LA GRUE
La grue est plus commune et moins chère pendant la saison de la chasse.
Non qu'à cette époque on en tue davantage, mais parce que les chasseurs sont à la campagne.
La grue offre cette particularité qu'elle est lé seul oiseau parmi les cultrirostres qui ii'émigre que Tété : elle passe l'hiver à Paris.
Au printemps, la grue vulgaire part pour des rives prochaines. On la trouve à Asnières, à Chatou, à Bou-
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gival, dans les endroits où les petits vautours de la Bourse vont se délasser de leurs travaux.
La grue cendrée préfère les plages lointaines; on en rencontre à Trou ville et sur les bords du Rhin.
M. de Buffon, qui est naïf comme tous les hommes de génie, assure que les grues voyagent en volant.
Dans l'intimité, la grue est familière et s'apprivoise facilement ; mais il est impossible de l'instruire de façon à la faire travailler devant le public.
Elle chante faux, elle marche faux; mais elle voit juste.
Pour faire des embarras, elle affecte de ne se nourrir que de serpents; mais elle adore des poissons, qui lui reviennent, du reste, plus cher que des reptiles ordinaires.
La grue vulgaire est très-commune à Paris ; la grue cendrée est plus rare partout, bien connue seulement de ceux qui étudient avec amour l'histoire naturelle.
La grue cendrée porte des chapeaux bleus, des robes bleues. Elle va au Bois. L'intérieur de son coupé est bleu, la caisse de son coupé est bleue, les roues de
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son coupé sont bleues rechampies de bleu. Le cocher de son coupé est également bleu.
Le bleu est le fard des blondes.
Cet aphorisme est stupide et faux. Le rouge va admirablement aux blondes. Mais la grue a le privilège de croire à toutes les stupidités banales.
Avant d'arriver aux bords du lac à la recherche des hérons et des cormorans, la grue a puasse par le théâtre. Elle y est restée juste le temps de dire une bêtise.
C'est elle qui alla trouver un jour le directeur d'un petit théâtre du boulevard :
— Monsieur, lui dit-elle, je voudrais jouer la comédie.
— Vous n'êtes pas difficile, répondit le directeur.
— Non, monsieur, reprit la grue, vous me ferez jouer ce que vous voudrez, et vous me payerez comme vous l'entendrez.
Séduit par tant de facilités, l'imprésario engagea Tenfant, parce qu'il la trouvait charmante d'abord, et d'ailleurs tout à fait raisonnable dans ses prétentions.
II lui confia un rôle dans Madame de Valomhreuse ou les Inconvénients de la richesse^ celui de la bonne.
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Un monsieur, qui s'intéressait h elle, mit quelque argent dans l'affaire, moyennant quoi il obtint que, dans la pièce, la bonne serait une demoiselle de compagnie.
Elle avait sept mots à dire : « Madame la comtesse, voici le feu d'artifice. » Elle répéta pendant six semaines.
Le soir de la première, elle arriva couverte de diamants et dans la plus éblouissante toilette que grue puisse imaginer.
Ce fut en vain qu'on lui représenta que la demoiselle do compagnie ne devait pas être mieux habillée que la comtesse : elle ne voulut rien entendre.
Enfin son tour arriva de prononcer la fameuse phrase; elle interposa les syllabes : « Madame la comtice ^ s'écria-t-elle, voici le feu... »
La salle éclata de rire, naturellement.
Il suffit de faire rire Paris pendant cinq minutes pour devenir une illustration.
Du jour où la grue eut prononcé cette bêtise incommensurable, comme aurait dit le grand Balzac, sa fortune fut assurée. Elle fut sacrée grue de première
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catégorie et reçue avec enthousiasme dans le monde gruiste^ qu'il ne faul pas confondre avec le monde élégant.
Comme tous les États qui se respectent, la gi^uc a un budget assez sérieux au chapitre des dépenses.
Comptons ensemble :
D'abord, le loyer, six mille francs, ci. 6,000 f.
Entretien de deux voitures, six cents francs (il n'y a rien à dire à ça), ci. . . . 600
Nourriture de deux chevaux, à cinquante sous par jour, ci 4,800
Le cocher, cent francs par mois, ci. . 1,200
Pour faire tondre et ferrerles chevaux, fourniture de couverture et livrée, et autres faux frais, deux mille huit cents francs (c'est pour rien), ci 2,800
Une femme de chambre, trente-cinq francs par mois, soit trois mille francs, ci, 3,000
Une cuisinière, quarante francs par niois, soit trois mille francs, ci 3,000
A uiorkr 21,400
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Report -^1,400
Un valet de chambre, soixante-quinze francs par mois, soit neuf cents francs ; mais il fait des échanges avec madame,
soit trois cents francs, ci 300
Dépenses de la table, chauffage, éclairage, blanchissage, etc., etc., soit. .... 14,600 Toilette (la grue est soigneuse). . . . 12,000
Fantaisies et gaspillage 10,000
Pour sa famille qui n'est pas heureuse 60
TOTAL : Cinquante-huit mille trois
cent soixante francs, ci. 58.360 f.
C'est assez gentil.
Au chapitre des recettes, il y à monsieur le baron Scomber d'Halobranches.
Le baron Scomber (prononcez Scombre) est un gentilhomme de cinquante ans, d'une mise convenable, qui parle peu et qui affecte une grande dignité. On ignore généralement d'où il vient, mais tout fait supposer qu'il aiTive de Hollande.
La grue le trompe outrageusement avec M. Henri Serin*
Henri Serin n'est pas béte comme on le croirait ; il a de bons yeux. Trois ou quatre fois par an, il fait à la grue une petite scène dans le genre de celle-ci :
— Chère amie, je vous passe le baron Scombre, parce que c'est un vieillard, et que, d'ailleurs, je vous aime trop pour ne pas songer à votre avenir ; mais je vous déclare que je vois des choses qui ne peuvent pas me convenir plus longtemps.
— Quoi donc ? demande la grue.
— D*abord "ce grand imbécile d*Ernest Daim, qui est toujours fourré ici.
-- Vous êtes jaloux d'Ernest, maintenant? Eh bien, il ne vous manquait plus que ça !
— Je suis jaloux sans Têtre.
— Voyons, mon cher, pensez-vous que je. puisse aimer cet être-là?
— Non, mais il me déplaît* — • Et à moi, donc ?
— Pourquoi le recevez-vous ?
— Pourquoi je le reçois, ah ! voilà ! Tenez, Henri,
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je veux être franche. Vous savez que je vous aime, puisque pour vous je risque ma position avec le baron. Mais , mon cher ami , vous devriez bien comprendre que ce n'est pas avec les 1,500 f'r. que vous me donnez par mois que je puis vivre, n'est-ce pas?
— Sans doute, mais...
— Ernest me fait mille cadeaux-, il s'occupe de mon écurie, qui ne me coûte pas un sou ; il ne demande qu'un peu d'amitié en échange. Je serais trop bête de le congédier pour votre sotte jalousie. Dans le fond, vous savez bien, et vous n'avez qu'à le regarder pour comprendre que c'est un ami et pas autre chose, et pas autre chose, et pas autre chose.
— Mon Dieu, je ne dirais rien pour celui-là; mais pourquoi allez-vous au théâtre et aux courses avec Victor Pigeon ?
— Ah ! celui-là, c'est différent. Je ne vous ai jamais caché qu'avant de vous aimer, Victor était mon ami. Vous l'ai-je dit, oui ou non ?
— Oui, mais...
— Ah ! vous voyez bien. Victor est un homme du
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monde, lui. Quand je ne Tai plus aimé, j'ai été franche avec lui, je lui ai tout dit; il m'en a su gré. Maintenant, Victor est plein de goût; il s'occupe de mes toilettes, de mes bijoux, de ma maison, ce que vous ne faites jamais, et tout cela de la façon la plus désintéressée du monde. Faut-il le congédier parce que vous avez le mauvais goût d'être jaloux de lui ? Est-ce que je suis jalouse de mademoiselle Géranos, votre ancienne maîtresse, moi ?
— Cependant...
— Il n'y a pas de cependant. Je vous consacre tout le temps que le baron me laisse, je ne puis faire davarftage ; si cela ne' vous plaît pas, si c'est une querelle d'Allemand, dites-le, mon cher, nous ne sommes pas mariés ensemble.
Henri Serin s'en va la tête basse et envoie une des merveilles de Tahan pour faire sa paix.
Ernest Daim vient ensuite faire sa scène. La grue cendrée lui répète mot pour mot ce qu'elle a dit à Henri Serin.
Victor Pigeon arrive à son tour faire des interpella-»
lions. La grae cendrée lui répète ce qu'elle a dit aux deux autres, et tous trois s'en vont ravis
Or, en comptant :
Henri Serin, quinze cents francs,
Victor Pigeon, douze cents francs,
Ernest Daim, douze cents francs,
On trouve trois mille neuf cents francs par mois, soit par an quarante-six mille huit cents francs, ci 46,800 f.