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LES DAMES DU LAC

Donc, la grisette était morte, morte et enterrée,

La lorette avait quitté le monde en chantant un cantique de louanges à la marquise de Lariboisiôre.

Celles qui ne savaient pas chanter tenaient des tables d'hôtes ou se pendaient à leur cordon de sonnette pour mourir dans la soie ainsi qu'elles avaient vécu.

D'aulres, en petit nombre, s'étaient mariées à de braves gens qu'elles avaient rendus heureux en étant

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malheureuses elles-mêmes, parce que le mariage n'est pas suffisant pour racheter un passé honteux.

L'amour avait mis un crêpe à son carquois et donné ses llèches à repasser au rémouleur du coin.

Certes, il lui restait encore bien assez de travail !

N'avait-il pas les jeunes filles, les femmes mariées ci les veuves? Mais cela ne lui suffisait pas. Le dieu féroce et vaniteux n'aime pas les prêtresses honteuses qui le glorifient en tremblant derrière une porte, ou devant, quand leur mari est à la campagne. Il les appelle dévotes et a rarement pitié de leurs tourments.

Ah! comme il leur fait payer leur hypocrisie? C'est cent larmes au grand jour, pour chaque baiser donné dans l'ombre.

Les anciens, qui étaient de braves gens, quoi qu'on en dise, avaient personnifié l'amour par un enfant blond aux yeux bleus, à la lèvre rouge et souriante. Braves et dignes païens, on n'est pas plus naïf! Il est vrai qu'ils n'avaient pas compris les désastres de leur ridicule invention et qu'ils ne pouvaient prévoir tout ce que le dix-septième siècle, le dix-huitième et le commencement du dix-neuvième diraient de sottises

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en vers à propos de « ce dieu malin qui n'y voit goutte. »

Ah ! rignoble petit bonhomme que ce dieu malin ! îiuel misérable gamin ! quel atroce voyou ! Avec ses lacs bleus que les anciens lui ont donné avec une si niaise générosité, il traîne à sa suite la honte, la misère, le vol, l'assassinat et le désespoir.

Tout le monde sait cela, et cependant chacun rit en entendant prononcer son nom.

C'est qu'excepté quelques gens forts, qui se nomment Newton ou de Paule, tout le monde le craint, et que ceux qui ne le craignent plus vivent de lui.

Qu'est-ce qui vous met au pied des bottes fines et étroites au lieu de fortes bottes aux puissantes semelles? — L'amour, — et vos bottiers le saluent.

Les autres, ceux qui travaillent ou ceux qui achètent, font comme le bottier.

Les humains, honteux de leur servitude, ont essayé de se tromper eux-mêmes : ils ont inventé des mots et des passions bizarres :

L'Orgueil,

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L'Avarice,

La Gourmandise,

La Luxure,

La Paresse,

Le Mensonge,

L'Envie et le reste, depuis la coquetterie jusqu'au meurtie. Tout cela c'est l'amour, rien que l'amour; la paiessc esl l'amour du repos, comme le meurtre est l'amour du sang.

La luxure est l'amour de la chair, comme la gourmandise est l'amour de la viande.

Ceux qui vivent de tous ces amours, artisans, nmrchands et marchandes, vendeuses de modes ou bouchers, ouvrent leur boutique au matin, et parfois, au déclin du jour, ils sont stupéfaits de n'avoir rien vendu.

Alors ils se plaignent du gouvernement.

Les affaires ne vont pas, — c'est la paix, — c'est l'emprunt, — c'est la hausse, — c'est la baisse, — c'est la guerre...

Non, chers imbéciles, ce n'est ni ceci, ni cela; c'est l'amour qui se repose, et voilà tout.

Quand la lorette disparut, Tamour se reposa et les affaires en souffrirent; de là, la révolution de Février, qu'on attribue à mille causes futiles.

Quelques intrigants, marchands de dentelles ou de nouveautés, les grosses têtes des boutiques s'assemblèrent en concile.

Après avoir bien délibéré sur les malheurs du temps, ils cherchèrent un remède aux maux qui désolaient la ville.

Ils ne trouvèrent rien.

Trois fois ils se réunirent sans être plus heureux. Enfin, à la quatrième, l'un d'eux, vieillard couronné de vénérables cheveux blancs, demanda la parole.

Sa voix étiiit noble, son geste sympathique. Il commença ainsi :

— Messieurs et chers confrères, pour combattre le mal avec succès, il faut avant tout rechercher la cause du mal.

VOIX A DROITE. — C'cstvrai.

VOIX \ GAiciiE. — La Palisse est mort.

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l'orateur. — Un de mes confrères de la gauche me dit que M. de la Palisse est mort. Je ferai remarquer à l'Assemblée que je n'ai jamais cherché à établir le contraire (Très-bien! très-bien!). Je reviens à la question. La cause du mal est la disparition de cette aimable fille que MM. Roqueplan et Gavarni avaient créée à la grande joie de leur siècle, et j'ose ajouter à son grand profit. La lorette n'est plus. La femme honnête est rangée, parce qu'elle est honnête...

UNE VOIX, à gauche. — Et honnête, parce qu'elle est rangée.

l'orateur. — Naturellement. Or, il n'y a qu'une chose à faire : ressusciter celle qui n'est plus.

VOIX, à gauche. — Ressuscitez-la, vous, si vous pouvez.

l'orateur. —Mon âge s'y oppose; mais je ne suis pas venu à cette tribune sans avoir approfondi la question dans tous les sens. Après la théorie, je passe à la pratique. Nos pères, messieurs, exigeaient que leurs commis fussent couchés à neuf heures. Depuis l'invention du gaz, nous avons pensé avec raison que

six heures de sommeil leur suffisait; révénementa démontré la justesse de nos prévisions. Nos commis se portent mieux. N'ayant aucune occasion de dépenser leurs iippointements, ils font des économies et vont s'établir en province. . .

LA VOIX DE GAUCHE. — Ou à Tétrangcr.

LA VOIX DE DROITE. — L'étranger ne fait pas peur à la France.

l'orateur. — Eh bien! messieurs, c'est absurde. (Explosion à gauche, — A droite. Très-bien l trèsbien!)

l'orateur. — L'étranger, la province s'engraissent de nos dépouilles;. il est temps de mettre ordre à cet état de choses. Laissons nos commis sortir à dix heures du soir. Au lieu de les loger dans nos maisons pour les avoir sous la main, laissons-les errer à l'aventure. Au lieu de lésiner avec eux, de liarder sur leurs appointements, payons-les le plus largement possible.

LA voix de gauche. — A la bonne heure! vous entrez dans la voie du progrès,

LA voix DE droite. — M ais c'est de la démence !

L ORATEUR. — NoD, messlcurs, c'est de la sagesse. Que feront nos commis?

LA VOIX DE GAUCHE. IIs ÎFont joucf m billard.

l'orateur. — J'avais prévu cette objection. Oui, messieurs, ils iront jouer au billard ; mais pensez-vous que ce noble jeu suffit à emplir le cœur de cette jeunesse ardente, qui, au premier cri de la mère patrie, quitterait nos rayons pour voler à la frontière?

LA VOIX DE GAUCHE. — Oh! Oh!

LA VOIX DE DROITE. — La Fraucc peut compter sur la nouveauté.

AUTRE voix. — Et sur la dentelle!

AUTRE VOIX. — Et sur la mercerie !

AUTRE VOIX. — Et sur la parfumerie î

l'orateur. — Le courage est l'apanage de tons les articles; mais je prie rassemblée de ne plus ni*interrompre. Le billard ne suffira pas, je le répèle, à ces jeunes cœurs qui battent à Taspcct d'une crinoline. Ils iront dans les bals, sur les promenades. Or, messieurs, un auteur très-fameux, ù ce qu'il parait, M. Jules

Janin, que ses confrères ont nommé Prince, a écrit quelque part : « Partout où il y a des femmes, il y a de l'or, et partout où il y a de l'or, il y a des femmes, parce que la femme est l'aimant de l'or et que l'or attire la femme. » Comprenez-vous ma pensée?

A gauche et à droite. — A l'ordre ! à l'ordre ! à la porte ! à bas l'orateur !

Un tumulte inexprimable se fit dans la salle, l'assemblée brisa les banquettes, et l'orateur malheureux fut mis à la porte avec une brutalité que ses paroles hasardées justifiaient à peine. A partir de ce jour, il devint pour ses confrères un juste sujet d'horreur, si bien que le pauvre, homme mourut de chagrin trois mois après cette séance trop orageuse pour ne pas porter quelques fruits (1).

Ce que ce vénérable vieillard avait proposé dans un but qu'on ne doit pas approfondir, n'était pas complètement absurde.

(1) Il va sans dire que celle séance est loule fanlaisisle, et que celui qui cciit ces lignes a pour les commerçants honnêtes et les employés laborieux la grande considération qui s'attache au travail et à Tintelligence.

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Le temps se chargea d'exécuter ses désirs.

Quand les magasins s'agrandirent, il devint impossible de loger les employés. Ceux-ci s'épandirent à droite et à gauche, comme ils purent et où ils purent.

Le besoin de vivre en société leur fit choisir des lieux de rendez-vous. La nouveauté allait ici, la mercerie ailleurs, et l'article Paris partout. Les rubans eux-mêmes ne résistèrent pas au courant.

Un jour, il y a de cela une dizaine d'années, une jeune et jolie fille, qui avait été en apprentissage à la Boule noire ^ tomba éperdûment amoureuse du jorewter d'une maison de blanc. Quand elle ne le voyait pas dans la soirée, elle le cherchait par monts et par vallées. Un soir, croyant à une infidélité, elle suivit M. Anatole, le vit entrer dans un café du boulevard ; elle eut l'audace d'y pénétrer et de lui faire une scène.

Anatole rougit d'abord, mais en voyant l'admiration que sa maîtresse excitait parmi ses collègues, il se radoucit et lui dit d'une voix douce :

— - Voyons, voyons, Palmyre, ne te fâche pas ; veuxtu prendre quelque chose ?

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Après une résistance douce, la jeune femme accepta.

Le lendemain, M. Désiré, le premier du Siège de Gravelines, ne voulant pas laisser à Anatole la joie d'avoir seul une belle maîtresse, arriva tenant sous son bras une jolie fille assez élégamment mise. C'était une certaine Louisa, poseuse pour le col, fort connue dans la rue Pigalle.

Les autres jeunes gens firent comme les sieurs Anatole et Désiré, et, ce jour-là, le monde du boulevard connut les Cocottes,

Les boursiers survinrent, les poches pleines d'argent; ils prirent les maltresses des calicots, et, afin de cacher leur larcin, ils les appelèrent des biches, croyant que les commis ne les reconnaîtraient pas.

Les calicots se mirent à rire, pensant bien qu'ils riraient les derniers.

C'est ce qui arriva.

La biche naît dans une brasserie ; son lait, c'est la bière de Strasbourg. Elle a la figure vulgaire et la démarche malhonnête ; elle fume le cigare en public et culotte des pipes dans le silence du cabinet.

Semblable à ces oiseaux de gouttières qui vivent de ce qu'ils volent dans les cages des serins, la biche ne dine jamais avec celui qui lui a donné à déjeuner. Elle mange avec deux personnes ; mais, le soir, ejle boit avec tout le monde.

Le jour, la biche n'existe pas.

Vers cinq heures du soir, elle sort de chez le coiffeur pour aller chez elle, où sa bonne l'attend avec une boîte de couleurs ; à six heures, elle sort. Son portier ne la reconnaîtrait pas, si elle ne lui devait 16 francs. Ses cheveux, enfermés dans un filet, tombent assez bas dans son dos. Sa crinoline a des proportions étranges. La robe balaye le ruisseau où sa maîtresse est née et où elle doit mourir. Touchante reconnaissance du passé, douce religion de l'avenir !

La dame du lac n'a rien de commun avec ces espèces ; elle est à la biche et à la cocotte ce que la rnc de Rivoli est à la rue Mouflfetard. C'est toujours une rue, mais mieux habitée.

Si l'on forçait tous les Parisiens à porter un habit noir, les marchands de vins pourraient fermer bot tique. Un homme qui a v.n habit ne prend pas un canon sur

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le comptoir; ce sont les tailleurs qui sont appelés à moraliser les masses-, en attendant, ils les tracassent.

Les dames du lac sont moralisées par les couturières. — En voilà qui font bien les choses !

Ce qui distingue la dame du lac des autres dames, c'est sa voiture.

Tous les jours que Dieu fait, elle monte dans sa chaise ou dans sa Victoria, à trois heures, et va faire le tour du lac, qu'il pleuve ou qu'il vente; elle n'y manquerait pas pour un empire.

Pendant ces trois heures de promenade, elle ne parle à personne ; mais on la voit, c'est tout ce qu'il faut. Elle s'ennuie ; mais c'est bon genre.

Le soir, elle encombre les avant-scènes des théâtre*.

De • môme que l'idée de se promener ailleurs qu'autour du lac ne lui est jamais venue, elle ne saurait voir le spectacle ailleurs qu'aux avantscènes.

Depuis deux ans, toutes les dames du lac sont blondes; c'est la mode. Comment font-elles pour se blondir? Je

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le sais, mais je ne veux pas le dire, parce qu'il est des secrets qu'il est dangereux de dévoiler.

Pour parler des dames du lac, il faudrait des volumes; elles ne manqueront pas d'historiographes, il ne s'agit que d'attendre.

On savait d'où venait la grisette et d'où sortait la lorette; la dame du lac est une énigme, en ce sens qu'on ne sait jamais à quoi s'en tenir. Tantôt elle sort d'une loge d'un portier de Chaillot, et elle passe par les Délassements pour aller au bois de Boulogne. Ce n'est pas le chemin, mais elle y arrive tout de même. Tantôt elle naît dans les régions élevées de la Société.

Il y a dans les dames du lac des filles de marquis et i des femmes de comtes ; c'est malheureux à dire, mais cela est ainsi.

Il y a aussi des bas-bleus qui ont fait des livres qui n'étaient pas absolument idiots et qui traitaient de matières philosophiques.

Il y a aussi des braves filles qui disent en parlant de M.X... oudeM. Z...

— C'est un homme très-chic; il m'a donné une

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coupe qui valait plus de trente louis; il Ta achetée chez Sèvres.

Plus tard, nous prendrons quelques figures chez ces charmantes mondaines. La série nous semble assez longue ainsi; nous passons la main.

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