DEUXIÈME PARTIE
SUZANNE ROUHAUT
La jolie maison que celle de M. Louis-Rimbaud- Palamède du Taillis, le digue et excellent père de notre aspirant de Paris 1
Un horizon de prairies coupé de peupliers, puis la Charente qui descend, calme et bleue, laissant derrière elle l'oiseau désaltéré, la campagne fertilisée. Un bateau est amarré, qui est accoutumé à jouer sur le fleuve comme un cygne sur un bassin. Le nom est à Tarrière : Léoniel La barquette se balance mollement, retenue au poteau par une faiJ)le
chaîne. Les avirons se reposent, l'un à droite, l'autre à gaucjie, sur le banc peint en vert; Léonie a replié ses ailes...
On traverse une roule et l'on entre, en poussant la petite porte d'une grille en fer, dans la cour de M. du Taillis; une cour sablée avec un gazon au milieu, et, tout à l'en tour des vignes folles, des clématites, des rosiers et des dahlias de toutes couleurs, et aussi de grands tournesols d'un jaune d'or qui se tiennent, droits et fiers, sur une tige puissante.
La maison a deux étages.
On y arrive par un perron d'un aspect élégant, à double escalier qui, décrivant un demi-cercle de chaque côté, semble apporter la marche sous le pied du visiteur.
Derrière la maison se trouve un jardin anglais, et au fond, la maison du paysan, les chais et les granges cachés par une allée touffue...
Ce jour-là, une agitation inaccoutumée régnait dans la maison. Le garçon de ferme avait déposé dans l'antichambre des matelas nouvellement cardés qu'il était allé chercher à Angoulème dans la
carriole. Jeannille et Marie, les deux servantes, allaient de droite et de gauche, déménageant les meubles et changeant toutes choses de place.
Madame du Taillis présidait majestueusement à cette scène d'intérieur.
— Madame, demanda Jeannille, faudra-t-il vider l'armoire au linge?
Madame du Taillis répondit d'un air affairé:
— L'armoire, la commode, que tout soit vidé!
Les lits sont-ils faits?
— Oui, madame, répondit Jeannille, on a mis un lit de chaque côté et la toilette au milieu. Monsieur le marquis a fini de clouer les tapis...
— Et qu3 fait M. Robert?
— Il fait sa malle.
Madame du Taillis laissa échapper un soupir de satisfaction.
— C'est drôle, tout de môme, ajouta Jeannille,
que M. Robert retourne à Paris juste au moment où
sa cousine arrive à Angoulême; on dirait qu'il
n'aime pas les demoiselles, et pourtant il s'est fait
une autre réputation dans le pays.
— Allez, ma fille, interrompit madame du Taillis, continuez votre ouvrage ; et si vous voyez M. Robert causer avec son père, vous viendrez me prévenir aussitôt.
— Bien, madame.
Et Jeannille murmiira en sortant:
— Pauvre M. Robert 1 il ne pourra même plus causer avec son père 1
Deux années environ avant cette journée pleine de préparatifs, la maison de M. du Taillis présentait ^.un aspect morne et désolé. Les volets étaient fermés; le chien de garde, attaché dans sa niche, avait laissé tomber sur ses pattes allongées sa grosse tête inquiète. 11 avait hurlé toute la nuit, le chien fidèle, car la mort était dans la maison,
' Berthe du Taillis était morte à dix- neuf ans après six mois de mariage.
Robert, qui adorait sa sœur, passa deux mois auprès de son vieux père et pleura avec lui. Il ne retourna, à Paris, qu'il habitait depuis plusieurs ann(^es, que lorsque la mélancolique résignation eut remplacé le violent désespoir des premiers jours.
A la mort de sa fille, madame du Taillis eut peur de Tisolemeot qui l'attendait :
— Vous resterez avec nous, dit-elle à son gendre.
Celui-ci ne demandait pas mieux, et ne se fit pas prier.
Madame du Taillis, qui avait tourné à la dévotion, profita de Tabsence de Robert pour lui nuire autant que possible dans l'esprit de son père. Robert avait quitté Angouléme par la fenêtre d'un premier étage, tandis qu'un mari jaloux tirait sur lui presque à bout portant. Le jeune homme ne fut p^s atteint; mais tel fut le scandale, que le père du Taillis resta renfermé chez lui pendant trois mois, iî'osant plus faire prendre l'air au père d'un si mauvais drôje. Ce ne fut qu'après le départ de Robert que madame du Taillis put marier sa fille.
Les prétendants de la province redoutaient ^n beau-frère violent, dissipateur et toujours prêt à mettre l'épée à la main.
M. Adolphe de Gerbier, le mari de Berthe, était venu se fixer à Angouléme avec sa mère, une créole de l'île Bourbon, devenue veuve à son débarque-
ment en France. Les médecins avaient conseillé à madame de Gerbier l'air de la Touraine, mais les Anglais ont tout pris dans le jardin de la France, il n'y a plus de place. La créole de Bourbon fut donc obligée de se fixer à Angoulême, dont le climat lui réussit si bien qu'elle y mourut après deux années de séjour, laissant à son fils une centaine de mille francs.
Gerbier parlait souvent de ses plantations à Bourbon, et comme personne n'avait envie d'y aller voir, on lui laissait le plaisir de s'attribuer vingt-cinq mille livres de rente.
M. du Taillis lui donna sa flUe — de confiance. Ce ne fut qu'après le mariage qu'on put s'apercevoir que les propriétés de Bourbon n'existaient que dans rimagination de Gerbier.
M. du Taillis fit des reproches ; Gerbier soutint qu'il avait été de bonne foi, qu'un parent éloigné s'était emparé de son héritage, et que, du reste, il était prêt à partir avec sa femme pour Bourbon, où un procès ne tarderait pas à le remettre en possession de sa fortune...
M. du Taillis préféra garder sa fille auprès de lui. Une traversée périlleuse, une absence de deux ou trois ans, c'était plus qu'il n'en fallait pour l'épouvanter. Gerbier se trouvait donc à l'abri des reproches ; et, de temps en temps, il faisait venir de Paris un ananas et des piments rpuges qu'il présentait sIlUx amis de la maison comme un échantillon de ses récoltes.
Pendant que madame du Taillis donnait ses ordres à Jeannille, Gerbier entra dans la pièce où se trouvait sa belle-mère.
— Robert retourne à Paris, dit-îl en souriant.
— Enfin 1 fit madame du Taillis.
— Décidément, continua Gerbier, ce pauvre Robert n'est pas dans vos bonnes grâces !
— Oh I je ne m'en suis jamais cachée. Quand ma fille est morte, c'est sur vous, son mari, que j'ai reporté l'affection que j'avais pour elle. Berthe seule me rattachait à cette maison, où la vie serait inipossible pour moi avec mon mari et son fils. Voyez-vous, Gerbier, il faut que vous restiez ici pour m'aider à
combattre l'influence de Robert, qui nous ruinerait.
Ce garnement va se pavaner sur les boulevards, jetant à pleines mains une fortune qui ne lui appartient pas, et il revient chercher dans sa famille rangent qu'il doit à des usuriers. La faiblesse du père m'irrite encore plus que l'inconduite du fils.
Madame du Taillis interrompit sa tirade, et prenant la main de Gerbier :
— Gardez-vous bien, lui dit-elle, de causer affaire avec mon mari. Que me disiez-vous donc à ce sujet?
— C'est bien simple, répondit Gerbier. Vous savez qu'aux termes de mon contrat de mariage, je suis tenu de rapporter une dot de deux cent mille francs que j'ai reçue?
— Oui.
— Eh bien ! mes spéculations n'ont pas été heureuses jusqu'à présent, ce qui fait que, sr j'étais obligé de rembourser cette somme, je serais ruiné.
Madame du Taillis réfléchit un instant :
— Ne vous occupez pas de cela, reprit-elle, nous prendrons des arrangements, je me charge de cette affaire. Ma nièce Léonie revient dans quelques jours, j'ai un projet qui assurera notre tranquilité.
LRS GENS TARÉS 103
La conversation fut interrompue par l'arrivée de M. du Taillis. M. du Taillis tenait un marteau de la main droite, une boite de clous de la main gauche.
Après avoir assujetti une échelle entre les deux fenêtres, il enfonça un énorme clou destiné à tenir une glace.
Depuis la mort de sa fille, le vieux marcpiis, qui perdait la vue, avait dû renoncer à lire et à écrire ; il occupait comme il pouvait son activité aux travaux les plus communs. Il voulait clouer les tapis, poser les rideaux, raboter les étagères, ce qui augmentait encore Firritation de madame du Taillis.
— Que faites-vous donc, mon ami? s'écria-t-elle avec colère.
— Je pose les rideaux, répondit le marquis avec douceur.
— Ne feriez-vous pas mieux de laisser cette besogne aux ouvriers?
— Sans doute ; mais à quoi m'occuporais-jc alors? Madame du Taillis haussa les épaules.
— Mais c'est de travers, cria-t-elle, c'est hideux î
— Coramenl, c'est de travers? dit le marquis, blessé dans son amour-propre.
— Vous voulez tout faire par vous-même , reprit madame du Taillis, et vous n'êtes bon à rien.
— Quel caractère! fit le marquis en haut de son échelle. On ne peut rien faire à votre goût...
Et il ajouta d'un ton doucement révolté :
— Heureusement, je suis le maître chezsmoi, et il n'y a pas de puissance humaine qui puisse m'empêcher de poser les rideaux comme je l'entends.
Madame du Taillis continua :
— Il fallait faire venir le tapissier I
— Le tapissier a sa manière et j'ai la mienne, dit le marquis avec dignité.
A ce moment, Robert entra, coiffé d'une casquette de voyage et tenant à la main une valise qu'il déposa sur une chaise voisine.
— Robert, dit le marquis, je te prends pour juge,
— De quoi s'agit-il?
Madame du Taillis demanda :
— Ces rideaux sont-ils droits, oui ou non?
Robert répondit avec le plus grand sang-froid :
— A première vue, non ; mais si Ton y réfléchit, oui.
— Comment cela? dit le marquis.
• — Ils sont droits, continua Robert, parce que c'est mon père qui les a posés et que j'ai besoin de lui pour payer un billet de deux mille francs qui ne peut manquer d'arriver demain, à moins qu'il ne se soit perdu en route, ce qui m'étonnerait.
— Alors, demanda le marquis avec une certaine inquiétude, si c'était un autre que moi qui les eût posés?
— Ils seraient de travers, dît Robert.
— Qu'est-ce que je vous disais 1 s'écria triomphalement madame du Taillis.
— Eh bien I dit le matquis en se résignant, je les redresserai, voilà tout.
Il descendit de l'échelle, et voyant le costume de Robert :
— Tu nous quittes? demanda-t-il.
— Je reviendrai, dit Robert.
Madame du Taillis, jugeant sa présence inutile et
ne se sentant pas en force, sortit avec son geadre.
— Tu reviendras, reprit le marquis avec tristesse, quand lu ne pourras plus faire autrement.
— Voilà trois mois que je suis à la campagne.
— Tu semblés avoir oublié que ma fortune a été singulièrement entamée dans ces dernières années. ..
— Encore quelques mois de patience...
-^ Qii'espères-tu de ces quelques mois?
— J'espère tout.
— Et que fais-tu ?
— Ce que fait le char^seur à l'affût couché dans rhcrbe en attendant que le gibier passe I
— Sais-tu que je suis fort embarrassé quand on me demande : « Monsieur du Taillis, que fait donc votre fils à Paris? «> — Je balbutie, je réponds : « Il attend 1 il attend 1 » Mais je ne sais pas moi-mômo ce que tu peux attendre.
Robert répondit avec aplomb :
— J'attends les événements, mon père.
— Quels événements?
— Ceux qui doivent faire mon bonheur.
— Tu appelles cela une profession.
— Ma profession est d'être aspirant.
— Aspirant à quoi?
— A la fortune I aux honneurs I
Le marquis ne put s'empêcher de sourire.
— Étes-vous nombreux dans cette carrière-là, demanda-t-il.
— Certes! dit Robert; Paris est plein de ces ambitieux qui ont l'air de ne rien faire en attendant qu'ils fassent tout. Éclectiques en politique comme en amour; ils ne se passionnent pas plus pour un parti que pour une femme ; et cependant ils sont les premiers à connaître les intentions de l'Autriche et à deviner la politique de la Russie.
Le soir, après avoir tenu l'Europe dans leurs mains, au foyer des Italiens, ils remontent leur montre avec la clef des Dardanelles 1
— Des fainéants 1 murmura le marquis.
— Allons donc! protesta Robert, des gens qllî pensent et qui causent I ils sont du bois dont on fait les hommes d'Étaf.
— Ils sont du bois dont on fait los pan lins I répliqua le marquis.
— Mon père, vous calomniez les hommes d'esprit...
— Des parasites 1
— Les disciples de Beaumarchais I
— Des gens qui sont une charge pour la société. ..
— Comme le lest est une charge pour le navire ! Le marquis s'était assis; et, un bras passé sur le
dossier de sa chaise, il semblait se révolter contre les paradoxes de Robert, qui l'amusaient singulièrement au fond.
— As-tu jamais songé, continua le vieux gentilhomme, à la joie d'un intérieur?
— Hier encore, dit Robert, je songeais à prendre une bonne.
— Le marquis ût un geste d'impatience.
— Enfin, reprit-il, c'est encore de l'argent que tu me demandes?
— Quatre mille et le billet, dit Robert.
— Eh bien! je te donnerai cela au moment du départ...
— Pourquoi pas plus tôt?
— Parce que tu achèterais une malle neuve.
LES GEiNS TAUÉS lOJ
Et il ajouta :
— Surtout pas un mot à ta mère !
AvL incident vint couper brusquement la parole à imbert.
Un mouvement inaccoutumé se manifestait dans la cour. Jeannille appelait; madame du Taillis faisait des gestes devant le perron.
— Que se passe-t-il donc? demanda le marquis. Gerbier, aidé d'un paysan, portait une jeune fille
évanouie.
— La jolie enfant I s'écria Robert.
Gerbier étendit la jeune fille sur un canapé, tandis que Jeannille lui plaçait un coussin sous la tête.
— Pauvre petite! dit le marquis, où l'avez-vous trouvée ?
— Elle était évanouie sur lu banc de pierre, ré-
pondit Jeannille; sa pauvre tôle retombait: on dirait qu'elle n'a pas mangé depuis longtemps.
— Comme elle est pâlel dit Robert; ses vêtements sont couverts de poussière, ses pieds meurtris, voyez...
Madame du Taillis passait unj éponge imbibée d'eau et de vinaigre sur les lèvres et sur le front de la jeune fille.
Elle poussa enfin un soupir et rouvrit les yeux.
— Voulez-vous boire? demanda Robert.
La jeune fille répondit faiblement :
— Oui.
Jeannille lui fit prendre quelques cuillerées de bouillon.
— Elle a besoin de repos, dit le marquis ;11 faut lui faire un lit et la laisser dormir. Nous l'interrogerons plus tard.
— Quelle tête d'ange! murmura Robert.
On transporta la jeune fille dans une chambre du premier étage où elle dormit dix heures de suite. Son premier mot en se réveillant fut :
— J'ai faim I
Et ce mot fut prononcé -d'une voix brisée, pleine de sanglots et si faiblement que la bonne Jeannille ne put retenir ses larmes. Elle s'élança hors de la chambre et y rentra peu après avec un morceau de pain et un blanc de volaille dan& une assiette.
Madame du Taillis vint visiter la jeune fille ; le vieux marquis se tenait au pied de son lit.
Quand elle eut achevé son repas :
— Comment vous nommez-vous, mon enfant? demanda madame du Taillis.
— Suzanne.
— Et votre autre nom ?
— Je n'en ai pas d'autre.
— D'où venez- vous?
— Je ne sais pas.
— Mais enfin, vous avez un père, une mère, quelqu'un qui vous a élevée?
Les traits de Suzanne se contractèrent et parurent exprimer un profond désespoir.
— Je n'ai personne, madame, dit-elle d'une voix entrecoupée, je ne sais point comment s'appelle
112 LES GENS TAKÉS
mon pays. Je suis sortie par la porte du parc; je ne pouvais pas rester, voyez-vous! J'ai couru sur la roule tant que j'ai pu. Comment je suis arrivée ici, je n'en sais rien, je ne puis vous le dire, j'étais folle! Je vous en prie, ne m'interrogez pas; il me serait impossible de vous répondre î
— Vous vous appelez Suzanne, demanda madame du Taillis, et votre linge est marqué d'un R?
— C'est possible.
Suzanne baissa la tête, puis, se tournant vivement vers madame du Taillis :
—Tenez, madame, reprit-elle, je' me sens plus forte maintenant; je puis me lever et partir.
— Et où irez-vous? demanda le marquis. '
— J'irai frapper à la porte d'un couvent; je ferai ce qu'on voudra; je sais coudre et travailler. Je ne demande rien; si on veut me garder, c'est tout ce que je désire.
Et elle ajouta avec un air de candeur :
— Si madame avait des enfants, je pourrais faire leur éducation.
Le marquis ne put s'empêcher de sourire çn
LES tlENS TARÉS 113
voyant cette pauvre' petite offrir à d'autres ses leçons et Son expérience.
— Restez ici, mon enfant, lui dit-il, nous causerons demain de ce que nous croirons avoir à faire. Il faudra vous lever un peu dans Taprès-dînée, vous promener au jardin... et quand nous aurons gagné votre confiance, nous pourrons causer à cœur ouvert.
— Oh I vous êtes bon, monsieur, dit Suzanne en étendant ses petits bras vers le marquis, qui Tcmbrassa sur le front.
— Et moi, dit madame du Taillis d'un air pincé, vous ne m'embrassez pas ?
— Ohî si, madame.
- — C'est bien, mon enfant, tâchez de vous endormir.
Jeannille referma les volets, et Suzanne retomba dans un profond sommeil.
114 LES liRNS TARÉS
tirA a quarante mille exemplaires
Cependant le Globe pittoresque avait paru avec un certain éclat. C'est une affaire convenue aujourd'hui que beaucoup d'affiches, beaucoup de promesses, beaucoup, d'annonces, assurent la vogue d'un journal pendant huit jours, — ce qui est peu quand le journal est hebdomadaire. Mais Lefèvre avait su constituer une rédaction solide; puis le bon marché avait allumé les provinces, si bien que le succès, qui fait rarement défaut aux publications d'un ordre commun, amena rapidement le Globe pittoresque à un tirage considérable.
Lefèvre y faisait la chronique parisienne. Il la signa d'abord d'un pseudonyme, imprima beaucoup de bien de beaucoup de monde, puis, quand il eut reçu quelques cartes de visite, quelques remer-
cînienls, quelques poignées de main, il signa carrément son nom.
A la faveur de quelques' personnages avides d'éloges imprimés, Lefèvre en était arrivé à tenir une certaine place dans une certaine société.
Il ne voyait pas les seigneurs du jour dans leur salon, il les voyait dans le salon de leurs maîtresses.
Parmi les rédempteurs de l'ancien pion, figurait un épicurien bourgeois, le docteur Blum, Alcibiade comique, toujours prêt à couper la queue de âon porc pour étonner les badauds, Gil-Blas ventru, tour à tour empirique, hommede théâtre (parles femmes), convive politique, directeur de journal en tant que propriétaire, grand amateur de réclames, bouffi des vanités du parvenu, crevant dans son habit, dans sa peau et dans sa fortune.
On lui prêtait des mots qui permettaient de l'appeler ensuite « un homme d'esprit. »
Bonhomme au fond, n'ayant aucun intérêt à refuser un couvert à sa table, le docteur Blum, un soir que Lefèvre s'était écrié dans le corridor de l'Opéra : — Docteur, on prétend qu'il n'y a de timbale
à la Périgueux que chez vous 1... — lui avail répondu: Je serai enchanté de vous en faire juge.
Or, le docteur Blum avait des relations, un entourage, et Jacques Lcfôvre avait su entrer dans ses bonnes grâces par d'adroites flatteries.
Le docteur Blum fut invité par M. de Bayentz
Madame de Bayentz se donnait trente-sept ans.
— Trente-sept ans! s'était écrié Goffin, ce n'est qu'un àrcompte !
Quoi qu'il en soit, elle était fort belle, blonde, blanche, éclatantes épaules, bras solide et bien troussé, main fine et satinée, ongles roses, personne soignée et l'air mutin .
Le docteur la trouva charmante; il fit l'aimable; on ne lui promit rien, mais on lui laissa tout espérer. — 11 espère encore, il espérera toujours î
Lefèvre s'était fait arranger un appartement dans la rue du Helder. Le drôle avait du goût, un goût relatif, un goût de lorette. Il avait su entasser les potiches à lamode dans l'antichambre et dans le salon: un arrangement de draperies donnait à ses quatre pièces des lointains et des horizons qui fai-
saient croire à un loyer considérable. Tapis partout, bronzes suffisants, pendule Louis XV, deux ou trois tableaux; derrière la glace sans tain, une cage dorée où quelques oiseaux des îles jouaient sur deux branches de lierre: tel était l'aspect général.
Qui avait payé tout cela? Madame de Bayentz aurait peut-être pu répondre à cette question.
Le cabinet de Jacques Lefèvre était garni de casiers en vieux chêne où quelques titres négligemment jetés sur les étiquettes devaient inspirer une défiance mêlée de terreur aux visiteurs et aux invités.
Sur un carton, on lisait :