UNE RENCONTRE IMPRÉVUE
. Aristide passa la manche de son habit sur son chapeau plus blanc que neige, et il se mit à descendre le versant de la colline.
Une berline passa rapidement à côté de lui, et
comme il s'étonnait de la témérité du cocher, la roue accrocha un tronc d'arbre, les chevaux furent renversés, et la berline à moitié brisée tomba dans une fondrière.
Aristide voulut courir au secours des voyageurs, mais il vit sortir par le carreau de la portière un personnage qui lui était déjà familier.
Ce ne fut pas sans une joie profonde qu'il reconnut l'Inconnu.
— Malheureux 1 s'écria ce dernier en pressant Aristide entre ses bras, osais-tu bien t'avcnturer dans un pays étranger sans le secours de ton seul ami?
— Mon Dieu! s'écria Vénard touché jusqu'aux larmes^ vous êtes une bien bonne nature.
— Je me suis voué à toi, dit l'Inconnu. Tu peux marcher, conDant et fort, et ta main dans la mienne. J'écarterai les broussailles de ton chemin, je déchirerai le testament mystérieux, je prouverai que le # comte est un assassin et je te rendrai l'héritage de tes pères.
— Ce sera bien gentil de votre part.
L'Inconnu essuya une larme qui sillonnait son ' visage bronzé.
— Tu vas traverser d'abord la Vieille-Romancie, reprit-il en passant son bras sous celui d'Aristide, car ce pays se divise en plusieurs provinces. Il était fort borné autrefois. On n'y recevait que peu d'habitants, encore étaient-ils tous choisis entre les princes et les héros les plus célèbres. On se souvient du nom et des aventures de ses premiers habitants : d'Ârtus et des chevaliers de la Table Ronde, Palmérin d'Olive, Primaléon de Grèce, Pcrceforêt, Âmadis, Roland, Mélusine, et plusieurs autres dont les noms m'échappent. On les voyait se signaler par mille exploits, pél>môle avec les génies, les fées, les enchanteurs, les géants, les endriaques, toujours combattant, jamais vaincus. Aussi leurs succès faisaient-ils de la Romande le plus beau pays du monde.
Mais un si grand éclat ne manqua pas d'attirer beaucoup d'étrangers dans le pays, entre autres Pharamond, Cléopâtre,Cyrus, Polixandre, etc., etc..
Les choses devaient dégénérer bien autrement
26ft LES GENS TARÉS
par la suite. On ne craignit pas d'admettre dans la Romande des aventuriers, des domestiques, des épiciers, des boulangers, des fripiers, des voleurs de profession, faussaires, griDches, argousins. On y vit aussi des femmes de mauvaise vie, et même des avocats! si bien qu'on fut obligé d'établir plusieurs départements.
Ces tours d'argent, ces palais de diamant, marquent la limite du Royaume de la Chevalerie. Plusieurs monstres aux langues de feu nous empêche* raient d'y pénétrer, parce que j'ai oublié mon talisman. Mais, en appuyant un peu sur la gauche, nous entrons dans la Haute-Romancie.
VHI