COMMENT FINISSENT CES DEMOISELLES
J'ai entendu hier raconter une histoire qui n'est pas bien neuve et qui est fort attristante, cependant Je vais vous la redire. En notre temps, où les ûUes sont devenues une puissance, il est bon, de temps en temps, de leur dire comment elles finissent, afin qu'elles ne se prennent pas trop au sérieux.
Je sais bien que certains avertissements ne servent pas à grand'chose, ils ne corrigent pas le vice ; maispeul-êtreservent-ils un peu à consoler la vertu,
et c'est bien la moindre des choses.
Donc, je commence.
Il est mort dernièrement, rue de la Sourdière, une . femme que, dans ce quartier, on nommait la bonne vieille; — nom, entre nous, assez mal choisi, car cette femme n'était ni bonne ni vieille. — C'était une ancienne fille à la mode, et elle avait à peine quarante-six ans.
Mais ses rares cheveux étaient devenus blancs, ses dénis étaient tombées, la débauche et la misère l'avaient défigurée, àce point que ses yeux s'étaient éraillés, un beau matin, en regardant le nez de leur maîtresse menacé d'être détrôné par un menton qui rappelait le sabot de Polichinelle.
Elle se nommait Adèle Favier, mais nul ne la connaissait sous ce nom : elle avait un surnom qui fut jadis célèbre dans la galanterie parisienne, uq surnom qui fit pâlir les Mogador, les Rose Pompon, les Frisette et les Higoletto, et autres héroïnes de Mabille et de la Chaumière. •
Adèle Favier n'avait pas gagné ses^ éperons dans les bals publics; sa renommée n'appartenait pas à
ses jambes, et elle eût rougi de devoir sa célébrité à un avant-deux risqué ou à une tulipe plus ou moins orageuse. Où diable la pudeur va4-elle m nicher!...
Adèle vint à Paris à l'âge de dix-huit ans exercer la monotpne profession de sous-maîtresse dans une pension de demoiselles.
Elle était jolie, douce, intelligente, bien élevée; les dames qui tenaient la pension la prirent en grande aflFection et la comblèrent de prévenances. Il faut dire aussi que cette brave fille était fort intéressante ; son père, marchand de grains aux environs de Moulins, avait fait de mauvaises alTaires, et, après avoir vendu du blé pendant quarante ans, il ne lui en restait plus pour cuire son pain. Ce que voyant, Adèle, qui avait reçu une brillante éducation chez les sœurs de la Croix à Montluçon, était venue à Paris travailler pour ses vieux parents.
Elle gagnait quatre cents francs par an ; grâce aux petits cadeau^ que lui faisaient sea directrices et quelques parents d'élèves séduits par sa bonne
grâce, elle trouvait moyen, la chère fille, d'envoyer trois cents francs à sa vieille mère, qui passait sa vie à remercier le ciel do lui avoir donné un de ses anges.
Pendant les vacances de 1839, la pauvre sousmaltresse ne put retourner dans son cher Bourbonnais; le voyage coûtait trop cher, elle éprouva un grand chagrin; mais il lui arriva une compensation: madame la duchesse d'Av... lui proposa de passer les vacances dans son château et de veiller à Téducaiipn de ses filles.
Adèle accepta avec reconnaissance, et partit pour le château de Villersbrune,
Madame la duchesse d' A v... avait deux filles charmantes, qui traitèrent Adèle comme une sœur. Malheureusement, elle avait aussi un .fils, beau garçon de vingt-deux aus, qui s'éprit d'une folle passion pour la sous^maitresse.
Il faut rendre cette justice à Adèle : elle lutta pendant toutes les vacances et longtemps après; ce
qui était d^autant plus beau de sa part, qu'elle adorait le jeune duc.
Un soir d'hiver, elle céda aux pressantes sollicitations du duc et se laissa enlever. Le jeune homme lui avait juré de l'épouser et d'enrichir sa famille, et, je le répète, elle l'aimait tendrement, "^
• Le duc, qui devait la conduire en Angleterre, s'arrêta à Compiègne, où ils passèrent un mois à l'hôtel de la C/oc/ie, mangeant chaquejour,surdes tartines de baisers, le plus pur miel de la lune.
L'aflFaire fit grand bruit. Paris parla huit jours de la folie du duc et de la beauté de sa victime, et tout fut dit.
La duchesse, mère du. jeune homme, était une femme d'expérience ; au lieu d'entrer en fureur, elle se contenta de sourire. Lorsque son fils lui demanda l'autorisation de se marier, elle lui écrivit qu'elle ne demandait pas mieux, mais que, préalablement, elle désirait causer avec « son cher coupable. »
Le jeune homme accourut, trompé partant de douceur. Sa mère lui dit :
— Mon cher enfant, je ne suis pas une mère barbare, beaucoup à ma place vous gronderaient, mais je veux avant tout votre bonheur. Avant de vous donner mon consentement, j'exige cependant uwe chose.
— Parlez, ma mère, je suis prêt à vous obéir, dit le jeune homme.
— J'exige, reprit la mère, que vous restiez pendant deux mois avec Adèle à Compiègne; ce délai passé, si vous êtes dans les mômes intentions... -
— Je ferai, quoi qu'il m'en coûte, ce que vous voudrez.
Le jeune homme repartit le cœur plein de joie, annoncer la nouvelle à sa maîtresse, et tous deux pleurèrent d'attendrissement. Tant de bonté les enivrait.
Au bout de quinze jours, ledqc trouva Compiègne médiocrement amusant; après trois semaines, il trouva Compiègne assommant. Le mois n'était pas fini qu'il partit pour Paris, disant à Adèle qu'il
craignait, ne recevant pas de nouvelles, que sa mère n'eût changé d'avis,
— Je reviendrai mardi â trois heures, dit-il.
— Tu me le promets? lui demanda Adèle.
— Je le le jure ! Vrai, si je n'étais pas là à l'heure dite, c'est que je serais mort.
Adèle attendit.
Le mardi suivant, à la place du duc, elle vit arriver le CQjnte R,.., qui, depuis, est devenu un homme sérieux.
Il expliqua à l'infortunée que le duc ne reviendrait pas : des raisons de famille, de hautes conconvenances, des ordres du roi... Bref, il lui remit vingt mille francs de la part de la duchesse.
La jeTOe fille devint fort pâle, jnm ne versa pas \IJ\Q larjnei, lie prononça pap qnç parole. Au moment où le comte sortait, enchanté du succès de sa négociation, Adèle ouvrit la fenêtre et se précipita sur le pavé.
Elle m\ le malheuTde pe pas mourir.
Le comte ne Tabandonna point. C*cst un brave gentilhomme. Il la soigna, et, trois semaines après, iilaramenaà Paris et lai 'continua ses bons soins, aprèsravoir installée dans un petit hôtel de la rue du Colisée.
L'été suivant, Adèle éblouissait Paris par le luxe de ses équipages. Et notez, je vous prie, qu'il y a vingt ans, toutes les filles n'avaient point d'équipages comme aujourd'hui, et que les femmes qui se permettaient une robe de cinq cents francs tous les mois étaient citées pour leur jélégance.
Adèle changeait de robe tous les deux jours. Il avait fallu trois mois à cette honnête fille pour devenir une vaurienne cupide et sans cœur. Ce qu'elle ruina de gens pendant quinze ans est impossible à dire. Plus de cent familles des mieux qualifiées ont encore sur leur écusson les traces de ses dents.
Adèle rêva le mat et se vengea de son premier amant sur tous les autres. Un gentilhomme portugais et le fils d'un manufacturier se brûlèrent la
cervelle après avoir été ruinés par elle. Ea apprenant leurmort, elle s'écria :
— Celte fois, je suis lancée !
Et elle se mit à sourire en pensant au dépit de ses bonnes amies.
Sa mère, qui avait appris la source de la fortune de sa fille, lui écrivit :
« Jeté renvoie un argent que je ne puis accepter; je suis vieille, et sur le bord de la tombe, je n'ai plus rien à faire ici-bas, et je me laisserais mourir si je n'avais besoin de prier pour toi. »
— Autant d'économisé, dit dédaigneusement la courtisane.
La beauté n'est pas éternelle,, le règne de l'ancienne sous-maîtresse ne dura pas plus de quinze ans, et, malgré tous les artifices déployés par elle, le moment arriva que le vide se fit autour d'elle.
Elle pensa à compter, elle paya ses dettes, vendit ses bijoux et son mobilier et se trouva à la tête de cent mille francs.
C'était peu, mais Adèle était philosophe; puis,
comme elle le disait, elle n'était pas de ces graes qui, ne sachant rien, s'ennuient toujours.
Elle pensa qu'elle pourrait trouver un brave employé gagnaat sa vie, qui ne laisserait pas que d'être très-honoréde lui donner sa main; mais l'humanité n*est pas aussi corrompue que le pensent ces filles. Nul ne voulut d'elle que des gêna communs ou tarés; au lieu de se marier, elle s'associa avec un drôle qui mit six mois à dévorer au jeu, à la Bourse et ailleurs, la petite fortune de l'ancienne courtisane, qui alors se mit à vendre quelques débris de sa splendeur passée pour manger, au jour le jour; sa misère était navrante.*
Elle fit quelques tentatives auprès de ses anciens amia ; quelques-uns ne se rappelaient môme plus son nom, d'autres rougirent de l'avoir connue, d'autres enfla se souvinrent que cette créature lea avait mis à deux doigts de leur perte, et Us demeurèrent sourds à ses prières. Seule, sans pain, aans asile, elle se réfugia chez un charbonnier de la rue de la Sourdière, lequel était de son pays et lui
permit de coucher dans sa boutique sur les fagots. A la tombée de la nuit, cette horrible créature, qui avait usé ses dents à manger des millions, allait tendre la main aux passants :
— Un sou, par pitié, monsieur, ça vous portera bonheur.
Et on lui jetait un sou.
Dernièrem^t, une cérémonie avait atiiré à l'église Saint-Roch l'élite du demi-monde.
La bonne vieille tendait la main.
En voyant défiler les voitures des dames du lac, elle disait :
— J'ai été comme elles, elles seront comme moi. Le soir, elle reutra, s'étendit sur les fagots et
mourut, lafemme du charbonnier jetait des cris perçants ;
— Vieille misérable 1 disait-elle; elle ne pouvait pas mourir ailleurs !
0 jeunes etbelles mondaines, puisse la de:tinée vous préserver du sort de cette malheureuse, que
beaucoup d'entre vous ont connue et que toutes ont enviée.
A. M. JULES NORIAG
Paris.
« Monsieur,
» Vous nous avez raconté d'une façon touchante comment meurt une fille de rien. Voulez-vous me permettre à mon tour de vous raconter comment meurt une fille de cœur ?
» Je tiens ce récit d'une jeune et brave femme incapable de mentir: faites-en ce que bon vous semblera, rien si \ous voulez.
» Le voici, bien simple et bien vrai; lisez, et je suis sûr que vous trouverez le titre bien approprié au sujet.
l'honnête fille
» Elle s'appelait Marie; c'était notre cousine.
Nous demeurions rue Copeau^ tout près du Jardin des Plantes et de l'hospice de la Pitié, à côté des fleurs et de la mort.
D II y a une quinzaine d'années de cela, nous avions à peu près le même âge, quelque chose comme huit ans, neuf peut-être.
» Moi, j'étais une demoiselle, mes parents étaient des commerçants aisés; elle, c^était bien différent. Cette pauvre petite, jolie et blonde comme les amours, doux et riant charme des yeux, avait pour parents des gens misérables et de misérables gens. Son père était une espèce de marchand ambulant et sa mère ne^ faisait rien. Elle trouvait qu'elle gagnait à mendier et à dérober ce qu'elle trouvait, bien plus qu'elle n'aurait pu faire en travaillanl.
» C'était dans le quartier à qui éviterait ces bourgeois du ruisseau. Personne ne leur parlait, personne ne leur rendait leur salut.
]» La femme ne disait rien; mais, lorsque le mari était ivre et s'en allait proférant des invectives contre tout le monde :
274 LES GENS DE PAtllS
» -^Tas de brigands, disait-il, arietocrated, vous nous traitez comme des pâtiras ; mais notre tout viendra; si jamais il arrive une révolution, voufl verrez!
» La petite Marie avait trois Mres plus âgéâ qu'elle et deux^œufs dont elle était Taînée.
» Les trois garçons étaient des garnements, les petites filles, grâce à Marie, qui était leur mère bien qu'elle eût mille peines à les porter dans ses petits bras, les filles, dis-je, étaient charmantes.
» Marie les peignait et les appropriait avec soiq^ et, comme dans le quartier on était aussi touché que surpris de la raison et du cœur de la pauvre fillette, tout le monde lui donnait pour se vêtir et pour habiller ses sœurs. On lui donnait aussi les restes des repas, tristes reliefs sans doute, mais chère exquise comparée à Tordinaire de cet intérieur bohémien.
0 Le croiriez- vous, Marie arriva ainsi jusqu'i l'âge de quinze ans, choyOe, vêtue et nourrie par
cette pauvre, brave population de cet humble et laborieux quartier.
» Ne penser pas, je vous prie, que Marie fût une mendiante, au moins! Non, elle n'acceptait rien pour rien; elle trouvait le moyen de se rendre utile et agréable à tous ceux qui lui faisaient du bien. A ceux qui avaient des oiseaux elle apportait du mouron frais qu'elle allail^cueillir bien loin. Elle arrosait les pots de fleurs que les ouvriers aiment tant à planter sur leur fenêtre. Elle gardait les bon tiques pendant que la ménagère allait faire ses provisions. Plus tard, lorsqu'elle eut dix ou onze ans, elle trouva un métier bien simple et bien ingénieux : elle se fit gardeuse d'enfants,
» Voici en quoi consistait son métier. A dix heures du matin, elle allait au Jardin des Plantes, s'asseoir sur le banc qui est au pied du grand cèdre ; * elle avait un panier^qui contenait du pain et deux bouteilles d'eau. Aussitôt on voyait arriver des femmes du quartier tenant leurs petits enfants par la main.
» — Tiens, ma fille, disait l'une, voici ma pelite,
fais-la jouer, aîes-en bien soin. Je viendrai la chercher vers les quatre heures.
B — Marie, disait une autre, je Vamène mon marmot. Il s'appelle Isidore, veille bien sur lui, je le reprendrai ce soir.
» Les bambins jouaient pendant tout le jour, ils adoraient Marie et rappelaient la petite mère; elle avait onze ans!
)!^ À la fin de la semaine, les bonnes femmes donnaient chacune cinq ou six sous à la petite mère^ en la remerciant de ses bons soins, si bien que la pauvre enfant apportait à la maison sept ou huit francs par semaine.
» — T'es tout de même pas bête, toi, la blondinette I disait le père.
» La mère ne disait jamais rien; pourtant un soir, — à cette époque, Marie allait avoir quinze ans, — elle lui dit :
» — Faudrait voir pourtant à lâcher toute cette marmaille ; demain, tu iras travailler avec le père.
» La pauvre petite mère pleura amèrement pen-
dant toute la nuil; elle se leva avec le jour et alla prévenir les mamans, ses clientes, qu'elle ne pouvait plus garder leurs enfants.
» Ce fut une vraie tristesse dans le quartier, allez!...
» Depuis cinq ans, on avait coutume de confier les enfants à la petite mère; on était tout désorienté
» — Allons, la blondç, en route !vdit le marchand ambulant, pourquoi pleures-tu? Tu vas voir les beaux quartiers du beau monde, tu vas gagner de la haise ; il n'y a pas là de quoi geindre.
» — Possible, fit la petite mère^ mais c'est pas Éion idée.
» Ce père était ce que le peuple appelle un truqueur, c'est-à-dire qu'il vendait des choses de toute espèce, suivant le moment, tantôt des tortues, tantôt des éponges, tantôt des noix de coco, tantôt des almanachs 4è rebut. Son plan, en emmenant sa fille avec lui, était plein de ténèbres. Ouvertement, il disait que c'était pour se fatiguer moins, qu'il devenait vieux. La vérité était qu'il voulait boire avec
tranquillité pendant que sa fllle crierait sa marchandise, et qu'il espérait qu'une aussi belle enfant ne vendrait pas longtemps des tortues.
î> La première moitié de son rêve se réalisa, non la seconde. La petite mère avait un extérieur si honnête, qu'il ne Se trouva pas lin homme à. Parts qui osât lui dire une pâfole odieuse.
» C'est que Paris n'est pas une ville aussi eBFroyable qu'on veut bien le dire, la vertu y est si rare, qu'on s'incline -devant elle et l'on passe. Malheureusement, ou retourne presque toujours sur ses pas.
» Des femmes, oui, des femmes. Dieu leur pardonne! firent ce que des hommes n'avaient pas osé faire. Horribles mégères, elles vinrent faire luire à l'imagination de la pauvre fille des plaisirs étranges, des horizons constellés de diamants et d'or.
» La petite mère leur répondit :
» — Possible, mais c'est pas mon idée.
0 Les plus cruels ennemis de Marie furent ses frères, des bandits rôdeurs de barrière, qui avaient
espéré eux aussi tirer un lucre de cette éblouissante beauté de leur sœur. ,
» Souvent, voyez-vous, au lieu de mépriser une pauvre fille, on ferait mi«ux de cracher à la figure de ses frères, quand ses frères sont- des brigands coinme on ea voit beaucoup.
» Vous comprenez, sans que j'aie besoin de vous les 4ire, toutes les misères dont on abreuva la pauvre fille; vous les devinez. Tout ce que vous pourrez penser n'approchera pas de la vérité.
» Je suis sur que vous croyez que je vous raconte l'histoire d'une fille vertueuse? Eh bien, non. Une fille vertueuse n'a pas besoin qu'on conte sou histoire; elle est vertueuse, tout est là. Je n'ai parié que d'une honnête fille, ce qui est bien plus qu'une fille honnête. Dn mattn, le père^ suivi de sa femme et de ses fils, vint trouver Marie sur le pas de la porte.
» — C'est pas tout, ça, la blonde, lui dit-il, v'ià' assez longtemps que tu nous fais aller; t'as vingt ans, c'est honteux. Tu veux rester sage, soit; mais
voici m'sieu Malipier, le contre-maître de la tannerie, qui veut t'épouser; il a le sac, il faut en finir. C'est bête, mais c'est comme ça; ça te va-t-ilî
» — Non, répondit Isl petite mère, c'est pas mon idée.
» — Mais, mille diables ! s'écria le truqueur furieux, qu'est-ce donc qu'est ton idée ? En v'ià une péronnelle ! à tout ce qu'on lui demandé, à tout ce qu'on lui dit elle répond : « C'est pas mon idée. » A la fln des fins, ous qu'elle est, ton idée? ^ » — J'ai une idée pour Binchon, répondit simplement la jeune fille.
» Binckon était un mécanicien du chemin de fer, brave et vigoureux enfant du quartier, qui aimait Marie depuis l'enfance.
» Le truqueur et sa famille éclatèrent en invectives ; Marie resta calme, elle attendait Binchon.
» L'ouvrier parut au coin de la rue et le silence se fit.
» — Binchon, dit Marie, je n'y tiens plus, je suis prête à aller avec toi.
» — Voici mon bras, avec honneur cl plaisir. Bonsoir, la compagnie! fit en riant le mécanicien.
» — C'est pas tout ça, Binchon, demanda le truqueur^ Marie a une idée pour toi, veux-tu l'épouser pour de bon?'
B — Avec honneur et fierté I Quand elle voudra, nous prierons M. le maire de se coller sa sous-ventrière tricolore et Marie sera madame Binchon.
» — Non, fit IdL petite mère^ c'est pas mon idée.
» — Comment? s'écria Binchon.
»— Non, vois-tu, je ne veux pas me marier parce que je ne veux pas que, toi qui es honnête, tu deviennes le frère de mes frères.
» — De quoi! de quoi! s'écrièrent les fils du tru^ queur.
» Mais Binchon les regarda de travers et ils se turent; c'est qu'il était rudement solide, Jinchonl
» — Et puis, peut-être un jour, continua Marie, tu ne m'aimeras plus; si nous étions mariés tu n'oserais pas me quitter, je ne veux pas de ça ; au moins
tant que tu resteras, je serai sûre que tu m'aimes,
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» — Je ferai ce que tu voudras, donne-moi le bras et partons; dites-lui bonjour, vous autres, c'est pas encore après-demain que vous la reyerrcz,
)^ — Elle n'a pas son âge, s'écria le père ; je vais aller chez le commissaire.
» — Allez vous y frotter, iH Binchon eq s'élpignaiit; il vous connaît assez pour vous obliger.
)) La loi ne protège que ceux qui U respeclfjQt. Certes, je ne veux pas dire que la petite mère faisait bien ; mais elle agissait franchement et au grand jour, et, d'ailleurs, personne ne lui avait enseigné les grandeurs du devoir.
» Hélas! la pauvre petite mère no fut pas beu*^ reuse. Binchon mourut huit mois après cet enlève" ment. Marie élait enceinte. La nouvelle de la mort de son amoureux avança le terme do ses couches.
» -^Bonl dit Malipier, le contre-maître évincé, qui demeurait dans la maison, va falloir Vomporter à l'hôpital, cette demoiselle-U ; ça lui apprendra à vivre comme une rien du tout.
» Malipier se tronipait ; aussitôt que, dans la rue
Copeau, on apprit le malheur, toutes les bonoes femmes accoururent et soignèrent la petite mère, la layette fut vite trouvée, le bébé vite habillé; à chaque minute madame Pillon, la mercière, ou madame Yiard, la marchande à la toilette, apportaient du bouillon.
» Les enfants, filles et garçons, que gardait autrefois la petite mère, la venaient voir le soir en sortant de Touvrage.
» — Ma fille, lui disait madame Viard, faut pas te tourmenter, tu trouveras à mettre ton^ bébé en nourrice un peu loin pour une quinzaine de francs, et tu pourras te faire nourrice sur Heu ; une belle fille comme toi, tu trouveras soixante francs par mois et bien joliment nourrie et logée.
» — Ce n'est pas mou idée, ra'ame Viard.
» I— A ton aise, faut pas te contrarier.
» — Je ne veux pas quitter mon petit ; si Binchon revenait et qu'il me dise: « Qu'est-ce que t'as fait du petit? 0 que lui dirais-je? Je sais bien qu'il ne reviendra pas... mais c'est égal.
» — Il y aurait peut-être moyen d'arranger ça, dit madame Pillon. La patronne à Malipier va accoucher ; elle pourrait te donner son enfant, ça fait que lu pourrais aussi garder le tien,
» — Oui, dit Marie, voilà ce que je voudrais. » — Elle n'est pas assez forte pour nourrir deux enfants, lit observer m'ame Viard.
» — Oh ! si, je suis forte, allez; je suis bien forte, dit la petite mère.
» Les choses se passèrent comme Marie Tespérait. La petite mère devint une double mère ; elle adorait son enfant, mais elle partagea son lait avec une loyauté admirable.
» Lorsqu'elle sevra les deux enfants elle se mourait d'épuisement ; voyant qu'elle allait s'en aller, elle pleurait amèrement sur Tenfant qu'elle laissait.
» — Ne l'abandonnez pas^ disait-elle aux femmes communes, mais bonnes, qui n'avaient ja/nais quitté son chevet.
» — Pour ce qui est de l'abandonner, disait m'ame Viard, il n'y a pas de danger ; si tu passais, — faut bien espérer que ça n'arrivera pas, — ton petit serait l'enfant du quartier; que je meure à l'instant si je mens d'une centime, pas vrai, m'ame Pillon?
» M'ame Pillon jurait tous ses grands dieux.
» L'état de la malade empirait.
» Elle ne passera pas la nuit, avait dit le médecin.
» Avec cette lucidité étrange de ceux qui vont mourir, Marie avait compris. Elle demanda son enfant, le couvrit de baisers, et s'endormit. Une heure après, elle fut réveillée par des cris rauques et sinistres : l'enfant râlait daus d'horribles convulsions.
» La mère le prit sur son cœur, et pleura jusqu'au moment où le petit cadavre se glaça.
» — Allons, fit Marie, nous allons tous partir retrouver Binchon là-haut.
» — Ma chère fille, dit en entrant un prêtre qu'on avait été chercher, avant de paraître devant Dieu, ne voulez-vous point être digne de supporter sa présence, ne voulez-vous pas recevoir l'absolution de vos péchés ?
» — Ce n'était pas mon idée de croire à tout ça, répondit la malade ; mais painlenaqt, je vois bien qu'il y a un Dieu.
» — Oui, il est un Dieu bon et miséricordieux. » — Oui, oui, il est bon, puisqu'il veut bien qu'en quittant la terre, je n'abandonne pas mon enfant.
» Et, reprenant le pauvre petit corps glacé, elle mourut en le couvrant de baisers et de larmes pendant que le prêtre et les bonnes femmes agenouillés récitaient les prières des agonisants.
» iM'ame Viard et m'ame Pillon ne purent tenir leur promesse, mais elles allèrent tendre la main chez tous ceux dont les enfants avaient été gardés par la fille du truqueur, et, hier, un peintre écrivait en lettres noires sur une petite croix en
pierre située à Textrôme gauche du cimetière Montparnasse, cette simple et naïve inscription :