, c'est parce que je n'ai pas pu faire autrement : ma femme est morte.

> — N'avais-tu aucun parent, aucun ami à qui laisser cet enfant sans l'exposer aux fatigues et aux dangers de la guerre ?

» — Mon maréchal, dit le barbier, je n'ai plus de parents; ils sont morts ; je suis pauvre, je n'ai plus d'amis, le pauvre petit n'a plus que» moi, l'Être suprême et la 26« demi-brigade.

» — Ivanovitch, dit le maréchal à un jeune officier, fais donnefà manger à ce brave soldat qui^ se bat bien, est bon père et croit en Dieu. .

Et, cherchant dans sa poche une poignée d'argent, il la donna au barbier en lui disant :

j) — Tiens, mange, et, quand tu auras fini, on te renverra avec les tiens ; je te rends la liberté'.

» — Maréchal, reprit le barbier, je vous remercie bien ; vous êtes bon comme vous êtes brave.

» — Ah ! ah ! fit le maréchal en souriant, qui donc t'a dit que j'élais brave ?

3> — Tout le monde entier sait cela. .

» — Va, dit le maréchal, tu n'es qu'un courtisan.

» Le maréchal fit semblant de sortir, mais il revint sur ses pas. • ^

» Le barbier et sqn petit mangeaient avec ravis* sèment ; Souvorov lui tapa familièrement sur Tépaule, le barbier lâcha sa cuiller de bois.

» — Où est MaSséna? demanda-t-il.

» — Là-haut, fit le barbier en montrant le pic.

» — C'est, impossible.

» — C'est comme ça.

» — Comment a-t-il fait pour monter ses canons?

» -— Je ne sais pas.

» — Combien a-t-il d'hommes?

» — Je ne les ai pas comptés.

» —Où est 1^ corps d'armée du général Lecourbe?

» Le barbier se baissa, retirsT doucement des mains de Fenfant Técuelle dans laquelle il mangeait avec délices du lait chaud et du pain noir.

» Une larme vint dans les yeux de Tenfant, mais elle ne tomba pas, et il se prit à regarder ce lait avec une touchante résignation : 11 y avait trois jours que le pauvre gamin vivait de racines.

» Le barbier se releva et dit :

» — Maréchal, si vous avez pensé qu'en donnant à manger à ce pauvre petit et en me donnant de l'argent, cela suffirait pour me faire vendre mes frères, vous vous êtes trompé incommensurablement, parlant par respect. Je ne peux pas vous rendre la nourriture, mais voici votre argent; grand bien vous fasse et à moi aussi!

» Et il tendit l'argent à Souvorov.

» — Je t'ai demandé cela avec douceur, fit le maréchal en fronçant le sourcil; j'aurais pu te forcer

à me donner les renseignements • que je désire. » — Sans vous commander, citoyen maréchal, fit le barbier, personne au monde ne peut forcer à parler un soldat de la République française une et indivisible.

» —Tu crois cela?

)> — Je le crois.

» —Qu'on fasse avancer un peloton degi^nadîers de Rimnik, s'écria le maréchal.

» Un peloton s'avança.

» ~ Je vais te faire fusiller, dit Souvorov au soldat républicain.

» — Vous en avez le droit, maréchal.

» — Mais que deviendra ton enfant ?

)) —l'Etre suprême s'en chargera.

y> — Mais si je le fais fusiller aussi ?

» — L'Etre suprême vous jugera.

» — Je le ferai fusiller le premier, afin que tu le roies mourir.

» — L'Être suprême vous punira.

» — Je te donne cinq minutes pour réfléchir.

» — Merci, maréchal.

» Le barbier mit un genou eu terre et prit Tenfanl dans ses bras.

» — Çibi-Coco, dit-il, voici le maréchal Souvorov, le vil sicaire des tyrans avilis, qui te donnera de la bonne soupe au lait, et de jolis petits moulins, si tu veux faire tuer tes vieux camarades de la 26'; ça te va-t-il ?

» — Je ne veux pas, s'écria Tenfant.

» — Alors, maréchal, mes réflexions sont faites. Vous pouvez y aller; Bibi-Coco et moi, nous sommes prêts ; vive la République \

» — Oh ! fit Souvorov en regardant le soldat et l'enfant, oh î ces républicains, je les déteste, mais je les admire.

» — Pas dégoûté ! murmura le soldat.

» — Écoute, reprit le maréchal, tu vas t'en retourner et tu diras aux tiens que de tes yeux tu as vu le vieux Souvorov, calme, tranquille et juste. Tu leur diras que le vieux Basilovitch sera dans six semai* nés sous les murs de Paris.

» — Ça VOUS sera d'autant plus difficile, dit le barbier en fronçant le sourcil, que Paris n'a pas de murs. A inoins que' vous ne preniez pour des fortifications la muraille que les ci-devant fermiers généraux onlj fait bâtir pour percevoir l'impôt. C'est épais comme une feuille de papier, mais c'est égal, ça suffira ; car, avant que votre' armée arrive là, les ppules porteront des perruques à marteau.

» —C'est bon, va, fit le feld-maréchal en souriant d'un air sarcastique, tes Parisiens verront mes bottes.

» — Si c'est par les talons, répondit le soldat, il n'y aura que moitié mal.

» — Qu'on accompagne cet homme et cet enfant jusqu'aux avant-postes, je finirais par perdre patience*; Souvorov n'a qu'une parole.

j» Quatre grenadiers s'approchèrent et montrèrent le chemin. '

» — Minute ! s'écria le barbier, j'ai quelque chose à dire au maréchal avant de partir.

» — Quoi encore? dems^ndale vainqueur de la Trébia.

^ — Citoyen Souvorov, dit gravement Iç scddat, vous êtes un brave homme, et, si vous ft'étiei; pa^ soudoyé par les artifices du tzari voua obéiriez aux sentiments de la nature en combattant pour la li- 'bertô, loin d'en empécber la marche triomphante; mais n'importe ; si vous employez votre courage et votre génie pour vouloir foudroyer et opprimer les peuples, rÉtre suprême vous jugera 5 ça ne me regarde pas, vous vous débarbouillerez conime vous pourrez avec lui.

» Mais il n'en est pas moins vrai que, par une magnanimité digne du ci-devant chevalier Bayard, vous m'avez laissé la vie et celle de mon fils, le petit citoyen Bibi-Coco que voilà. Eh bien, écoutez ce que je vais voiis dire : Ne voulaQt rien devoir à personne, surtout à un ennemi de la République une et indivisible, je m'engage, à la première rencontre, à délivrer deux prisonniers russes et à vous les renvoyer, un pour ma rançon, l'autre pour celle de Bibi-Coco

ici présent. Et, là-dessus, moit général,' portez-vous bien. -

» — Si tu fais cela, ce sera bien, dit le maréchal.

» Le barbier s'éloigna, emportant le petit citoyen Bibi-Coco sur ses épaules comme il avait coutume de le faire. Une heure après, il rejoignait sa brigade.

» Lorsque dé loin on avait aperçu Bibi-Coco huche* sur son sac, tout le monde était venu à la rencontre du père et du flls.

» — Vous voilà ?

» —Vous n'êtes pas morts?

» — D'où venez-vous ?

» — Minute I dit l'ancien barbier, si vous parlez tous à la fois, nous n'en finirons pas. -

» Puis il posa son sac et raconta purement et simplement ce qui lui était arrivé.

» Les .soldats républicains ne prêtèrent pas la nioindre attention à la conduite vraiment digne tenue par le père, ils la trouvèrent toute naturelle ; mais celle de Tenfant refusant de manger pour

qu'on ne fasse^pas de mal aux camarades de la 26© leur mit les larmes aux yeux.

» Leurs cris avaient cessé. C'était à qui prendrait Bibi-Coco pour l'embrasser. -

» L'enfant, fatigué de ce frottement de barbes qui menaçait de n'avoir point de fin, s'échappa adroitement des mains d'un colosse qui n'osait pas le toucher, de peur de lui faire du mal.

» Le soir, un aide de camp de Masséna vint demander le barbier.

» Ce fut tout un événement pour la 26* demi-brigade.

» —Présent ! s'écria le père de Bibi-Coco, présent, citoyen capitaine ! Qu'est-ce qu'il y a pour ton service?

» — C'est toi c(ui reviens du camp de Souvorov.

» -T- Oui, capitaine.

» — Le général en chef veut te voir.

» — Avec honneur et plaisir. Je passe ma grande tenue et je suis à toi.

» —Je n'ai pas le temps d'attendre.

» — Oh î ce ne sera pas long.

» Ce ne fut pas long en effet; le barbier ôtala vieille paille qui était dans ses sabots et en mit de la fraîche.

» — Cq n'est pas la soif du luxe qui s'empare de mes sens, dit-il à Tofficier, j'ai des cors.

» Puis il alla à un ruisseau, se lava la figure et les mains. Cela fait, il sortit de sa poche un morceau de cire jaune qui lui servit à faire à ses moustaches des pointes menaçantes, et-il prit son sac.

» — Tu n'as pas besoin de sac ; voyons, dépêchons-nous. '

» — Fais excuse, citoyen capitaine, Bibi-Coco a l'habitude de s'asseoir là-dessus. S'il n'avait pas son fauteuil, monsieur ne serait pas content.

» Et il mit l'enfant sur son dos.

» — Pourquoi amener cet enfant? demanda l'ofiicier d'ordonnance.

» — D'abord, parce qu'il ne me quitte pas, et ensuite parce que le général en chef ne sera pas fâché de le voir, c'est moi qui te le dis.

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» Pourtant, lorsqu'il arriva au quartier Généra 1 il n'était pas trop rassuré.

» On a beau* être malin, voyeE-^voûs, quand on est simple soldat, et qu'on va se trouver devant un général en chef, ça vous fait toujours quelque chose.

» Sans Compter que Masséna n'^êtait pas un général comme les autres; c'était un dur â cuire, qui ne flattait pas leâ soldats, comme les représentante du peuple aux armées, qui se faisaieût quelque^ fois blaguer.

» Masséna avait été soldat, puis caporal, puis sergent, puis adjudant, et il ne devait jamais aller plus loin.

» Voici l'adjudant Schwartz qui, un jourou rautrCj passera sous-lieutenant; Masséna ne pouvait pas, lui. Voilà comment ça s'arrangeait danSvCe temps-^ là, et il y a des gens qui blâment la République.

— Pas dans ce qu'elle a de bon, dit l'âdjudaût.

Le sergent Sigalon fit un léger mouvement d'épaules et continua son r^cit;

yGoogk

j y> — Heureusement, Masséna rattrapa ,1e temps perdu; la République française étant proclamée, il' quitta sa patrie et dit : m Je suis Français. »

» C'était vrai qu'il était Français tout de même, car il rossait tout le monde, cet enragé-là.

— Pardon, interrompit Schwartz, vous venez de citer mon nom ; pourquoi m'avez-vous pris, moi, de préférence à tout autre?

— Parce que, vous et moi, nous sommes les deux sous-officiers les plus anciens du corps. Comme je

I sais à peine lire et écrire, jamais je n*aurai l'épaulette; est-ce clair? Ahl si l'gn se battait encore,

' murmura Sigalon, il y a longtemps que je serais

! capitaine, et vous aussi, peut-être.

— • Voyons, voyons, s'écria GaugeUn, continuons sans broncher sur la route, l'histoire ou la mort 1

— Oui, oui, l'histoire I s'écrièrent les autres sous^ officiers.

' — Où en étais-je? demanda Sigalon.

— A la tente de Masséna.

— Oui... Masséna pouvait avoir une quarantaine

d'années. C'était un beau soldat, sans la moindre cicatrice, car il avait une chance du diable; on aurait dit que les balles le connaissaient.

» Le barbier était là, ayant le citoyen Bibi-Coco sur son sac, ce qui était du luxe, parce que le gamia avait bien grandi et qu'il aurait parfaitement pu marcher. Le barbier attendait sans ennui et sans étonnement;'la vie militaire, telle qu'on la menait alors, vous mettait vite un homme à la raison ; le perruquier de la rue Copeau s'était transformé. On aurait dit un vieux troupier. Parfois une larme perlait bien au bout de son œil, en pensant « k -la pauvre petite qui était morte ; • mais il s'cssuyàil l'œil du revers de sa manche, et c'était (ont.

» — Ah I ah ! lit Masséua en regardant pour la première fois^le père, et l'enfant, voici mes deux

braves.

» — Présent ! dit le gamin. I

» — Tu es le citoyen Bibi-Coco, de la 26* demi-; brigade?

» — Oui, général, fit Tenfant.

» — Tu es un brave.

» — Je le .deviendrai.

» ^ Je sais votre histoire, fit Masséna en parlant au barbier, je sais ton histoire, et je Vaime parce que tu es un brave, et que ton cœur n'est pas inaccessible aux sentiments de la nature.

» Faut vous dirp que, dans ceteinps-là, on ne pouvait pas dire un mot sans parler des sentiments de la ualure.

» — Voyons, reprit Masséna, raconte-moi ion entrevue avec le vieux Souvoijqv.

» — Un fier homme I dit le barbier.

». — Jamais personne n'a prétendu le contraire. Continue. -^

» — Ayant chargé les Russes en compagnie du citoyen BîbliCoco, ici présent, je me retournais pour faire une partie da quilles avec mes jambes, lorsque je m'aperçus que j'étais entouré par un las de Cosaques; heureusement, les 'camarades

avaient eu le temps de filer.

314 LES GENS DE t>ARIS

» — Ils l'avaient abandonné? demanda Masséna en fronçant le sourcil.

j> — Non, non, général; mais je Vais Vous dire, moi, quand je suis au feu, je cogne à droite et à gauche, sans trop penser à Ce que je fais.

» — C'est un tort.

» — Je le sais, mais c^est plus fort qiie moî. Pour lors', quand je me suis vu entouré, mon général, je me suis un peu troublé.

» — 11 y avait de quoi. ' ^

» — Non, mon général, il n'y avait pas de quoi ; je sais qu'un républicain doit vaincre ou mourir ; je n'avais pas vaincu, j'aurais d.ù me faire massacrer ; ma peau ne vaut pas tant la peine d'être ménagée ; la faute dans tout ça est à ce sapajou de Bîbi-Coco, qui pleure quand je ne veux pas le mener lau feu. •

» Masséna sourit à l'enfant, le soldat continua :

» — Comme je suis de la derûièiie faiblesse pour le petit, vu que sa mère est morte, j'at mis bas les armes; que l'Être Suprême et la République une et

•indivisible me le pardonnent! Voilà toute la vérité, mon général ; vous pouvez disposer de moi comme vous l'entendrez, je ne me plaindrai pas.

» — C'est bon, dit Masséna, continue ton histoire. Tu as vu Souvorov?

» — Oui, général.

» — Qu'est-ce qu'il t'a dit ?

y> — Qu'il î^Uait me fairç fusiller.

» — Que lui as-tu répondu ?

» — De ne pas* se gêner, de faire comme chez lui ; mais il a regardé l'enfant. « Tu as faim? » lui a-t-il. dit. Le petit à répondu oui. Alors, il nous a fait porter à manger du lait chaud et du pain pour le petit, du pain ei du schnaps pour moi.

)) — Avais-tu réellement faim?

» — Depuis deux jours, je n'avais mordu que des cartouches, ce n'est pas ça qui nourrit beaucoup.

» — Et Souvorov a du pain et du schnaps?

» —A en revendre.

» — Ah ! l'argent ! fit Masséna en donnant un coup de poing sur la table.

» — Alors, coniinua le soldat, nous nous somraeà mis à manger ; mais nous n'avions pas eu le temps de goûter, que le maréchal nous dit comme ça : « Masséna s'avance vers le Saint-Cothard. — Avec » honneur et gloire. — Combien a-t-il d'hommes? » — Je ne les ai pas comptés. — Où est le général » Lecourbe? — Désolé, maréchal, mais il m'est » impossible de vous dire cela. » Alors, le vieux s'est mis dans unoMîolère à faire trembler les sapeurs, et voilà.

» — Tu ne dis pas tout ?

» — Si, général.

» — Non; Souvorov t'a offert de l'argent et des vivres, si tu voulais parler et t'a menacé de te faire fusiller si tu refusais de parler l

» — C'est vrai, général.

» — Et lu as refusé, préférant la mort à la trahison.

» — Ce n'4BSt pas moi, général, c'est lè citoyen Bibi-Coco, ici présent, qui a eu cette idée-là.

» — Ça prouve que tu en as fait un homme, un républicain.

» — Autant que possible.

» — Sais-tu lire?

» — Oui, général.

» — Je te fais caporal,

» —Sais-tu écrire?

» — A peu près.

» — Demain, tu seras sergent.

»' — Merci, général.

» La prédiction de Masséna ne se réalisa pas. Le lendemain, le barbier reçut une balle en pleine poitrine; il tomba et M: BibiCoco dégringola de son observatoire.

» Il comprit bîen,Je pauvre gamin, que tout était fini, et il se mit à pleurer. Son père lui dit :

» — Bibi-Coco, obéis aux sentiments de la nature, donne un libre cours à tes larmes, mais écoute-moi bien ; je vais rendre mon compte à TÉtre suprême et revoir peut-être notre pauvre petite qui est làhaut. Les camarades et Masséna ne t'abandonneront

pas; cette pensée m'aide à iDourir. Cependant, je meurs avec la douïeur de te quitter, et le chagrin de n'avoir pas tenu la promesse que j'ai faite au vieux Souvorov de lui envoyer deux Cosaques, pour payer notre rançon, ça me taquine ; que va-^t-il penser de moi? . *

» Les camarades ^'étaient assemblés autour de lui ; ils lui promirent de payer sa dette, ils tinrent parole. C'étaient de braves gens.

— Et Bibi-Coco, demanda Vermoulu, que devint-il?

— Il devint tambour, puis soldat, puis caporal, et enfln sergegt. Il se battît bien et fut honnête pendant quarante ans; ce soir, il prend sa retraite, il va partir, vous quitter comme un vieux chien galeux, propre à rien, dont on ne veut plus môme pour faire un gendarme, voilà la vie.

— Ré nom de nom, de noml sergent Sigalon, s'écria Vermoulu, je parierais sept francs que c'est vous que vous étiez le petit Bibi-Goco?

— Tu gagnerais.'C'étâit moi, je n'en rougis pas,

répondit 1^ Sergent en bouclant son sac. Et maintenant, mes enfants, que l'Être suprême vous assiste. Bonne chance I

— Quoi ! vous partez ce soir? s'écrièrent les jeunes gens.

— Ce soir, répondit le sergent.

— Nous allons vous faire un bout de conduite.

— Merci/

Personne n'osa insister.

Après avoir serré les^ mains de ses collègues, le vieux Sigalon sortit du fort d'un pas calme et régulier; il suivit la route d'Orléans, arriva à la barrière d'Enfer, traversa la place de l'Odéon et s'arrêta sur le terre-plein du pont Neuf.

Il s'assit sur un banc pour se reposer.

La soirée était splendide, Paris allait allumer son gaz.

Le vieux sergent considéra le soleil couchant, immense point rouge-sang, bordé de nuages empourprés.

Le soleil disparut peu à peu, les nuages devinrent noirs,

' Le yieux soldat se leva comme pour continuer son chemin; mais, après quelques secondes d*liësitation, il retomba sur son banc, et deux grosses larmes coulèrent sur ça moustache étonnée.

— Pauvre Bibi-Coco, murmura-t-il, où vas-tu aller maintenant?

« 0 voyageur! c'est ici qu'il faut s'arrôler! » Telle est la phrase écrite sur la nécrépole de Canosa, au temps que la vie était considérée comme un simple voyage, et que le passant était considéré comme un voyageur. .

Aujourd'hui, celui qui vient de Vienne ou de Berlin, de Londres ou de Madrid, est à peine un passant; ceux qui arrivent de Pfetersbourg ou dp New-York voyage'nt; ceux qui cherchent à planter leifl- tente au delà des sourcfes du Nil, au milieu de VAfrique centrale,* sont seuls des voyageurs.

Quant aux provinciaux, ce sont tout au plus des voisins. Aussi la lugubre phrase a perdu beaucoup de sa tristesse, et nous serions mal venus de l'écrire sur le fronton de nos cimetières.

Le progrès ne vous a pas encorp procuré Timmortalité, heureusement; mais il vous a donné des chemins de fer qui vous permettent d'aller mourir où vous êtes nés, ou dans l'endroit que vous avez choisi dans la grande vallée pour abriter votre toit et le berceau de vos fils.

*Les libres penseurs ont témoigné depuis le commencement de ce siècle une grande indifférence pour leurs os ; mais tout le monde n'est pas libre penseur, et beaucoup de bons esprits seraient désolés de reposer en paix sous un xiel étranger. Ce qui prouve bien que Texil est une horrible chose, puisqu'il .inspire de l'effroi, même au delà de la vie.

A côté de Tamour de la patrie, il est un afutre sentiment qui pousse l'homme* à vouloir mourir

yGoôgk

dans sa vîHe, dans son château ou dans sa cabane; rhomme veut être pleuré.

Si mon amante désolée

Venait pleurer quand le jour fuit...

\Son amante vient rarement, mais enfin elle vient qtielquetoi».

J'en ai connu une qui allait souvent déposer une couronne sur une croix entourée de lierre, et, si j'avais été une puissance dans l'État, je lui aurais ftiit donner une pension raisonnable, parce qu'en pleurant son bonheur enseveli, cette fille — c'était une fille ^ était une bienraitrice de l'humanité. Que de pauvres gens sont morts ou mourront en se rappelant cette Artémise de contrebande et espère* ront une couronne qui, sans jamais venîr> les ai^ dera à rendre le dernier soupir!

11 y a tant de choses à dire sur la mort, que nous * n'en voulons plus toucher un mol; sans cela, ni vous ni nous n'entrerions jamais dans les cimetières.

Pourlant, avant de vous montrer comment Paris s'enterre, permettez-nous de vous dire comment il 'enterrait autrefois.

D'abord on s'enterra un peu partout. Ceux qui aimaient leurs morts les plaçaient dans leur jardin ou sur la route, non loin , du pas de la porte ; ceux qui ne conservaient pour la mémoire des trépassés qu'une estime médiocre les allaient porter dans un champ voisin ou dans une lande déserte.

Quand les religieux apportèrent les premiers semblants de civilisation, ils pensèrent qu'on de-* vait leur payer leur peine, et ils établirent, avec des cimetières réglés, des impôts sur la mort. Chaque église eut son champ de paix, et Paris posséda autant de cimetières que d'églises, ce qui n'est pas peu dire ; les plus célèbres furent les cimetières de Saint-Étienne ^u Mont, de la Pitié, de Saint-Eustache, de Saint-André des Arts, de Saint-Jacques du Haut-Pas, de Saint-Nicolas du Chardonnet, de Saint-Joseph , de Saint-Roch, deux cimetières de Saint-Sulpîce, et deux sous rinvocation de saint

Benoît, enfin, le cimetière des SçLints-rlnnocents, qui devint véritablement célèbre.

Dès lajfin du viii* siècle, on ealerra dans un emplacement qui, probablement, devait se trouver à Tendroit où s'élève aujourd'hui la statue du roisoleil, sur la place, des Victoires, lieu qui se nommait alors les Gbampeaux. C'est à la grand'croix du cimetière que la rue Croix-des-Petits-Champs doit son nom.

Ce funèbre établissement, loin d'ôlre nuisible aux

Petits-Champs, fut cause de leur splendeur. Voicî

comment il fit la fortune de ceux qui s'y vinrent

établir : Au moyen âge , l'image de la mort était

partout ; une foule d'artistes naïfs passaient leur vie

à peindre ou à sculpter des squelettes, soit dans les

églises, soit aux portes des cabarets. La Mort eut ses

beaux jours comme Mayeux et Robert Macaire ; la

caricature elle-même s'en empara et l'accommoda

de toutes les façons; il résulta de toutes ces illustra-

tioùs une foule d'idées superstitieuses; le populaire

prit pour vérités les légendes originales qu'on pic-

turait alors. Il arriva qu'en peu de temps une terreur profonde s'empara des esprits. Chacun raeonta avec bonne foi des histoires de revenant à peine effacées à l'heure où nous écrivons.

Les Petits-Champs ne tardèrent pas à devenir déserts; môme durant le jour, le Parisien craintif se détournait de son chemin pour ne pas passer trop près du champ des morts.

1^0$ voleurs et les filles de mauvaise vie, les b^adits, les assassios et les coureurs d'aventures, meodiaats et bohémiens, gens fort avancés i toutes les époques, se réjouirem de Teffroi que causait le charnier, et prirent leurs quartiers i'hivat et d'été dans les environs, Um GODv^iuçus qu'oi ne viendrait pas çx^miaer de trop pth& leurs petites affaires.

En deux cents ans, ces bandits sans ressource^ créèrent une ville qui commençait à la cour des Miracles et finissait aux Vieilles-Étuves, ville liorrible et nauséabonde, sillonnée de sépultures à

peine «reusées et d'ossemeQtp bpm^ins jetés aux quatre vents du ehemin.

Cependant, les morts augmentaient plus que les vivants, et le cimetière des Champeaux gagnait du terrain ; les rues Coq-Héron, CoquiUière, et presque tout le quartier des Halles f^r^nt couverts de tombes placées sans ordre et sans méthode.

Philippe-Auguste ordonna de elore le phamp des sépultures, ce qui fut bien ou mal fait; toujours est-il que ce ne fut qu'à la fin du %iV* siècle, lorsque- Téglise des Salnts-lnnocenU fut construite , qu'on mit un peu d'ordre à tout cela.

Et quel ordre! « On construisit, dit M. I^éon Vafflard dans sa remarquable brochure sur les sépultures anciennes et modernes de^la'ville de Faris, tout^ autour de la clôture du cimetière des Saints- Innocents, une galerie coûtée appelée Charniers. » C'était là qu'on enterrait'ceux à qui la fortune pe^ mettait de se séparer du commun des mortels. Cette galerie sombre,; humide, servait de passage aux piétons ;'elle5 était- pavée de tombeaux et tapisséd

de monumenls funèbres. Plus tard, s*y installèrent des boutiques de modes, de lingerie, de mercerie, et des bureaux d'écrivains publics. Nicolas Flamel fit enterrer sa femme Pernelle dans cet endroit, et y fit de grandes dépenses. Ce philosophe positif n'était pas un libre penseur.

En 1786, Paris éprouva le besoin de se débarrasser de cette immense pourriture, que les générations de dix siècles avaient accumulée dans son sein. 11 y avait longtemps que les habitants souffraient et se plaignaient des exhalaisons mortelles qui engendraient les plus grands maux; il fallut Teffondrcment d'une immense fosse qui ébranla tout le quartier de la Lingerie pour ouvrir les yeux aux gouvernants. Enfin, en cette même année, l'archevêque de Paris,monseigneur Leclerc de Juigné, ordonna la suppression de cette immense nécropole, où les barons de Charlemagne dormaient à côté des coureurs de ruelles et des brelandiers.

Les débris humains du gigantesque charnier furent enlevés et transportés à Montrouge, où ils for-

mèrent une ville souterraine. L'idée de former des nécropoles loin du centre des villes n'est pas nouvelle ; beaucoup de.bons esprits luttèrent longtemps pour la faire triompher, mais des siècles se passèrent sans qu'elle fût adoptée. Quelques écrivains ont voulu rendre le clergé responsable des maux que causèrent les retards portés à l'exécution de cette idée ; d'autres ont voulu ne voir là que l'esprit de routine. Ce qui est certain, c'est que le clergé tira de grands profits de l'hospitalité qu'il donnait aux morts de qualité dans les temples chrétiens.

En 1790, r Assemblée constituante défendit d'enterrer les morts dans les églises, les chapelles et les hospices. Mais ce ne fut qu'en 4804 qu'un décret ordonna la création de quatre cimetières établis hors de l'enceinte de Paris : un au nord, un au sud, l'autre à l'est, le quatrième à l'ouest. Il n'a été établi que trois de ces cimetières, qui sont :

Le Père-Lachaise (est),

Montmartre (nord),

Montparnasse (sud).

3âO LES GENS DE PARIS

LE PKRE-L'ACHAISE

11 èû est des cimetières comme des autres choses de ce monde. Chacun d'eux a sa physionomie particulière. Un cimetière est toujours un enclos planté de cyprès, illustré de monuments faits dans le môme moule ou tarliés dans le même marbre, avec les mêmes souvenirs et les mêmes regrets, et cependant celui-ci ne ressemble pas & celui-là^ et celui-là ne ressemble point aux autres.

Le cimetière du Père-Lachaise, qu'on nomme aussi le ciiHetiére de TEst, et qu'on appelait autrefols le cimetière Mont-Louis, est le plus beau, le plus majestueux des cimetières de la capitale. Son origine est coilnue, quoique bien ancienne; on pourrait raconter comme quoi ce champ devint le patrimoine de l'éVêché et resta pendant des siècles le champ de l'évoque; comment il passa dans les mains du riche marchand Regnauld^ qui en fit ses folies ; comment le roi-soleil y fit construire Mont- Louis, qu'il donna à son confesseur harassé,

C'était un homme de bien, ce père Lachaise j il existe sur son caractère trois certificats qui ne peuvent être discutés :

« C'était un homme doux, dit Voltaire, qui n'était pas absolument Tarai de la société de Jésus; atec lui^ les voies de conciliation étaient toujours ouvertes. »

« Esprit médiocre, écrit Satat-Simon, mais d'un bon caractère^ juste, droite sensé^ sag(3, doux et modéré. »

D" Aguesseau dit tranquillement de lui :

« C'était un bon gentilhomme qui aimait à vivre en paix et à y laisser vivre les autres. »

Ne trouvez-voua pas que ce ju>le méritait d'avoir uû nom populaire, et qu'il était vraiment digue par SOS vrrtus de s'éterniser dans l'esprit des masses? Et cependant il est certain que, sans le cimetière qui porte son nom, il y a longtemps que la mémoire de « ce bon gentilhomme qui aimait à vivre en paix » reposerait de même.

Le champ du Père-Lachaise conserve encore

^32 LES fi EN s DE ^ARIS

quelques-unes des lignes sévères des jardins de Mont-Louis, ce qui lui donne un certain petit air versaillais qui ne messied pas à la majesté de la mort.

Après l'avenue principale se trouve celle de rOrangerie. On a remplacé les orangers des Folies- Regnauld et ceux de Mont-Louis par des tombeaux, mais le nom est resté, odorant et fleuri.

L'aspect du Père-Lachaise, comme celui des autres cimetières parisiens, est gai et souriant pendant le printemps, Tété et l'automne; l'hiver, tout est triste, même les cimetières.

Il est bien entendu qu'en disant que les cimetières sont gais et riants, nous parlons pour les visiteurs étrangers et désintéressés; nous ne parlons que de l'aspect de ces parcs ombragés pafr les saules, les platanes, les sycomores, les peupliers, les cyprès et les fleurs plantées par de pieuses mains.

Ah! pour celui qui accompagne sa mère ou celle qu'il aime, que ce lieu est triste et horrible à voir!

Les arbres ont Tair d'étendre leurs branches funèbres et crispées pour attirer dans l'antre creusé à

leur pied le pauvre corps que vous suivez ; les fleurs semblent ne pousser qu'arrosées par des larmes, et le chant insouciant des oiseaux nargue cruellement la douleur qui nous broie.

La douleur a ses variations comme un thème de Bériot : acre, terrible et sombre au début, elle devient amère et pensive, jusqu'à ce que le temps la transforme en une douce religion, celle du souvenir. Peu à peu on s'habitue à l'idée de ne plus revoir ceux qu'on a perdus ou de les retrouver dans un monde meilleur. Alors, les pèlerinages aux tombeaux deviennent de doux devoirs qui laissent, comme tous les devoirs accomplis, une douce satisfaction au cœur.

Les femmes^sont plus que les hommes fidèles à la religion du souvenir. 11 est peu de femmes légères, . .nous citons, celles-là parce qu'elles ne sont astreintes à aucun devoir, qui n'aient là ou là une pierre entourée de quelques fleurs : c'est un amant, une .mère ou un enfant, ou autre chose. A chaque événement de leur vie accidentée, bonheur ou larmes,

les fleurs sont renouvelées^ la pierre est débarrassée des feuilles sfe( hes et des herbes qui la couvrent.

Les femmes du monde sont plus discrètes dans leur douleur.

Les bourgeoises sont plus régulières d&as leur chagrin.

Dans une visite au Pèré-Lachaise^ nous rrtnar» quâmes une femme du faubourg Saint-Antoine portant une couronne d'immortelles jaunes, avec cette inscription tracée avec des fleurs semblables^ mais teintes en noir :

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