A CÉDER, VASTE FORÊT DANS LES LANDES
RÉDACTION d'actes SOUS SEÎNG PRIVÉ.
(Commission des plus modiques)
Et il colla son alfichè Sur la devanture de la boutique.
Le troisième jour de son installation, un monsieur entra dans la caverne de Renusson.
— Qu'y a-t-il pour votre service? demanda celui-ci.
— Monsieur, j'ai recours à votre ministère pour une place bien modique, dix-huit cents francs.
• — Veuillez, dit Renusson, verser deux francs cinquante pour rinscription.
— Les voici. ^
— Très-bien. Quel genre de place désirez-vous?
— Permettez, répondit le personnage, ce n'est pas une place que je désire, c'est une place que j'offre.
Renusson fit un bond sur sa chaise.
— Qu'y a-t-il à faire? demanda-t-il.
— A tenir un magasin de quincaillerie quand je suis absent et à faire tous les ans quelques voyages à Thiers, à Ghâteauroux, à Liège et à Charleroy.
— Eh bien, monsieur, dit Renusson, cette place me convient à merveille et je la prends.
H ferma sa boutique et partit bras dessus bras dessous avec le quincaillier.
Lefôvre haussa les épaules et murmura :
— C'est un honnête homme que nous pourrons
44 y:s gens tarés
retrouver! Ce qu^ïl nous faut, ajouta-t-il à haute voix, c'est un siège d'opérations. Un riche étranger qui, en arrivant à Paris, nous ouvrirait ses salons, nous rendrait un fameux service.
— Nous avons Spinelli.
— Il lui manque une salle à manger.
— On lui en fera une !
— La salle à manger, tout est là. Je connais au ministère de l'intérieur un brave employé nommé Crillet de Loueche, je le fais inviter par le baron...
— Viendra-t-il?
— Belle question 1 Spinelli le dérange sous le moindre prétexte, lui remet sa carte couronnée et lui lance, huit jours après, son invitation. Le tour est fait.
— Après ?
— Notre homma vient une première fois à petit bruit. Il a peut-être hésité, mais un dîner de baron a'de succulents mirages...
EamuSy Quo ducUguIa... ,
LES GENS TAKÉS 45
Le lendemain, la reconnaissance de l'estomac, qui n'est qu'un souvenir attendri des bons morceaux happés, lui fait raconter et manger une seconde fois par le souvenir ce délicieux repas; il cite les convives ; ma foi, il nous nomme... Si notre état civil est salué de réflexions malséantes, sois sûr que le digne employé se récriera. Il a communié avec nous sous les espèces de la poularde et du médoc, il est solidaire de nos réputations et les vengera de toute atteinte. Le baron chez lequel on dîne est toujours honorable et ne peut faire déguster de si bons vins par des convives frelatés.
— C'est juste.
— Plutôt que d'avouer qu'il s'est laissé mener par son ventre en vilaine société, il donnera caution pour nous, 'ses compagnons de fourchette,' et démentira désormais tous les mauvais bruits avec la ténacité et la suflisance d'un bureaucrate. De nouveaux festins, habilement espacés, entretiendront et doubleront son zèle à nous faire valoir. Enfin, trop pauvre pour traiter son chef, et ravi de pouvoir, sans bourse délier, lui procurer une brillante
invitalion, 11 décidera de Tamener yn jour, fet il ramènera.
— Bon pour Tadmlaistration.
— A la suite des fonctionnaires, viendront ces autres amateurs, le médecin, Tavocal, le militaire, qui regardent peu aux gens qu'ils fréquentent, sous le prétexte que leur profession appartient à tout le monde et qu'elle est trop honorée pour qu'on suspecte leurs relations. Ils diront ailleurs que le baron Spinelli est un galant homme qui traite bien et reçoit beaucoup, qu'ils vont à ses dîners... Quel impertinent oserait alors leur demander: a Quel monde reçoit ce baron ? »
— L'injure serait pour eux.
— Ces gens-là aiment le jeu autant que la table. Us ont besoin de jouer et d'être des joueurs heureux pour suppléer au maigre produit des visites, des
. plaidoiries et de la solde. Grâce à eux, nous aurons bientôt des vendredis consacrés à des raouts. Ces raouts attireront les femmes, toujours prêtes à papillonner aux bougies et à mouiller de punch napolitain leurs lèvres séraphiques. Puis nos nouveaux amis
appartiennent à quelque club ,ou cercle d'un ordre inférieur, où sont retenus des financiers, des industriels, des négociants qui, en train de s'enrichir, ne peuvent prendre d'un coup leur élan vers des sphères plus hautes. On sollicitera la faveur de les présenter au baron, et ils accourront, persuadés que ce salon libéral leur ouvrira les portes aristocratiques.
— Je ne vois encore là que des éléments bourgeois. Nos réceptions ne seront qu'un piteux reflet de celles du roi citoyen.
— Ah ! tu deviens exigeant? tu as raison. Mais j'ai pensé à tout. Connais-tu le vicomte d'Hemecy?
— Ce gentilhomme qui a fait une enseigne de 8on blason dédoré, et qui la loue si volontiers à toutes les entreprises par actions?
-«- Lui-même, le membre permanent de tous les conseils de surveillance, Tillustre administrateur des mines de Mouscron.
— Mines fantastiques qui ont des actionnaires... et pas de charbon.
— C'est aussi une société en commandite que nous
formons, et l'honorable vicomte sera des nôtres, du jour où un financier sera rivé à notre chaîne. Or, le ' vicomte d'Hernecy, tout en portant son nom sous son bras, écrit en lettres d'or sur un portefeuille bourré de statuts et de prospectus, a un titre d'une valeur cotée ; il a des alliances nobiliaires qui couvrent ses mésalliances industrielles. Ce qu'il louche n'est pas toujours propre, mais l'orgueil de ses pairs a spirituellement tourné cette difiBculté en décidant qu'il anoblit tout ce qu'il touche. Nous profiterons de cette ingénieuse fiction.
— Si le duc de Tjonnay-Saintonge...
Lefèvre jeta sur l'avoué un regard sinistre :
— Celui-là, dit-il, viendra plus tard.
Et il poursuivit :
— En veux-tu d'autres? Il est des fils de croisés qui se grisent comme de simples mortels. On les rencontre, passé minuit, dans quelque cabinet de restaurant, en compagnie des drôlesses à la mode ; le regard est vague, la langue épaisse, l'allure incorrecte. Ils vont souper et ne dédaignent point de faire du bruit et de bousculer qui les coudoie. Excel-
lente occasion de susciter une querelle, d'échanger des caries et d'ébaucher un duel...
— Singulier moyen...
— Le lendemain, des témoins se mettent, des deux côtés, en campagne. Des rendez-vous ont lieu. Que TafiFaire s'arrange ou qu'il s'ensuive un coup a'épée, il y a eu un échange de cartes, une entrevue, après quoi on peut, timidement d'abord, prendre rang dans les relations de ces messieurs. Ils ne sauraient désavouer ni vilipender Fhomme qui a été leur adversaire d'un jour. Reste une classe de cette société parisienne, redoutable à nous comme à tous, et, qu'on ménage, tout en disant pis que pendre de ceux qui la composent : les gens de lettres, les journalistes...
— Les artistes.
— Oh 1 ceux-là ne sont pas dangereux. Les plus •grands artistes veulent être, avant tout, de bons enfants. Mais les hommes du journal sont à craindre ; ceux-là ne désarment jamais.
— Quoi ! ces marchands d'encre et de papier...
— lis ont des plumes qui tuent et leur silence ne
s'achète pas ; on ne les a que par des moyens que je te ferai connaître — et que nous emploierons. La société ne veut pas que les hommes comme nous lui appartiennent, il faut donc que la société appartienne à des hommes comme nous.
Lefèvre se recueillit un instant.
— Bah ! s'écria-t-il, il y a plusieurs façons de passer les Alpes N'oublions pas ce qu'un voyageur a gravé sur le roc, en haut du mont Saint-Bernard...
Et il se mit â déclamer:
Qu*est'Ce que la gloire y Une balançoire. Napoléon a passe par ici ?
Moi aussi.
Un coup de sonnette vint couronner le quatrain de Jacques Lefôvre.
— Un client 1 s'écria-t-il avec ironie.
—Je n'ai encore marié que deux ou trois pauvres diables et un comte romain, dit Dutrait, et cependant regarde comme ces livres sont tenus!
Il tendit à Lefèvre un registre que celui-ci se mit à feuilleter.
— Monsieur, dit une vieille servante en enti^'ouvrant la porte, c'est un jeune homme qui désire vous parler; voici sa carte.
— Sa carte, en effet I s'écria Dutrait-Desmaz, car c'est un as de trèfle.
— Est-ce qu'il en tourne? demanda Lefèvre.
. — Attends donc, il y a là un nom écrit au crayon . . . Dutrait lut le nom, et, mettant la carte dans sa poche, il ajouta :
— Priez d'attendre.
— Est-ce que je te dérange? demanda Lefèvre.
— Non, ce n'est rien d'important... Continue ton Inspection.
Les livres de l'ancien avoué étaient merveilleusement tenus.
Il y avait le registre des veuves.
Celui des filles de naissance bourgeoise,
Celui des filles de noblesse.
L'âge, la fortune, étaient inscrits en chiffres ronds et complétés par une description minutieuse des personnes.
La couleur des cheveux, leur qualité; la proportion du corps ; la dimension des mains et des pieds, tout s'y trouvait.
C'est admirable, dit Lefèvre en se levant.
Et il ajouta:
— Je te laisse à tes affaires... A bientôt.
— A bientôt, répondit M. Dutrait-Desmaz.
Dès que le professeur d'histoire fut sorti, la vieille fit entrer le visiteur.
— Bonjour, mon cher monsieur Rouhaut, dit l'ancien avoué ; est-ce une bonne nouvelle que vous m'apportez?
— Peut-être, fit Rouhaut.
Le nouveau venu était un homme de trente-deux à trenle-trois ans, sans physionomie et sans caractère, le front plat, la figure ronde, la lèvre en bénitier. Son costume portait les stigmates de la misère. Une paletot luisant, maculé, d'une couleur
indécise, un pantalon gonflé au genou et frangé par le bas; il tenait à la main un chapeau indicible, marqué de veines rousses et entouré d'un galon sordide.
— Qu'êtes-vous devenu depuis notre dernière entrevue? reprit Dutrait-Desmaz en désignant une chaise à M. Rouhaut.
— Je ne deviens pas, répondit celui-ci. Toutes mes tentatives pour arracher quelque argent au vieux Rouhaut ont été inutiles jusqu'à présent ; mais, si je viens vous trouver, c'est qu'il y a quelque chose à faire. Vous savez que Joseph Rouhaut, mon père, est à la tête d'une fortune de trois millions...
— Trois millîDns! murmura l'ancien avoué dont les yeux gris étincelèrent.
— Et que, malgré cela, il m'a toujours laissé dans une odieuse pénurie. J'ai trente-deux ans, et cet homine trois fois millionnaire me sert une pension de cent francs par mois. J'ai fait des dettes autant que j'ai pu, mais tous les crédits sont épuisés depuis longtemps. Je ne sais rien faire ; et à quoi bon travailler, d'ailleurs, quand on a une grande
fortune en expectative? Je suis harcelé par les, créanciers, vôtu comme un marchand de contremarques, et je sais fort bien que si j'ai la maladresse de me laisser coffrer une fois, ce sera pour longtemps.
— Quel âge à votre père? demanda Dutrait.
— Soixante-treize ans, mais il en a bien vingtsept à vivre encore.
— Et quelle est Torigine de sa fortune?
— On dit qu'il avait acheté des biens nationaux, parmi lesquels une église qu'il a revendue fort cher. 11 avait le flair des affaires lucratives, et ii a toujours été plus juif que Jacob.
— Eh bien, passons à l'affaire qui vous amène...
LA SAUGÈRE.
— J'ai été élevé, dit M. Rouhaut, au château de la Saugère, situé à peu de distance de Saint-Larrazet, entre Orthez et Pau. C'est une magnifique propriété où mon père veut finir ses jours. J'ai commencé
mon éducation à l'école de Saint-Larrazet. Quand rinslituleur m'eut appris tout ce qu'il savait, mon père m'envoya passer deux ans au collège de Pau — et tout fut dit. J'avais alors dix-huit ans. Mon temps se passa à chasser, à courir les bois. Je vendais ma chasse pour acheter de la poudre et du tabac, car mon père ne me donnait pas un sou. Je le volais autant que je pouvais, mais ce n'était pas chose facile. Il n'y avait guère moyen de vendre un tronc d'arbre sans qu'il s'en aperçût. Ma mère, la fille d'un épicier de Toulouse, mariée au tambour en 93 et à la commune en 96, était accoutumée à tout subir de son mari ; colères sans motif, injustes reproches, injures môme. Elle était debout, chaque matin, à cinq heures ; et toute la journée, on la voyait laver, fourbir, travailler de la cave au grenier, surveillant les paysans et les journalières. Mon père, de son côté, dirigeait le labour, la fauchée, les vendanges. Deux années s'éoulèrent ainsi.
Il y avait à la maison une fort belle fille qu'on appelait Dominica. Elle était née à Saint-Esprit, d'un père basque et d'une mère espagnole. Dominica,
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par sou depuis trente ans — et je partis.
Six mois après, mon père me fit venir à laSaugère :
« Vous avez une fille, me dit-il. Dominica est
accouchée. Il faut reconnaître cet enfant , je le
veux. » ' *
Vous pouvez j^igerde mon étonnement à cette brusque déclaration ; mais j'eus beau protester de mon innocence, tout ce que je pus dire et faire fut inutile. Dominica soutint effrontément que l'enfant ne pouvait ôtrc d'un autre que moi. Mon pïTe me iveau de son gourdin et me déclara ^ir, si je ne voulais me voir retirer ^mc qu'il me donnait pour vivre.
l'6tes vraiment pour rien dans la knda rancien ; relations a^l^H^BBré pondit lent cûfisisEé^^^^l^^ ^ B ientuii. bras cl à 1^^^^ ^^eulo Fuis Domnie jej^^^^^^Và rhcure.
Bgulier.
renvoyée de son village à la suite de quelques aventures galantes, était venue offrir ses services à la maison. Toutes ces filles du Béarn et du pays basque se répandent ainsi dans le midi de la France et louent leurs services à qui veut les prendre. Presque toutes sont belles, grandes, fortes en chair. Elles ont les plus admirables cheveux noirs de France et d'Espagne... Vous comprenez que je devais nécessairement rôder autour de Dominica. Mais un jour que je l'embrassaig, en la lutinant au coin d'une allée, mon père survint, armé d'un bâton, et me frappa avec tant de colère et de brutalité que j'en fis une maladie de plusieurs jours.
Dès que je pus me lever, mon père me fit venir dans sa chambre et m'annonça qu'il avait résolu de m'éloigner. Son intention était de me servir une pension de douze cents francs. C'était à moi de me tirer d'affaire...
Après avoir terminé sa petite harangue, il me remit une première somme de cent francs et me montra la porte. J'allai embrasser ma mère en pleurant. La pauvre femme était occupée à balayer
Digitizèd by VjOOQIC
la cour. Elle versa aussi quelques larmes, me glissa dans la main quatre louis qu'elle avait amassés sou par sou depuis trente ans — et je partis.
Six mois après, mon père me fit venir à laSaugère : « Vous avez une fille, me dit-il. Dominica est accouchée. Il faut reconnaître cet enfant , je le veux. » * '
Vous pouvez j^uger de mon étonnement à cette brusque déclaration ; mais j'eus beau protester de mon innocence, tout ce que je pus dire et faire fut inutile. Dominica soutint effrontément que l'enfant ne pouvait être d'un autre que moi. Mon père me menaça de nouveau de son gourdin et me déclara qu'il fallait obéir, si je ne voulais' me voir retirer la misérable somme qu'il me donnait pour vivre.
— Et vous n'êtes vraiment pour rien dans la paternité? demanda l'ancien avoué.
— Toutes mes relations avec Dominica, répondit Rouhaat, avaient consisté à lui prendre le menton, à lui serrer le bras et à l'embrasser une seule fois sur l'épaule, comme je vous l'ai dit tout à l'heure.
— C'est singulier...
— Il y a de cela quatorze ans, continua Rouhaut, et je ne m'attendais guère à voir cette histoire revenir sur Teau, quand Tancien instituteur de Saint- LarrazetjUne espèce de renard nommé Jean Hissagarit, est tombé hier dans mon grenier desBatignoUes. Jean, comme vous le pensez bien, ne m'a fait que des confidences incomplètes. J'en sais cependant assez long pour deviner le plan du père Rouhaut et le mobile qui le fait agir.
L'ancien avoué écoutait cette.histoire avec toute Vattention que lui semblait mériter Je futur héritier d'une grande fortune.
— On me propose, continua Rouhaut, d'épouser Dominica.
Diitrait-Desraaz fit un haut-le-corps.
— Et pourquoi? demanda-t-il.
— C'est ce qu'il faudra savoir, répondit Rouhaut. Il paraît que Dominica a toute influence sur mon pi^re. Elle est dcvenne la véritable maîtresse au Jogis, où ma mère est réduite aux derniers emplois.
C'est Dominica qui veut et qui ordonne.
— Et VOUS consentiriez, demanda M. Dutrait- Desmaz, à épouser cette femme ?
— Ma foi ! dit Rouhaut avec un haussement d'épaules, ma vie n'est plus tenable, et, après avoir mûrement réfléchi à la proposition qui m'est faite, je suis résolu à l'accepter dans de certaines conditions.
— Et quelles serçiient ces conditions ?
— C'est ce qu'il faudra voir. Hissagarit m'a remis quatre cents francs pour mes frais de voyage. Je garde cent franc&pour mes besoins personnels. Voici le reste; pouvez-vous partir à ma place et arranger l'atTaire là-bas?
— Que faut-il demander? '
— Le plus possible, tirer parti de la situation et proportionner la récompense honnête à la fortune du père Rouhaut et à son désir de voir s'accomplir ce mariage inexplicable,
— C'est entendu, dit l'ancien avoué. Je tente l'affaire à mes risques et périls.
— Voici, continua Rouhaut, quelques notes que j'ai préparées. Ces notes vous feront connaître les
60 LES CwENS TARÉS
ennemis que VOUS allez combattre et les auxiliaires que vous pourrez trouver.
— Je partirai demain soir, dit M. Dutrait-Desmaz, et je ne vous ferai venir à Saint-Larrazet que lorsque nos conditions auront été acceptées.
— Et comment nous arrangerons-nous pour vos honoraires?
— Il sera temps alors de faire un petit traité.
— Adieu, mon cher monsieur Desmaz.
— Adieu^mon cher monsieur Rouhaut.
Resté seul, Taucien avoué se ilwtà parcouyir les notes qui lui avSent été laissées ; il interrompait de temps en temps sa lecture pour s'écrier : Trois millions ! Un million, deux millions, trois millions...
Et il se levait, prenait des liasses de papier en disant :
— En billets de mille francs, ce serait haut comme ça... en billets de cinq cent francs, comme ça... en billets de cents francs, il yen aurait jusqu'à Tétagôre 1 En or, on pourrait couvrir ce plancher et celui du cabinet de toilette... ou bien, faire une colonne de cette hauteur.
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11 prit deux louis dans son tiroir, les multiplia indéfiniment et se perdit en des calculs insensés qu'il n'interrompait que pour éponger la sueur qui coulait de son front.
Le surlendemain, quand M. Fèvre fit l'appel des compositions, toutes les petites voix qui composaient la classe répondireflt au nom de Suzanne :
— Elle est partie.
— Quand est-elle partie? demanda M. Fèvre.
— Hier au soir, dit une des grandes; un homme de la campagne est venu la chercher.
— Savez-vous si elle reviendra?
— 11 paraît qije non ; mais elle a promis à Léouie de lui écrire.
— Ahl
M. Fôvre parut réfléchir un instant et reprit ;
— Charlotte I récitez la leçon I
Mademoiselle Charlotte se leva, et, s'appuyant sur son livre entf ouvert où deux doigts marquaient la page qu'il aurait fallu savoir par cœur, elle récita avec précipitation :
« François I", roi de France, né en 1494> mort en 15'49, fils de Charles d'Orléans, comte d'Angoulême, et^de Louise de Savoie, et petit-fils de Valentine de Milan, se mit à la tête d'une armée pour faire valoir ses droits sur le Milanais. Les Suisses furent taillés en pièces à Marignan ; mais, en 1520, Charles-Quint ayant hérité.des États de Maximilien, déclara la guerre à son rival, qui, cette fois, n'essuya que des revers... » -
Ici, mademoiselle Charlotte ouvrit habilement le livre au moyen de son index, et poursuivit après s'être rafraîchi la mémoire :
. « Les défaites de Lautrec à la Bicoque et de Bonnivet à Rebec, où périt le chevalier Bayard, ajoutèrent à la gloire de ce prince... »
— Faites donc attention à ce que vous dites, mademoiselle I fit M. Fèvre.
— Ah ! oui, monsieur, dit Charlotte en rougissant,
je confondais avec Charles-Quint. « Fait prisonnier à la bataille de Pavie, François I*' signa un traité onéreux. Il avait écrit à sa mère: Tout est perdu, forsVhonneur. »
— Que cela vous serve d'exemple , mesdemoiselles ! dit d'un ton solennel mademoiselle Pérusson entrant à cet instant pour voir si les choses étaient en ordre.
Et elle ajouta:
— Que personne ne se dérange 1 vous savez que mon inspection ne doit pas arrêter la classe. A vous,
. Marguerite 1
Mademoiselle Charlotte se laissa retomber sur son banc, et mademoiselle Marguerite se leva et poursuivît^ en faisant une enjambée historique :
« Ce prince a terni sa gloire par une vie licencieuse qui, à la iQn,lui devint funeste. Il protégea les arts et* les savants, qui le laissèrent mourir au château de Rambouillet. »
— Asseyez-vous, dit M. Fèvre ; vous copierez dix fois le verbe sauter par inattention d'un passage à un autre.
— Oh 1 monsieur, comme il est long, ce verbe-ià I s'écria la jeune élève.
— Pas d'observation, fit la maîtresse de pension, ou j'ajoute le verbe raisonner en présence de modemoiselle Pérusson.
' Marguerite ne desserra pas les dents.
— Eh bien ! demanda tout bas M. Fèvre, nous avons perdu une élève?
— On est venu retirer Suzanne. Je la crois étrangère. C'est une sorte d'intendant qui l'avait amenée, c'est lui qui est venu la reprendre. Impossible de lui arracher un mot.
Et mademoiselle Pérusson ajouta en baissant les yeux :
— Cette enfant est peut-être le fruit d une faute. Le pion, oubliant son rôle, ajouta avec son sourire
de pamphlétaire :
— Car une faute porte toujours ses fruits. *
— Comment? fit mademoiselle Pérusson.
— Je n'ai rien dit, ajouta vivement Fèvre.
Et mademoiselle Pérusson sortit pour aller inspecter les bluets.
La classe terminée , M. Fèvre alla sonner à la porte de M. Dulrait-Desmaz.
Rien ne bougea.
Après le troisième coup de sonnette, M. Fèvre redescendit. . ^ .
. — M. Outrait est sorti? demanda-t-il au concierge.
— Il est à la campagne, répondit celui-ci.
— A la campagne 1
Voici une lettre qu'il a laissée pour monsieur...
— Pour M. Fèvre ?
— Précisément.
— C'est moi, voici ma carte.
— Bien, monsieur, voilà la lettre.
M. Fèvre sortit, et, déchirant le cachet, il lut :
« A la hâte. Tâcher de retrouver coûte que coûte un bout de journal. J'écrirai dans quelques jours...
— C'est bien, murmura Lefèvre. Voilà près de deux ans que j'ai disparu. Il y a eu des morts qui
savaient, il y a des nouveaux venus qui ignorent. Mon humilité me pèse, rentrons dans la vie !
Le Café de Paris, disparu depuis quelques années, était alors dans toute sa splendeur. C'était le seul endroit du boulevard où il fût permis aux gens qui se nommaient de se montrer la fourchette à la main, entre sept et neuf heui^es du soir.
Le Café Foy a pris la surface de cette clientèle, la Maison-d'Or en a pris le fond, et le Café Riche la population flottante; mais aucun de ces trois établissements ne peut arriver au prestige que Brummel et d'Orsay ont donné à l'ancien Café de Paris.
Il était sept heures et demie.
Parmi les dîneurs , on remarquait le comte de Rouzoff et le duc de Longpont ; à la tablé voisine, lord Bradley et William Norton ; plus loin, le général Inigo, don Martaens, puis quelques personnages
appartenant au Jockey-Club ou à TUnion; dans le coin, Alexandre Dumas dînait avecDauzats et Roger de Beauvoir. Le vicomte -d'Hernecy, Ferdinand Goffinet Robert du Taillis entrèrent et prirent place à côté du comptoir. Goffln avait déjà renoncé à la littérature pour se jeter dans Tindustrie. Il publiait un Guide (f es actionnaires, journal hebdomadaire, la Revue de la Bourse, publication mensuelle, et il rédigeait le bulletin financier d'un journal politique.
Le vicomte d'Hernecy, président ou vice-président de vingt-cinq conseils* de surveillance, était lié à Goffln par des intérêts communs. Quant à Robert, il ne dînait au Café de Paris que les jours de fortune. ^ On le trouvait le plus souvent dans les tavernes anglaises où se recueillent, devant une tranche de bœuf, les diplomates de l'avenir. Robert avait été produit par Armand Marrast, qui s'était pris d'une grande sympathie pour ce jeune écrivain et lui avait ouvert, dès le premier jour, les colonnes du National,
C'est un des types les plus sympathiques de l'asphalte que celui de V aspirant Parisien.
Il ne s'agit ici ni du candidat à quelque examen, ni de TofScierde marine.
Le titre d'aspirant est purement métaphorique, et le justifler sera le définir.
•On a dès longtemps comparé la vie, tantôt calme, tourmentée, toujours inquiète et mystérieuse; à TOcéan ou tranquille ou orageux, semé d'écueils cachés et d'abîmes inconnus.
Cette similitude, qui devait frapper le premier poëte ou le premier philosophe, est surtout exaclQ quand on veut peindre la vie des sociétés avancées et des grandes villes.
Sur cette mer courue par des nefs de tout ordre depuis le radeau du prolétaire jusqu'au navire de l'État, et affrontée par des passagers et des marins de tous grades, naviguent, dans l'embarcation du hasard, de jeunes aventuriers qui ont la force, la gaieté, la hardiesse, regrettant peu de chose, -ne craignant rien et espérant beaucoup, parce qu'ils prétendent à tout.
Voilà les aspirants.
Intelligents, prime-sautiers, vifs d'esprit et d'al-
Jures, ils ont ordinairement une loyauté et une élégance innées, et il s'en rencontre qui ont du savoir, du talent, du génie môme.
S'ils ne peuvent ni violenter, ni faire naître honorablement les occasions, ils dédaignent les ^ voies couvertes et détournées où il faut se glisser furtivement et se soustraire aux regards. Ils préfèrent attendre, pleins d'une insouciante confiance et dans un impertinent nonchaloir.
Mais que l'heure vienne à sonner pour eux au cadran des destinées humaines, vous les verrez tout à coup prompts, actifs, prudents, habiles, sans rien perdre de leur grâce, ûe leur humeur ni de leurs habitudes épicuriennes tempérées par une stoïque honnêteté.
En attendant cette heure solennelle, ils vont flânant, flairant, musant et s'amusant, dépensant en menue monnaie tout le revenu et même une portion de leur capital intellectuel, ceux-ci dans le journal, dans les livres ou au théâtre ; ceux-là, plus prodigues encore, sur le bitume, aux cercles et dans les soupers.
tO IBS GENS TARÉS
Us ont de TespHt et la santé pour le jour et pour la niiît.
Francs compagnons qui manient avec une éàglè insouciance les verres, les cartes, les femmes, les épées.
L'ivresse de la jeunesse anime et abrège le stage de l'ambition.
L'amour distrait leur esprit, cuirasse leur cœur et dépense l'excédant de leurs forces physiques sans emploi.
Au jeu et sur le terrain, ils sont redoutables, car ils ne risquent rien, n'ayant rien à perdre ni à défendre.
Us ont des dettes, Dieu merci ! Ces dettes sont la double affirmation de leur probité relative et de leur valeur absolue.
Us trouveront toujours un tailleur, ce sournois escompteur des traites tirées sur l'avenir par le tablent, la veine ou l'ambition des jeunes gens.
Ils se logeront à grands frais dans une^ maison meublée des beaux quartiers, pour faire l'économie d'un mobilier.
Calcul absurde aux yeux de M. Prudhomnie, mais profond .et juste de la part de l'aspirant.
Le crédit est possible à Fhôtel ; il ne l'est pas daas une maison. Tandis que le surnuméraire de l'avenir peut être logé et servi longtemps en dépensant plus de sourires, de propos aimables et de billets de spectacle que de pièces de vingt frsinçs.
C'est la véritable monnaie de singe.
Le mobilier constitue la servitude du chez soi, amenant avec elle les amis indiscrets, la maîtresse à demeure, les papiers multicolores de l'impôt et les billets de garde ; sans parler des valeurs souscrites au tapissier, puis endossées par un banquier, pour la plus grande joie des huissiers et des gardes du commerce.
Oiseau sur la branche, toujours prêt à s'élancer, l'aspirant perche, il ne loge pas. C'est rationnel.
Pour achever ce croquis, il est bon de rappeler que si l'aspirant n'est pas encore connu des hauts personnages qui répandent les faveurs, il connaît, en revanche, par leurs petits noms, les filles à la mode, les garçons des cafés et des restaurants que
fréquente M. Tout-Paris, littérateur, artiste et amateur, enfin tous les cochers de remises qui stationnent au boulevard passé minuit, du café Vachette au café Durand.
Filles, garçons, cochers lui savent gré de cette familiarité qu'il surveille sans'en avoir l'air.
Tous l'adorent et ne pourraient pas dire pourquoi. C'est un phénomène magnétique.
Quiconque à Paris vit dans le monde parisien a rencontré, connu, fréquenté des aspirants. Quelquesuns peuvent prétendre à la célébrité ; tous présentent le type original que nous esquissons.
Donc l'un d'eux, le plus brillant, Robert^du Taillis, personnage essentiel de notre drame, était déjà trôs-remarqué et très-goûté.
C'était un vigoureux jeune homme, aux cheveux châtains, au front ouvert, à Tallure simple et ferme.
Ses yeux n'étaient pas de ce bleu béte chanté par les romances et maudit par les peintres, qui, dans la gradation des couleurs, se classe entre l'azur céleste et le bleu national. Son visage, ni rond ni allongé, était régulier sans monotonie, d'un teint clair qui
n'avait ni rougeurs, campagnardes ni pâleurs malsaines. La moustache, bien dessinée, n*était ni efféminée ni tailitaire.
Du nez on n'avait rien à dire, ce qui est beaucoup ; c'était un nez bien en place et bien porté.
La bouche était agréable et le meuton correct, les oreilles en proportion parfaite, chose Hre ; le cou viril, le corps bien planté et découplé sans être académique.
Les bras étaient adroits, la main effilée et blanche.
Robert du Taillis était donc un aimable cavalier, mis avec goût et cravaté avec esprit.
Venu à Paris d'Angoulême, la patrie de Lucien de Rubempré, il avait assez de dons naturels et de qualités acquises pour mener à bien ce que le grand homme de province ne put qu'ébaucher; il avait trop de tact et d'aspirations saines pour se laisser, comme lui, subjuguer et volatiliser.
Trois ans de séjour à Paris avaient initié Robert du Taillis à tout ce que lui laissait seulement entrevoir le brouillard provincial étendu depuis l'enfance sur son esprit pénétrant.
Il s*était rencontré, dès le début, avec Ferdinand Goffin, qui unissait à une instruction solide une originalité, une verve dont ceux qu'il critiquait avaient eu fort à souffrir.
Quant à Robert, il se sentait armé pour les grandes luîtes ; il se disait que les hommes et les événements avaient bien tort de ne pas s'apercevoir qu'il était prêt à être quelqu'un et à faire quelque chose; il s'étonnait de la meilleure foi du monde de leur ignorance ou de leur oubli à son égard, bien convaincu, du reste, que cette maladroite inadvertance ne pouvait pas durer, mais impatient de s'escrimer et de montrer son savoir-faire dans la grande mêlée des passions et des intérêts.
Un nouveau personnage dont la présence parut surprendre quelques dîneurs, entra bientôt au café de Paris, il était irréprochablement vêtu, ganté de frais, verni à neuf; une rosette indiquant des grades dans plusieurs ordres s'épanouissait à sa boutonnière. Quelques boucles d'une chevelure noire et soignée encadraient son front mat et pur ; lea yeux grands et profonds annonçaient une rare énergie ; un
collier d'une barbe fine encadrait son pâle visage, et au-dessous d'un nez droit et bien fait, à la narine nerveuse, la moustache s'arquait en une ligne pure, nette, élégante.
On aurait dilTicilement reconnu sous ce costume et sous ces allures le pion de la pension Pérusson.
D'un coup d'œil, Jacques Lefèvre avait embrassé la salle entière, et il marcha droit au comte de Rouzbff...
— Comment allez-vous, monsieur le comte? demanda-t-il en tendant une main sur laquelle M. de Rouzoff appuya machinalement la sienne.
— Vous ne me reconnaissez peut-être pas? continua M. lefèvre; je vais aider votre mémoire. C'était à Ems, la plus jolie ville d'eaux des bords du Rhin, il y a trois ans. Entre nous se trouvait une femme d'esprit...
— Madame de Bayentzl dit le comte, mais je n'ai rien oublié. Enchanté de vous revoir, cher monsieur Qu'êtes- vous donc devenu depuis cette époque?
— J'ai beaucoup voyagé; le monde des lettres était devenu insupportable pour moi. L'envie, cette
rouille du succès, s'était attachée à mes faibles productions. Le goût et les instincts qui m'ont toujours rapproché des gens du monde m'étaient imputés à crime; bref, j'avais renoncé à cette vie parisienne, si dangereuse pour les gens qui n'ont ni la naissance ni la fortune...
— Et vous êtes revenu sur cette décision?
— C'est madame de Bayentz qui l'a voulu; elle a quitté Francfort pour s'établir à Paris. M. de Bayentz va fonder ici un comptoir qui sera une sorte de succursale de sa maison de banque, et j'ai voulu suivre la fortune de ces excellents amis.
— Je compte avoir le plaisir de vous revoir, monsieur.
— Mille fois aimable, monsieur le comte 1 Lefèvre salua et vint s'asseoir à côté de GolBn.
— Croirez-vous aux revenants désormais, mon cher Goffin ? lui demandart-il, /
.— J'y ai toujours cru, répondit celui-ci avec un léger embarras.
— J'arrive avec de vastes projets, continua l'ancien pion. La presse à bon marché, telle que
l'a inaugurée Girardin, n'a pas encore donné tous les résultats qu'on a le droit d'en attendre. Je fonde un recueil hebdomadaire de vingt-quatre pages, le Globe pittoresque^ imprimé sur deux ou trois colonnes, quelque chose qui ne sera ni la Revue des Deux-Mondes ni le Musée des familles^ l'élément littéraire et l'élément bourgeois réunis, le mouvement parisien mis à la portée de tout le monde, six volumes par an pour vingt francs. Un ami à moi, le banquier Bayentz, a mis cent mille francs dans l'affaire ; et, à l'instant même, — ajouta Lefèvre avec impudence, — le comte de RouzofTinsistait pour me faire accepter une somme plus importante encore... Sur cette délaration, GolBa n'hésita plus à faire la présentation qu'attendait l'aventurier.
— Monsieur Jacques Lefèvre, dit-il, directeur du Globe pittoresque... Monsieur le vicomte d'Hernecy, M. Robert du Taillis.
Lefèvre s'inclina avec une grâce charmante.
— J'espère, messieurs, que vous voudrez bien honorer nos bureaux de votre présence et notre journal de votre esprit.
Pensant que l'effet était produit, Lefèvre se dirigea vers la salle du fond, comme si quelqu'un Ty eût attendu.
— Voilà, disait Dumas à Dauzats, le plus effronté coquin que j'aie jamais vu 1
Et il raconta quelques-unes des aventures de Lefèvre à Florence et à Parme.
De l'autre côté, Robert disait à Goffm :
— Il me semble avoir entendu parler de cet individu en termes peu flatteurs...
— Bah 1 disait Goffin, de mauvaises langues î C'est un homme fort distingué, et s'il a quelques peccadilles sur la conscience, il est noble à nous de penser qu'il est corrigé. La réhabilitation n'a pas été inventée pour les chiens. D'ailleurs, l'intérêt général est de vivre en bons rapports avec un personnage qui, dans quelques jours, peut dire à cinquante mille lecteurs (peut-être plus), beaucoup de bien ou beaucoup de mal de toi. J'ai donc agi pour le mieux en-celte circonstance.
D'Hernecy approuva ce discours d'un mouvement de lôte.
— Pourquoi, ajouta-t-il, nous montrerions-nous plus difficile que le comte de Rouzoff ou que le banquier Bayentz?
Comme on le voit, Jacques n'avait pas manqué son effet, la rentrée était faite.
Ce même soir, le facteur quf dislribuait le dernier courrier remit à un concierge dçs Balignojles une lettre à l'adresse de M, Rpuhaut.
Voici ce que contenait cette lettre :
fl Cher monsieur Rouhaur,
t Le silence que j'ai gardé jusqu'à présent n'a dû ni vous surprendre ni vous inquiéter. J'ai dû attendre un commencement d'exécution pour vous écrire.
» Mon premier soin, en arrivant à Saint-Lazarret, a été de rendre visite au sieur Hissagarit.
» Ce campagnard est plus fort que je ne le pouvais supposer. Il a paru très-surpris de voir un homme d'affaires assez désintéressé pour vous servir de mandataire. Je n'ai pu obtenir de lui que des réponses évasivcs. II est dévoué à votre père, et paraît convaincu que l'enfant est de vous ; il n'en veut d'autre preuve que votre empressement à le reconnaître.
Vainement lui ai-je dit et prouvé que vous ne m'aviez laissé rien ignorer, il a nié effrontément avoir jamais reçu la moindre confidence du père Rouhaut au sujet de la naissance de Suzanne.
» — On voudrait,a-t-il dit, arracher à un pauvre homme l'aveu de choses qu'il n'a jamais soupçonnées afin de s'en faire des armes contre lui.
» Cet individu est une profonde canaille, on le dirait de bonne foi.
» Je me suis fait plus humble et plus doux que lui ; j'ai assuré que les méchants et les gens mal intentionnés pourraient seuls voir du mal dans ses actions. J'ai applaudi à sa réserve, tout en ajoutant qu'elle était inutile. En un mot, nous divons finassé pendant près de deux heures. Mais, au beau milieu de ma
péroraison, il a pris sa caune et son chapeau rond. ■ n lui fallait chanter au lutrin, le curé l'attendait, t Mon opinion est qu'il a dû aller jeter l'alarme à la Saugère.
t Aussitôt sorti delà maison Hissagarit^ je me suis fait indiquer la demeure de ce Pierre Nunez, dont il est parlé dans vos instructions. Nunez n'est plus au service de votre père ; il est fermier d'un gentilhomme du Voisinage. Nunez m'a fait un excellent accueil. Je lui ai franchement indiqué avec des restrictions ce que nous voulons obtenir du père Rouhaut. C'est bien l'homme qui vous aidait à diminuer pendant la nuit les récoltes paternelles. Il m'a paru^intéressé jusqu'à la cupidité. 11 s'est engagé à nous servir à la condition que vous lui donnerez à bail la métairie de TEstay quand la fortune vous appartiendra. Les promesses ne coûtant rien, j'ai promis. Nunez a alors exigé un papier; n'étant fondé d'aucuns pouvoirs, j'ai signé tout ce qu'il a voulu. Nunez exècre le père Rouhaut, c'est donc un excellent auxiliaire... »
S2 LES GEiNS TARÉS
La Saugère était une des plus vastes propriétés du département. Vendue à la barre du Tribunal, par expropriation, elle avait été achetée 700,000 francs par Pierre Rouhaut ; et c'était, disait-on, une excellente affaire.
Un vieux corps de bâtiment à deux étages, flanqué de trois tours carrées, composait la maison de maître. Un gave courait au bas de la cour principale, plus élevée que les autres. Les chais, écuries et servitudes s'alignaient de chaque côté de la cour, et disaient assez Fimportance du domaine, si Ton peut encore se servir de ce mot qui n'a plus qu'une signification constitutionnelle.
Le père Rouhaut affectait vis-à-vis des voisins, — car il en rencontrait quelquefois malgré lui, — des manières cauteleuses qui déguisaient mal une sorte de haine native que trahissait son regard.
Dans quelle boue avait-il ramassé sa fortune?
Quel sang versé l'avait fait riche?
Nul ne le savait au juste dans le pays.
Grand, sec et droit comme à trente ans, on le voyait promenant chaque jour l'œil du maître d'un bout à l'autre de ses propriétés.
Cet homme n'avait jamais donné un morceau de pain à un mendiant, une caresse à un chien.
Thérèse, sa femme, était devenue une chose dans la maison, une machine pour laver. Résignée d'abord, puis iuseosible, elle n'était plus, à l'époque où se passe cette histoire, qu'une sorte de pétrification.
Elle traversait les cuisines, les écuries et le potager avec la solennité d'un fantôme qui se prendrait au sérieux, et n'ouvrait jamais la bouche que pour proclamer quelques vérité» dans le genre fatidique :
— IJ y a un Dieu là-haut 1 — Les méchants sont toujours punis ! — Il y a des heureux de ce monde qui seront les malheureux de l'autre 1...
Pendant douze ans, le père Rouhaut n'avait pas
quitté Suzanne une minute. Cette enfant seule avait frappé sur son cœur et en avait fait jaillir un filet d'eau. Elle couchait dans une chambre attenant à celle de Joseph Rouhaut ; et souvent, la nuit, il se levait pour écouter sa respiration.
Quand l'orage grondait, si la petite avait peur, Rouhaut allumait une lampe et prenait Suzanne sur SCS genoux jusqu'à ce qu'elle fût endormie. Alors, il la portait doucement à son lit ; il la couchait, ramenait avec soin la couverture et ne rentrait dans sa chambre qu'après avoir vu la petite bien calme et bien tranquille.
Suzanne appelait Rouhaut Pépère^ mais, bien qu'elle fût accoutuniée à ne recevoir de lui que des caresses et des cadeaux (car le vieillard lui donnait ^ des jouets et des bonbons à satiété), il lui causait parfois d'inexplicables terreurs.
Un jour qu'elle jouait toute seule dans le jardin, Pépère s'approcha sur la pointe du pied pour la considérer à son aise. Suzanne, en se retournant, l'aperçut tout à coup en face d'elle. Elle poussa un cri et s'évanouit. Rouhaut la porta dans ses bras
jusqu'au château. Il la remit à sa mère, et se renferma dans sa chambre, où il passa deux ou trois heures à sangloter.
Le lendemain, il acheta pour Suzanne une petite voiture traînée par un gros chien, et, en voyant la joie de l'enfant, il murmura avec un soupir involontaire : 9i Je me ruine , mais elle est heureuse...»
L'éducation de Suzanne fut commencée par Tinstituteur Hissagarit. Quand l'enfant eut atteint sa treizième année, le père Rouhaut se décida à la placer dans un pensionnat de Paris, aQn, disait-il, qu'elle fût élevée comme une princesse.
Au moment où l'honorable M. Outrai t-Desmaz fit son entrée dans la cour de la Saugère, Suzanne avait, depuis trois jours, repris possession de son appartement.
Le résultat de cette première visite ne répondit guère aux espérances de l'ancien avoué, comme on peut en juger par la deuxième et dernière lettre que reçut de lui M. Joseph Rouhaut :
« Je m'attendais à tout, mon cher monsieur, ex-
cepté à ce qui m'est arrivé. J'ai franchi ce matio le portail de la Saugère. J'ai traversé la grande cour au milieu des poules et des canards qui s'enfuyaient à mon approche. Le râpé des dernières vendanges fermentait dans un coin au milieu d'une myriade d'insectes. Les vaches, conduites par une vieille paysanne, sortaient de l'étable en mugissant. Hue ! criait la vieille. Hue! Marjolaine! hé, là-bas, la Rousse! atlends, toi, la Bretonne, je vast'arranger...
» C'est Dominica qui m'a introduit dans la maison. Cette femme est encore d'une grande beauté. Elle m'a fait asseoir dans la cuisine en me priant d'attendre. Le père Rouhaut est arrivé peu après.
» — Dominica, a-t-il dit en entrant, tu surveilleras la fournée, ma fille. Prends garde que les cofflns ne soient trop remplis. Chaque coffin doit contenir la farine pour un pain de douze livres. Aie aoin de les bien peser, je m'en rapporte à toi.
» Puis, se tournant de mon côté :
» — Qu'est-ce que vous voulez, vous? a-t-il demandé.
» — Monsieur, je suis avocat. Je viens vous pro-
poser de la part de monsieur votre fils une transaction des plus simples et des plus honnêtes.
» —Pourquoi n'est- il pas venu lui-même? Il ne sait donc plus parler?
» — Votre fils ne peut continuer à vivre dans la situation qui lui est faite. Il m'a chargé de prendre ses intérêts dans l'affaire.
» Ici le père Rouhaut a fait un haut-lecorps.
» — Dites à mon fils, s'est-il écrié, que s'il ne vient sur-le-champ exécuter mes ordres, il n'aura jamais un sou de moi. Je vendrai tout ce qui m'appartient, et à ma mort, bien fin sera celui qui en pourra retrouver un débris!
» Cette violence, jointe à tant d'avarice et d'hypocrisie, a soulevé en moi une colère qui est à peine apaisée. Mais puisqu'il est impossible de raisonner avec cette brute, j'ai trouvé le moyen de la mater. Il croit encore avoir affaire à cet écolier qui endos-, sait en tremblant l'enfant de sa maîtresse... 'D'autre part, Nunez m'a assuré que le pouvoir de Dominica en était arrivé à un tel point qu'elle a pu, l'un de ces jours derniers, frapper impunément votre mère.
Il est temps, n'est-ce pas? de faire justice de ces monstruosités.
» A la tournure que prennent les choses, vous n'auriez pas un maravédis des trois millions pater-. nels.
i 11 faut donc, et en toute hâte, s'empresser de battre monnaie. Arrivez au plus tôt. J'ai trouvé le plan et la marche du drame. . .
» A partir de ce moment, la fortune vous appartient!
» Veuillez agréer Tassurance de ma haute considération.
» A. DUTRAIT-DESMAZ. »
Quand vous visitez en passant, à la ville ou à la campagne, le lieu où un crime a été commis, ne vous semble-t-il pas que la nature ait traité d'une façon particulière Cet endroit prédestiné à la tache de sang?
Au village, la ferme a je ne sais quoi de lugubre; Téchelle qui monte à la grange ne ressemble point à une échelle ordinaire ; le cloaque où barbotent les canards est sinistre! la lucarne du grenier, l'auge où boit le bétail, les accessoires les plus communs, ont une couleur étrange.
A la ville, la cour de la maison prend une physionomie singulière; le pot de fleurs sur la fenêtre, le linge étendu, ne sont pas comme les autres pots de fleurs et comme le linge des maisons voisines. L'escalier, la rampe, le tuyau de cheminée ont un aspect à eux.
Ce n'est point parce que le crime a été commis là que les choses prennent ce caractère; elles ont ce caractère parce que le crime devait s'y commettre.
Le parc de la Saugère s'étendait derrière le château jusqu'à la route d'Orthez,le feuillage de ses grands arbres était plus foncé, plus sombre d'ensemble que celui des arbres qui bordaient le chemin. Le bétail qui paissait dans les prairies voisines semblait rêveur et mélancolique: les oiseaux étaient si-
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lencieux et bâtissaient de préférence leurs nids de l'autre côté du gave.
Cette vague inquiétude qui pèse sur là nature à la veille d'un orage planait éternellement sur cette morne campagne.
Quand Joseph llbuhaut entra dans la cour de la Saugère, il aperçut une vieille paysanne voùlée et cassée qui tirait un seau d'eau du puits. Quelques cheveux blancs s'effarouchaient sous le bandeau de toile qui lui couvrait le front...
Il s'approcha — et reconnut sa mère.
La vieille contempla quelques instants son fils, l'embrassa sans effusion et reprit son seau d'eau en disant : Peut-être qu'il sera le maître à son tour !
Joseph voulut porter le seau jusqu'à la cuisine.
La mère Rouhaut le suivait en marmotant : — C'est mon fils tout de même, ce garçon-là ; il n'a pas l'air heureux non plus.
— Te voilà, Joseph? dit Rouhaut, qui se chauffait en toute saison à la grande cheminée de la salle d'en bas. Es-tu disposé à m'obéir, cette fois?
LES GKNS TARÉS 91
— Certainement, mon père.
— A la bonne heure, on fera quelque chose pour toi ; et, surtout, que je ne voie plus ton homme de Paris, cette espèce de voleur d'huissier qui a eu le front de mettre les pieds ici. Dis-lui bien que si je l'aperçois seulement à une portée de fusil d'un mur ou d'un arbre qui m'appartienne, il est sûr de son affaire.
— Est-ce que je puis voir la petite?
Le front du père Rouhaut se rembrunit.
-^ Quelle petite? demanda-t-ilen relevant la lête avec colère.
— Suzanne...
— Tu n'as rien à démêler avec Suzanne, dit le vieillard, et tu ne la verras point. Dorainica est enfermée chez elle jusqu'au jour du mariage; tu lui offriras le bras pour aller à la mairie et à l'église, et tu partiras tout de suite après. Le temps d'afficher ton mariage à la commune et de causer avec le curé, ça ne sera pas bien long, et s'il faut quelques écus pour abréger la cérémonie, eh bien 1 on les donnera.
— Alors, que voulez-vous que je fasse en attendant?
— Dame! tu sais bien où tu couchais autrefois.
— Je ne l'ai pas oublié.
— Le pliant est toujours là avec un matelas pardessus. Rien n'est changé; personne n'est entré dans ta chambre depuis quatorze ans. Tu n'as qu'à donner un coup de balai, à demander une paire de draps à la vieille — et à patienter! Lorsque tu voudras manger, tu peux entrer à la cuisine. Il y a toujours du bœuf, du jambon et du poisson fumé. Avec une bonne livre de pain et un verre de vin là-dessus, un homme ne meurt pas de faim. Quant aux écus que j'ai promis, tu les auras après la cérémonie. Voilà qui est dit, va-t-èn 1
Joseph ne se le fit pas dire deux fois; il laissa le père Rouhaut à ses (îhenets et alla retrouver M. Dutrait-Desmaz à la ferme de Nunez.
L'ex-avoué fumait un de ces exécrables cigares espagnols que les muletiers introduisent dans les départements pyrénéens pour la plus grande gloire de la régie.
— Eh bien? demanda Dutrait.
Joseph lui raconta la scène qui venait d'avoir lieu
— Tout est pour le mieux, dit Dutrait. Vous n'avez qu'à laisser aller les choses, elles finiront bien. Dominica est la maltresse du vieux, et il voudrait donner directement sa fortune à la petite comme il lui a déjà donné son nom ; je ne vois pas de niai à cela...
Et il, ajouta en clignant de l'œil :
— Mais il faut attendre la fini
— Et alors? demanda Joseph.
— Alors, quand vous aurez dûment signé voire affaire à la mairie, quand vous aurez dit « Oui » tous les deux...
— Eh bien?
— Vous prendrez votre femme d'une main, votre fille de l'autre, et vous direz que la femme doit suivre son mari...
— Où?
— A Paris, parbleu! dit M. Dutrait en se frotlant les mains.
Et il termina par cette phrase solennelle:
— Il me tarde de voir la figure du père Roubaut à ce momdnt-là.
Ici, nous demandons au lecteur la permission d'abandonner pour quelque temps les intrigues de la Saugère, car il faut ,aller retrouver les nouveaux personnages qui attendent leur entrée en scène.